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Full text of "L'illustration : journal universel"

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University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lillustrationjou05pari 







-G-<i.^^.- 



PARIS TYPOGRAPHIE PLOX KHERES, RUE DE VALGIBARD. Jb. 



L'ILLUSTRATION, 




ab. pour Pans. 3 mois. 8 fr. -6 mois. 16 fr -Un an. 30 fr N» 3o8. VoL. XV. — SAMEDI 5 JANVIER 1850. Ab. pour les dép. - 3 mois. 9 fr. - 6 moii. 17 fr. - Un an. 32 fr. 
Prix de chaque N". 1b c. — La collection mensuelle, br. . '2 fr 75. Bureaux i rue Rlcbellea, «•. 4b. pourrélranger, — 10 fr. — 20 fr. 40 fr. 



SOMMAIRE. 

Histoire de la semaine. — dmcours pour le prix fondé par V H'usfralion. 
— Assistance publique. —Revue dts arts, exposition de Versailles. — 
Courrier de Paris. — Proverbe. — Hindelopen. — Voyage à travers les 
journaux. — Histoire du choc«lat. — L» moii de janvier. — Bévue lit- 



téraire. — Chronique musicale. — Bibliograpliia. — Êpée d'honneur of- 
ferte au général Changarnier. — Variétés. 
Gravures : La premièle moitié du tiècla. — Exposition de Versailles : Por- 
trait équestre du Président de la république; Le lendemain d'une ba- 
taille, par M. Horace Vertiet. — ■ Le café des Mauresques sur le boule- 
vard des Itnlieoa. — Hindelopen, souvenirs de la Fri«e : Course d« 



patins pour les femmes; Course de patins pour les hommes; Garde de 
nuit; Fermier et fermière ;Ci)stumes de Hindelopen , d'après les dessins 
de M. Gautliier-Stirum. — Histoire du chocolat : une gravure Allé- 
gorie dejanvjer par M. Walcher. — Les étrennes, quatre gravures par 
Vernier. — Epée ofTert* su général Changarnie* U 31 décembre 184** 
— Rébus. 




L ILLUSlKAllON , JOUKiNAL IJiMVEKSEL. 



Hlotolre de la «emalne. 

Kn attendant qu'il ntlUs soit donné de voir clair dans ce 
nuai^e qui couvre la seèpnde moitié' du dix-neuvième siècle, 
nous offrons aux regards de nos lecteurs, comme un ensei- 
gnement, les dates politiques qui marquent les grandes di- 
visions de notre histoire dans la première moitié de ce siècle. 
Il y a là un sujet de réflexion pour les imprudents, pour les 
imprévoyants, pour ceux qui désespèrent, et pour ceux qui 
ont des espérances impossibles. Ce pays n'est jamais plus 
près de la "randeur que le jour où on pourrait le croinî le 
plus voisin de sa décadence et de sa chute. 11 sort du sein 
de la foule énervée par la peur ou lassée à la poursuite d'un 
idéal 'insensé, une de ces inspirations dont le bon sens illu- 
iTiine d'abord tous les cœurs honnêtes , soumet les intelli- 
gences désintéressées , impose silence aux intrigues , et de- 
vient la foi d'une époque. Il se fait alors une consécration 
solennelle des conquêtes légitimes du temps , une sorte de 
transaction entre les opinions attardées dans les formes du 
passé et les opinions qui prétendent à briser la tradition au 
risque de ruiner le présent pour fonder l'avenir sans le con- 
cours de l'expérience. On n'entend pas encore ce signal 
parti de la foule ; mais on le pressent, et déjà les plus sa^es 
recherchent à quelles conditions l'ordre et la force peuvent 
revenir dans notre société épuisée. 

Un excellent article du Journal des Débats sur cette ques- 
tion : « La France est-elle en décadence? » a été remarqué 
cette semaine. L'écrivain répond à une brochure qui affirme 
la décadence en la faisant remonter aux événements qui ont 
changé, à la hn du dix-huitième siècle, les institutions de 
l'ancien régime et la constitution de la France. Nous citons 
la fin de cet article qui vient à propos après nos réflexions, 
et qui montre de quelle lumière peut être éclairée cette se- 
conde moitié du siècle encore voilée d'un nuage impé- 
nétrable. 

a Mais notre société intérieure , dit-il , est en pi-oie à de 
déplorables discordes et remuée par de perpétuelles révolu- 
tions. Les bases mêmes de l'ordre social sont attaquées. Nous 
avons, en un mot, nos rouges et nos socialistes. Sans doute' 
Il faut combattre. C'est la vie des sociétés, et surtout des 
sociétés libres. A-t-on cru que la liberté n'engendrerait pas 
des sectes, des factions, des troubles? Le péril est grand : 
qui le nie? Les forces de résistance sont grandes^aussi 
usons-en. ' 

^ » Qu'il nous soit permis de dire toute notre pensée : ce 
n'est pas avec les socialistes du passé qu'on vaincra les so- 
cialistes du présent. Nous appelons les socialistes du passé 
ceux qui veulent aussi refaire la société selon leur bon niai- 
sir, en la modelant sur tel ou tel des types que l'Iiisloire 
leur présente et qu'ils préfèrent. Vouloir refaire la société 
actuelle sur le type de la société de Louis XIV ou de la so- 
ciété de Charlemagne , c'est encore du socialisme , un socia- 
lisme plus innocent et moins dangereux que le socialisme 
rouge , mais aussi déraisonnable peut-être , et surtout im- 
puissant. Noire société, il faut la défendre en la prenant 
telle qu'elle est, telle que le temps l'a faite, avec ses mœurs 
et ses idées Là seulement on trouvera des éléments de force 
et de vie. C'est avec la liberté, avec la raison, que nous ré- 
frénerons les égarements de la licence et de la démagogie, 
et avec les bons principes de la révolution que nous vaincrons 
les excès et les folies de la mauvaise révolution. Le passé a 
l'u ses moyens d'action, ses principes, son organisation poli- 
tique et religieuse qui a produit de grandes choses et (lui 
en a aussi produit de détestables. La foi du moveii à^e a 
i-ngendré les persécutions et les guerres de reli;;ion. La îé"i- 
tirnité féodale a engendré les guerres de succession. Le pré- 
.sent a ses ressources comme il a ses maux. Restons ce que 
nous sommes, des individus du dix -neuvième siècle; ne 
nous renions pas nous-mêmes : nous n'emprunterions' pas 
au passé ce qui faisait sa force, et nous perdrions ce qui peut 
faire la nétre. Le plus sur moyen de marcher à notre déca- 
dence et de nous livrer aux démagogues et aux inventeurs 
d'utopies sociales, ce serait de nous faire à notre tour uto- 
pistes , et quels utopistes ! les utopistes du passé ! » 

— Nous avons laissé l'.^ssemblée nationale embarrassée 
dans la discussion relative à la garde mobile. Le projet du 
ministère et celui de la commission n'ayant pu parvenir à 
so concilier, l'Assemblée les a rejetés l'un et l'autre avec 
tous les amendements, en prorogeant d'un mois l'existence 
de ce corps. La question sera-t-elle plus facile à décider dans 
un mois? c'est ce que nous souhaitons. 

Une autre discussion, où la lumière n'a pu parvenir à se 
taire dans une assemblée où la majorité est divisée, avec un 
niinistèro qui se dit au service d une initiative émanant dti 
chef du pouvoir exécutif, mais qui n'ose pas avoir un avis 
do peur do compromettre -son existenci; sur un vote là 
((uestion do la Plata , a occupé les séances du i», du 29 ' du 
M , sans aboutir à une solution. 

Le projet de loi en discussion a pour but d'ouvrir au mi- 
nistre des aflaires étrangères un crédit de 1 million 1oO,OOOI'r 
destiné a payer lo subside que la France, par l'organe de 
SCS agents diplomatiques, s'est engagée à fournir aux défen- 
seurs (le Montevideo. Sur ce point, c'est-à-dire sur la loi 
elle-mêmp, tout le monde est d'accord ; il faut faire hon- 
neur a la signature de la France, il faut payer. Il est encore 
un aiilre point sur lequel l'accord esl aussi unanime • c'est 
M" aiijnurd hui noire position dans la Plala n'est plus tcna- 
l)li> ,(■ esl que le slafu ijun y compromet chaque jour et d'une 
in.inicrc plus grave les inlérèls de notre considération de 
noliv JKiiwicur, de nos finances, de luilre commerce c'est 
qu II laul sortir a tout iiiix (l'une silualion devenue avec le 
temps ruineuse et pn^sipie ndiciil,.. Deux moyens sont oii- 
vorls ; la guerre oi, racc(<plali(.ii délinilivc du traité que le 
a)m,nan(lai,l des f,(i(Ts IVancaiscs dans la l'Iata, l'amiral Le 
I rcdour, a ii(':;(i( ic avec le ihclaleiii- Hosas. 

Ici esl le sujet sur le(piel a roulé la discussion, qui s'est 
encore terminée par une sorte d'iijournem(MU au nu'veii d'u 
rejet de tous les amendements , sauf un seul .celui par lequel 



M. de Rancé, en réservant au fond la question, proposait 
d'ouvrir au ministre de la marine et de la guerre un crédit de 
10 millions destinés à solder les frais d(> la négociation ar- 
mée. Après deux éjireuves douteuses par assis et levé, le 
scrutin de division a donné comme premier résultat 3l.ï voix 
pour la prise en considération, 312 voix contre; mais comme 
des erreurs possibles n'ont pu être constatées dans cette 
séance, c'est un résultat encore douteux et qui a -ramené, 
en effet, l'amendement à la commis.sion. C'est aujourd'hui 
même, au moment où nous achevons ce bulletin, que l'As- 
semblée délibère à ce sujet. 

La séance du 2 janvier a commencé par la discussion du 
projet de loi tendant à modifier l'article 472 du Code d'in- 
struction criminelle relatif à l'exécution des condamnations 
par contumace. Le projet a été adopté tel qu'il avait été 
modifié par la commission d'accord avec le gouvernement. 
L'Assemblée législative s'est occupée ensuite du projet de 
loi relatif à la nomination et à la révocation des instituteurs 
communaux. Des bruits circulaient depuis quelques jours 
sur la division qui se serait manifestée, à propos de ce pro- 
jet, dans le sein de la majorité. La première question à 
décider, la seule qui ait été discutée dans cette séance était 
une question préjudicielle; elle portait sur l'urgence que lo 
gouvernement avait réclamée en faveur de ce projet de loi 
Le scrutin public a été réclamé sur la question d'urgence 
Le nombre des votants était de 624. Le résultat du scrutin 
tel qu'il a été proclamé officiellement en séance publique ' 
est celui-ci : 312 voix pour l'urgence et 312 voix contre. Orî 
sait que le partage égal des voix équivaut au rejet. D'après 
ce dénombrement, l'urgence était donc rejetée. Cependant 
le scrutin a été soumis à une vérification qui a été faite 
après la clôture de la séance devant trois membres du bu- 
reau. D'après cette vérification , le résultat proclamé publi- 
quement se trouve ainsi modifié : 308 voix pour l'urgence et 
307 contre. Ainsi l'urgence est adoptée à la majori'té d'une 
voix. 

— 11 a couru, à la fin de la semaine dernière,. le bruit 
dun malentendu qui aurait été près d'éclater entre M le 
président de la République et l'Assemblée législative, à l'oc- 
casion de la nouvelle année. Les bureaux dé l'Elysée char- 
gés de dresser le cérémonial des grandes réceptions auraient 
pensé que l'Assemblée nationale devait se présenter comme 
un simple corps constitué pour rendre ses devoirs au chef du 
pouvoir exécutif; la prudence de M. Dupin a conjuré les ef- 
fets de cette étourderie , et le Moniteur rend compte ainsi 
des réceptions du \" janvier : 

« M. le président de la République, ayant à ses ciités 
M. le vice-président, M. le général Channarnier, tous les 
ministres, et un grand nombre d'officiers généraux et d'of- 
ficiers supérieurs , a reçu au ourd'hui les divers corps de 
1 Ktat, aux heures indiquées, dans un des salons de l'EIvsée- 
National. 

» La réception a été nombreuse et brillanle. 
» Ont été reçus successivement ; MM. les maréchaux la 
cour de cassation, la cour des comptes, le conseil supérieur 
de I Université , la cour d'appel , l'Institut , les préfets de la 
Seine et de police , le corps municipal de Paris, les sous- 
pré ets de Saint-Denis et de Sceaux et les corps munidnaux 
de la banlieue, l'Académie de médecine, le tribunal de pre- 
mière instance de la Seine, le tribunal de commerce, le conseil 
de la banque, les juges de paix, la chambre du commerce 
de Pans, les corps des ponts et chaussées et des mines les 
onctionnaires de l'Ecole polvtechnique, le collège de France 
les conseils de prud'hommes, le conseil de perfectionne- 
ment du Conservatoire des arts et métiers , le conseil des 
avocats a la cour de cassation , la chambre des notaires la 
chambre des avoués d'appel, la chambre des avoués de pre- 
mière instance, la chambre de discipline des huissiers du 
département de la Seine, la chambre syndicale des agents 
de change, la chambre des commissaires-priseurs, la cham- 
bre syndicale des courtiers de commerce , la Société d'a-ri- 
çulture, le préfet de Seine-et-Oise, le conseil de préfecture 
les corps municipaux de Versailles et autres communes dû 
département, et le tribunal de première instance de Ver- 
sai les, la garde nationale de Paris et de la banlieue les 
militaires de l'armée de terre et de mer, les officiers des in- 
valides, les officiers généraux et autres présents à Paris les 
anciens officiers et militaires de l'Empire. 

— M. Rochet d'Hérieourt, dont les lon-'s et périlleux 
voyages sont connus des lecteurs de Y Illustration , a fait à 
1 Académie des sciences, dans une de ses dernières séances 
une communication du plus haut intérêt. '' 

N()us ne possédons pas de moven curatif do la rage com- 
muniquée autre que la cautérisation de la blessure au mo- 
ment même où celle-ci vient d'être faite. C'est dire assez 
que cette affreuse maladie se termine le plus souvent d'une 
maniiM-e latalo. M. Rochet d'Hérieourt a rapporlé d'Abvs- 
sinie une plante, dont' la racine décortiquée , séchée mise 
en poudre et incoipor(îe au miel ou au lait, guérit la ra-'e 
confirmée a la dose de 50 à 60 centigrammes. Une demil 
heure après 1 ingestion du médicament, le malade est pris 
de *omissemenls et d'évacuations alvines : on lui admi- 
nistre alors force pétillait , puis on arrête l'eff'et purgatif à 
laide dun aliment bien pimenté. Les urines deviennent 
ortement chargées et renferment des vers microscopiques. 
Quand la dose a produit son effet, lo malade ne se trouve 
plus ipie sous 1 influence particulière du remède 

Une commission est charsce de l'examen de coite inlé- 
ressanfe communicalion , .,ue l'on peut regarder comme le 
plus beau resiilMi des excursions si pénibles et si fructueuses 
du savant el inl.itigal.le voyageur. 

■>n~^}^^ l''"|ii>'l'ot à vapeur £«ro;)a , arrivé à Liverpool lo 
30 décembre, a apporté des nouvelles des EtaLs-Unis en 
date du 19 do ce mois. 

Le message du Président n'est toujoui-s pas connu Après 
qiiaranfe-sepl toursde scrutin , la Chambre des représenlanis 
n csl^ pas encore parvenue à nommer un président . mal-ré 
le très-grand nombre de combinaisons qui ont été essayées 



malgré des Scènes d'une violence qui peuvent rivaliser avee 
celles dont nos montagnards nous ont rendus plusieurs fois 
les témoins. 

— Les nouvefles d'Halle sont dépourvues d'inlérèt I .) 
chambre des députés de Turin a nommé son président ' Sur 
Mo votants, M. PinelU , ancien ministre, a obtenu 79 voix. 



ConcourN pour le l'rix fondé 
par ViltttstrnUon. 



In journal rpii se distingue entre tous par 1 ardeur de son 
initiative dans toutes les questions, et qui se montre à cau-e 
de cela , toujtiurs prêt à encourager de son approbation les 
tentativ(;s qui ont un caractère d'utilité générale, h Crédit 
annonce en ces termes le concours ouvert par f Illustration 
pour la composition d'un ouvrage littéraire et pittoresau» 
sur toutes les parties de la France : 

.. Cette derni(^re semaine de 1, s 49 a pourtant été signalée par un 
fait considérable, par un fait inouï dans les annales de la prease 
française et qui ne tend a rien moins qu'à opérer une heureuse 
révolution dans la littérature. 

«Jusqu'ici, les académies ont été ks marraines des jeune» 
h térateurs. C'est l'Académie de Besançon qui a produit M. ProiN 
dlion ce saUn en lunettes, ce Méphislophélfe en paletot, dont 
Il laut combattre les doctrines , mais dont il est impossible de 
t()ntest(,-r l'immense talent de slyle et la vaste érudition. L'Aca- 
démie des jeux Moraux de Toulouse, de cette ville qui s'est dé- 
cerné le surnom de cité Palladienne, a tenu sur les fonts bap- 
tismaux de la poésie et de l'éloquence la plupart de nos erands 
hommes contemporains. Victor Hugo, Alex. Soumet. Guiraud 
Kéinusat et tant d'autres. IM. Thiers est sorti de l'académie 
Il Aix , tomme Jean-Jacques Rousseau de c«lle de Dijon et 
pouitant toutes ces Académies sont en général des marraines Uu 
généreuses, puisque la plupart n'accordent aux laurfa's qued<M 
prix dérisoires de 500 fr. ou de 1,000 fr. au plus, pour des tra- 
vaux arides qui nécessitent de longues et pénibles recherches 
Or, Toici un recueil littéraire par excellence, un journal hebdo- 
madaire qui vaut à lui seul vingt académies. Il met au concours 
la composition d'un ouvrage qui sera, sous la forme dramatique 
et pittoresque, une description générale des muurs et des usages 
qui subsistent encore et qui caractérisent les diverses parties de 
la France, ainsi que la physionomie et le costume traditionnel 
des anciennes provinces. Ce journal donne au vainqueur un 
prix de dix mille Jrams, outre une rétribution qui pourra être 
de cinq a six mille francs pour la publication de l'ouvrage ce qui 
porte le prix au moins à une quinzaine de mille francs. ' 

" N'avais-je pas raison de dire que c'était là im fait inouï dans 
la presse française? En Angleterre, il n'est pas rare de voir une 
revue accorder un prix d'une grande valeur à l'auteur du meil- 
leur ouîiagé sur un sujet donné. Mais chei: nous, ce privilège 
n avait été réservé jusqu'à ce jour qu'aux académies et aux gou- 
vernements, et encore tous les gouvernements, depuis cinquante 
années, ont-ils très-rarement usé du droit de se montrer géné- 
reux envers les écrivains, les savants et les artistes. 

" Le journal dont nous parlons a fait preuve, en outre d'une 
grande intelligence dans le choix du sujet mis au concours ■ son 
programme diffère essentiellement des programmes académi- 
ques; il laisse une grande latitude à la fantaisie. Ce n'est na» 
un mémoire ni un travail statistique qu'il dunando, c'est une 
étude intéressante, dramatique même, une oeuvre vraiment lit- 
téraire et bien faite pour exciter, indépendamment de la rému- 
nération pécuniaire, la verve, lo talent et l'ambilion des écri- 
vains. Un Voijuye ii travers la France, n'est-ce jias, en eflVI le 
livre qui nous manque? Tous nos touristes, tous nos faise'urs 
d impressions, d'excursions, de pérégrinations ont-ils seulement 
daigné consacrer un chapitre à leur pavs? Grâce à eux, nous 
savons à peu près ce que c'est que l'Andalousie, mais la Camar- 
gue nous est tout à lait inconnue Ils nous ont parlé des forêts 
vierges de l'Amérique du Sud , des coutumes de l'Orient , du 
macaroni de Naples, des carpes du Rhin, et encore l'imagination 
a-t-elle presque toujours lait les frais de ces voyages autour d- 
ma chambre; car la plupart de ces Bougainville littéraires n'ont 
jamais dépassé les colonnes d'Hercule de la banlieue. Le Voyage 
a /rarers la France , ce voyage que beaucoup de gens ont fait 
et que personne n'a écrit, ne pourra contenir que des descriptions 
vraies, que des éludes exactes, que des scènes prises sur le fait ; 
ce sera un daguerréotype animé de nos u.^ages, de nos mœurs, dé 
nos costumes, de nos monuments, de nos produits, de notre in- 
telligence. L'auteur saisira les ressemblances et les différences 
qui existent entre les provinces. Ce sera surtout un curieux Ir.n- 
vail de nuances. Un Marseillais n'est pas le même homme qu'un 
Franc-Comtois, et cependant Francs-Comtois, Bourguignons, Bre- 
tons et Provençaux se touchent par de certains cMés .\ beau 
mentir qui vient de loin, dit le proverbe On permet le déjeuner 
aux beefsteaks d'ours à l'écrivain qui date ses lettres de Berne; 
mais dans ce voyage à petile-i journées il faudra trouver moyen 
d être amusant sans cesser d'être vrai, car on aura pour juges'ies 
trentesix millions de Français dont on aura parlé ; et voilà pour- 
quoi ce livre ne peut manquer d'être au plus haut point intéres- 
sant, varié et instructif 

» La fable qui doit servir de cadre au tableau el en relier les di- 
verses parties est laissée au goilt et à la convenance des concur- 
rents. Ce sera, si l'on veut, le voyage d'un Anacharsis avec le 
goilt. l'humeur et le sentiment modorncs. 

" Je me suis emjiressé d'annoncer cette bonne nouvelle, parce 
que j'ai pen.sé que parmi les lecteurs du Crédit, il se trouverait 
[oui nalureflemenl quelques esprits qui se laisseraient tenter par 
le désir d'écrire un beau livre qui sera illiisln' drs plus niagnili- 
qiics graMires, el aussi par le d.mr bien légitime de gagner quinie 
mille francs à celte loterie ou plut(1t àce tournoi de l'intelligence. 
Les Pindares ne manqueront pas au triomphateur de ces jeux 
olympiques. 

" Maintenant il ne me reste plus qu'il vous dire quel est ce jour- 
nal princier, ce recueil fabuleux qui, dans ce temps où il n'y a 
plus d'éditeurs,, se fait le grand seigneur de la littérature. Ce 
Journal, c'est V Illustration. Le directeur de ce recueil que sept 
années de succès ont placé au premier rang de la presse, s'eng,ig> 
à fournir toutes les communications néres-saires aux personnes 
qui voudront concourir, l-i lice est ouverte. •• 

Le Charivari, qui n'approuv e guère sans quelque réserve 
au profit du genre qu'il praliqiie'avcc une verve comique 
inepuj-able. a également remanpic noire programme. Nous 
no lOij'retleions pas que la description des mœurs, des usages 



L ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



et des caractères nationaux qui doit faire le fond sérieux et 
vrai du livre que nous mettons au concours puisse être as- 
saisonnée d'un peu do cet enjouement qui charme les lec- 
teurs du Charivari. 

La Gazelle de France, en annonçant la fondation de notre 
prix de 10,000 fr. et l'objet de ce prix , ajoute : « Reste à 
savoir qui sera juge. » — Les éditeurs et rédacteurs de 1'//- 
luslratiun qui savent le mieux ce qu'ils demandent à ce con- 
cours. Mais leur clioix ne sera pas sans appel , puisqu'il res- 
tera aux exclus la faculté de publier leur travail pour mettre 
le public, le souverain juge, à même de comparer. 



^ Atiailitance publique. 

ASSAINISSEMENT DES LOGEMENTS INSALUBRES. 

Ed attendant le rapport général de M. Thiers sur l'ensemble 
des principes qui doivent régir le code charitable et des dispo- 
sitions qu'il reliera , la commission de l'assistance publique lait 
successivement déposer, par des rapporteurs spéciaux, des pro- 
jets de lois dont la réunion formera plus tard l'ensemble des 
mesures salutaires à l'aide desquelles le législateur peut espérer 
de combattre les plus tristes effets de la misère. Nous disons les 
plus tristes, car il n'est pas donné à l'action de la loi de porter 
remède à ce mal dans toute son étendue. « Il n'est ni dans le 
» devoir, ni dans le pouvoir de l'Etat, » dit M. Henri de Riancey, 
chargé du rapport sur la proposition de M. do Melun, relative à 
l'assainissement des logements insalubres , « de procurer à cha- 
" cun des membres de la société la satisfaction complète do ses 
" besoins matériels. La misère est malheui'eusement au-dessus 
>i de la portée des gouvernements, ils ne peuvent jamais prélen- 
» dre à la faire disparaitre, parce q"e, comme les autres lléaux 
X et les autres châtiments , elle est placée sous la main de Dieu. 
» Mais tous leurs efforts, toutes leurs tentatives dans la mesure 
>' de ce qui est juste, de ce qui est possible, de ce qui est humain, 
'> doivent être appliqués à en adoucir les rigueurs et à en dimi- 
>» nuer les ravages. Il y a notamment une série de mesures d'or- 
>i dre général et d'intérêt public qui sont dans le domaine de la 
» loi et dont l'exécution peut arrêter de cruelles souffrances et 
>' réaliser des améliorations considérables au sort des plus mal- 
» heureux. " 

La part échue à M. de Riancey était de faire connaître ii l'As- 
semblée, au nom de la commission : t'' L'état des logements 
affectés à la population laborieuse et pauvre; 2° les plaintes dont 
cet état a été l'objet; 3° les remeues que la commission propose 
d'y apporter. 

L'habitation, comme il le fait observer, est une des conditions 
les plus importantes de la vie du pauvre et de l'ouvrier. C'est le 
centre de ses affections , c'est le lieu de son repos ; c'est là 
qu'après les longues fatigues d'une journée passée au loin, il 
trouve les délassements, les joies, les peines de la famille. Pour 
la femme, pour les enfants, c'est la résidence presque continue 
du jour et de la nuit; c'est l'horizon tout entier. 

Uans la sonune des charges qui pèsent sur le ménage, le loyer 
est une des plus lourdes; dette privilégiée qui se solde trop 
souvent avec le loyer le plus nécessaire. 

Au point de vue moral, le che^ soi entre pour beaucoup dans 
les habitudes de l'ouvrier. Il faut même le dire : l'aspect inté- 
rieur de l'habitation du pauvre révèle et reflète, en quelque sorte, 
les conditions morales de ceux qui y résident. L'ordre, l'écono- 
mie, le soin dénotent, au milieu des tristes témoignages du 
dénOment, l'esprit de force et de courage, le sentiment de la 
résignation, la dignité d'une pauvreté noblement acceptée et 
énergiqucment soutenue. Combien de fois , en pénétrant dans le 
réduit qui abrite la misère elle-même, n'avez-vous pas été frappé 
de cet effort presque héroïque qui parvient à dissimuler la réa- 
lité dos privations sous les ingénieuses apparences d'une active 
et intelligente économie? Il est peu de spectacle plus attachant 
que celui de l'humble logis où préside une industrieuse sollici- 
lude, où brille une simple et rigoureuse propreté. Et, on doit le 
constater avec joie, ce spectacle n'est pas rare dans la popula- 
tion laborieuse. C'est presque toujours l'indice de la moralité, 
de la probité ; c'est comme le cachet extérieur de la vertu ; de 
même que l'incurie, la négligence, la malpropreté trahissent, la 
plupart du temps, la mauvaise conduite, l'immoralité et la dé- 
bauche. 

Ces conditions intérieures, il faut le dire immédiatement, ne 
dépendent pas toujours de la volonté de l'ouvrier ; mais elles 
exercent une influence considérable sur ses habitudes. Si l'ou- 
vrier trouve dans son habitation non pas l'agrément, mais lapr'o- 
preté, mais la salubrité, il s'y plaira, il y restera. Au contraire, 
supposez, ce qui est malheureusement trop fréquent, un air mé- 
phitique, des émanations nauséabondes, il s'empressera de le 
fuir poirr aller chercher au dehors des distractions presque tou- 
jours dangereuses, et dont l'abirs conduit trop souvent à l'insen- 
sibilité et à l'abrutissement. On l'a remarqué avec raison, l'in- 
-salubrilé du logement, qui amène le dégoût du foyer domestique, 
est l'un dps plus actifs pourvoyeurs du cabaret. Et, de la sorte, 
les liens de la famille se relâchent, les vices sont encouragés et 
le désordre se multiplie. 

La santé du corps ne reçoit pas de moins tristes atteintes. 
L'humidité, les inliltrations, l'air vicié et corrompu amènent 
des maladies spéciales, r-ausent souvent une mortalité elTrayante. 
Tandis que les constitutions les plus robustes s'affaiblissent et 
s'épuisent, les natures plus délicates s'étiolent et succombent. 
La phthisie enlève les femmes et les jeunes filles ; les scrofules, 
le rachitisme torturent Ifs enfants. C'est avec épouvante et avec 
horreur que l'on contemple des générations entières décimées et 
dont les débris languissants, énervés, incapables de fournir au 
recrutement de nos armées, propagent au milieu de nos grandes 
cités des types dégénér-és et des races abâtardies. Sans doute il y 
a d'autres causes à cette effroyable dégradation. Le travail des 
manufactures, l'agglomération des sexes et des âges, l'oubli des 
lois moi'ales, le développement précoce et effréné de la débauche 
sont les premiers, les plus terribles agents de cette dégradaliim. 
Mais, il faut le dire, les condilions actuelles des habitations fa- 
vorisent le développement de ces maux et en augmentent l'in- 
tensité. 

Voici, d'après les travaux dressés par des publicistes ayant 
reçu mission du gouverncnii ni et d'après les rapports d'autorités 
locales, les conditions d.ins lesquelles se trouvent, non pas les 
oiivrieis des champs qui, généralement, n'ont point à souffrir 
de la disposition de leurs habitations et auxquels , d'ailleurs , 



l'espace, l'air et le soleil ne manquent pas, mais les ouvriers des 
manufactures et ceux des villes. Le rapport les divise en trois ca- 
tégories : 1° les ouvriers qui habitent bois des centres manu- 
facturiers ou aux environs; 2» les ouvriers en quelque sorte 
sédentaires , c'est-à-dire qui , agglomérés dans ces centres , y 
résident dans des logements qu'ils louent et qu'ils occupent d'une 
façon permanente avec leurs meubles et leur ménage; 3» les 
ouvriers qu'on peut appeler nomades, qui s'entassent dans di>s 
habitations communes, dans des maisons garnies, où ils logent 
souvent à la nuit, ne possédant pas la paille sur laquelle ils cou- 
chent. 

La corrilition des ouvriers de la première catégorie est géné- 
ralemmt bonne dans les villages comme dans les villes du Midi, 
où, il est vrai, les grandes manulaclurcs n'existent point à pro- 
prenrent parler. Les logements y sont sains et salubres ; l'in- 
teinpéranre y est plus rare; la vie de famille plus habituelle. 
Cela résulte du rapport de M. Blanqui à l'Académie des sciences 
morales et politiques sur la situation des classes ouvrrères en 
1 848, et de l'État pliijskjue et moral des ouvriers, par M. Vil- 
lermé, faisant partie de l'enquête faite au nom de cette même 
Académie. A peine, comme à Lodève, se plaint-on que ■■ beaucoup 
>. de logements, ainsi que l'a observé M. Villermé, soient placés 
" dans des rez-de chaussée humides, mal éclairés et mal aérés, 
» d'autres dans des espèces de greniers trop froids pendant l'hi- 
» ver, trop chauds pendant l'été. » 

Dans l'Est et dans le Nord, où nous rencontrons tant de mi- 
ser e, le mal n'existe point aux environs et hors des villes. Les 
habitations ouvrières de Sainte-Marie-aux-Mines, de Saint-Quen- 
tin, de la banlieue de Lille, deRélhel, de Sedan, donnent lieu aux 
mêmes observations. Nous en aurons de moins consolantes à 
reciieillir pour les deux autres catégories. 

C'est à Mulhouse, c'est à Amiens, c'est à Reims, c'est à Rouen, 
c'est à Lyon, c'est à Lille, c'est à Paris qu'il faut les étudier. 

« J'ai vu à Mulhouse, dit M. Villermé, j'ai vu à Dornaeh et 
dans des maisons voisines , de ces misérables logements où deux 
familles couchaient chacune dans un coin, sur de la paille jetée 
sur le carreau et retenue par deux planches... Ces logements sont 
loués fort cher; et il parait que le prix de location tente les spé- 
culateurs qui font bâtir chaque année de nouvelles maisons; et 
ces maisons sont à peine bâties , que la misère les remplit d'ha- 
bitants. » — Amiens , Reims , Lyon offrent un spectacle plus 
triste encore; à Rouen, le mal est peut-éire encore plus intoléra- 
ble; mais pour l'envisager dans toute son étendue et toute son 
horreur, c'est dans les caves de Lille qu'il faut descendre. Sui- 
vons-y M. Blanqui ; 

« Ine portion considérable de la population manufacturière de 
Lille habite dans les caves situées à deux ou trois mètres au-des- 
sous du sol et sans communication avec les maisons dont elles 
font partie... C'est un spectacle vraiment effrayant que celui de 
ces ombres humaines dont la tête arrive à peine à la hauteur de 
nos pieds, quand le demi-jour qui les éclaire permet de les aper- 
cevoir du haut de la rue. .l'ai visité presque toutes ces caves, à 
plusieurs reprises, tantôt accompagné d'un médecin qui en con- 
naissait tous les habitants, tantôt avec les autorités de la ville, 
épouvantées des découvertes déchirantes qu'elles faisaient en y 
entrant. 

» Le quartier principal de la misère lilloise est celui de Saint- 
Sauveur. Toutes les combinaisons semblent y avoir été réunies 
pour l'insalubrité. C'est une série d'ilols séparés par des ruelles 
sombres et étroites , aboutissant à de petites coirrs connues sous 
le nom de courettes, servant tout à la fois d'égouts et de dépôts 
d'immondices, où règne une humidité constante en toute saison. 
Les fenêtres des habilations et les portes des caves s'ouvrent sur 
ces passages infects. Les habitations sont distribuées tout autour 
de ces foyers pestilentiels. A mesure qu'on pénètre dans l'en- 
ceinte des courettes , une population étrange d'enfants étiolés , 
bossus, contrefaits, d'un aspect pâle et terreux, se presse autour 
des visiteurs et demande l'aumône. 

1. Mais ceux-là du moins respirent à l'air libre , et c'est seu- 
lement au fond des caves que l'on peut juger du supplice de 
ceux que leur âge ou la rigueur de la saison ne permet pas de 
faire sortir... Le père de famille habite rarement ces tristes de- 
meures : il se hâte de les fuir au lever du jour et n'y revient 
que fort lard vers la nuit. La mère seule , par sa tendresse vigi- 
lante, brave l'horreur d'y vivre pour assurer la vie de ses 
enfants. 

» Il y a des milliers d'enfants qui naissent seulement poirr 
mourir d'une longue agonie. Le doeteiir Gosseict , médecin dis- 
tingué de Lille , qui a publié le chiffre des victimes de ce marty- 
rologe, s'écrie er) finissant : " A ce fléau, il faut une barrière; il 
» faut qu'en I''ianci> on ne puisse pas dire un jour que sur 
» 9.1,000 enfants, il en est mort, avant l'dge de û ans, 20,700 ! >> 
Paris, dans certains quartiers, présente aussi un spectacle bien 
affligeant. Malgré les immenses travaux d'assainissement entrepris 
depuis quelques années par l'autorité municipale , il y existe en- 
core des Ilots entiers de maisons vieilles, délabrées, mal tenues, 
où les chambres , mal éclairé?s et mal closes , renferment des 
agglomérations fétides d'êtres humains. Le défaut d'air et de lu- 
mière, l'humidité , la stagnation des eaux ménagères, l'accumu- 
lation des détritus et des ordures, la malpropreté générale , et en 
particulier la mauvaise tenue des lieux d'aisance et des plombs, 
les escaliers, les cours, les allées couvertes d'immondices, tout 
concourt à faire de ces habitations des foyers pestilentiels. — 
Qui ne sait ensuite combien dans les maisons même d'une appa- 
rence aisée il est des réformes urgentes que commandent l'ordre 
et l'hiimanilé ! Combien de fois n'a-t-on pas eu à gémir sur le 
sort des portiers , dont les habilations, dont les lorjes, pour se 
servir du mot énergique qui peint ces demeures et les condamne, 
sont si souvent d'une insalubrité mortelle ! 

La troisième catégorie est celle des garnis, des hôtels à la nuit, 
des maisons meublées. Us offrent , pour la plupart , sous le rap- 
port de la salubrité intérieure et extérieure, des tableaux que la 
plume a peine à retracer. Toutefois l'administration de la sOreté 
publique distingue quelques-uns de ces établissements, .\insi 
elle témoigne de l'ordre, de l'esprit de concorde et de bonne con- 
duite qui règne habituellement dans les chambrées des oirvriers 
du liâliment, de ces 25 à 30,000 hommes logeant : les maçons de 
I réhirence dans le quartier de l'Hôlel-de- Ville, les charpentiers 
dans le faubourg Saint-Martin, et qui, moyennant 6 fr. par mois, 
sont couchés, ont une soupe par jour dont ils fournissent le pain, 
et le blanchissage d'une chemise par semaine. Toutefois l'agglo- 
mération dans de petits réduits de ces braves gens , accoutumés 
à travailler au grand air, leur est plus pénible qu'à tous autres : 
aussi les fièvres tvphordes sont-elles communes parmi eux et 
attaquent-elles quelquefois une chambrée tout entière. 



L'insalubrité des garnis est bien redoutable, puisqu'en 1832, 
selon le rapport olficiel sur le choléra, " sur 954 maisons gar- 
nies qui recevaient des journaliers , des balayeurs , des chiffon- 
niers, des ramoneurs et des maçons, 499, plus de la moitié, ont 
été attaquées. •> — " Pour la majeure partie, ajoute un rapport 
de la commission sanitaire du XI= arrondissement , ces maisons 
sont de vieilles masures humides, peu aérées, mal tenues, ren- 
fermant des chambres contenant huit ou dix lits pressés les uns 
contre les autres, et où plusieurs personnes couchent encore 
dans le même lit. » De ces retraites sans nom les plus hideuses 
sont celles qui abritent les chiffonniers. » On voit agglomérés 
dans des espèces de cages , dit le rapport général du conseil de 
salubrité de Paris en 1843, de malheureux chiffonniers au cro- 
chet , qui n'ont pour lit qu'une couche de paille sale pour eux 
et pour leurs enfants , encore est-elle placée au milieu de quel- 

qires chiffons triés d'où émane une odeur repoussante De ces 

sortes de chenils , que l'on décore du nom d'hôtel garni , impos- 
sible de les faire sortir ; ils y vivent le jour, ne les quittent que 
la nuit, et la police seule ose y pénétrer pour y exercer une sur- 
veillance souvent et trop souvent infructueuse. Les agents, quand 
ils y pénètrent , y éprouvent une suffocation qui tient de l'as- 
phyxie; ils ordonnent l'ouverture des croisées lorsqu'il y a 
moyen de les ouvrir; mais les représentations sévères qu'ils 
adressent aux logeurs émeuvent peu ceux-ci , dont la réponse 
est toujours que leurs locataires y sont accoutumés aussi bien 
qu'eux. 

Il est donc indispensable que la loi arme l'administration de 
moyens qui concilient le respect qui est dû au domicile et à sa 
liberté avec la protection que l'Etat doit à la vie des citoyens in- 
cessamment menacée par un tel état de choses. On empêche 
l'établissement d'une fonderie de suif, d'une mégisserie, d'une 
fabrique de colle , d'une batterie de fils, parce qu'elles sont in- 
commodes ou malsaines ; pourquoi ne serait-on pas autorisé à 
défendre à un propriétaire de louer un lieu sombre, infect, où 
les malheureux vont puiser, eux et leurs générations, les germes 
des maladies qui les rendent plus malheureux encore? Pour- 
quoi la loi n'empêcherait-elle pas que les lieux oii les ouvriers 
doivent loger, réparer leurs forces par le sommeil, leur soient 
livrés à loyer lorsqu'ils sont reconnus inhabitables? C'est là une 
lacune dans notre Code. 11 y a là des intérêts d'une telle nature , 
que les décrets, les ordonnances et les règlements sont impuis- 
sants pour les faire plier, et que le pouvoir souverain est seul 
compétent pour en exiger le sacrifice. 

C'est dans cet esprit que, amendant la proposition de M. de 
Melun , la commission propose à l'Assemblée le décret suivant : 
Art. 1". — Dans toute commune où le conseil municipal en 
aura fait la demande par une délibéi'ation spéciale, il sera créé 
une commission chargée de pourvoir aux mesures d'assainisse- 
ment des logements insalubres mis en location ou occupés par 
d'autres que par le propriétaire. 

Sont réputés insalubres les logements qui se trouvent dans 
des conditions de nature à porter atteinte à la vie ou à la santé 
de leurs habitants. 

Art. 2. — Cette commission sera nommée par le conseil mu- 
nicipal. 

Elle se composera de neuf membres au plus et de cinq au 
moins. 

En J'eront nécessairement partie un médecin et un architecte 
ou tout autre homme de l'art, ainsi qu'un membre du bureau de 
bienfaisance et du conseil des prud'hommes , si ces institutions 
existent dans la commune. 

Le médecin et l'architecte pourront être choisis hors de la 
commune. 

Art. 3. — La commission visitera les lieux signalés comme 
insalubres. Elle déterminera l'état d'insalubrité, ses causes et les 
moyens d'y remédier. Elle désignera les logements qui ne se- 
l'aient pas susceptibles d'assainissement. 

Art. 4- — Les rapports de la commission seront déposés au 
s.^ci élariat de la mairie, et les partes intéressées mises en de- 
meure d'en prendre communication et de produire leurs observa- 
tions dans le délai d'un mois. 

Art. 5. — A l'expiration de ce délai , les rapports et les ob- 
servalioDs produites seront soumis au conseil municipal, qui dé- 
terminera 1° les lieux dans lesquels les travaux d'assainissement 
devront être entièrement ou partiellement exécutés, et fixera le 
délai de leur achèvement ; 2° les habitations qui ne sont pas 
susceptibles d'assainissement. 

Art. 6 — Un recours est ouvert aux intéressés contre ces 
décisions devant le conseil de préfecture, dans le délai d'un mois 
à dater de la notification de l'arrêté municipal. Ce recours sera 
suspensif. 

Art. 7. — En vertu de la décision du conseil municipal, ou de 
celle du conseil de préfecture en cas de recours, s'il a été re- 
connu que les Cluses d'insalubrité sont dépendantes du fait du 
propriétaire, l'autorité municipale lui enjoindra, par mesure 
d'ordre et de police , d'exécuter les travaux jugés nécessaires. 

Art. 8. — Les ouvertures pratiquées pour l'exécution des tra- 
vaux d'assainissement seront exemptées pendant trois ans de la 
contribution des portes et fenêtres. 

Art. 9. — En cas d'inexécution, dans les délais déterminés, 
de travaux jugés nécessaires, le propriétaire sera passible d'une 
amende de 16 fr. à 100 fr., sauf ap|)lication de l'article 463 du 
Code pénal. 

In an après cette première condamnation , si les travaux 
n'ont pas été exécutés et que le logement ait continué d'être ha- 
bité par un tiers, le propriétaire sera passible d'une amende 
égale au moins au prix des travaux et pouvant s'élever au 
double. 

Aut. 10. — S'il est reconnu que le logement n'est pas suscep- 
tible d'assainissement et que les causes d'insalubrité sont dé- 
pendantes de l'habitation elle-même, l'autorité municipale pourra, 
dans le délai qu'elle fixera, en interdire provisoirement la location 
à titre d'habitation. 

L'interdiction absolue ne pourra être prononcée que par le 
conseil de préfecture, et dans ce cas, il y aura recours de sa dé- 
cision devant le conseil d'Etat. 

Art. 11. — Lorsque l'insalubrité sera le résultat de causes 
extérieures et indépendantes du fait du propriélaire, et que, pour 
procurer Passainissement, il sera nécessaire d'acquérir des ter- 
rains ou des constructions, cette acquisition pourra être faite par 
la commune, sur une enquête administrative suivie d'un arrête 
du préfet. 

Les formes de l'expropriation et du règlement de l'indemnité 
seront celles de la loi du 2t mai 1836 en son article 16. 



LILLUSTRATKJN, JOURNAL UNIVERSEL. 



EXPOSITION DES ARTISTES VERSAn.I.AT». 



Bévue des Art*. 

DEIX NOUVEAUX TABLEAUX DE M. IIORACB VERNET. 



La ville (le Vorsailles, liien que située à la porte de Paris, 
dont elle n'est pour ainsi dire qu'un magnifique faubourg, 
quoique déjà ilolée elle-même d'un vaste musée, sorte de 
Louvre national , qui lui attire de toutes parts des visiteurs, 
a encore voulu avoir son exposition particulière. Elle a ou- 
vert, le 4 novembre dernier, une exposition de peinture, 
sculpture, architecture, gravure et dessins , composée pres- 
que exclusivement d'ouvrages d'artistes versaillais. C'est la 
seconde année d'exercice lie ceU« autonomie artisli([ue. 

Il y a là, et on doit naturellement s'y attendre, un cer- 
tain nombre de 

fruits ayant un 

coilt particulier 
de terroir, plus 
agréable pour 
les habitants et 
moins apprécié 
par les étran- 
gers. Les por- 
traits attirent 
surtout l'atten- 
tion, et provo- 
3uent, delà part 
u beau sexe de 
la ville, des com- 
mentaires bruy- 
ants et passion- 
nés. Grâces à co 
commérage, qui 
incline plutôt à 
la malice qu'A la 
bienveillance — 
et en cela il n'y 
a rien de parti- 
culier à la ville 
do Versailles — 
il suffit d'ouMir 
les oreilles pour 
être initié à la 
chronique de la 
société ; car , A 
l'occasion d'un 
portrait, on par- 
le de dix person- 
nes. Mais comme 
il nous importe 
peu de savoir 
queM.*** a eu 
dans sa carrière 
un avancement 
rapide; que la 
jolie mademoi- 
solle "•• s'est 
mariée récem- 
ment ; que ma- 
dame •**, en 
peignantson ma- 
ri, l'a vu en beau 
— c« qui du reste 
n'est pas l'ordi- 
naire — etc. , 
etc... , nous di- 
rons sommaire- 
ment qu'on volt 
à cetifl exposi- 
tion une Bac- 
chante de M. 
BiENiyoïiBT, un 
Saiil et ses Filles 
de M. Sciiopiw, 
dos tableaux de 
genre et des pay- 
sages par MM. 
CoBOT , Lbpoit- 
TEviN , Grolio , 
Bataille, Fon- 
rAip»E , Millet, 
etc. ; des dessins 
de M. Massard, 
parmi lesquels 
un très -remar- 
quable représen- 
tant la Bataille 
il'Isly , d'après 
M. II. Vcrnet 
Mais ce qui dim- 
nesurlflutdel'in- 
tcTét à l'expo: 



modestement demandé qu'un buste. Louis-Napoléon , le der- 
nier venu , était trop bon écuver pour ne pas tenir à avoir 
un portrait équestre, en s'adressant à M. H. Vernet, ce 
premier grand écuyer de la peinture. L'artiste avait repré- 
senté, dans le temps, Charles X sur un cheval au repos, vu 
de face et montrant 1(« dents l'un et l'autre; il avait plu- 
sieurs fois figuré le duc d'Orléans d'abord et Louis-Philippe 
ensuite, sur un cheval également vu de face. Cette fois, il a 
cherché une disposition nouvelle : le cheval monté par le 
président traverse rapidement la scène ; ses pieds ne tou- 




Exposilioii l.\ 



lion de Versailles, ce sont les lablenu\ de M. Horace Vbbnet, 
et entre autre^i un beau pnrlr.iit iviiicslre du pré^^ident de la 
Bépubliijup. C'cMt \l\ un ilc ces oorlrnil^ (itriciols apparliMianl 
à l'histoire, comme l'artiste a clé plusieurs fuis appelé :\ en 
peindre ; car tous les piiuvoirs qui ont régi la Franco sont ve- 
nus tour A tour (Icniandcr une dernière ninsécrntion A son pin- 
ceau : j'entends livs pouvoirs cpii mimlaient i[ clicval; otr'e^t, 
«n Franco, une qualité obhgatuire de l'cniplui. L'incapacilé de 
Louis XVIll à cet égard a été une grande cause de .Icfaveur 
populaire; ce qui ne l'a pas eni|iéclié tmitcfois ilélie le seul 
pouvoir auquel il ait été donné m France, depuis Louis XV, 
du mourir sur lo trône. Lui et le gouvernement pnivisnire, 
présidant aux cérémonies publiques en frac et en chapeau 
rond, avec une écharpo (tenue do commissaire de police), 
sont los seuls qui aient échappé ;\ la promulgation pittores- 
que habituelle do l'artiste. Lo général Cavaignac ne lui a 



I. ,, .lu profit des pauvres. — Portrait équestre du Piésidoiii il'' 1 1 Hrj 

chent pas au sol ; il passefau galop devanl'une ligne de trou- 
pes rangées pour une revue. Le président est suivi du géni^ 
rai Chnngarnior, Irès-re.ssemblant, du général Ruihiéres, du 
colonel Vaiidrev et de M. Fleury, son aide-de-camp. Grâces 
à la dispositiiin'de la n^'iire principale, l'arlisU' a pu simpli- 
fier extrénicment 1rs ilélailsde sa composition. Le cheval du 
lirésidenl , oiTiipant la largeur du tableau, fait qu'on n'a- 
pen-oil (pie la tête du cheval du général Rulhières, que les 
oreilles de celui du général Changarnier, et absolument rien 
de.s chevaux et des' corps des deux aides-di>-camii; un peu 
(le |imissi(^re souli-vée siip|irime les jambes, toujours embar- 
rassaiiles par leur gracilité, les vides et les décoii|Hires 
(pielles forment. Ce sacrifice n'a rien que de légitime. .Vais 
un moyen (pii me parait moins heureux , c'est le troue d'ar- 
bre, A l'écorce et au lierre finement étudiés du rest<>, qui 
supprime trop bniS(piement le développement et la liaison 



sallb du jeu-db-paume. 

de la perspective. Le peintre semble avoir fait lui-même la 
critique de celte espèce de coulisse, en représentant dans la 
ligne des spectateurs une dame à chapeau de paille et à 
voile blanc, forcée d'incliner la tète pour apercevoir le pré- 
sident, que lui masque l'arbre malencontreux. Cet arbre a 
un dernier inconvénient, c'est qu'il tend à diviser la suite 
du président en deux. Pendant que celui-ci passe devant, 
les deux aides-de-camp s'apprêtent évidemment à l'éviter 
en passant derrière. Cette criti()ue faite, il nous reste à louer 
l'hahileté d'exécution habituelle à l'auteur. Le cheval est 
bien lancé, sA» 
tête et son re- 
gard sont pleins 
de feu et d'ani- 
mation ; et le 
portraitde Louis- 
Napoléon, la par- 
lie principale du 
tableau, est on 
ne peut mieux 
traité. 

Dans un autre 
tableau de moin- 
dre dimension , 
récemment ter- 
miné, l'artiste a 
représenté Bo- 
naparte visitant 
un champ de ba- 
taille dans les 
plaines du Pié- 
mont ou de la 
Lombardie quel- 
que temps après 
la bataille de Ma- 
rengo. Il s'arrête 
en entendant les 
crisplainlifsd'un 
pauvre chien ac- 
croupi près de 
son maître , sol- 
dat autrichien 
mort en défen- 
dant un canon. 
La tête du pre- 
mier Consul, ex- 
pressive et mé- 
lancolique , est 
belle et finement 
peinte. Il est ad- 
mirablement as- 
sisa cheval. Cel- 
te composition 
nouvelle de M. 
H. Vf.rnet ne 
peut pas man- 
quer d'avoir les 
honneurs de la 
gravure. L'//it/s- 
tration prenant 
les devants offre 
aujourd'hui la 
reproduction de 
ces deux ta- 
bleaux à la cu- 
riosité de ses 
lecteurs. 

.M. II.Vermt 
a encore envo) é 
à l'exposition de 
Versailles une 
srando toile i a- 
tée de 1S37 et 
représentant la 
Familledupr fi- 
es y... en cosli - 
me du temps i c 
la reine Elisa- 
beth. On reverra 
avecplaisirco ta- 
bleau dont la fi- 
gure principale 
est une jeune et 
jolie châtelaine à 
clie\ al et portant 
.•,.,w l'u II v.inct sursonpoingun 

' ' ' faucon chape- 

ronné. 
Celte exposition versaillaise a donné lieu à la création d'un 
joli album composé de douze lithographies d'après les meil- 
leurs lahleaux exposés. Cet album terminé e.sl en vente. 

Demain, dinianclie , dernier jour de celle exposition, on 
doit faire le lirane dune tombola composée deuvrages acquis 
à la dernière ,'\position par la Société des .\iiiis des .\rts ver- 
saillais. L'exposition, dent le prix dentr(V est de . in.iuante 
centimes au prolit des pauvres, a heu dans la fameuse salle 
du Jeii-de-Paume, luT(Taii do la grande révolution framjaise, 
ce qui forme un double motif d'intérêt pour les visiU>urs. 

Nous dirons au profit îles curieux quelques mots de cette 
salle. Elle fut construite en I68(i par Nicolas Cn>lté, paumicr 
du roi, moyennant i5.r>03 livrt-s. Louis XIV y vint souvent 
jouer à la paume. Cet établissement, devenu llori.<.sant , ap- 
partenait , à l'époque de la Révolution, à une demoiselle de 
Vaussv, à un M. de Molèno et à Talma, oncle du tragédien. 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



Tout le monde sait que les députés du tiers 
s'y rendirent le 20 Juin 1789, sur la proposi- 
ti m de Guillotin, et qu'ils y prêtèrent le ser- 
ment de ne pas se séparer avant d'avoir fondé 
la Constitution. Cette salle resta fermée par 
respect pour le souvenir de la scène solennelle 
qui s'y était passée. Le 20 juin 1790 une so- 
ciété du Serment du Jeu-de-Paume , fondée 
à Paris par Gilbert Romme , vint y célébrer 
un premier anniversaire et y placer une table 
de bronze , sur laquelle étaient gravés les ter- 
mes du serment. Sous la Restauration , cette 
table fut retournée la face contre le mur ; elle 
fut restaurée par le gouvernement de 1830. 
La Convention déclara , sur la proposition de 
Chénier, que le Jeu-de-Paume était un monu- 
ment national et s'en empara ; mais elle omit 
H^'en payer le prix. Talma , l'un des proprié- 
^lires, fut réduit à se faire le concierge et le 
cicérone du monument qui était sa propriété. 
Le premier Consul répara cette injustice. De- 

fiuis , la salle du Jeu-de-Paume a servi d'ate- 
ier à Gros pour y peindre les Pestiférés de 
Jajfa et la Balaille dAboukir, et à M. H. "Ver- 
net pour l'exécution do ses grandes toiles de la 
Prise de la Smala et de la Bataille d'hly. Ce 
monument célèbre , trop longtemps délaissé , 
appelait une destination délinitive. Divers pro- 
jets ont été formés. A l'encontre de ce qui ar- 
rive trop souvent, on a pris lo seul parti qui 
fût naturellement indiqué; celui d'en faire la 
galerie historique de la Constituante. Lors du 
banquet du 1 4 mars ce vœu a été émis par 
M. Ch. Vatel, à qui nous empruntons ces dé- 
tails. Le ministre de l'intérieur a classé le 
Jeu-de-Paume parmi les monuments histori- 
ques, et bientôt , grâces aux soins de M. Ge- 
nevay , la galerie de la Constituante sera inau- 
gurée par l'installation du tableau ou plutôt 
de la savante esquisse de David représentant 
le Serment du Jeurde-Pawne. La Société des 
Jacobins lui avait commandé ce tableau pour 
en faire hommage à l'Assemblée Constituante; 
mais David le laissa inachevé, parce que, pen- 
dant le temps qu'il y travaillait , les héros du 
la popularité de la veille étaient déjà devenus 
les proscrits et les guillotinés du lendemain. 




M. DE NiEiiwEBKEUKE vienl d'être appelé 
ii la direction du Musée en remplacement 
de M. Jeanbon, que la révolution de février 
y avait poussé inopinément, et qui, dans l'es- 
pace de deux ans a peine, a introduit dans ce 
magnifique établissement de grandes amélio- 
rations et provoqué des créations utiles. On 
lui doit l'adoption d'une nouvelle classification 
des tableaux selon l'ordre chronologique; l'en- 
treprise de travaux en cours d'exécution pour 
mieux éclairer et décorer le grand salon, et 
pour réparer la galerie d'Apollon ; la réunion 
des anciennes sculptures égyptiennes dans les 
salles du rez-de-chaussée servant autrefois à 
l'exposition de la sculpture moderne ; la dis- 
position de trois salles nouvelles, qui seront 
prochainement ouvertes au rez-de-chaussée du 
pavillon de l'Horloge, et recevront des sculp- 
tures de la renaissance. Par ses soins, les gra- 
vures formant le fonds rie la chalcographie du 
Louvre seront exposées dans des salles occu- 
pées auparavant par les Archives de la Cou- 
ronne à l'entresol de la longue galerie sur le 
quai. Un second entresol situé au-ilessus du 
premier et au-dessous de la grande galerie, 
doublement éclairé du cété du quai et de celui 
du Carrousel, permettra d'étendre l'exposition 
des dessins des maîtres. De plus , un nouvel 
emplacement sera consacré au Luxembourg à 
l'exposition des travaux des graveurs contem- 
porains. Enfin M. Jeanbon voulait réunir dans 
un musée ethnographique Ie« ustensiles , les 
armes, les costumes, etc., que l'on possède 
des peuplades de l'Asie et de l'Amérique. Par 
cet ensemble de travaux et de projets, M.Jean- 
bon a bien mérité du public ami des arts. 
Peintre, il ne s'est pas montré exclusif: il a 
fait beaucoup pour la sculpture. i\u nombre des 
améliorations résenées aux eflorls de son suc- 
cesseur, il est à souhaiter qu'au moyen d'un 
choix éclairé, soit parmi les richesses propres 
du Musée, soit parmi les tableaux qui pour- 
raient faire retour des résidences royales, soit 
par voie d'échanges avec les musées de pro- 
vince, l'école française soit enfin représentée 
au Louvre par une collection digne d'elle. 
A.-J. D 



!« Café dea naaresqaes sur le boulevard des Itallena. 

Il I l\l 




Courrier <9e Parla. 



Ne parlons plus du jour de l'an , il s'agit d'autre chose ; : des traces de son passage. Une razzia de Bédouins ou quel- 
on est au spectacle de son lendemain. De cette avalanche de ', que invasion de Cosaques ne causerait pas plus de dévasta- 
bonbons qui a enveloppé notre ville, il ne reste plus que j tion. Ah! le beau jour, mais qu'il est court I répètent en 
des ruines. Puisque la lètede famille a éteint ses splendeurs ) chœur les grands et les petits enfants. Que do charmants 
et son allégresse, il faut balayer les miettes de cette honnête i souvenirs réveillés et qui se rendorment déjà I les bonbons 
orgie. Dans chaque maison l'ouragan de sucreries a laissé ! sont croqués et lesjouets en désarroi; serments, protestations, 



caresses et tendresses, autant de démonstrations à renvoyé»- 
à l'année prochaine. Voyez un peu ijuel changement de scène 
et do réie : pendant que le front des marmots et des jeunes 
premières se rembrunit, celui des pères nobles va s'éclair- 
cissant. On croirait que le jour de l'an a pesé comme une 
corvée sur leurs épaules, et ils saluent l'Epiphanie coiiimo 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



leur délivrance. C'est la révolution du sentiment qui s'ac- 
complit. ?.emarqup/. aussi les modifications que subit son 
langage : hier, les tu, les toi, voltigeaient sur les becs roses, 
aujourd'hui c'est le vous qui se trouve réhabilité dans les 
ménages. Les rancunes et les désappointements — ce beau 
jour a les siens — s'exhalent par la voie sournoise et dé- 
tournée de l'impersonnel. Ils et on ne nomment personne; 
mais quand ces dames disent : <i Ils ont fait bien mal les 
choses cette année, » on sait bien de qui elles parlent. — 
Eh! bien, ma chère, que vous a-t-i/ donné pour vos étren- 
nes? — Ne m'en parle/, pas, on ne. le voit plus. — Voilà ce 
qui se dit encore, est-ce clairV 

Enfin , le règne du bonbon a cessé, et voici celui de la 
brioche; c'est la dernière royauté qui nous reste. Quelques 
fanatiques voudraient pourtant la détrôner, et nous avons 
reçu une invitation d'assez haut lieu ainsi rédigée ; « Monsieur 
et madame Trois-Etoiles ont l'honneur de vous inviter à dîner 
dimanche 6, jour de l'Epiplianie, on tirera les.... présidents 
de la République. » Comme il n'y a pas de présidente en 
Képublique, le nouvel usage de ces galas veut qu'on se choi- 
•sisse un vice (président) parmi les convives mâles. Cela s'ap- 
pelle traîner son boulet. 

La Meurlhe et le lihône, le Rhin et la Loire ont exécuté 
mercredi à la salle \'entadour le pas de quatre qui vous fut 
annoncé la semaine dernière. Deux mille invitations avaient 
été distribuées, ce n'est pas trop pour représenter le Paris 
qui danse et la chorégraphie départementale. Dans ce ballet 
des trente-deux provinces, on a revu figurer avec plaisir des 
échantillons de nos anciennes sauteries nationales. C'était un 
ingénieux mélange de la bourrée d'Auvergne, du menuet 
picard , de la gavotte alsacienne et des caciuichas du pays 
Basque. On avait laissé la polka à la Bohème... de Paris. 
Aucun accident n'a troublé celte belle cérémonie, où la capi- 
tale rivalisait de grâces avec sa sœur la province. Seulement, 
au plus fort de la fête un de ces glorieux médaillers de 
l'industrie a failli devenir la victime d'un quiproquo. Trompée 
par la similitude du nom, la police, dont l'œil d'Argus 
veille toujours sur nos plaisirs , croyant mettre la main sur 
un prévenu politique, vint inviter cet honorable industriel à 
passer au bureau des passe-ports pour y exhiber le sien. — 
Renaud! criait en vain l'inculpé, je m'appelle Renaud, vous 
faites confusion , c'est d'ailleurs un nom très-commun dans 
mon pays; rappelez-vous Renaud de Montauban ! — Nous 
verrons bien, ripostait le préposé à la sûreté publique, et il 
déployait le passe-port où il lut : Nez aquilin, bouche grande. — 
Du tout, monsieur, interrompit la victime , né a Marseille , 
/ioiKhes-du-Hhfme. 

Le Jardin-d'Hiver, le quartier général du plaisir à grand 
orchestre, qui a mis le printemps en cage sous ses lambris 
de verre poli , était hier égayé par un bal d'enfants , et la 
veille il avait illuminé ses becs de gaz et ses bosquets arti- 
ficiels au profit des crèches De nos jours, les saints Vincent 
de Paul sont habillés de .soie, de satin, et le sermon de 
charité fait sa propagande au bal; la bonne œuvre a pour 
circulaire une affiche de spectacle et vous mène en paradis 
par le chemin des séductions terrestres ; plus elle ajoute de 
variétés à son programme et plus elle augmente le nombre 
des élus ; le concert et le bal ont donc fait merveille au 
.lardin-d'lliver. Il suffit de frapper du pied cette terre en- 
chantée pour qu'il en sorte un bienfait, et les vieillards 
auront leur part du gâteau après les révérences faites en 
l'honneur de l'enfance ; Maxima debelur puero reverentia. 

Pourquoi tous ces bals ont-ils ce double inconvénient de 
mettre les danseurs hors d'haleine et de fatiguer encore plus 
ceux qui en lisent la description , si bien qu'd n'y a d'inion- 
lestable que la satisfaction de l'historiographel Mais il ne 
faut pas que cet agrément de conter toujours la même his- 
toire nous entraîne trop loin. 

Le carnaval vient d'ouvrir tous ses repaires , et on a 
fermé la salle Martel à cause d'une chanson dont voici le 
début : 

Dans une vieille écorce grise 
■lean Raisin a passé l'tiiver. 
II est en fleur, le voilà vert, 
Jean Raisin De craint plus la bise, 
IlestjoiitBii, blanc et vermeil, 

Le vin , toute sa l'orce 
Ruisselant de safinet-corce 
S'échappe en rayons de holeil. 

El le poëte s'appelle Mathieu, un nom bien vulgaire pour 
un poète si distingué. Il est vrai qu'Ovide s'appelait Nason 
et "Virgile Marron. Un rimeur oublié du seizième siècle fit 
une Ode à Bacchus dont Ronsard le félicita à peu près en 
CCS termes; « .leune nourrisson des muses, puisse le soleil 
do la renommée dorer Ion nom ainsi que Phœbus dore ce 
généreux sang de la vigne que tu viens de chanter si poéti- 
quement! » C'est le vœu qu'on peut adresser à M. Mathieu 
|iour ses étrennes. Mais qui est-i'o qui s inquièle aujourd'hui 
de ces beaux joueurs de quilles, roninio disait Malherbe'! Les 
poètes s'en vont plus ipie jamais, liriiianiUv à M. île Lamar- 
tine. Quand la politiqiir w .Icmolii |.,is Inii i'Si|iiir, le Ilot 
du roman-feuilleton iii:[i;iic de I cn-l jiiiir. l'n lnuil récent, 
espÈce d'oiseau demju\i]is augun' ,!■ il.iil un r;iii,nd), avait 
exilé M. de Lamarlino aux coiilins de 1 A-ir, iI;uk res lieux 
où la colère de l'empereur Auguste rcli'-u.i |,i Ik Ir chantre 
dos Mi'ldmorjilmses. Mais M. de Lamailine ii ira pas si loin. 
S'il a encore queli|uo poi'me des tristes à nous chanter, il 
s'apprête à lui dmuier la forme à la mode : le roman. Le 
grand l'iriMiui, (lue l'dn dit niim'', se fail imiiisirici |Miiir re- 
bâtir I eililici^ ilr si Inrhinr. il \cill rrpèrhiT (I.IIH l.■.^ hlK- 

fondsilii IriiillrliHi lr,,l,.|,\ pnh .iir^ni, pj I ri iim in,' I ne 

de Mill; cl I.' clifiliMii ,lr S. uni l'.iiiil , qm ^.nni -iwis dliy- 
pothèqiios. Jocelijn n'aura plus de frères, mais les .l/i/,s/cr"ra 
lie Paris auront bientôt leur pendant. Après avoir écrit son 
loman historique (les Girondins) et son roinan politique 
(la Révolution de 1818) , le noble poëte descendrait au ro- 
man industriel : c'est bien la chute d'un ange , la dismile 
aux enfers. L'illuslre poè'to ne saurail se résigner à l'exil du 
>ilence. Ainsi ipie l'oiseau des teinpèles qu'il a chanté, il 



cherche encore les rocs cscarph que la foudre a frappés. 
L'aigle ne veut pas s'enchaîner à ce rocher de Sainte-Hélène 
qu'on appelle l'oubli. 

Heureux Itossini ! il n'a pas subi le prestige de ces pau- 
vres chimères : le bruit, la vogue , la renommée , les hon- 
neurs, qui ont séduit les plus sages; et il vient se reposer 
du sommeil orageux de son pays "dans les spirituelles agita- 
tions de la vie parisienne. Il s'est donc enfui de sa chère 
ville de Bologne parr« qu'elle voulait faire de lui un repré- 
sentant du peuple. « Mes compatriotes, a-t-il dit, veulent 
tirer sur moi un mandat que je n'accepte pas. » et il est 
parti en s'enveloppant de mystère et sous le voile de l'inco- 
gnito. Dans sa tuile, on le reconnaît au pied du Simplon ; 
mais il n hésite pas à franchir la montagne au milieu des hor- 
reurs d'une tourmente. Signalé par les" douaniers de Genève 
comme ayant lentéd'yinlroduirequelqueobjetde contrebande 
(c'était son nom travesti , à moins que ce ne soit son es- 
prit), il a pris un déguisement pour gagner Paris, mais la 
renommée allait plus vile que lui. Voici venir maintenant le 
chapitre des conjectures ; qu'est-il devenu ? où le voir? quel 
est son Amphitryon ? où découvrir son AIcmène '/ et enfin 
quel nouvel air ou quel nouveau tour va-t-il nous jouer' 

Voici d'autres nouvelles, Ecce iterum Crispinus. Made- 
moiselle Racliel reprend chacun des rôles d'un répertoire 
bien connu ; les griefs , les caprices et les indispositions. 
L'autre soir on jouait au Théâtre-Français : le Malade ima- 
ginaire el l/n Caprice, et .\drienne a pu voir dans celte 
annonce du programme une allusion aux perpétuelles varia- 
tions du sien. Déjà il ne manque plus à la grande tragé- 
dienne aucun des symptômes d'une position' intéressante. 
Quelle couronne n'a" pas ses épines? Agrippine veut gou- 
verner, et les soucis du pouvoir l'accompagnent jusque sur 
la scène. Néron, conseillé par quelque Narcisse anonyme , 
veut peut-être ressaisir le sceptre trop complaisamment re- 
mis à des mains féminines. C'est toujours l'absolutisme que 
Ton rêve et que l'on prétend exercer, mais Fontanarose {c'est 
l'autre nom de Néron) ne s'entend pas avec sa mère (qui 
pourrait être sa fille) sur les remèdes nécessaires pour pur- 
ger la situation. Dans cette résurrection de la société... du 
Théâtre-Français, l'impératrice suivrait volontiers les erre- 
ments de la politique ancienne, el ne quitterait pas les or- 
nières classiques; mais les régents voudraient s'en éloigner. 
En faisant la sourde oreille aux réclamations des vieux de la 
maison qui crient à l'invasion des Barbares, on ouvrirait 
la porte aux troubadours de l'inconnu, si bien qu'à défaut 
de pièces nouvelles il se répète toutes sortes de bruits dans 
l'intérieur de la comédie. On parle d'une prochaine repré- 
sentation qui serait donnée en masse par la rédaction du 
journal l'Artiste. Le Théâtre-Français se verrait ainsi voué à 
des dieux inconnus... au théâtre. En attendant, Charlotte 
Corday, reçue, puis renvoyée, puis définitivement admise, 
ne sera pas jouée par mademoiselle Rachel. Il se fait autour 
de ce nouveau chef-d'œuvre inédit un remue- ménage qui 
rappelle beaucoup la mystification de Lucrèce. On veiit s'as- 
surer la victoire avant de livrer bataille, et des voix complai- 
santes escomptent par avance le succès qui exige de très- 
grands soins de mise en scène. Au bout du Capilole de 
Lucrèce , on redoute de retrouver une fois de plus la roche 
Tarpéienne d'Agnès de Méranie. 

Autre chapitre de la même histoire. L'ancien conseil ju- 
diciaire de la comédie a été révoqué, et il est remplacé par 
un nouveau comité consultatif en têle duquel figurent le nom 
de M« Chaix-d'Estange, avocat de mademoiseile Rachel, el 
celui de M' Léon Duval, avocat du Constilutioniiel. En 
poursuivant la métaphore ci-dessus indiquée , c'est Burrhus 
et Narcisse qui entreraient au conseil, _et Néron n'aura pas 
fait ce nouveau pas pour reculer; aussi la restauration de 
l'ancien régime, c'est-à-dire du bon plaisir, semble-t-elle 
plus que jamais imminente. Cette autorité de pacha omni- 
potent a toujours eu beaucoup de charme pour l'imagina- 
tion de Fontanarose. Il rêve le retour de cette gentilhom- 
meiie de la garde-robe qui avait le privilège de jeter aux 
beautés du sérail le mouchoir ramassé daiis le divan. Le 
comble de son bonheur serait de pouvoir remonter jusqu'à 
res temps primitifs où les princes de la terre, entre autres 
allributions, possédaient celle de guérir les écrouelles par 
l'imposition des mains. Fontanarose est assez royal-cravate 
pour aller jusque-là. 

Nos autres événements de la semaine, ce sont des acci- 
dents et des malheurs qui ont inspiré des dévouements di- 
gnes de concourir aux prix de vertu; Paris et ses environs 
se moralisent à vue d'œil. Malheureusement voilà douze actes 
(|ui nous appellent encore au théâtre; il faut en parler, bien 
qu'Une s'agisse plus précisément d'actes de vertu. 

Pour commencer, la BoHnconncc du Gymnase mérite toute 
noire estime; cette bonne année a les meilleures intentions, 
elle prêche la concorde et la paix . elle fait descendre la 
charité du ciel et annonce l'ère de la fraternité universelle. 
C'est la présente année ISliO qui verra l'accomphssement 
do ce miracle. Les riches prendront les pauvres en pitié, et 
les petits ne porteront pas envie aux grands, la franchise 
rayonnera sur tous les fronts, il n'y aura plus de faux amis, 
de faux savants ni de faux braves ; tous les magisirals seront 
intègres, toutes les femmes seront fidèles et exclusivement 
adorées par leurs maris Les greniers seront |)leins et les 
prisons \ ides, les pérliés capilaux auront disparu de la terre, 
chacun MTa dcMire de l'aiiHiiirilu bien public, tous les avo- 
cats seroni cloipiciits, tous lesjinirnaux auront de l'esprit, 
loiiles les pièces seront ainusanli's. M. Iia\ard nous le pro- 
inel ; il esl \rai ijue la sienne ne l'esl guère, mais c'est une 
bonne annéi' de l'année dernière, n'en [Lirions plus. 

L'impartialité m'oblige encore à ne pas comprendre la 
Bossue dans les bienheureux contingents de l'avenir. Ce 
vaudeville déformé, pour ne pas dire "difforme, vous ropré- 
sento une centième édition de lÉpreuve mmrelle, qui a 
bien vieilli depuis sa première incarnation. Mademoiselle 
Clotilde est une jeune personne très-aimable dont ralïole 
M. de Césanne. On croit à cet amour, mais esl-il de force à 



résister a I apput d un plus grand mérite, celui de quelques 
millions par exemple? Aussitôt mademoiselle Clotilde se 
donne cette infirmité à laquelle les orthopédistes remédient 
si imparfaitement, et comme elle vient d'hériter de plusieurs 
millions et d'un duché, la voilà qui met tous ces tr4ors aux 
I)ieds de Césanne, avec un nom supposé. Eh quoi, dites- 
vous, cet amoureux ne reconnaît pas celle qu'il aime? C'est 
qu'en elfet la charmante Clotilde ( madame Rose Chéri , 
pousse le travestissement au delà des bosses connues. Soi'i 
joli front se ride, ses beaux yeux clignotent, sa voix che- 
vrote, et le Césanne, cédant aux suggestions Intéressées do 
son vaurien de père, est au moment de donner en plein 
dans la bosse et dans les millions. Jeu terrible auquel la 
tendre Clotilde court risque de perdre son serviteur et son 
bonheur. Est-ce possible, est-ce vraisemblable, et même 
est-ce supportable? Les uns disaient oui, mais les autres 
(les femmes) disaient nom ; ces dames ont raison. Aucune 
d'elles ne consentirait à s'enlaidir pour un résultat incertain. . 
C'est pourquoi, tournant le dosa la bossue, dépèchons-nodW 
d'aller au théâtre de la Bourse. 

Notre confrère du journal le Crédit, qui voudra bien nous 
pardonner ce léger emprunt, raconte ainsi la mésaventure 
de ce théâtre à propos de Paris sans imp6ts. 

Cl Le Vaudeville, dit il, ne pouvait se consoler de ses der- 
nières chutes; dans sa douleur il se sentait frappé d'un 
coup mortel; les échos voisins ne lui renvovaient plus le« 
éclats de rire accoutumés. Parfois le directeur se promenait 
dans son magasin de décors au mdieu des oripeaux désor- 
mais passés de mode de la Foire aux idées. .Mais ces beaux 
lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rap- 
peler plus amèrement le souxenir de la Propriété, c'est le 
vol. Souvent il demeurait immobile sur le trottoir de la 
place de la Bourse, tourné vers le côté ou le succès, son in- 
fidèle, avait disparu à ses yeux. 

Tout à coup il aperçoit les débris d'une pièce qui surna- 
geaient et deux malheureux naufragés qui faisaient mine 
d'aborder une fois de plus dans ces parages. « vous, s'é- 
cria une de ces victimes, seriez-voiis insensible au désastre 
de deux auteurs qui, après avoir sombré dans leurs derniers 
vaudevilles, vous en apportent un autre? — Quelle est, reprit 
le directeur, cette carrasse que vous me montrez là? bien 
certainement je l'ai déjà vue quelque part. — Je le crois bien 
c'est une revue. — Son titre? — /'ar!s sans impôts. — El là 
fable? — Elle ne vaut pas la peine d'être racontée. » 

Sachez seulement que ce Paris sans impôts est le Paris 
trop imposé qui fait bien vile sa réaction contre les exa- 
gérations de la taxe. Ces sortes de révoltes, plus ou moins 
égayées par des quolibets, finissent ordinairement par des 
chansons; au Vaudeville tout a fini par des siffiets. Jamais 
encore M. Clairville lui-même n'avait poussé aussi loin le 
cynisme de la trivialité el la hardiesse du lieu commun; 
l'admiralion en manches courtes, qui siège au parterre sous 
les auspices du capitaine Claque, a eu beaii s'évertuer de tous 
ses bras, justice est faite. Depuis longtemps, le public ne mord 
plus à ce fruit gâté de l'allusion politique as.saisonnée de era- 
velures; el, soit dit en passant, la direction nous croit hos- 
tiles, parce que depuis une année nous ne cessons pas de lui 
dire cette vérité qu'elle méconnaît et qui la perdra 

Le théâtre de l'Ambigu est un hippodrome d'hiver où 
chaque soir les glaives sont tirés; les coursiers hennissent, 
les cuirasses jettent des flammes, les casques reluisent au 
soleil du gnz, le bruit des fanfares se mêle aux cris des com- 
battants et aux acclamations des spectateurs: c'est un tu- 
multe héroïque digne deiQuatrefils .iymon et de leur légende. 
Vous les voyez à pied et a cheval, battants el battus. ^pourl 
chassant le crime, libérateurs de l'innocence et prolecteurs 
de la vertu. La lance au poing el le nom d'Odette sur les 
lèvres, ils déjouent les artifices de l'enchanteur .Merlin, pu- 
nissent le traître Maugis, livrent bataille aux douze pairs de 
France, et rendent à I empereur Charlemagne sa fille bien- 
aimée qu'il croyait perdue. La pièce .se compose de trente 
tableaux, el c'est tout au plus si l'on y débite quatre tirades. 
O les auteurs bien inspirés d'avoir laissé la parole pour 
l'action ! Comment l'esprit ne serait-il pas captive dès que les 
yeux sont pris? Écouler, c'est la fatigue; voir, c'est le vrai 
délassement. Trente tableaux, songez-y, et pas un de moins, 
qui s'intitulent ; le Livre de l'enchanteur, le Val des roses, la 
Salle des mystères, la Passe d'armes, le Rêve, le Miracle, le 
Combat , le Triomplie, la Tente impériale, le CouronnemenI 
et le reste. En compagnie de ces preux , le spectateur en- 
fourche le cheval Bavard , et , sur ce coursier disne de 
l'Apocalypse, on traverse les bourgades, les châteaux, les 
mers, les iles, l'Europe el l'Asie, el l'on arrive à Bajdad (u6i 
défait orbis], les colonnes d'Hercule du monde au moyen 
âge. Les auteurs, MM. .Michel Mas.son et Anicel Bourgeois 
ont bien rempli leur lâche, les acteurs et les décorateurs 
encore mieiiv; mais pourquoi n'avoir pas nommé le machi- 
niste, qui, certainement, méritait la plus belle fleur de l'o- 
vation? 

Notre course finit par où elle aurait dû commencer : le 
Café des Moresques. Le café .Mulhouse a son géant, la Ré- 
gene(> a ses joueurs d'i'checs, le café Voltaire se"paie du por- 
Irail de Vollaire. el Pnicope est orne de celui de Piron; vingt 
autres de ces élabîis.-emenls ont leurs belles limonadières, cl 
\ingt autres encore leurs chanteurs italiens ou espagnols en 
lo(|ues de velours et en belles jaunes, comme il convient u 
dis Iroiiliadoui-s. Le café des moresques a trouvé une autre 
spécialité : ces ba\adèies sont des Ilébés qui, après avoir 
versé le moKa brûlant et allumé le grog, se livrent aux con- 
torsions des aimes et autres péris' dé l'empire du Maroc. 
Elles sont au nombre de trois, comme les Grâces et les Par- 
cpies. Les connaisseui-s apprécient leur teint d'acajou . leur 
souplesse de panlhere el leurs yeux de gazt>lle; mais pour 
les espnls forts, ce sont des chrétiennes de Gonesse passtVs 
a la suie ou au jus de réglisse, el ornées d'oripeaux alricains 
pour la séduction des consommateurs. Nous n'en crovons 
rien, mais cela s'esl vu. 

Pu B. 



L'ILLUSTRATION, JOUKiNAL UNIVERSEL 



Pabiïionnvuiecit- S'us du tout. 

'ROVERDE EN UN ACTE ET CINQ JOURNÉES, 

PERSONNAGES. 

AME D'ESSOMMES, jeune veure. 
'. RIQUELET, son amie intime. 
, RIQUELET «. 
MONSIEUR UE SALUCES , jeune veuf. , 
MADAME D'HAUSSEVARD, 45 lus. 
MONSIEUR DES VIGNES, notaire. 
MESDEMOISELLES DE BOISDÉCENT, jumelles, 60 ans. 

SCÈNE I. 

La obambre à coocher de madame Riqaelet, rue de Greffulhe. 

AMÉDINE D'ESSOMMES en toilette de visite. MÉLANIE 
•k RIQUELET en peignoir. 

AHÉDiNE, contimiant. — ...Trente ans; une pâleui charmante, 
lie l'esprit et des moustaches célèbres... 

jiÉLàNiE interrompant. — C'est donc monsieur de Saluées.'... 

AMÉDINE. — C'est toi qui l'as nommé !... .le voulais me garder 
ce secret-là. 

MÉLAME. — J'aurais dû le savoir avant toi. 

AMÉDINE, continuant. — Se mettant fort bien, n'est-ce pas?... 
la couleur de cheveux que je préfère. 

MÉLASiE, f/ifrc/(«H/. — Châtain-cendré.... je crois; monsieur 
D'Essommes n'était-il pas aussi chitain-cendré? 

AMÉDINE. — Hélas ! (Iteprrnant.) Il m'écrit des lettres charman- 
tes où il n'y a pas un point d'admiration dont on puisse s'offen- 
ser... il m'envoie des bouquets suppliants... 

MÉLANIE, interrompant. — N'en dis pas tant de hien; tu as l'air 
de te moquer de monsieur RiqueletI 

AMÉDINE, contiiiuant. — Il fait si bien parler les fleurs... Il a 
mille soins pour moi... de ces prévenances fines... de ces sollici- 
tudes que devine seule la personne aimée... 

MÉLANIE. — Et qui aime... 

AMÉDINE. — Nous verrons ! — Ah ! ma chère. . . ce pauvre mon- 
sieur D'Essommes... 

MÉLANIE. — Allons 1 tu as quitté le deuil avant-hier, mais de- 
puis longtemps tu avais le cœur à peu près en rose. 

AMÉDINE. — Méchante ! en voit bien que lu n'as jamais été 
veuve! (Réflccliissant.) Tout bien considéré... monsieur de Sa- 
luces... Léonce! un joli nom! — Ah! tu sais qu'il sera très-in- 
cessamment du conseil d'Etat! — Oui, jamais je ne me suis sentie 
si légère, si jeune, et si tu n'étais pas là, je dirais presque... .si 
jolie ! 

MÉLAME. — Ne fais donc pas attention à moi. 

AMÉDINE. — Enfin, il me semble que c'est ma meilleure .saison... 
et peut-être que d'ici à quin/.e jours... 

MELANIE, interrompant. — Madame D'Essommes sera très-cer- 
tainement la plus heureuse des femmes ! 

AMÉDINE, d'un ton de reproclie. — Un soupir!... Est-ce de 
l'envie ? 

MÉLANIE, lui prenant tendrement les mains. — Oh! non, ma 
bonne Amédine... (Tristement) ce n'est pas même de l'émulation ! 

AMÉDINE. — Pauvre Mélanie!... Voyons, je me sauve... il est 
entendu que c'est un secret d'Etat. 

MÉLAME. — Bouche close 1... c'est comme si tu ne m'avais 
rien dit. 

AMÉDINE. — Je me recommande à toi... D'ailleurs, vois-tu, 
rien n'est encore fait ; adieu, petite. 

MÉLANIE. — Adieu, madame de Saluées ! 

AMÉDINE, se retournant en .louriant. — Attends donc! 

SCÈNE II. 

Un saloil ches madame S'Haussevard, roe Saint-Louli-en-rile. 

M. ET Madame RIQUELET. M. DES VIGNES. Madame D'AUS- 

SEYARD. Mesdemoiselles de BOISDÉCENT. Autres invités. 

{Les femmes autour d'une table de travail, les hommes de- 
bout près de la cheminée). 

M. RIQUELET. — Et Ics fonds , mousicur Des Vignes ? 

H. des vignes, avec un peu d'humeur. — Il n'y a pas eu de 
bourse aujourd'hui, monsieur Riquelet. 

MADAME RIQUELET. — Mousicur RiqucIct, vous è(es bien en- 
nuyeux avec vos fonds. 

M. RiQiELET, ovcc importance. — Madame, la bourse est le 
thermomètre de l'opinion publique. 

madame RIQUELET. — Taisez-vous donc, monsieur Riquelet... — 
Ah! mesdames, une grande nouvelle! (Attention.) Vous savez 
bien midame D'Essommes ? 

cnoEun DE voi\ curieuses. — Oui. 

MADAME RIQUELET. — Elle sc remarie ! (Sensation.) 

MESDEMOISELLES DE BOISDÉCENT. — Elle sc remarie ? 

MADAME RIQUELET. — Elle épousc... Je VOUS le donne en cent. 

MADtME D'HAUSSEVARD. — Nous VOUS le reudous en mille , dites 
vite. 

siAD.AME RiQiELET. — Mousicur de Saluces. 

l'r.LMiÉRE DiME. — Ce jcunc attaché d'ambassade... 

Di i\ii:iii; DAME. — Revenu de Berlin le mois dernier? 

M\D\ME RIQUELET. — Justement. 

MADAME D'HAUSSEVARD, Iws à madame Kiqnelet. — Noua l'au- 
rons ce soir, (//ajrt.) Quoi, ce grand veuf et celte petite veuve?... 

M. RIQUELET. — Fort avenante, ma foi ! 

MvniHE RioLEi.RT, il son iiHiri. — A'ous trouvez, Alphonse? 

M. DES vifi.xES, cAcccAnn^ — Paihleu, Saluces! un charmant 
garçon... Il vient de relouer ses terres... un bail superbe! 

11. RIQUELET, avec respect. — Ah! il est riche ! 

MVDAME d'iuussevaiid, (t madame Riquelet. — Ce n'est pas en- 
lore officiel? 

madame RIQUELET, «« doiijl sur les lèvres. — Note comniiini- 
quéc !... chut! 

madame D'HAUSSEVARD, ù madame Riquelet. — Une petite co- 
quette, entre nous (.Mélanie sourit), et lui, dil-on, un cerveau 
hn'ilé! — Et ils s'aiment? 

UADiME riquelet. — Ils s'adorent! Oh! mais comme on ne s'a- 
il.ire plus aujourd'hui 1 

iitsuEiioiSELLEs DE BOISDÉCENT.— Il y a si peu de gens qui sachent 
i'.imer!... 

IN DOMESTIQUE, annonçant. — Monsieur le comte de Saluces. 
(Monsieur de .Saluces entre.) 

«ADVME RiQiiEi.LT, (i /)«(/. — MoH Dlcii ! que monsieur Riquelet 
est laid! 



SCÈNE III. 

Un bat chez madame de T I, rue d'AnJou-Saint-Honoré. 

Quatorzièmequadrille. 

Mesdemolselles de BOISDÉCENT quidansent ensemble. Madame 

D'ESSO.MMES. M. de SALUCES. 

M. DE saluces. — Ah! madame, qui donc s'est permis de ridi- 
culiser la contredanse? Si l'on ne dansait pas pour rire, pour- 
rait-on causer pour de bon? (Ritournelle.) 

M\DAME D'ESSOMMES. — .\ VOUS, monsieur le comte. 

M. DE SALUCES, oprès Vovant-dcux. — Quelle chose singulière, 
n'est-ce pas, madame!... garder toute la nuit le même sourire, 
paraître ravi de soi et des autres, être condamné à une inaltérable 
sérénité, tandis que le cœur bat... 

MADAME D'ESSOMMES, CH riant. — Comme après une valse. 

M. DE SALUCES, d'un toH sériciix. —Oh 1 madame, j'ai si besoin 
de courage!... 

MADAME d'essomme;s. — Souricz donc!... on nous regarde! 

M. DE SALUCES. — Si VOUS vouliez seulement me laisser entre- 
voir qu'il ne serait point trop hardi de ne pas désespérer... 

MADAME d'essommes, interrompant. — Vous connaissez, mon- 
sieur, ma position tout exceptionnelle, le second pas coûte plus 
que le premier : j'ai de l'expérience. 

M. DE SALCCF.S — Déjà, madame? 

MADAME D'ESSOMMES. — Et puis souvcnt l'on cst en rose et l'on 
a le cœur en deuil ! .Monsieur d'Essommes était si parlait pour 
moi! je l'aimais tant, et il le méritait si bien; mon père lui avait 
dit : n Monsieur D'Essommes , si je connaissais un plus honnête 
>) gentilhomme, je ne vous donnerais pas ma fille. » (Kitournelle) 

M. DE SALUCES. — Eulln ! un galant homme ! — A vous, madame. 
(Avant deux.) 

M. DE SALUCES. — Et moi, madame, suis-je donc plus heureux ? 
Une femme charmante! madame de Saluces était le modèle de 
toutes les vertus — et que j'aimais! — Il y a huit jours encore 
je regardais une telle perte comme irréparable! 

MADAME D'ESSOMMES. — Vous le voycz : nous avons eu tous les 
deux un de ces éternels souvenirs, une de ces blessures mor- 
telles... 

M. DE SALUCES. — Dont OH guérit quelquefois... quand on ou- 
blie ensemble. Ali! madame, s'il n'était pas impossible devons 
voir? 

MADAME D'ESSOMMES. — Mals, tous Ics mercredis, vous savez? 

M. DE SALUCES. — Accordcz-moi un unique jeudi ! 

MADAME d'essommes. — Un tète-à-lète... Je vous demande une 
heure pour réfléchir ! 

M. DE sALUcts — Prcnez-eu deux, madame, mais dites oui 

MADAME D'ESSOMMES. — On nous Surveille, je ne pourrai plus 
vous dire un mot. 

M. DE SALUCES. — Un siguo de tête? 

MADAME d'essommes. — C'cst bien pis !... Tenez, si je valse avec 
mo .sieur Des Vignes, c'est que je consens. (Elle s'éloigne.) 
(Une demi-lieure après on entend un prélude de valse). 

M. DE SALUCES, à monsieur Des Vignes. — Monsieur Des Vi- 
gnes.. . vous qui êtes un beau cavalier, faites donc valser madame 
D'Essommes ! 

M DES VIGNES. — Mousicur le comte, je vous dis cela à vous... 
mais il faut de la prudence : ma goutte a failli me reprendre 
hier soir. 

M. DE SALUCES. — Oh! voilà qui est fâcheux... madame D'Es- 
sommes qui me disait tout à l'heure : « Vous ne croiriez pas, il 
y a ici bien des jeunes gens, eh bien! je ne vois que monsieur 
Des Vignes qui sache valser. » 

M. DES VIGNES électrisè. — Elle a dit cela! (Il se lève brusque- 
ment.) Madame D'Essommes veut-elle hien me faire l'honneur 
de m'accorder une valse? 

(Trois heures du matin. Pendant que madame D'Es.fommes 
traverse un .m Ion pour sortir). 

M. DE SALUCES (haut) à madame de T.....I. — .4h! madame, 
voilà un bal qui fera époquel.... 



SCÈNE IV. 



ï Godot-de-niaa 



Madvme D'ESSOMMES, bi-odant. M. de SALUCES. 

M. de saluces, après un moment de silence. — Un temps ma- 
gnifique ! 

JUDAME D'ESSOMMES, soH.ç Icvcr Ics ycux.. — Admirable!... 

M. DE SALUCES, s'approchaiit. — Que faites-vous donc là, Amé- 
dine? 

MADAME D'ESSOMMES. — Mais, VOUS voyez bien, Léonce, je brode. 
(Un moment de silence). 

M. DE SALUCES. — En Venant chez vous, je pensais à monsieur 
Riquelet # 

MADAME D'ESSOMMES. — Ah ! je croyais que vous alliez dire : je 
pensais à vous. 

M DE s\uicts,àpart. — Quelle exigence! (Haut ) C'était une 
distraction! Mais ce Riquelet est si insupportable quand il gesti- 
cule politique avec son prétendu regard d'aigle... et ses six pieds 
d'envcrgurel C'est un .sottoiit du long!.... 

MADAME d'essommes. — S'ous disiez jeudi dernier : il ne manque 
pas d'esprit! 

M m: svncrs. — Et relie madame D'Haussevard !... 

MAimu L>'i>M)\n;i s, — l.i'oni e, avez-vous remarqué une chose : 
on ne Unit |kii imilire, |. s trois quarts du temps, que lorsqu'on 
commeni s a n'avoir plus rien à dire. 

M. DE SALUcr.s. — C'esl une femme de beauroup de tact que 
madame D'Haussevard. 

(.'Silence) . 

M. DE SALUCES. — Je DC sais commcnt cela se fait... il n'y a pas 
un nuage... un soleil superbe!... et l'air est d'un piquant!... 

MADAME d'essommes. — Fermez la fenêtre. 

M. DE SAUCES, (•« revenant. — Vous êtes charmante aujour- 
d'hui, Amedine. 

MADAME d'essommes. — Voilà uu Compliment heureux ! ... « Vous 
(les charmunle aujourd'hui >■ Si cela signifiait quelque chose, 
je vous dennande un peu quelle idée obligeante cela donnerait 
du lendemain et de la veille. Tenez, vous ne savez plus ce que 
vous dites. 

m. de saluces. — Non, mais vous savez bien ce que je pense. 

MADAjre d'f.ssommes. — Ah! rouvrez la fenêtre... toutes ces fa- 
deurs me montent à la tête. (A part.) H est ennuyeux à périr! 



M. de saluces, à la fenêtre. (A part.) — Je ne trouverai donc 
rien ce matin. (Silence). Avez-vous lu la suite des Mousque- 
taires, madame? 

madame d'essommes. — Laquelle ? 

M. DE SALUCES. — Le Vicomtc de Bragelonne. 

MADAME d'essommes. — Non ; c'est toujours à recommencer. (Si- 
lence.) Monsieur de Saluces? 

M. DE SALUCES. — Amédlnc. 

MADAME d'essomsies. — Vous n'êtes pas des plus intéressants 
aujourd'hui. 

M. DE SALUCES, s'assci/ant tout près' d'elle. — Madame, auprès 
des gens qu'on aime. . . la conversation est-elle vraiment ce qu'elle 
parait être?... N'y a-t-il pas de ces moments .solennels oii les 
paroles les plus banales ont un sens nouveau , et où l'esprit ne 
se tait que pour mieux laisser parler le caur? 

MADAME d'essommes. — Ah! ceci est une délicieuse invention 
des faiseurs de romans-, qui, à bout de sentiments et d'idées, 
mettent leur indigence sur le compte de la passion. Si le dialo- 
gue est vulgaire, c'est qu'ils l'ont fait expiés! Les choses les 
plus nulles acquièrent ainsi , par le sous-entendu , une valeur 
énorme. Ainsi , vous aimez une femme , vous êtes près d'elle , 
vous dites : il fait beau ! cela veut dire -. je cous aime ! Le soleil 
est superbe, traduisez ; pohr toute la vie! Les sots, — fâcheux 
exemple,— motisieur le comte; les sots, qui ont toujours beau- 
coup d'inlentions, n'ont pas manqué de profiter de cette mer- 
veilleuse découverte. Désormais on pourra dire des niaiseries 
sans se compromettre. Tout, jusqu'au silence, devient spirituel. 
Il n'y aura bientôt plus moyen de ne pas être homme d'esprit ! 

M. de saluces. — Au moins, ce qui n'est pas un paradoxe, ma- 
dame, c'est que je vi>us aime, tandis que vous 

MADAME d'essommes, d'un tou de reproclie. — ÎMe soupçonner, 
Léonce ! 

M. DE SALUCES, — Au fait, on dit partout que nous nous ai- 
mons; mieux vaudrait avoir le bénéfice de la calomnie. 

MADAME d'essommes. — "Vous avez raison, il faut en finir avec 
ces bruils-là ! 

m. de saluces. — ' Hâter notre bonheur. 

MADAME d'essommes. — Et puis, si c'est un bonheur, le garder 
pour nous seuls. Nous voyagerons, n'est-ce pas? 

M. DE saluces. — Nous Voyagerons, Amédine, et vous vous 
apercevrez que les c-nq sixièmes des autres pays ne valent pas, 
les environs de Paris. 

MADAME d'essommes. — Puls j'eutcnds me rendre avec tous ies 
honneurs de la guerre... Je recevrai qui je voudrai, je pourrai 
aller où bon me semblera... Je resterai ma mailresse... 

M. de SALUCES', (i ;)ac^ — Absolument madame de Saluces! 
(Haut.) Comment, Amédine, mais c'est moi qui suis à vos pieds. 

MADAME d'essommes. — Oh! VOUS autics, quand vous vous met- 
tez à nos genoux, c'est pour mieux nous lier les mains ! " 

m. de SALUCES, à part. — Elle ne me dira pas : relevez -vous ! 

MADAME d'essommes. — Puis Dous aurous des soirées intimes... 
nous verrons les artistes, les gens de lettres... 

m. de saiuces. J— Est-ce que vous écrivez, Amédine? 

MADAME d'essommes, Un pcu piquéc. — Mais j'ai deux actes au 
Théâtre-Français!... Vous êtes sans doute de ceux qui pensent 
que les femmes sont faites pour ourler des mouchoirs? 

M. de sauicm. ttt Non, Amédine, mais pour les broder! 

MADAME d'essommes, à part. — Tout à fait monsieur D'Essom- 
mes! (//rï«/.) -Monsieur de Saluces, regardez-moi bien. 

M- DE s.vi,ucES, (t part. — Un bas de soie bleu ! (Haut.) Voilà, 
madame, un^'ord're qui est une faveur ! 

madame d'essommes, àpart. — Des phrases... un autre au moins 
eût eu le bon goût d'être ému. (Haut.) Dites-moi : Je vous aime 
un peu.... moi je vous aime beaucoup... Je dis cela... 

M. DE s.iiuCES, M part. — Comme on dit Dieu vous bénisse! 
(Haut avec emphase) Je vous aime passionnément. 

M vn \ME d'essommes, .'ic lerant. — Tenez, comte, je vois que noi« 
ne nous aimons pas du tout. 

M. DE SALUCES, 7)/cnan( son chapeau. — Sans rancune, madame. 

MVDiME DESSOMMES. — Avcc rancunc, monsieur le comte, s'il 
vous plaît, (Il sahie froidement et sort.) 



Che 



SCENE V. 

nadame D'Haussi 



M. ET .Madade riquelet. M. DES VIGNES. Mesdemoiselles 

DE BOISDÉCENT. Madame D'HAUSSEVARD, etc. 

MAD,VME RIQUELET. — VOUS uc savcz pas le brult qui court? 

MADAME D'hAUsSEVARD. NoU!... 

MADAME RIQUELET. — .Madame D'Essommes ne se remarie plus ! 

MESDEMOISELLES DE BOISDÉCENT, — Elle ne Se remarie plus ! 

MADAME RIQUELET. — \'ûus VOUS rappelez que madame D'Es- 
sommes adorait toujours son mari.... 

M. DES VIGNES. — Il est Impossiblc d'être plus regretté.... 

MADAME RIQUELET. — Vous savez aussI que M. de Saluces ne 
pouvait se consoler de la perte d'une femme chérie... 

MADAME D'HAUSSEVARD. — 11 n'en parlait qu'avec de touchants 
éloges. 

MADAME RIQUELET. — Enfin... dcs amours posthumes!... Eh 
bien! monsieur de Saluces déteste . amédine parce qu'elle res- 
semble à sa première femme, et Amédine ne veut plus de mon- 
sieur de Saluces parce qu'il ressemble à son premier mari! 

MESDEMOISELLES DE BOISDÉCENT. — Il cst si difficile d'être aimé 
deux fois ! 

UN DOMESTIQUE, annonçant. — Monsieur de Saluces. (Ctinchn- 
tements. M. de Saluces entre.) 

MADAME RIQUELET, à part. — Décidément.... c'est un fort joli 
homme ! 

M. RIQUELET. — Kt Icsfonds, mousicur Des Vignes? 

Xavier Aubrvet. 



Ilinflelopen. 

Si vous n'avez jamais lu ni entendu prononcer le nom qui 
sert de titre à cet article, ou si, le connaissant, vous igno- 
rez seulement quelle contréiî ou quelle ville du ^lobe il sei t a 
désis^ner, ne le cherchez point clans un dictionnaire de géo- 
graphie. Aucun, que je sache, ne lui a accordé la plus simple 
mention. Prenez une carte de Hollande. Sur la côte occi- 
dentale du continent, pre.sque en face du Marsdiep, ce canal 
qui forme l'entrée duZuydersee, entre l'extrémité delà Nnrd- 
holland, où s'élève la ville du Helder, et lilo de Texel, \uus 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



trouverez un pe- 
tit rond presque 
itnperceptihle ; 
c'est Hindelo- 
pen, une ville 
de la Frise, de 
toutes les pro- 
vinces de la Hol- 
lande la plus cu- 
rieuse peut-être, 
et sans contre- 
dit, la moins vi- 
sitée et la moins 
connue. Lestou- 
ri.stes n'y vont 
jamais. Ils sui- 
vent tous le mê- 
me itinéraire : 
Rotterdam , la 
Haye, Leyde, 
Haarlem , Am- 
sterdam , Ut- 
recht, Arnheim. 
A peine si cha- 
que année quel- 
ques - uns des 
plus avides de 
voiretd'appren- 
dresjavenlurent 
jusqu'à la pointe 
septentrionale 
de la Nordhol- 
I ind ; de la Fri- 
se, de rOberys- 
sel, de la Dren- 
the, il n'en est 
pas même ques- 
tion. Moi aussi, 
— je m'en con- 
fesse, et m'en 
r.'pens, — lors- 
q le j'ai visité la 
Hollande , j'ai 
commis la faute 

i npardonnable de ne prendre que les chemins battus par la 
foule. Ce que je vais raconter, je ne l'ai pas vu de visu; 
c'est le résumé des notes intéressantes que l'un de nos abon- 
nés a bien voulu joindre à de remarquables dessins à la 
plume que notre habile dessinateur, M. Freeman, a mis 
sur bois avec son exactitude et son talent ordinaires. En 
cette cccasion, je sers simplement de secrétaire à M. P.-J. 
Gauthier-Stirura , ex-maire de la ville de Seurre (COte-d'Or), 
qui paraît être aussi heureusement doué comme observateur 
que comme artiste. 

Par elle-même la Frise n'offre aucun caractère particu- 
lier, elle ressemble à toutes les autres provinces de la Hol- 




Souvenirs de la Prise. — Courses de patins pour les femmes, d'après un dessin de M. P.-J Gauthier-Slii 



lande; c'est une plaine immense, monotonement verte, par- 
semée de villes , de villages , de fermes et de maisons de 
campagne, sillonnée de canaux, broutée par un magnifique 
bétail ou fauchée par des paysans; mais elle en diffère essen- 
tiellement quant è la langue, la constitution, les traditions, 
le costume et surtout les mœurs de ses habitants. 

a Ce peuple, dit M. de Marmier dans ses Lettres sur la 
Hollande, raconte qu'il vient de l'Inde. Il sait que ses ancê- 
tres ont occupé jadis de vastes domaines, et, quoique privé 
de leur pouvoir, il a pourtant conserve leur esprit d'indé- 
pendance et leur fierté. Les hommes sont généralement grands 
et forts, les femmes ont la taille élancée, les cheveux blonds 



et abondants, les 
yeux d'un bleu 
limpide. Dans 
toute la Hollan- 
de, elles sont re- 
nommées pour 
leur beauté; el- 
les portent une 
courte mantille 
qui dessine élé- 
gamment leur 
taille; un léger 
bonnet couvre le 
sommet de leur 
tète , retombe 
sur leur cou,^t 
deux larges 9 
mes d'or leur 
ceignent les tem- 
pes. Les plus ri- 
ches y ajoutent 
un diadème en 
perlf-s ou en dia- 
mants. Il y a de 
simples paysan- 
nes qui , à ['égli- 
se, le dimanche, 
portent ainsi une 
parure de (,800 
à 2,000 fr. Les 
plus pauvres 
tiennent beau- 
coup à porter 
aussi cette paru- 
re. On m'a ra- 
conté que des 
servantes fai- 
saient, pendant 
plusieursannées, 
des économies 
sur leurs gages 
dans le but d'a- 
cheter, d'abord, 
un bandeau en 
argent , puis de l'échanger plus tard contre un bandeau en 
or. A voir toute cette belle race de la Frise, ces hommes 
avec leur mâle figure et leurs formes robustes, ces femmes 
avec leur démarche à la fois noble et gracieuse , et leur dia- 
dème au front, on comprend qu'il y ait en eux un profond 
sentiment d'orgueil national, et on lit avec plus d'intérêt la 
légende qui raconte leur origine. » 

Environ trois cents ans avant Jésus-Christ, il y avait, dit 
cette légende, dans l'Inde, sur les rives du Gange, un 
royaume florissant, dont la richesse, la prospérité étaient 
célèbres au loin, et qu'on appelait le royaume de Frisia. Il 
était gouverné par Adel, descendant de Sera, fila de Noé. Un 





Sj>.vi(iiirs Je .il fiiM' — iioi,1e Je nu.t, d après uu dessin de M P.-J. Gaulhier-Stirura. 



Souvenirs de lo Knsc. — Fermier et leruiiere, daprè» un dcisin de U. P -J. Gauib er-Slitum. 



LlLLUSTRiVTION, JOURNAL UNIVERSEL. 



homme, nommé 
Agrammos, d'u- 
ne extraction ob- 
scure, mais am- 
bitieux et hardi, 
excita parmi le 
peuple une ré- 
volte contre son 
souverain légi- 
time, le tua et 
s'empara de son 
trône. Adel avait 
trois fils ; Friso, 
Saxo et Bruno, 
quifurentbannis 
du royaume et 
'se ret]rèrent en 
Grèce. Les uns 
disent que de- 
venus disciples 
de Platon , ils é- 
tudièrent la phi- 
losophie pour se 
consoler de leurs 
disgrâces ; les 
autres assurent 
que devenus sol- 
dats, ils accom- 
pagnèrent A- 
lexandre dans 
ses expéditions. 
Quoiqu'ilensoit, 
à la mort du fils 
de Philippe , ils 
firent leur paix 
avec l'usurpa- 
teur du trône de 
leur père et ren- 
trèrent dans leur 
patrie, mais ils 
n'y restèrent pas 
longtemps ; car 
ils avaient, pen- 
dant leur absen- 
ce, perdu la faveur du peuple. Ils résolurent en conséquence 
d'émigrer de nouveau. Etant partis avec une flotte de vingt- 
quatre bâtiments, ils se dirigèrent vers une contrée du Nord 
appelée la Germanie dont ils avaient beaucoup entendu parler. 
Leur voyage dura sept années. Enfin, l'an 312 avant Jésus- 
Christ, la chronique tient à ce chiffre, ils débarquèrent à 
l'entrée du Zuydersee, sur le continent européen. Cette région 
était alors à moitié inondée et occupée par les Suèves. Friso 
soumit ou battit les anciens possesseurs du sol , éleva des 
digues, fonda des villes, entre autres celle de Stavoren, et 
soumit à sa domination tout le sud de la Hollande , tandis 




Souvenirs de la Frise — Courses de patins pour les hommes, d après un dessin de M. P.-J. Gaulhier-Slirum. 



que ses frères allaient s'établir, Saxo dans la Saxe, et Bruno 
dans le pays de Brunswick. 

Des sept grands districts qui formaient autrefois le pays 
des Frisons,"il ne reste que la province de Frise (200,000 ha- 
bitants) dont Leuwarden, petite ville de 17,000 âmes, est la 
capitale. 

Les habitants d'Hindelopen ne ressemblent pas plus à cer- 
tains égards aux autres Frisons que les Frisons aux Hollan- 
dais proprement dits. Ils ont des manies particulières. Ainsi, 
de temps immémorial, ils portent le même costume ; jamais 
ils n'en ont changé, et, selon toutes probabihtés, ils n'en 



changeront ja- 
mais, i La mise 
des femmes, dit 
M. Gauthier-Sti- 
rum , que je co- 
pie textuelle- 
ment, est tout ce 
qu'il y a de plus 
extraordinaire ; 
elle a beaucoup 
d'analogie avec 
celle des Chinois 
et des Turcs , et 
tient tellement 
de l'une et de 
l'autre, qu'il est 
impossible de 
dire quelle est 
de ces deux na- 
tions celle qui 
a eu le plus d'in- 
fluence sur la 
composition pre- 
mière de cet é- 
trange costume. 
Il serait assez 
difficile d'en fai- 
re une descrip- 
tion exacte ; je 
m'en dispense- 
rai en en don- 
nant un dessin 
qui présente a- 
vec vérité ce que 
ma plume aurait 
peine à rendre 
d'une manière 
aussi précise. » 
On distingue par 
la coiffure une 
fillod'unefemme 
mariée; le bon- 
net de la femme 
mariée est plus 
grand. Quant au costume des hommes, il est moins extra- 
ordinaire que celui des femmes ; ils portent de longues re- 
dingotes de couleur foncée , collantes ou à peu près depuis 
le col jusqu'aux hanches, très-amples et formant une grande 
quantité de plis par derrière des hanches jusqu'au bas des 
jambes ; elles sont en outre garnies dans toute leur longueur 
de petits boutons de métal très-rapprochés. Un mouchoir 
rouge ou bleu jeté comme un petit châle sur leurs épaules 
leur tient lieu de cravate. Pour coiffure ils ont un chapeau 
à larges bords ronds et bas. 
Les habitants mâles et femelles d'Hindelopen ont d'autres 




Souvenirs de la Frise. — Jeune fille, femme et homme de Hindelopen, d'après un dessin de P.-J. Gaulhier-Slit 



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L'iLLUSTRATlOiN , JOURNAL UNIVERSEL. 



iwibitudcs et d'autres manies qui, ainsi que leur costume, 
n'appartiennent qu'à eux et aux habitants du village do 
Molkwerum. Us parlent une langue iju'eux seuls compren- 
nent. Quelque temps qu'd fasse, ils n'allument pas do feu 
avant le 12 novembre; jamais ils ne ferment leurs portes 
jiendant le jour; hiver coinuie (dé, ils laissent du matin au 
soir l'air extérieur pénétrer librement dans leurs maisons. 
Les femmes donnent des noms bizarres à tous les objets i|ui 
composent leur costume. On les voit le plus souvent un 
mouchoir à la main et elles grignotent constamment du 
pain d'épices. 

Parmi les types particuliers que M. Gauthier-St.irum a ob- 
servés et dessinés dans cette petite ville de pécheurs, les 
gardes de nuit et les fermiers luéritent une mention a part. 
Les gardes de nuit d'Hindelopcn , comme ceux de la plu- 
part des autres villes de la Hollande, commencent à dix heu- 
res du soir une longue promenade qui se prolonge, avec 
quelques repos cependant, jusqu'à l'aube du jour. Pendant 
leurs tournées ils lèvent à chaque miimte les yeux vers la 
tour ou le clocher au haut duquel le veilleur doit leur ap- 
prendre, à l'aide d'un signal convenu — une lanterne — si un 
incendiée éclaté et quel quartier il menace. Voient-ils appa- 
raître cette lumière fatale, ils s'empressent d'éveiiler leurs 
coticitoyens endormis avec une crécelle qu'ils portent tou- 
jours sur eux. Us ont en outre pour mission de troubler leur 
sommeil sans nécESsité en criant à haute voix et à plusieurs 
leprises les heures qu'ils entendent sonner. Enlin ils sont 
chargés d'arrêter les voleurs qu'ils parviennent à surprendre. 
\ cet effet ils sont armés d'un sabre et d'un bâton muni à 
l'une de ses extrémités d'un instrument en fer et à ressort 
avec lequel ils saisissent de telle sorte par lesjaml'ies tous 
lés individus surpris en flagrant délit ou soupçonnés de mau- 
vaises intentions, que, quelle que soit leur force, il leur 
est impossible de se dégager de cette redoutable étreinte. 
Lès fermiers frisons sont généralement riches, mais ils 
vivent simplement. Us ont presque tous une voiture dont ils 
se servent pendant l'été par le beau temps. La pluie a-t-elle 
rendu les chemins impraticables, ils laissent leur équipage 
sous la remise et font leurs courses en yacht (petit bâtiment 
à voiles). Quand la navigation devient à son tour impossi- 
ble, les traîneaux et les patins remplacent les bateaux. Us 
.«ont donc obligés d'être tour à tour cochers, batehers et pa- 
tineurs. Mais, accoutumés dès leur enfance à ces divers 
exercices, ils s'en font pour ainsi dire un jeu. Us fabriquent 
d'excellents fromages et ce beurre renonmié qui s'exporte 
nu lom dans de petits tonneaux. Le beurre est la principale 
production du pays; ce sont les fermières qui le fabriquent. 
■Vussi, avant de louer leurs fermes, les propriétaires ont-ils 
grand soin de s'assurer que la femme du fermier qui se pré- 
sente possède les qualités requises pour les faire valoir, c'est- 
à-dire si elle sait bien faire le beurre. Les hommes ne s'oc- 
cupent que des travaux extérieurs. 

M. Gauthier-Stirum a eu le bonheur de voir Hindelopen 
pendant la saison où celte petite vdie frisonne offre à l'étran- 
ger les tableaux les plus caractéristiques, pendant l'hiver; il 
v a assisté aux courses à patins qui v ont lieu chaque an- 
née, comme dans toutes les autres villes de la Frise. 11 est 
impossible d'habiter ce pays si l'on ne sait pas patiner, à 
moins qu'on ne soit condamné ou résolu à ne jamais sortir 
de sa chambre. Aussi les Frisons patinent-ils plus souvent 
(ju'ils ne marchent, et excellent-ils dans cet art qui est pour 
eux plus qu'une agréable distraction , une nécessité absolue. 
On le leur enseigne , il est vrai , dès leu plus tendre en- 
fance, et ils le pratiquent sans interruption jusqu'à leur âge 
le plus avancé. A peine un enfant a-t-il la force de se tenir 
sur .^es jambes que ses parents lui attachent des patins aux 
pieds, et lui apprennent à s'en servir pour se soutenir et se 
promener sur la glace. A dix ans, un Frison est déjà d'élève de- 
venu maître à son tour. Mais il n'atteint à la perfection que 
de vingt à trente ans, et, passé cet âge, son talent com- 
mence à décliner. Pour exciter l'émulation générale , on a 
institué partout dans la Frise des courses à patins. « Il est 
étonnant, dit M. Gauthier-Stirum, de voir avec quelle sou- 
[ilesse , quelle grâce et quelle rapidité ces individus, si indo- 
lents, si lourds et si disgracieux en apparence, parcourent 
en quelques minutes un long espace. Il faut être témoin 
d'un semblable phénomène pour y ajouter foi. » 

Ces courses se font sur de longs et larges canaux, divisés, 
au milieu môme, par une barrière en charpente, pour em- 
l)ècher les deux coureurs de se heurter. Comme la glace est 
souvent plus belle d'un côté de la barrière ([ue de l'autre, le 
patineur qui est parti à gauche revient à droite, et celui 
qui est parti à droite revient à gauche, de sorte que les 
chances sont égales. Le champ de course est limité à ses 
deux extrémités par deux grandes raies tracées sur la glace 
dans toute la largeur du canal. 

Une foule immense assiste d'ordinaire à ce curieux et 
émouvant spectacle. 

Chacun des coureurs a un numéro d'ordre et n'entre en 
lice qu'après avoir été appelé. En général on ne laisse courir 
que doux patineurs à la l'ois. A peine ont-ils répondu à l'ap- 
pel do leur nom, les deux ri\,in\ se sonl (Mnjircssés, malgré 
la rigueur du fniid, de se ili''liarrasscr de leurs habits; ils 
(jnt déposé leur chapeau à terre ; ils ne gardent qu'un gilet 
et un caleçon. Bien que le désir de remporter le piix leur 
tienne plus ou moins lieu de vêtements, on a le soin de ne 
pas les laisser longtemps dans cette situation. Dès qu'ils 
ont ai'licvé leurs préparatifs, un des commissaires, chargé 
de l'exéi-ulion (les règlements, s'approcl'e d'eux et frappe 
dans ses mains un |)remier coup, un second coup, puis 
un troisième coup; à ce signal, répété [)ar une sorte de 
pétard, ils parlent, ils sont partis; ils lendent l'air avec 
la rapidité d'une llèche ; l'œil a peine à les suivre ; ils pas- 
sent devant les spectateurs avec une telle vitesse que ceux- 
ci n'ont pas le temps de les regarder. Tantôt ils se main- 
tiennent sur la même ligne, tantôt l'un dépasse l'autre. 
Comme ils se penchent le haut du corps en avant, une 
jambe étendue en arrière ! Avec quelle adresse merveil- 



leuse ils .se tiennent en équilibre I Avec quelle vigueur de 
jarret ils frappent la glace pour se donner une impulsion 
nouvelle ! Qui l'emportera des deux ? tant qu'ils n'appro- 
chent pas du but, il est difficile de le prédire sans courir le 
risque de se tromper. Du reste, celui qui arrivera le pre- 
mier ne sera pas le vainqueur. Pour gagner le prix , jiour 
rester maître du champ de cour.se, il faut avoir triomphé 
successivement de soi.xanle ou quatre-vingts adversaires. 
Ces prix si bien gagnés consistent ordinairement en objets 
précieux d'une assez grande valeur. On accorde également 
une 1 éc mpense au patineur qui a terminé la course avec le 
vamqiieur. 

« Les femmes, nous écrit M. Gauthier-Stirum, font aussi 
de semblables courses, qui sont peut-être plus intéressantes 
que les courses des hommes. Si elles ont moins de force , 
elles ont plus de grâce ; ce qu'elles perdent en vitesse, elles 
le gagnent en légèreté, .l'ai assisté à l'une de ces courses, et 
j ai vu adjuger le prix à une jeune fille de quinze ans, qui 
s'était montrée bien supérieure à toutes ses rivales, quoique 
plus jeune qu'elles, et dont l'incomparable talent avait ex- 
cité l'admiration d'une foule nombreuse de spectateurs. » 

Au. J. 



VoyaKe A travers ICM JoarnauK. 

En ce temps-là , un homme courait par les rues et les 
places publiques en criant ; Jérusalem 1 Jérusalem! tu seras 
détruite! Te;s maisons, les palais seront pillés par des sol- 
dats étrangers, et du temple de Salomon il ne restera plus 
pierre sur pierre. Malheur à loi, Jérusalem! et malheur à 
moi-même. 

Ce prophète néfaste, qui annonçait la fin des temps et la 
dispersion du peuple d'Israël , il nous est revenu. On est 
admis à le voir tous les jours , entre huit et dix heures du 
soir, rue .Montmartre, n" 1 3 1 . 11 suffit de demander M. Emile 
de Girardin au garçon de bureau. 

M. de Girardin affecte depuis quelque temps des lamen- 
tations d'un biblisme échevelé. C'est le Jérémie du journa- 
lisme; la Presse est passée à l'état d'une Sion dévastée. « Ils 
ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas 
entendre, s'écrie M. de Girardin en parlant de ses adver- 
saires , ils ne savent plus ce qu'ds disent , ils ne savent plus 
ce qu'ils font, » et dans cette afllictisn suprême, le rédac- 
teur en chef de la l'resae suspend définitivement sa triade 
ministérielle aux saules du rivage, et pleure ses vingt-huit 
millecinq cents abonnésdispersés... dans les autres journaux. 

C'est la première fois peut-être qu'un journal dresse pu- 
bliquement le bilan exact de sa situation, étale ses blessures 
et compte ses cicatrices. Est-ce du courage'? Est-ce de 
l'orgueil'? M. de Girardin avoue qu'il a laissé '28,300 abonnés 
sur le champ de bataille de 1849. Une rude campagne, 
comme vous voyez, un vrai désastre de Moscou. Le désa- 
bonnement, tenu secret jusqu'à ce jour, a été aussi prodi- 
gieux , aussi enthousiaste que celui qui eut lieu , il y a une 
douzaine d'années, dans cette même rue Montmar.re, 
presque au même numéro, alors que les registres du Consti- 
tutionnel n'offraient plus aux regards effarés du caissier que 
des cadavres de quittances ; cette rue Montmartre est déci- 
dément fatale aux journaux. 28, .500 abonnés ont protesté 
contre les tendances nouvelles de M. Emile de Girardin ; 
i!8,';00 abonnés lui ont retiré leur confiance et leurs man- 
dats sur la poste, et cependant, hàtons-nous de le dire, 
jamais M. de Girardin n'avait fait preuve de plus de verve, 
de plus d'entrain, de plus de fougue et de plus de talent; 
jamais il n'avait montré dans toute la splendeur de leur ma- 
turité, comme dans cette année climatérique du désabonne- 
ment, les émincnles qualités de journaliste qui le distin- 
guent. 

Est-ce à dire pour cela que les abonnés ont eu tort? Ce 
n'est certes pas mon opinion. Je comprends, au contraire, 
cette triste nliaite des vingt-huit mille dont M. de Girardin 
a eu la grandeur d'àme de se constituer le Xénophon , et je 
crois même qu'elle ne s'arrêtera pas à cechilfre déjà respec- 
table, les abonnés déserteurs sont conséquents. M. de Gi- 
rardin paie aujourd'hui les arrérages de son passé, ou si 
vous le préférez , les engagements de son avenir. Pendant 
quinze ans , .M. de Girardin avait brûlé ce qu'il adore au- 
jourd'hui ; pendant quinze ans , il avait passé au fil de ses 
phrases ministérielles les hommes et les idées de l'opposi- 
tion; pendant quinze ans, il avait tenu école de maximes 
gouvernementales, et enseigné qu'en dehors de la majorité 
il n'y a qu'aberration et folie ; à l'heure qu'il est, il soutient 
tout le contraire, ce qui n'empêche pas M. de Girardin de 
prétendre qu'il n'a jamais varié ; les journalistes ont en géné- 
ral plus d'imagination que de mémoire. Quand M. de Girar- 
din voudra , je m'engage à ne réfuter M. de Girardin d'au- 
jourd'hui qu'avec M.de Girardin d'hier. 

Je comprends le demi-tour de conversion socialiste du 
directeur de la /'rc.'.'c. Après les attaques et les insultes 
souvent iminéritiTs ;iu\(|iicll('s il ,i éli' pi'ii huit si longtemps 
en bnlle, 1\1. île (liijr.liii ^ c-l l.ii--c' Irnin' |i;n- le serpent do 
la popularité. Il ,i mhiIii uuuIit, lin .iii^.i , ,i la pomme ver- 
meille et perliile, et il va moulu a belles dents à la pre- 
mière oicisioii qui s'est olferte. Aujourd'hui, il est un homme 
piipiiliiue. Il n'.iNait pour thuriféraires, il y a dix-huit mois, 
cpie MM. Gilles et Hunnal, deux êtres fantastiques; mainte- 
nant, son portrait figure en premirie liuiie sur la ciiii\erture 
de r..\lmanacb des réformateurs; M. .\lalarnirl cite snn ikiui 
avec é|i>ge , et M. l'roudhon , ce Jupiter de l'Olympe démo- 
ci::! i(| ne cl ■^criiil, consentant à se l'aire son enfant de chœur, 
Iriii cii^c i|U(ilidiennement en attendant qu'il lui brise son 
eiireii-uir sur la tête. 

M. de Giranliu a-t-il donc bien le droit de se plaindre de 
l'injustice de son temps et de prendre le* allures d'un Jéré- 
mie ! Avait-il poussé le dédain . ce grand dêdaigncur des 
hommes, jusqu'à supposer qu'il retiendrait, rien que par la 
I force de son talent et l'énergie maladive de sou esprit, les 



soixante mille souscripteurs auxquels il avait enseigné pen- 
dant si longtemps le dogme infaillible de l'autoritéf Avait-if 
une telle confiance danslui-même ou un tel mépris pour ses 
lecteurs? D'ailleurs, s'il a 28, .^00 abonnés de moins, n'a-t-il 
pas l'estime de M. l'roudhon de plus? 

N'est-ce pas quelque chose que l'estime et l'amitié de ce 
pourfendeur de systèmes, de ce démolisseur de réputations, 
de ce Renaud de Montauban, de ce Roland de Roncevaux, 
que dis-je! de ce Gulanor du Socialisme? A-t-il déjoué les 
mauvais tours des enchanteurs, celui-là? A-t-il vaincu, 
dompté, écrasé, brisé, broyé, pulvérisé tous les tenants de 
l'économie politique , tous les chevaliers de la République 
et delà monarchie, et les plus vaillants, elles plus redoutés, 
et les plus fiers? C'est Considérant d'abord, revêtu de sa 
cotte de mailles fouriériste, et armé de la cabalisie. Consi- 
dérant, habile à lancer la papillonne et a étreindre son ad- 
versaire dans les replis de son perferlionnement phalansté- t 
rien. Dors en paix, pauvre âme ! ton vainqueur a généreu- "" 
sèment donné quinze sous pour te faire dire une messe. Puis 
voici Pierre Leroux , le chevalier du Circulus , l'homme d'ar- 
mes de la métempsycose , qui porte dans les combats les cou- 
leurs de sa dame, la triade humanitaire, jeune princesse du 
beau royaume de la métaphysique ; nous ne reverrons plus 
celte magnifique passe d'armes dans la(|uelle l'antithèse a 
fait mordre la poussière à la synthèse , et dont la gloire sera 
éternisée dans les légendes scolastiques de l'avenir. Et Le- 
dru-Rollin, et Félix Pyat, et Thoré, et Malarmet, oui, Ma- 
larmet lui-même, ce terrible monteur en bronze et en socia- 
lisme. On aurait pu croire qu'après tant d'exploits, tant de 
coups d'estoc et de taille, de massue, de hache d'armes, de 
lance et de poignard, Proudhon allait enfin se reposer dans 
sa gloire et suspendre en trophée ses armes victorieuses, 
mais il lui restait encore un adversaire à combattre, et de 
celui-là, il faut bien le dire, l'ogre de 1 argumentation n'a 
fait qu'une bouchée. Voyez plutôt : 

« Je m'étais dit ; Que ferons-nous de Louis Blanc ? un con- 
» troversiste ou un insulteur? — A son choix. — L'un comme 
» l'autreconvientàlaroiOjJu Peuple C cm it lui de prouver par 
» la manière dont il répondra à nos interpellations qu'il a 
«encore plus d'esprit que de faconde. Sinon, auteur sifllé, 
» il faut qu'il disparaisse de la scène révolutionnaire. Quoi- 
» qu'il fasse donc, et quoi qu'il dise, sottise ou trait de génie, 
» nous poserons nos conclusions. La science y gagnera , la 
>i révolution profitera, et le peuple s'avisera. Quidqûirl dixe- 
» rit argumentabor. » 

Là-dessus M. Proudhon se met à confesser Louis Blanc; 
il lui dit en substance qu'il n'est pas un révolutionnaire, 
mais que toute sa science économique n'est qu'une géiiérafisa- 
tion absurde de la routine mercantile et propriétaire ; que son 
système de gouvernement n'est qu'une soufiilure de la poli- 
tique de Ferdinand Flocon, qui faisait pour elle concurrence 
à M. .\rmand .Marrast, qui la tenait de M. Thiers, qui était 
un compère de M. Guizot, qui avait étudié sous M. Rover 

Collard, qui ,Ie n'en finirais pas avec les qui multipliés. 

Cette filiation scientifique est aussi longue que la généalogie 
des descendants de David. 

M. Louis Blanc est en outre atteint et convaincu d'être 
un pseudosocialiste et un pseudodémocrate. C'est pour cela 
qu'en mars il a fait de la réaction à Blanqui, et qu'en avril, 
le croyant mort, il a aspiré à la dictature. Par son ullra- 
gouvernementalisme, Louis Blanc a rendu la révolution so- 
ciale odieuse aux paysans et aux bourgeois, et contribué plus 
qu'aucun autre aux défaites de la démocratie. 

Voulez-vous connaître maintenant la réponse du confessé 
Louis Blanc, au confesseur Proudhon? 

Proudhon, dit M. Louis Blanc, est un gladiateur de pro- 
fession, un déchireur de renommées populaires, un pané- 
gyriste des tyrans , jongleur, tendeur de gluaux . semeur de 
doutes, soufiieurde discordes, éteigneur de lumières, calom- 
niateur du [leuple, race de Thrasymaque. de Lysandre et de 
Tallien. La litanie est déjà assez jolie comme cela: mais, ce 
n'est pas tout : l'ex-président du Luxembourg n'a dévidé que 
quelques grains de son chapelet; il trouve encore moyen de 
prouver à M. Proudhon qu'il est un .sophiste, un philippiste, 
un Galimafron, un idolâtre, un Satan, un écolier, un Eros- 
trate, et, enfin, un partisan de Pitt et Cobourg. 

J'avoue que si j'étais à la place de M. Proudhon, je serais 
un peu humilié de cette dernière accusation. Partisan de Pitl 
et Cobourg, cela n'est pas très-neuf, mais cela a conduit bien 
des gens à la guillotine. Aujourd'hui, il est vrai, cela ne mène 
plus les accusateurs qu'au ridicule. 

Je n'ai jamais eu une foi bien robuste dans l'omniscience 
de M. Louis Blanc; mais je l'aurais cru plus rompu à la 
controverse: M. Proudhon agit un peu lui-même à la façon 
des héros d'Homère: il commence par injurier ses adversaires 
avant de les attaquer avec l'arme légale des arguments: mais 
il finit toujours par toucher son ennemi au défaut de la cui- 
rasse. M. Louis Blanc , au contraire . se met les poings sur 
les hanches , et récite tout d'une haleine une kyrielle" d'in- 
sultes qu'il a puisées dans je ne sais quel vocabulaire de 
rhétoricien rageur. Evoquer en I S'iO les noms de Tallien, de 
Lysandre , de Thrasymaque, de Pitl et Cobourg, ot les Jeter 
comme autant d'injures à la face de .son interlocuteur, c'est 
ne faire preuve ni d-< goilt, ni d'imngination. M. Pierre 
Leroux était plus original, il se donnait au moins la peine de 
créer des substantifs, ra/m/i.td' ét.iil un projectile tout neuf; 
llieniste n'avait, pour ainsi dire, presque pas ser\i : dans 
cette lutte où l'anlinomie battait en brèche le somnambu- 
lisme, et où le ("ircu/us, à son tour, étreignait la thèse et 
l'antithèse, on jouissait au moins du spectacle de deux phi- 
losophes qui se prennent aux cheveux Quant à M. Louis 
Blanc, si j'avais un conseil à lui donner, je lui dirais do 
répondre par un sileme éloquent En parlant, il prépare un 
trop facile triomphe à M. Proudhon , qui peut alors victo- 
rieusement s'écrier : 

>i Que dites-vous de cet appendice à la litanie composée 
» en mon honneur par Pierre Leroux. Malthusien, éclecli- 
»qM, libéral, individualiste , bourgeois, athét. froprié- 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



» taire, ftc. Chœur de séraphins! quand lo premier dit lue. 
» l'autre répond ; Assomim- ! Ces i;ens-là no savent seulennut 
n pis que l'injure, pour être debon goût et se faire tolérer 
Il des honnêtes gens, doit être l'expression juste du fait et 
» de l'idée , et ne" Jamais dévoiler la passion secrète et vilaine 
.. de celui qui y a recours. Tout cela entremêlé de poignées 
.1 de mams chaleureuses aux douze ou quinze soi-disant 
" délégués du Luxembourg et de quelques lieux communs 
>. sur ie gouvernement et l'État couvés depuis le 9 thermidor 
» dans'les chaufferettes des tricoteuses. » . 

Encore un grand homme de mort. L'Etat serviteur de 
M. Louis Blanc'est resté sur le carreau. M. l'roudlion a asséné 
sur la théoire de l'organisation du travad un si vigoureux 
coup de massue que jamais l'ex-président du Luxembourg ne 
parviendra à recoller les morceaux de son système. Pour 
peu que cela continue , il ne restera plus une étoile dans le 
ciel de la démocratie socialiste. « Louis Blanc, diten terminant 
M. Proudhon, n'est qu'un grignotteur de croiilc;; politiques. » 
Considérant était un âne bâté , Pierre Leroux un somnam- 
bule, Ledru-Uollin un Montaynon : voici que Louis Blanc est un 
rat. .le voudrais bien savoir en quoi Merlin-Proudhon méta- 
morphosera le premier imprudent chevalier qui osera le délier 
à un de ces combats vraiment singuliers auxquels nous as- 
sistons depuis la proclamation de la fraternité. 

Un mot maintenant sur M. Alexandre Dumas , qui vient 
de terminer l'année par une joyeuseté épistolaire. L'illustre 
cuisinier avait négligé d'envoyer au Siècle, la ration quoti- 
dienne. Le Siècle ne savait plus à quel feuilleton se vouer; 
il n'avait pas même le moindre Gonzalès à mettre sous la 
dent de l'abonné. Le Vicomte de Braguelonne, qui est la suite 
de la suite des Trois Mou!:quetaires , était interrompu. Le 
romancier avait pianlé là le lecteur juste au moment ou Por- 
Ihos, cet imm.ortel Porthos , qui était le bœuf de l'associa- 
tion , venait de rendre le dernier soupir. Le directeur du 
journal, M. Perrée , se hâte d'envoyer un exprès chez 
M. Dumas pour l'avertir que la copie manque. Mais M. Du- 
mas était parti pour "Villers-Cotterets avec son collaborateur 
Auauste Jlaquet. Que faire'? que devenir? comme disent les 
libretti de iM. Scribe. 1 out l'i coup une lettre arrive : elle est 
de M. Dumas, qui veut faire savoir aux abonnés que la dou- 
leur qu'il a ressentie de la mort de Porthos ne lui a pas per- 
mis de continuer son œuvre. Ce Porthos, ce fils chéri, qu'il 
avait fait si beau, si bon , si fort, si généreux, il avait été 
obligé de trancher le fil de ses exploits pour obéir à la loi 
inflexible du truc, de l'intérêt suspendu , et il demandait huit 
jours pour porterie deuil. M. Dumas ajoutait, par la même 
occasion , qu'il avait été très-bien reçu par le commandant 
de la garde nationale de Villers-Cotterets; que ce comman- 
dant avait pris la plus grande part à sa tristesse, et qu'il lui 
avait donné plusieurs sérénades pour tempérer le chagrin 
dont il était dévoré. Il paraît même que la population de 
Villers-Cotterets s'est complètement associée à la douleur du 
commandant et de M. Dumas. Cette ville sentimentale et ro- 
manesque a offert à son hôte inconsolable un festin de fu- 
nérailles qui n'a pas duré moins de huit jours. Ce n'est pas 
trop pour une si grande douleur. Auguste Maquet, en sa 
qualité d'oncle de Porthos, a prononcé un discours fort tou- 
chant sur la fin prématurée de son coquin de neveu mort en 
odeur de sainteté, à l'âge de quatre cent soixante-quatorze 
feuilletons. 

Le jour même où M. Dumas adressait aux abonnés du 
Siècle cette lettre de faire part, ce journal pubhait dans son 
compte-rendu dramatique la petite anecdote que voici : 
Ces jours derniers Tisserand alla trouver M. Alex. Dumas. 

— Que voulez-vous , lui demanda Dumas , ma bour.se ou 
ma plume'? Parlez ! . . . l'une et l'autre sont à votre disposition.. . 

L'acteur exposa alors qu'il avait obtenu un bénéfice, et 
qu'il avait osé compter sur un petit acte de comédie signé 
Alexandre Dumas. 

— N'est-ce que cela"? lit Dumas; je pars pour la chasse, 
mon bon Tisserand; en courant après le chevreuil, je trou- 
verai bien une idée; puis, au retour, pendant que la broche 
tournera , je brocherai quelques scènes; vous répéterez de- 
main, le jour et la nuit. Vous pouvez donc afficher pour 
après-demain. 

Et le lendemain pendant que son valet de chambre lui 
défaisait ses grandes guêtres de cuir, Alexandre Dumas écrivait 
un petit acte troussé comme aucun de nos vaudevillistes n'en a 
fait et n'en fera jamais, et le surlendemain, le rideau se le- 
vait et nous montrait le Cachemire vert. 

Le feuilletoniste aurait pu ajouter, que trois jours après, le 
Cachemire vert, ce petit acte si galamment troussé, avait com- 
plètement disparu de l'affiche. 

A part le cri de détresse poussé par M. Emile de Girar- 
din sur la perte de ses vingt-huit mille cinq cents abonnés, 
la petite querelle survenue entre .M. Proudhon et M. Louis 
Blanc, et la lettre nécrologique de M. Dumas, je ne vois 
lien de bien intéressant dans le journalisme. Depuis huit 
jours la politique est plongée jusqu'au cou dans l'éternelle 
question de la Plata, (pii sera vraisemblablement résolue 
vers la fin de ce siècle, (juant aux Belles lettres, elles subis- 
sent l'inllupnce de l'atmosphère sucrée du jour de l'an. Ce ne 
sont partout que phrases à la pistache et périodes au cara- 
mel. Laissons passer cette littérature de confiseur. 

Ju.Mis Redivivis. 



M. Baillot a repris depuis «n mois le cours de haut enseigne- 
ment musical (I) qu'il a fondé l'annfe dernière avec un succès 
iliie n'ont pas ioterronipii les événements politiques. 

Ce cours est consarr»' à l'exécution (le la musique d'ensemble. 
Il est destiné à reproduire pour les personnes du monde l'en.spi- 
ijncment donné par M. Baillot dans sa classe du Conservatoire. 
Il ne siilfit pas en effet d'être un habile exécutant ; on n'est véri- 
tablement un musicien que par l'habitude de l'ensemble et par 
une étude approfondie des oeuvres des maîtres. Nul mieux que le 
jt'une professeur n'est en état de donner cet enseignement. Elevé 
dans les traditions de la grande école musicale, il a su faire re- 

(II Tous les jsudia. — Chez le professeur, 65, rue Blanche. 



vivre autoui de lui le goût de «es études séi ii-uses sans lesquelles 
il n'est pas d'ailiste digne de ce nom. Son cours ne loruie pas 
seulement aux habitudes de précision et d'exactitude nécessaires 
pour quelque musique que ce soit, c'est , ainsi que nous l'avons 
dit, un cours de haute littérature musicale aussi indispensable 
pour la parfaite intelligence des chefs-d'œuvre que nous ont lais- 
sés les maîtres que le sont les cours publics , oii tant de pro- 
Itsseurs éminents nous initient a la cnnnaissance des grands 
poètes et des grands orateurs. 



Histoire du Cliocolat. 

Le chocolat est un présent du Nouveau-Monde. Choco- 
latle, dans la langue des anciens Mexicains, signifie eau de 
cacao (de choco, cacao, et /<i(/c, eau). Cacao est le nom du 
fruit d'un arbre que les compagnons de Fernand Cortez 
trouvèrent dans la province de Guatimala. Linné conserva 
ce nom , en le faisant précéder, pour indiquer le genre , de 
la définition même de l'ambroisie : theobroma, c'est-à-dire 
nourriture des dieux (du grec Theos, Dieu, et broma, nour- 
riture). 

Longtemps avant l'arrivée de Cortez, les sujets de Mon- 
tézuma avaient fait usage du chocolat. Mais les Espagnols 
goûtèrent les premiers, parmi les Européens, de l'eau de 
choco préparée par les iMexicains; et ils la trouvèrent si 
bonne, qu'ils en gardèrent le secret. Pendant tout le seizième 
siècle, on ne prenait du chocolat qu'à la cour de Madrid et 
chez les grands d'Espagne. C'est à peine si Charles-Quint et 
Philippe 11 en oBrirent quelques tasses aux autres souve- 
lains, leurs frères ou cousins. C'est à l'abus du chocolat 
qu'il faut, dit-on, attribuer cette noire mélancolie qui poussa 
le rival de François !" à se coucher dans le cercueil qu'il 
avait fait construire de son vivant. 

Les Portugais partagèrent la bonne fortune des Espa- 
gnols : ces d'eux nations s'étaient adjugé tous les produits 
Jusqu'au sol même de l'Amérique. Au commencement du 
dix-septième siècle, on no connaissait encore le chocolat ni 
en Angleterre ni en France. Des corsaires ayant capturé un 
navire espagnol chargé de fèves de cacao, jetèrent de dépit 
toute cette marchandise dans la mer; ils l'appelaient, en 
mauvais espagnol, cacura de carnero, des crottes de brebis. 




Un coup d'œil sur la m.nppemonde nous fait \< 
veau continent tellement reli éci au milieu , que 'e sud ne 
semble tenir au nord que par un fil , l'isthme de Panariia. 
Ce rétrécissement est formé par un vaste golfe (une des An- 
tilles, golfe du Mexique) dont les eaux sont chauffées par le 
soleil des tropiques. La terre lerme qui borde ce golfe au 
sud et au sud-ouest, et qui comprend le Guatimala , le Ca- 
racas, la Colombie, la Guyane jusqu'au bassin du fieuve des 
Amazones, c'est la patrie du cacaoyer. Toute cette cote, dé- 
chiquetée par des catastrophes planétaires , est sans cesse 
tourmentée par des secousses électro-magnétiques, par des 
tremblements de terre et d'autres phénomènes volcaniques; 
une épaisse couche d'humus recouvre d'énormes blocs de 
granit. Les eaux qui la baignent sont de six degrés plus 
chaudes que celles de l'Océan sous le même parallèle, et 
cette différence de température fait naître un immense cou- 
rant, le Gulfstream. Ce fleuve marin, sortant du golfe du 
Mexique avec une vitesse d'environ deux lieues à l'heure, 
traverse l'Atlantique , va toujours en s'élargissant , et vient 
expirer sur les rivages brumeux des îles Britanniques et de 
la Noiwége, qu'il réchauffe d'un dernier souffle tropical, 
lien mystérieux entre deux mondes restés si longtemps in- 
connus l'un à l'autre. Que de choses étranges se passent 
dans l'atmosphère qui enveloppe le bassin de ce lleuve 
océanique ! Une évaporation singulièrement active , un air 
chaud, humide, aaité par d'effrovables ouragans, et lave a 
des époques résulières par des pluies diluviennes, toutes ces 



conditions réunies, qu'aucun artifice ne saurait imiter, en- 
tretiennent une végétation vigoureuse , permanente , sans 
trêve et sans hiver. 

C'est là que le cacaoyer acquiert le développement d'un 
arbre. Dans nos serres, c'est une chétive plante qui ne porte 
que des feuilles ; aucune Heur, aucun fruit ne l'orne , tout 
accuse la soufi'rance d'un être dépaysé. (La figure ci-dessus 
représente le cacaoyer des serres du .lardin des Plantes.) 

Dans la division du règne végétal par familles naturelles, 
l'arbre qui nous donne le chocolat vient se placer à côté de 
celui qui nous fournit le coton, et près de nos mauves, si 
utiles en médecine. L'écorce de sa tige est d'un brun- can- 
nelle; les feuilles récentes contrastent agréablement avec le 
vert sombre des anciennes ; elles sont ovales elhptiques, à 
bords entiers. Les fleurs sont sans odeur et de peu d'appa- 
rence ; les pédoncules qui les portent sont disposés par pe- 
tits paquets sur les branches nues et souvent sur le tronc. 
Chaque fleur est composée d'un calice rose à cinq divisions, 
et d'une corolle à cinq pétales jaunâtres, marqués à la base 
d'une tache pourpre. Les étamines , au nombre de dix , à 
. filets roses, sont soudées inférieurement en un tube qui pro- 
tège l'ovaire ; cinq seulement de ces étamines sont pourvues 
d'un sachet (anthère) de poussière fécondante; les autres, 
plus longues, sont stériles. Son iruit, qui doit nous intéresser 
le plus, est une capsule jaunâtre, de la grosseur et de la 
forme d'un petit concombre, mais moins allongée et plus 
ovoi'de, à dix côtes saillantes, et divisée à l'intérieur par 
cinq cloisons membraneuses qui constituent autant déloges. 
Les graines, pressées les unes contre les autres dans cha- 
que loge , sont attachées aux angles internes des cloisons. 
Ces graines, plus ou moins anguleuses, semblables à des 
amandes, sont connues sous le nom de fèves de cacao; elles 
contiennent une pulpe onctueuse, brunâtre, susceptible de 
fermenter, durcissant à la longue, d'une odeur et u'une sa- 
veur fade ; c'est la base du chocolat. Le principe çras, 
butyracé, a reçu le nom de beurre île cacao. (La figure 
représente la fleur et la capsule avec les graines.) 

Les caractères que nous venons d'indiquer s'appliquent 
exclusivement à l'espèce-lype, le theobroma cacao de Linné. 
Le célèbre botaniste Martius compte une demi-douzaine 
d'autres espèces dont les graines peuvent également servir 
à la fabrication du chocolaL 11 les a trouvées aux environs 
du fleuve des Amazones jusqu'au 1 2° latitude méridionale. 
.\iiblet nous apprend que les graines du cacao gui/anensis 
sont récollées près de Cayenne. MM. Humboldt et Bonpiand 
ont les premiers fait connaître le theobroma bicolor, qu'on 
cultive en Colombie. Mais toutes ces espèces donnent un 
produit d'une qualité inférieure. Les cacaos du Mexique sont 
les plus recherchés, il est rare de les rencontrer dans le 
commerce : on les consomme ordinairement dans le pays 
même. 

Suivant quelques auteurs, l'arbre de cacao que les Espa- 
gnols, après la conquête du Mexique, trouvèrent à Nicara- 
gua , « ce paradis de Mahomet , » n'est pas notre cacaoyer, 
mais une espèce voisine. Cette assertion nous parait tout à 
la fois sans importance et sans fondement. La description 
qu'en font les auteurs contemporains, et la figure qu'en 
donnent Delaët , Olaus Wormius et Dufour, se rapportent 
assez bien au theobroma cacao. 

Joseph Acosta, qui publia en 1j90 une Histoire naturelle 
et morale des Indes, raconte que les graines de cacaoyer ser- 
vaient aussi de monnaie courante aux Mexicains. « Mais leur 
principal usage, ajoute-t-il , est d'en faire un breuvage dont 
ils font grand cas. Ils en offrent aux étrangers qu'ils veulent 
festoyer Les Espagnols , et surtout les Espagnoles , qui y 
séjournent sont extrêmement friands de ce breuvage. » 

Les Américains en distinguaient trois variétés, selon la 
grosseur de la graine : la plus grande s'appelait cacaliuaqua 
huitle, et la plus petite tlalcacahuaquahuetl. Ces noms peU' 
vent donner une idée de l'ancien idiome mexicain. 

Il est à remarquer que l'arbre de cacao , indigène de la 
région qui borde la mer des .Antilles, ne fut introduit que 
par les Européens dans les îles dont cette mer est par- 
semée. Ce fait de géographie botanique n'est pas i dédai- 
gner dans l'appréciation de l'histoire si obscure de ces 
autochthones qui ne doivent leur destruction qu'à leur dé- 
faut d'union. En 16i1, on ne connaissait encore aux îles du 
Vent (Antilles) qu'un seul arbre de cacao : on le montrait 
comme une curiosité dans le jardin d'un Anglais habitant 
l'île de Sainte-Croix. En 1660, un .luif, nommé Benjamin, 
y planta la première cacaoyère ; mais ce n'est que vingt ou 
vingt-cinq ans après que "les habitants de la Martinique 
commencèrent à s'appliquer à cette culture productive. 

Le cacaoyer demande une terre meuble, neuve, médiocre- 
ment grasse et profonde. Les vallées à l'abri des vents lui 
conviennent le mieux. Entre chaque piquet on plante un 
bananier, qui le protège de son ombre : les Mexicains l'ap- 
pelaient, dans leur langage poétique, la mère du cacao. 
L'arbre ne donne de bons produits qu'à cinq ans. Il y a 
dem récolles : la première se fait au mois de juin, et la se- 
conde, qui est la meilleure, au mois de décembre. Chaque 
végétal fournit deux à trois livres d'amandes sèches, sans 
compter ce que consomment les rats, qui en sont très-friands. 
Les Européens ont appris des Mexicains à mêler au cacao 
des aromates, pour en relever le goût. On employa d'abord 
à cet effet la vanille et quelques espèces de poivre. Plus 
tard on y ajouta, indépendamment du sucre et des noisettes, 
la cannofle, le girofle, l'anis. la muscade, etc. Ces aromates 
ont aussi un avantage hygiénique : ils rendent la matière 
grasse, nutritive du cacao', beaucoup plus facile à digérer, et 
empêchent les nausées que le chocolat occasionne chez cer- 
taines personnes. C'est sans doute par ironie qu'on nomme 
chocolat de santé le cacao non aromatisé. 

L'usage du cliocolat, borné à l'Espagne et au Portugal 
pendant presque tout le seizième siècle, devint tout à coup, 
depuis 16i0, très-commun dans les autres pays de l'Europe. 
A la même époque, le café et le thé commencèrent à se 
répandre en France. Hoefer. 



IjJ 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



Si l'annfe civile était constamment de trois cent soixante- 
einq jours, son commencement anticiperait sans cesse sur 
celui de la véritable année tropique, et il parcourrait en ré- 
trogradant les diverses saisons dans une période de cinq 
mille ans. Cette année, qui fut autrefois en usage chez les 
Egyptiens, ôte au calendrier l'avantage d'attacher le mois aux 
fêtes et auï saisons, et d'en faire des époques positives pour 
l'agriculture Mais alors les années bissextiles, ou de trois 
cent soixante-six jours, s'intercalant suivant une loi très- 
compliquée, il serait très-difficile de décomposer en jours un 
nombre quelconque d'années, ce qui répandrait une grande 
confusion sur l'histoire et la chronologie. Jules César intercala 
une année bissextile tous les quatre ans. Dans le onzième sie 
de, les Perses adoptèrent une disposition remarquable par son 
exactitude : elle consiste à rendre la quatrième année bissex- 
tile sept fois de suite, et i ne faire ce changement la huitième 
fois qu'à la cinquième année. Le mode d'intercalation du 
calendrier grégorien est un peu moins exact; mais il donn( '~. 



plus de facilité pour réduire en jours les années et les siè- 
cles, ce qui est l'im des principaux objets du calendrier. 

La division de l'année en douze mois est fort ancienne et 
presque universelle. Quelques peuples ont supposé les mois 
égaux, et de trente jours, et on complète l'année par l'ad- 
dition d'un nombre suffisant de jours complémentaires. D'au- 
tres peuples ont embrassé l'année entière dans les douze mois, 
en les rendant inégaux. Le système des mois de trente jours 
conduit naturellement à la division en décades. Cette période 
donne la facilité de retrouver à chaque instant le quantième 
du mois. Mais, à la fin de l'année, les jours complémen- 
taires troublant l'ordre des choses attaché aux divers jours 
de la décade, on obvie à cet inconvénient par l'usage d'une 
période indépendante des mois et des années : telle est la 
semaine, qui, depuis la plus haute antiquité dans laquelle 
se perd son origine, circule sans interruption à travers les 
siècles en se mêlant aux calendriers successifs des différents 
peuples. 




L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



I<es Ëtrennea. — Scènes de mœurs par Vernier. 




nr/y.v 




Au rez-dc-Chaussce. — Embuscade. 



A l'entrosol. — Déception. 





Au premier étago. — Certitutle. 



Au quatrième élago. — Surprise. 



u 



L'ILLUSTRATION, jdURMAL UNIVERSEL. 



Bévue llttt^ralre. 

Vie de madame de h'rudener, par Charles Evmai\d {'i vol. 
in-8 , chez Cherbuliez; Paris, Genève et Lausanne). 

Il est toujours dangereux de médire de la vertu des dames, 
et l'antiquité nous apprend que les dieux privèrent de la vue 
le poète Stésicliore, pour s'être permis quelques méchants 
vers sur la magnanime épouse du puissant Ménélas, la 
blonde Hélène , dont la conduite pourtant avait bien été un 
peu léi^ère, si je l'ose dire. 

Grâce au ciel, nous n'avons jamais commis pareils mé- 
faits, soit en vers, soit en prose, comme le savent ceux et 
celles qui nous font l'honneur de nous lire , et il nous sera 
facile d'apporter, dans l'examen de cette Vie de madame de 
h'rudener , cette réserve, cette circonspection que les bien- 
séances nous commandent à l'égard de toutes les personnes 
du sexe. 

Un homme, un Suisse, s'est rencontré, qui a eu la patience, 
disons mieux, le rare courage de rassembler tout ce qui, de 
près ou de loin, concerne la vie et les œuvres jjalantes et 
mystiques de la célèbre Barbe-Julie de Vielinghoff, baronne 
de Krudener. Cette jeune Barbe naquit à Riga en 1724 et 
mourut en 182i, dans l'harmonieuse ville de Karaçoubasar, 
après avoir beaucoup voyagé, beaucoup écrit, beaucoup 
rêvé, beaucoup prêché et surtout beaucoup aimé. 

SÏais, malgré ses voyages et ses rêves, et ses amours et 
ses conversions, elle serait déjà fort oubliée, si elle n'eût 
réussi à produire, en 18IS, quelque mystique impression 
sur le cœur du czar Alexandre, et si elle n'eût doté notre 
littérature, de son innocente et intéressante Valérie , roman 
charmant, charmant roman, qui a consolé tous les amoureux 
incompris et délicieusement attendri toutes les femmes sen- 
sibles. 

On le voit : madame de Krudener a écrit avec son cœur, 
et elle avait un grand cœur, et avec du cœur, on peut se 
passer de bien des choses, même d'esprit, même de style, 
même de raison, son roman en est la preuve; il résume sa vie; 
cette vie décousue, déclamatoire, aussi stérile en œuvres 
(|ue féconde en rêves, en soupirs et en extases; vie folle et 
désordonnée, que la charité peut excuser, mais que réprou- 
veront sévèrement l'homme sensé et le moraliste , qu'il soit 
prêtre ou philosophe. 

Barbe était encore enfant quand elle quitta la Russie et 
vint à Paris sous la conduite rie M. et de madame de \ie- 
tinghoff, ses père et mère. Quelques biographes ont raconté 
qu'elle avait été introduite alors dans les cercles où brillaient 
les coryphées de la philosophie du dix-huitième siècle, 
Grimm, Diderot, d'Alembert, etc. Mais ces biographes no 
savaient ce qu'ils disaient, comme le prouve très-doctement 
M. Charles Eynard. Barbe, cette fleur à peine éclose, ne 
respira pas les miasmes de cette atmosjjhère corrompue ; 
elle ne fréquenta à Paris qu'un salon , celui de madame la 
duchesse de la Vallière; elle n'y connut qu'un homme, 
Vestris. 

Certes, Vestris était un grand et pur génie, et qui ne pou- 
vait inculquer à son élève que d'excellents principes. Mais la 
duchesse,... ah! monsieur Eynard, vous n'avez guère lu les 
mémoires du siècle dernier. C'était, d'ailleurs, une très-bonne 
femme, très-charitable, très-bienveillante; mais.... mais.... 
mais.... demandez à M. le duc!... 

Après avoir vu un peu le monde pour se former l'esprit 
et le cœur , mademoiselle de Vietinghoff revint en Russie. 
Elle avait alors seize ans, et c'était un assez joli brin de fdle, 
quoiqu'elle eût le nez gros, les lèvres avancées et le teint un 
peu brouillé; mais de beaux yeux bleus très-langoureux, 
une taille élégante et souple , de beaux bras , de la distinc- 
tion et de la grâce, rachetaient bien ses petites imperfections. 
La fortune et le rang escortant chez elle la beauté , elle ne 
devait pas attendre longtemps les prétendants, et son sei- 
zième printemps n'était pas couché qu'elle était devenue la 
femme de Bouchart Alexis-Constantin, baron de Krudener, 
qui déjA avait divorcé deux fois et avait quinze ans de plus 
que sa femme. 

C'était, du reste, un diplomate très-accrédité, un homme 
d'esprit et de sens, un peu positif, et qui, pour son mal- 
heur , si malheur il y a , ne devait rien comprendre aux ir- 
ruptions de sensibilité de son éplorée et romanesque Barbe. 
Cependant les premières années du mariage se passèrent 
assez paisiblement, et il en ré,-;ulta même, au bout de quatre 
ans, M. le baron Paul de Krudener, qui vint au monde à 
Mittau le 31 janvier 1784, comme nous l'apprend notre pieux 
et précieux biographe. 

La naissance du jeune baron n'était pas une raison suf- 
fisante pour empêcher sa mère de se livrer à ses récréa- 
tions habituelles , cour.ses, bals et comédies. Madame de 
Krudener jouait à merveille, et dansait encore mieux. Elle 
avait surtout un pas, le pas du chàle.... Heureux qui l'a 
vue danser ce pas! Madame de Stac'l l'a décrit dans hftphine... 
lisez Delphine. Mais quand on fait tant de pas, il est dilhcile, 
il est même impossible qu'on n'en fasse pas quelquefois de 
faux, comme l'enseigne Socrale dans le (lorgias. 

En ce temps- là donc, pendant que i\I. le baron représen- 
tait à 'Vcniso l'empereur son maître, et (pie madame la ba- 
ronne jouait la Oaneare imprérue, et érlipsail ju'i(prà la 
do.garosso par la grâce de ses entrechats et les ondulations 
de son cachemire; en ce temps-là, il y avait auprès d'elle un 
jeune secrétaire do son mari , Alexandre de Slakieff , qui ne 
put s'empêcher do devenir amoureux d'une femme qui dan- 
sait si bien. 

Cola 80 conçoit; mais ce qui ne se conçoit guère, c'est que 
ce jeune garçon, quoique joli garçon et diplomate, n'osa 
pas même laisser soupçonner sa flamnic à i-vWr ipii l'avait 
allumée. Il s'en revint do Veni.se à ('.ninnlii mm' ;i\('c .M. et 
madam^i de krudener, appelé dans ccth' •. \',\f . ï-.uis que ni 
l'un ni l'autre ne .se doutassent de la passion du jciinr atlaché. 
Enfin, toujours plus amoureux et toujours plus timide, il 
partit un beau matin pour ne plus revenir, après avoir écrit 



à M. de Krudener une belle lettre où il lui déclarait qu'il ai- 
mait sa femme, parce qu'elle aimait son mari, comme il ai- 
mait son mari, parce qu'il aimait sa femme; mais qu'aimant 
trop la femme à cause du mari, quoiqu'il aimât beaucoup le 
mari à cause de la femme, il se voyait forcé de s'éloigner et 
de la femme et du mari. 

Tel est le résumé clair et précis de la lettre du jeune se- 
crétaire à M. de Krudener. Celui-ci, après l'avoir lue, la 
trouva sans doute un peu drôle, et n'y entendant pas ma- 
lice, la montra à la baronne. Ce fut pour elle un éclair. Son 
cœur parla en faveur du fugitif; et quelque temps après, 
possédée du désir à'étre sentie, elle vint entendre l'opéra 
à Paris et prendre les eaux de Baréges. 

Voilà , selon M. Charles Eynard , l'histoire lidèle des pre- 
mières amours de madame de Krudener. Mais d'autres bio- 
graphes, moins savants ou plus médisants, prétendent qu'A- 
lexandre Stakieff n'a pas été si novice, que madame de Kru- 
dener avait étéscn(/c pendant son séjour à Venise, et que par 
conséquent son noble époux avait subi plus d'une épreuve 
avant la lettre. 

Quoi qu'il en soit du fait en lui-même, c'est sur la première 
version qu'est fondé le roman de Valérie , l'unique fleuron 
de la couronne littéraire de madame de Krudener, son titre 
à la gloire dans les âges futurs. Bien qu'il n'ait été publié 
que quinze ans après ce retour de madame de Krudener en 
France (1789), puisque je trouve ici une occasion de parler 
de ce roman, j'en dirai deux mots pour n'y plus revenir. 

11 y a environ quatre ou cinq ans, je lus Valérie pour la 
première fois. Elle m'ennuya un peu. Je viens de la relire, 
et elle m'a ennuyé un peu davantage. Je n'y trouve, je le 
confesse à ma honte , ni intérêt d'action , ni intérêt de sen- 
timent , rien de vrai , rien de naturel , rien d'éloquent ni de 
séduisant, ni dans les récits ni dans les tableaux. Son héros, 
Gustave de Linar. est l'être le plus insipide que je sache. 
C'est l'ombre deWerther, la doublure deSaint-Preux, quelque 
chose de pâle, de vague, d'indécis, qui n'a rien de personnel 
ni de distinctif. Son style est comme sa pensée ; une copie, 
un décalque élégant et correct, mais parfaitement froid et 
compassé, de la prose de Rousseau, de Bernardin de Saint- 
Pierre et surtout de Marmontel. Sous la plume d'une étran- 
gère, cette prose prouve sans doute une longue pratique et 
une connaissance très -satisfaisante de la langue française. 
Mais c'est tout. Jugez-en par ce petit échantillon que j'extrais 
au hasard. 

« .Jamais je ne la vis si charmante (Valérie) : l'air du matin 
avait animé son teint; son vélcmetit par et léger lui donnait 
quel(|ue chose d'aérien ; et l'on eût dit voir un second prin- 
temps , plus beau, plus jeune que le premier, descendre du 
ciel sur cet asile du trépas ; elle était assise sur un des tom- 
beaux 1 

Vêtement pur me parait bon. Figurez-vous un monsieur qui 
dit à sa belle : « Ah ! ma chère , que vous avez ce matin un 
l'élément pur! » Du reste, et le second printemps, et Veut 
dit voir, et ïasile du trépas ont bien aussi leur prix. C'est 
de la poésie de Jacques Delille traduite en prose par l'auteur 
des Incas, revue et corrigée par Dorât, de mousquetaire de- 
venu rêveur. 

Il est vrai qu'au lieu d'être peintre comme Werther , de 
citer de l'italien comme Saint-Preux, ou de se griser avec du 
thé et du rhum comme Obermann , Gustave de Linar joue 
du violon comme Sosthene Ducantal. Joli talent! Mais dût-on 
m'accuscr île ne pas aimer la musique, son violon me parait 
sans àme. Quand on joue un vieil air sur de viei les cordes, 
il faut au moins le savoir jouer d'une façon très-distinguée , 
et autant que possible originale. Et c'est ce que ne !àii pas , 
j'en suis fâché pour lui, ce pauvre Gustave. 

Je suis convaincu , du reste, que ses chansons et ses let- 
tres lui ont peu coûté. Rien n'est plus facile, plus fluide, plus 
coulant que sa prose et celle de toutes les lettres de madame 
de Krudener. Son esprit était de ceux qui se payent très-vo- 
lontiers de mots , qui en ont toujours à leur service une ex- 
cessive abondance, et reproduisent éternellement le même 
fond avec un flux de paroles dont ils sont les dupes autant 
que ceux qui les lisent ou les écoutent. 

Galante ou mystique, maîtresse d'un colonel de hussards, 
ou sœur des frères Moraves, madame de Krudener a toujours 
été la même, une fcmmo vouée à l'amour, et au pire de tous, 
à l'amour théâtral et romanesque. Elle veut paraître plutôt 
qu'être. Elle déclame ou prêche, mais elle ne parle jamais 
naturellemi'nt, si ce n'est peut-être lorsque les intérêts de 
sa vanité lui font rechercher et indiquer les meilleurs moyens 
de faire réussir ou ses sermons ou ses romans. 

C'est une triste existence , il faut l'avouer, et peu digne 
d'être écrite si longuement, que celle de cette femme qui, à 
vinçt-cintj ans, abandonne son mari, sa famille, son pays, 
vit jusqu'à quarante-deux ans dans la dissipation et le dés- 
ordre, et ne s'en retire que pour donner dans les excès do 
mysticisme aussi ridicule iiiic stérile. 

Je passe (on le lira , si I ou veut, dans M. Eynard) sur le 
détail des années les plus mondainos de madame de Krude- 
ner, sur ses relations avec le brillant colonel de Fregcville. 
avec le chanteur Garât, etc., etc , etc. J'arrive à l'époqne ou 
clic demanda à la gloire du lu'l esprit des .suci-ès qui' son âge 
et le déclin de sa beauté (•(immcncjicnl à lui icfii-cr. Elle 
avait quarante ans (180li lorsque \'alérir parut à P.uissans 
être signée de son auteur, i|ui se dérobait puili([ucment sous 
le voile de l'anonyme. 

Néanmoins , tout le monde le reconnut ; car co roman , 
c'était son histoire. Valérie , c'était Barbe-Julie peinte en 
buste. La fille ressemblait trop àlamèro pour ne pas déceler 
son origine. Comme Barbe-Julie, Valérie veut être sentie; 
comme elle, elle a reçu du ciel toutes sortes de ]ierfections, 
avec dcs),Mi\ Mruscî.lcs clicNrux blonds; coiniiic die, elle 
dansr i-rWr r.niinis,. il.insr <|ii , lij|,. ,|ii,. M,ii^ ^,r\c/. ; mais, 
à cela lire,-, c csl uiir Ihtmiii,. Ii r-in-i jinli.inlc. et qui re- 
produit le type clcrncl de tiiutes les liiToines de roman, avec 
cette teinte particulière de sentimentalité et d'amour do la 
botanique que la modo leur avait donnée en 1804. 



Ce qu'il y a de plus original, de mieux inventé. •!' f h:- 
industrieux dans les œuvres littéraires de madame di- Km 
dener, ce n'est pas ce pauvre roman, mais la manière dont 
elle en a préparé et chauffé le succès. Lorsqu'elle songeait ,i 
le publier, elle ét<iit à Lyon, et de la elle écrivait à son ami, 
à son compère , le docteur Gay , la lettre suivante ; 

« Faites faire par un bon faiseur des vers pour notre amii' 
Sidonie (Sidonie, Valérie ou Barbe-Julie, c'est tout un 
Dans ces vers que je n'ai pas besoin de vous recommander 
et qui doivent être du meilleur goût , il n'y aura que cet en- 
voi : A Sidonie. On lui dira : Pourquoi habite.s-lu la province 
pourquoi la retraite nous cnlève-t-elle tes grâces, ton esprit ' 
'l'es succès ne t'appellent-ils pas à Paris'/ Tes grâces, te- 
talents y seront admirés , comme ils doivent l'être i On .i 
peint ta danse enchanteresse ( toujours le pas du châle , daiw 
l)'-lphine); mais qui peut peindre ce qui te fait remai- 
qu?r!...» 

Et sur ce, elle ajoute : «Je suis honteuse pour Sidonie. 
carje connais sa modestie, vous savez qu'elle n'est pas vaine. 
Parbleu ! cela se voit de reste. Enfin elle recommander dr 
bien payer et le journal et le journaliste rinieur, comni" 
Fattet paye aujourd'hui le sien, et d'envoyer le tout le plu> 
tôt possible à l'impatiente et modeste Sidonie. 

Le docteur fit les vers lui-même : et à la grande joie de 
madame de Krudener, ils furent insérés dans un papier: 
néanmoins cela ne la satisfit pas, et peu de temps après elle 
écrivait encore au cher docteur : 

« Je vous remercie de vos vers, ils sont charmants. Si 
vous pouviez par vos relations en avoir encore du grand 
faiseur Delille "? 

» N'importe ce qu'ils diraient, ce serait utile à Sidonie : 
vous savez comme je l'aime. Le monde est si bête ! C'est ci- 
charlatanisme qui met en évidence , et qui fait aussi qu'on 
peut servir ses amis. » 

Madame de Krudener use rarement de ce style. Presque 
toutes ses lettres sont écrites avec l'emphase d'une âme 
toujours hors d'elle-même , qui ne vit que pour sentir et pour 
souffrir. Mais, sous ces apparences passionnées, il y a sou- 
vent, le plus souvent, beaucoup de calcul et même de séche- 
resse; puis, lorsqu'une fois on a pris la pa.s'sion pour guide, 
tout ce qu'elle approuve n'est-il pas légitime et sacré'.' 
Abandonner son mari pour suivre son amant, n'est-ce pas 
obéir à la voix du cœur, aux irrésistibles instincts de la 
nature? Commander et dicter pour ses propres œuvres des 
réclames en vers ou en prose, n'est-ce pas servir la cause 
du bon et du beau (jub ces livres défendent? n'est-ce pas se 
ménager les moyens d'être utile à ses amis? 

Une fois en si beau chemin, madame de Krudener alla 
jusqu'au bout. Quand Valérie parut, elle étaità Paris sur ie 
champ de bataille, réchauffant l'euthousiasme de ses illustres 
patrons, Chateaubriand, madame de Staël, Bernardin de Saint- 
Pierre, soignant les journalistes, et n'oubliant ni le docteur 
Gay, ni les modistes, ni les lingcres, ni aucun magasin de 
nouveautés. — Madame , je désirerais avoir un bonnet à la 
Valérie ? — Comment , madame ? — Un bonnet à la Valérie. 
vous dis-je ? — Mais nous n'en avons pas. — Mais vous n'avez 
donc rien ici? — Pardon, madame; mais nous ne connais- 
sons pas encore cette nouvelle espèce de bonnets. — Mais il 
y en a partout, depuis que l'illustre baronne de Krudener a 
fait paraître son admirable roman de Valérie? — Ma foi , 
madame, voilà la première fois que nous entendons parler el 
du livre et de l'auteur. — Comment vous ne connaissez pas 
ce chef-d'œuvre que Paris s'arrache, et qui... et que... et 
qu'on lira et admirera toujours!... 

Tels furent , durant la semaine qui suivit la publication do 
l'a/cn'c, les entretiens qui eurent lieu entre madame la baronne 
de Krudener, d'une part, et nos marchands ou marchandes 
de nouveautés d'autre part, (toi , durant huit jours, l'illustre 
Livonicnne. tandis que son équipage stationnait à la porte, 
entrait dans tous les magasins à la mode, y demandait des 
articles à la r«/pr('c,et tel fut le succès de cette ruse innocente, 
nous dit son biographe, que bientôt loul fut à ta Valérie. 

Heureusement, comme le dit encore ^l. Charles Eynard . 
les voies de Dieu sont mervcilleusrs de simplicité. 

Rodrigue, qui l'eût cru! — C'himène, qui l'eût dit! 

Deux ans après, comme die était retournée en Allemagne. 
Sidonie eut besoin d'une paire do souliers. Elle fit venir un 
cordonnier, et ce cordonnier fut l'humble instrument dont 
Dieu se servit pour ramener au bercail cette brebis four- 
voyée, cette perhore.sse de quarante-deux ans. L'émule de 
saint Crépin appartenait à la con.grègation des frères Mora- 
ves, et en cette qualité, il s'était abreuvé aux sources de 
l'illuminisme le plus pur. 11 communiqua son savoir à la ba- 
ronne, elle en fut merveilleusement touchée, et elle entra, 
comme madame Sand, dans sa seconde phase. 

A partir de ce moment jusqu'à la fin de ses jours, ma- 
dame de Krudener s'habilla de noir, pria et prêcha, mais 
elle agit peu. Je no veux pas douter cependant de la sincé- 
rité de sa conversion, ni de l'ardeur de son zèle. Mais ce 
zèle a produit peu dcllVl , et il a été souvent la dupe des 
créaluics les plus indignes. C.'cst ainsi que, pendant dix ans, 
madame de Krudener se lai.ssa exploiter, disons le mol, es- 
(■rnqiier par le pasteur Fontaine, vil intrigant que l'empe- 
riiir.Mcxandre jugea à la première vue, et dont il débarrassa 
la baronne. 

Quant à son autre second, un j^une ministre, M. Em- 
peytas, qui l'accompagna dans toutes ses missions , je n'en 
dirai rien, parce que je no veux rien avancer qui ne soit 
fondé. Mais, ce (lu'il y a de certain, c'est (]ue celle associa- 
tion, au moins olran.ie, n'a pas enfanté d'œuvres fertiles, 
durables, et dont il faille lui tenir compte. 

Cependant, pour agir sur un esprit aussi distingué que 
l'était celui du czar, pour. avoir séduit Benjamin Constant , 
(pii eut un moment 1 intention de se vouer à son culte , il 
fallait bien que les conférences ot les prédications de ma- 
dame de Krudener ne fussent pas sans talent et sans 
charme. Elle n'était plus jeune; mais, comme toutes les 



L ILLUSTRATION, JOURJNAL UNIVERSEL. 



1o 



personnes que domine une idée fixe , comme tous les fous 
et tous les mystiques , elle parlait avec une grande abon- 
dance et une grande ferveur. Ses beaux yeux n'avaient pas 
perdu tout leur éclat, et sa voix avait quelque chose de 
tendre et de persuasif. C'est par là qu'elle parvint quelque- 
fois à toucher l'auditoire le plus endurci, comme il lui ar- 
riva à Saint-Lazare; c'est ce qui explique l'influence qu'elle 
exerça un moment sur des hommes tels qu'Alexandre et Ben- 
jamin Constant. 

Cette inlluence, je le répète, fut des plus passagères. 
Constant l'inconstant ne tarda pas à revenir au monde, à 
la raillerie et au jeu; et le czar, honteux de ses illusions d'un 
jour, éloigna pour jamais de lui, et même persécuta, ce qui 
était de trop, celle dont le mysticisme l'avait un moment 
séduit. ■ 

De 1816 à 1824, madame de Krudener ne cessa d'errer 
en Allemagne, mal vue par les gouvernements, sans pouvoir 
se faire entendre du peuple, prêchant beaucoup et agissant 
peu. Sachons lui gré toutefois d'avoir embrassé avec une 
noble ardeur la cause de la Grèce, et de n'avoir pas craint 
d'encourir par là le ressentiment de l'empereur. 

C'était, en somme, on le voit, une pauvre femme et une 
pauvre tète, toujours dominée par ses passions et ses hallu- 
cinations. Elle voulait le bien sans doute ; mais elle était fai- 
ble, et ne le fit pas. Nous devions protester quand on veut 
la canoniser comme une sainte, quand on nous raconte sa 
vie comme un modèle à suivre. La vie de la plus simple 
ménagère serait à nos yeux cent fois plus touchante et plus 
édifiante, et nous engageons M. Charles Eynard à mieux 
employer une autre fois l'esprit et le goiit dont il fait preuve 
dans plus d'une page de son livre. 

Quant à Valérie, malgré la réputation posthume que lui a 
faite l'erreur de quelques critiques distingués, elle ne tar- 
dera pas à retomber dans l'oubli qui déjà avait succédé pour 
elle à cette vogue qu'obtiennent tous les romans qui flallent 
le goût du jour. Car, si l'on ne parle que de l'esprit, ma- 
demoiselle de Lespinasse, ou madame du DelTand, en avait 
cent fois plus que madame la baronne Barbe-Julie-Sidonie- 
Valérie de Krudener, à qui Dieu fasse paix. 

Alexandre Dufaï. 



Chronique musIraSe. 

La musique de chambre doit nous trouver injuste à son 
égard , et se plaindre du peu de place que nous lui faisons 
habituellement dans noire chronique. Ce n'est pas tout à 
fait notre faute; car, d'un autre côté, la musique de théâtre 
ost chez nous singulièrement active , et par conséquent exi- 
geante; le goût du public en général la seconde à merveille 
dans ses impérieuses façons; et voilà pourquoi c'est tl'elle 
que nous sommes presque continuellement forcé de nous 
occuper, au détriment de sa sœur plus modeste, infiniment 
moins bruyante, parée, il faut aussi le dire, d'attraits moins 
séduisants, qui ne se montre enfin que dans quelques salons 
assez rares et vramient privilégiés , au lieu de s'étaler fas- 
tueusenient, comme l'autre, aux clartés de la rampe et du 
lustre, devant un auditoire dont tout le monde peut faire 
partie. 

Pour réparer autant que possible nos torts envers la nm- 
siquo de chambre, c'est d'vlls que nous voulons aujourd'hui 
particulièrement nous occuper. Kous commencerons par un 
iVunetlo de la composition de madame Farrenc, que nous 
avons entendu il y a quelques jours dans une matinée. Ce 
n'est pas la première fois que le nom de madame Farrenc 
est inscrit par nous dans ces colonnes. Plusieurs de ses œu- 
vres musicales ont été publiquement exécutées; une, entre 
autres, le fut l'an dernier aux concerts du Conservatoire; 
c'était une symphonie à grand orchestre; le public d'élite 
qui fréquente la salle de la rue Bergère lui fit un accueil 
d'autant plus flatteur qu'il n'admet guère en musique d'au- 
tre divinité que cette grande trinité symphonique : Haydn , 
Mozart et Beethoven. 11 est vrai que le talent de madame 
Farrenc procède en droite de ligne de celui de ces maîtres 
immortels. Ce sont l^urs chefs-d'œuvre qu'elle prend con- 
stamment pour modèles; elle n'a pas d'autre grammaire ni 
d'outre syntaxe que leurs partitions; c'est dans ces pages, 
(|ui sont malheureusement lettres closes pour tant de monde, 
qu'elle puise ce style pur, ce fond sohde, cette forme dis- 
tinguée qu'on remarque dans ses productions. Un tel talent, 
quoiqu'il ne puisse être apprécié que par un petit nombre 
de connaisseurs, mérite bien, certes, quand il se rencontre, 
d'être signalé à tous avec éloge; à plus forte raison quand 
il se rencontre chez une femme. On a si souvent adressé aux 
femmes le reproche banal de ne pouvoir et de ne savoir rien 
faire "le sérieux , qu'on semble toujours surpris d'apprendre 
qu'une œuvre sérieuse est due à l'une d'elles. Cependant 
rien n'est plus sérieusement, plus consciencieusement et 
plus remarquablement fuit que te Nonetio de madame Far- 
renc. Il est écrit pour violon, flûte, hautbois, clarinette, 
cor, basson, allô, violoncelle et contre-basse. Ces éléments 
du prisme musical, dont le maniement est si difficile, et 
dont beaucoup d'excellents musiciens seraient fort embar- 
rassés de se servir, deviennent, sous la plume de madame 
Farrenc , comme les éléments d'une langue que le premier 
venu pourrait, à ce qu'on croit d'abord, lire et parler de 
;suite et sans peine, tant elle les emploie naturellement, avec 
facilité et à propos. Elle en obtient des nuances sonores 
d'une extrême délicatesse et d'une variété pleine de char- 
mes; bien que pourtant, dans cette œuvre-ci, elle paraisse 
beaucoup moins s'être préoccupée du coloris musical que de 
la correction et de la netteté des idées qui en sont comme le 
dessin et la ligne. Tous les morceaux du Nonetio ont été 
applaudis , mai^ Mandante et le scherzo ont été plus parti- 
culièrement goûtés. C'est surtout dans ces deux morceaux 
qu'on trouve cette finesse et co charme de nuances dont 
nous parlions à l'instant, obtenus par un heureux mi'lange 
des divers timbres des neuf instruments que la musicienne- 



compositeur avait à mettre en jeu. Une seule critique peut 
lui être adressée : c'est que ses idées, d'ailleurs si sagement 
conçues, si lucidement exposées, développées avec tant 
d'art, manquent malheureusement de cette originalité inci- 
sive, de cette puissance saisissante qui caractérisent le génie 
fort et créateur, en un mot, un génie mâle. A cela près, il 
est impossible, croyons-nous, d'imaginer une forme plus 
irréprochable , plus belle que celle de la nouvelle œuvre de 
madame Farrenc; et nous connaissons bien peu d'artistes 
musiciens qui, à force de talent, 'se soient approchés au si 
près que cela des sublimes modèles que Haydn, Mozart et 
Beethoven nous ont légués dans ce genre de composilion, 
sans contredit le plus difficile de tous, celui qui exige le 
plus de profondes études et de travail assidu. — Mous ne 
terminerons pas ce que nous avions à dire sur le Nonetto de 
madame Farrenc sans ajouter qu'il a été parfaitement exé- 
cuté par MM. Guerreau, Dorus, les deux frères Verroust, 
KIosé, Kousselot, Casimir Ney, Lebouc et Gouftë. De même 
que l'auditoire a fait avec justice aux exécutants leur part 
d'applaudissements , de même il est juste que nous leur fas- 
sions à notre tour la part d'éloges qui leur est due, après 
celle qui revenait d'abord de droit à l'auteur. 

Le style de la musique de chambre est celui, avons-nous 
dit, dont les qualités offrent le plus de difiicullés à acquérir. 
Qu'une artiste consommée comme madame Farrenc les ait 
enfin acquises à la suite d'une longue expérience dans sa 
double carrière de professeur et de composileur, c'est tou- 
jours digne d'admiration, mais c'est encore concevable. Ce 
qui l'est moins, c'est de voir ces mêmes qualités réunies, et 
à un degré éminent, chez une jeune personne de vingt ans 
à peine, simple amateur, ne faisant de la nmsique, en quel- 
que sorte, que pour son agrément personnel, ou tout au plus 
pour l'aTiusementde sa famille et de quelques amis. Le fau- 
bourg Saint-Honoré peut s'enorgueillir à juste titre de pos- 
séder dans son voisinage une rareté si merveilleuse. ..\u lieu 
de plaisir seulement, c'est de l'admiration que nous avons 
éprouvée l'autre soir chez M. le baron de R'"**, en écoutant 
un trio pour piano, violon et violoncelle, composé par sa fille, 
mademoiselle Clémence de R'**. Plusieurs de nos maîtres les 
plus célèbres étaient ainsi que nous au petit nombre des invi- 
tés ; leur étonnement, leur ravissement était égal au nôtre. Ce 
trio n'est pas la seule œuvre musicale écrite par mademoiselle 
de R***; elle en a écrit trois autres; déplus, un sextuor, un 
septuor, et de la musique de piano, et de la musique vocale. 
Et, ce qui frappe par-dessus tout dans ces différentes pro- 
ductions, c'est la fécondité, l'élégance et la fraîcheur des idées 
mélodiques, la richesse et la nouveauté d'harmonie qui les ac- 
compagne, l'abondance et la variété des détails qui en décou- 
lent comme de source et servent, intéressent à leur développe- 
ment. Mademoiselle de R*** n'est guère moins remarquable 
comme pianiste et comme chanteuse que comme compositeur; 
et nous ne saurions dire quel délicieux attrait ont ses compo- 
sitions vocales interprétées par elle-même. Il en est une, 
entre autres, qu'elle nous a dite l'autre soir, qui a singullèra- 
ment transporté tous ceux qui l'écoutaient, par l'effet surpre- 
nant d'un point d'orgue modulé de la façon la plus originale, 
après lequel, malgré les modulations les plus excentriques et 
pourtant les plus charmantes, la voix de la chanteuse se re- 
trouve tout à coup dans le ton principal, avec une sûreté, une 
justesse d'intonation vraiment extraordinaire II ne faut rien 
moins qu'une organisation musicale d'une perfection inou'i'e 
pour s'aventurer ainsi . se perdre avec tant d'abandon, et se 
retrouver si aisément au milieu du dédale de la science des 
sons. Le .seul regret que nous ayons en nous rappelant cette 
bonne soirée, c'est de n'oser, de crainte d'indiscrétion, dé- 
signer ici une musicienne si excellemment douée autrement 
que par une initiale. Hélas! pourquoi mademoiselle de R*"^ 
joint-elle à tant de dons précieux celui d'un grand nom et d'une 
grande fortune 1 Nous ne devons heureusement pas garder la 
même retenue avec MM. Cuvillon et lebouc, deux de nos meil- 
leurs professeurs, l'un de violon, l'autre de violoncelle, qui ont 
accompagné son trio, et qui l'ont fait ainsi qu'on pouvait 
l'attendre d'eux, c'est-à-dire extrêmement bien. Et puisque, 
a'une part, nous sommes obligé d'être discret, nous allons 
nous en dédommager, d'une autre part, en commettant l'in- 
discrétion d'annoncer par avance que M. Cuvillon exécutera 
un andante de Baillot, à la première séance de la Société des 
Concerts du Conservatoire, qui aura lieu le dimanche 13 de 
ce mois. Quelques-uns de nos lecteurs seront, sans doute, 
bit n aises d'en être informés dès aujourd'hui. 

Parmi les rares et bons compositeurs de musique de 
chambre que nous ayons maintenant , il nous faut citer 
M. Ferdinand Lavainne, directeur du Conservatoire de mu- 
sique de Lille, qui a puissamment contribué, par son zèle 
et par son mérite, à répandre dans la société lilloise le goût 
des belles œuvres musicales. Nous avons dernièrement en- 
tendu de lui un septuor pour piano, hautbois, clarinette, cor, 
basson , violoncelle et contre-basse , qui nous a donné une 
haute idée de son talent. Son style est pur, correct, tantôt 
gracieux et tantôt énergique, toujours clair. Cette œuvre laisse 
peut-être à désirer sous le rapport de l'invention , qualité es- 
sentielle . la plus précieuse de toutes dans les arts , et plus 
qu'en tout autre dans l'art musical ; mais le défaut d'origi- 
nalité, d'imprévu, est en grande partie racheté par la distinc- 
tion et la sagesse de la forme. M. F. Lavainne avait, quelques 
jours auparavant, obtenu de l'orchestre de la Société des 
Concerts du Conservatoire l'honneur d'une audition, dans 
laquelle on a exécuté une symphonie à grand orchestre de 
sa composition. Cette épreuve a été de tous points favorable 
à l'œuvre de M. F. Lavainne, et nous espérons que le public 
en jugera dans le courant de l'hiver. 

M. Greive , jeune musicien hollandais, et l'un des violons 
de l'orchestre du Théâtre-Italien, nous a fait aussi entendre, 
il y a quelque temps, deux quatuors de sa composition pour 
instruments à cordes, qui nous ont paru dignes d'être mis 
au rang des œuvres réellement estimables de musique de 
chambre, récemment écrites. JI. Greive mérile d'autant plus 
d'être encouragé dans cette voie , qu'il n'y n guère , pour 



lui ainsi que pour tous ceux qui osent s'y risquer, autre chose 
que de la gloire à recueillir. De la gloire , et rien de plus ! 
Beaucoup de gens, aujourd'hui, trouveraient que ce n'est 
pas assez, et qu'on pourrait mieux employer son temps et 
sa peine. 

Nous pouvons placer aussi au nombre des compositions de 
musique de chambre, V Album des Pianistes, de M. A. Goria, 
que vient de publier l'éditeur Chabal, à propos du jour de 
l'an. On trouve dans ce recueil une fantaisie de concert Sur 
la cavatine favorite d'il Corsaro, opéra de Verdi; deux ro- 
mances sans paroles, Berceuse et Canzonetia; deux mélo- 
dies écossaises, Diana et Flora; trois mazurkas originales ; 
un nocturne de concert, VAddio. Tous ces morceaux sont 
écrits d'une manière brillante, qui explique et justifie suffi- 
samment les succès qu'obtiennent dans les salons du monde 
musical Uîs œuvres musicales de M. A. Goria. 

Georges Bousqcet. 



BIbliograptate. 

lissai sur les appareils prothetiques des membres injcrieiirs, 

avec planches; par Ferdin.ikd Martw, chirurgien orthopédiste 

des maisons d'éducation de la Légion d'honneur. — Chez Ger- 
mer Baillière, 17, rue de l'Ecole de Médecine. 

M. Ferdinand Martin a publié, il j a quelques années, un 
travail sur l'amputation sus-malléolaire imiirimé dans la Collec- 
tion (les Mémoiris de VAcacUmie de médecine. .Aujourd'hui il 
reproduit d'abord les principaux documents recueillis dans ce 
premier ouvrage, les complète, et nous donne in extenso l'his- 
toire des membres artificiels jusqu'à nos jours. 

Il montre en détails précis et sur pièces authentiques com- 
ment, jusqu'à quel point et pourquoi ses prédécesseurs se sont 
trompés. 

Jusqu'ici on n'a imaginé des membres artiOciels que pour cer- 
tains cas d'amputation ; de plus , on les a inventés imiiarfaits , 
lourds surtout, maladroits et d'un usage douloureux Pourquoi.' 
C'est que parmi les auteurs tantôt simples mécaniciens , tantôt 
médecins, jamais un seul n'a réuni à la fois les connaissances 
anatomiques et physiologiques , et une science profonde de la 
mécanique. 

Ainsi les médecins savaient parfaitement à quelles conditions 
l'appareil devait satisfaire, mais ils ne pouvaient /or«i«icr à l'ou- 
vrier la marche à suivre. D'autre part , les mécaniciens , cher- 
chant à remplacer des organes dont ils ignoraient la structure et 
devant rattacher leur membre artificiel à d'autres organes qu'ils 
ne connaissaient pas mieux, agissaient nécessairement en aveu- 
gles. 

M. Ferdinand Martin est un médecin qui peut dire comme le 
professeur hollandais Camper : « Dans mon enfance, j'ai manié 
le marteau et la lime. » Médecin , il a appelé il son aide les se- 
crets de l'analomie et de la physiologie ; mécanicien , il a fait de 
son mieux pour en reproduire les détails. 

L'articulation du genou était le point important du membre 
artificiel. Jusqu'ici c'étaient des déplacements , drs verrous , des 
ficelles, et enfin le sacrifice absolu d'un bras au service de la 
jambe. L'auteur s'est donc occupé sérieusement de cette grave 
question. 

Il y a quelques années, M. Martin, guidé par les juincipes de 
l'anatomie et de la physiologie du genou telles qu'on les ensei- 
gnait dans les cours de la faculté, telles que les faisaient les 
livres classiques, telles qu'il avait cru les voir et comprendre, 
et lui-même, sur la foi des maîtres, lit construire une jambe ar- 
tificielle qui reproduisait tous les mouvements et remplissait 
toutes les fonctions du membre naturel. Mais elle était compli- 
quée, d'une exécution difficile, d'un prix élevé. Pourtant , dans 
un rapport à l'académie de médecine , tout en reconnaissant les 
dé&uts que nous venons de signaler, mais rappelant le prix que 
pour cette invention l'auteur avait reçu de l'institut l'année pré- 
cédente (1839, médecine et chirurgie, concours Montyon), 
M. 'Velpeau rendait hommage à l'importance de la découverte, 
mais (lisait que trouver une mécanique sensiblement moins 
compliquée, d'un prix moins élevé et qui pût être fabriquée par- 
tout, " serait rendre un véritable service à l'humanité. « 

M. Martin chercha donc, se demandant si le genou n'était pas 
plus simple qu'on ne l'avait cru jusqu'alors; s'il n'existait pas 
dans cette articulation une disposition particulière, un principe 
de mécanique animale encore méconnu (car le seul guide sûr, le 
seul modèle, devait être la nature); et bientôt une importante 
découverte anatomique était consignée dans le livre de M. Cru- 
veilhier, dont nous citons un extrait ; 

" Un fait curieux et dont nous devons communic^^tion à 

M. Ferdinand Martin , c'est que les insertions supérieures des 
ligaments latéraux interne et externe, et celle des ligaments 
croisés antérieur et postérieur ont lieu sur une même ligné 
transversale en arrière de l'axe du fémur au centre de la courbe 

peu réguUère que décrivent les condyles , » etc (Anat. 

descripl., t. I", p. 516.) 

Le mécanisme des fonctions du genou bien connu, rien n'était 
plus facile que d'en faire l'application à la découverte d'un nou- 
veau système de jambes artificielles applicables eette fois à tous 
les cas d'amputation du membre inférieur. C'est ce qu'a fait 
M. Ferdinand Martin. 

L'auteur termine donc par une description si simple, si courte 
et à la fois si complète du nouvel appareil imaginé d'après ce» 
principes, qu'il nous semble évidemment pouvoir être fabriqqé 
partout en fait et aussi en droit ; car l'auteur déclare n''avoir pas 
voulu prendre un brevet et monopoliser fructueusement son in- 
vention : il croit ainsi accomplir de tous points le vreu philan- 
thropique du docteur 'Velpeau, et, selon ses propres expressions, 
« rendre un véritable service à l'humanité. » 



Épéc d'iioniienr orrerto au géïK^ral 
Cliangarnirr. 

On n'a pas oublié qu'une souscription avait été ouverte 
pour ofifrir une épée d'honneur au général Changarnier en 
souvenir des services qu'il avait rendus à la cause de l'ordre 
et à la défense de la société. 

, Les lenteurs in.'icparabics de l'c.sécution d'une œ'uvre d'art 
dont le prix ne s'élève pas à moins de 20,000 fr. n'ont per- 



16 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



mis à la députation des souscripteurs de remettre cette épée 
au général que le 31 décembre dernier. 

Les journaux quotidiens ayant tous rendu un compte dé- 
taillé de cette présentation au point de vue politique, d reste 
i l'Illustration la mission de faire connaître les procodés 
d'exécution qui rendent cette arme précieuse si remarquable 
au point de vue de l'art. 

Cette épée, composée par M. de Nieuwerkerke, a été mode- 
lée par Klagmann; sa poignée représente sous une forme 
allégorique l'ordre terrassant l'hydre de l'anarchie, monstre 
hybride à t^te humaine dont les ailes de chauve-souris et la 
queue annelée comme le corps d'un scolopendre forment , 
par une ingénieuse combinaison, tous les détails de la garde. 



Cette poignée , pièce principale de l'arme , a été , comme 
la bélièreet le bout du fourreau, exécutée dans les ateliers de 
la maison Duponchel et C", qui, depuis quelque temps, a en- 
trepris de remplacer dans l'exécution de l'orfèvrerie le pro- 
fédé vulgaire de la fonte par celui du repoussé, dont les 
artistes de la renaissance savaient tirer un si merveilleux 
parti. 

Le procédé du repoussé fait, en effet, de l'ouvrier un véri- 
table artiste, puisque à l'aide du ciselet et du marteau seu- 
lement il faut qu'il reproduise, en s'identifiant avec elles, 
toutes les inspirations du sculpteur; c'est là, on ie voit, un 
travail d'intelligence bien supérieur au procédé do la fonte, 
qui n'exige qu'une habileté manuelle plus ou moins grande 
pour le moulage. 




A part le mérite de la difficulté vaincue , le repoussé offre 
encore c«t avantage (jue l'ouvrier, profitant de toute la duc- 
tilité du métal, obtient avec un même poids une surface 
bien plus étendue , ce qui donne au sculpteur une hberté 
plus grande dans sa création. Le repoussé a donc permis de 
donner à la poignée de l'épée du général des dimensions que 
l'on n'eût obtenues par la fonte qu'avec un poids qui aurait 
rendu le maniement de l'arme impossible; il a permis de plus 
l'emploi des ors de couleurs auquel la fusion se serait refusée. 

C'est cette réunion de diflicultés heureusement vaincues 
par le travail du repoussé qui rend dans l'orfèvrerie moderne 
l'épée du général Changarnier une œuvre unique, dont le 
cachet sévère est adroitement réveillé par l'application d(S 
pierreries, dont la distribution sobre se trouve ingénieusement 




motivée sur les diverses parties du corps du monstre, du 
vêtement de la figure de l'ordre et des pièces du fourreau. 

La lame de cette arme brillante, formée d'un damas très-fin 
de platine et acier, sort des forges de .Moutier-Lepage; elle est 
revêtue sur les deux faces des inscriptions suivanies damas- 
quinées en or ; Les défenseurs de l'ordre au général Changar- 
nier, 16 avril 1848, 29 janvier et 13 juin 18i9. Le fourreau qui 
la renferme est en chagrin noir avec coulure orientale en or. 

.\prês la remise de cette épée et sur la demande du géné- 
ral, M. do Nieuwerkerke lui a présenté M.M. Duponchel et 
Leiris, chefs de la maison par laquelle le travail d'orfèvrerie, 
de ciselure et de montage a été exécuté, et M. Moutier- 
Lepage, des ateliers duquel est sortie la lame remarquabl» 
(pli en forme le complément. 



Les abonnés qui n'auraient pas renouvelé leur abonne- 
ment sont priés de nous adresser, en renouvelant, leur 
adresse exacte. 

Ce numéro commence le tome XV de Vlllustratinn. Le 
tome XIV sera complété par une Table i/énérale, alphabétique, 
méthodique et analytique des sept premières années de ce 
recueil, annexe indispensable jiour faciliter les recherches 
dans cet immense répertoire de faits et de dessins qui com- 
prend tout ce qui a excité l'attention du public durant ceife 
période de sept années. 

Cette Table fora la matière d'environ 130 pages à 4 co- 
lonnes en petit-texte, et <>lle rendra le tome XIV égal en 
grosseur aux autres volumes de la collection. 

On est prié d'attendre, pour faire brocher le volume, la 
publication do la table, qui paraîtra dans le courant d'avril 
|iro('hain. 

Rt^imprcNBlon de la rollortlon do 
V MIIttHimlion. 

Cette opération déjà annoncée est aujourd'hui en cours 
d'exécution. Un grand nombre de numéros épuisés sont sous 
presse, et nous sommes en mesure dès aujourd'hui de livrer 
des collections complètes des 14 premiers vohimes. Dans 
l'intérêt des souscripteurs qui désirent compléter leur exem- 
plaire, nous avons pris des mesures afin de pouvoir fournir 
des livraisons et des volumes séparés jusqu'à la fin de jan- 
vier 1850, 

AcquiHillon avec prime» 

Pour donner un intérêt il(^ plus à la collection réimprimée 
de l'Illustration, nous offrons à tout souscripteur un billet 



de série de la loterie des artistes par chaque volume, c'est- 
à-dire 14 billets pour la collection complète. Chacun de ces 
billets donne droit au tirage de tous les lots de cette loterie, 
y compris le gros lot, consistant en un service en argenterie 
d'une valeur de 70,000 fr. 

Chaque volume de /'Illustration est du prix d« 16 fr. avec 
un billet de série ou de six numéros. 

La loterie des artistes sera tirée à la fin de janvier. 



Parmi les porteurs de billets gagnants à la loterie de la 
statue d'argent, ceux qui auraient reçu leurs billets romme 
prime d'abimiiemiMit à ['lllm^lralivn, sont invités à se pré- 
.senter à l'adminislraliou de ce journal pour y recevoir le 
cadeau qui avait élc luiiniis aux puiteiirsdes billets gagnants, 
(iutri> leur cliancr djiis la loterie. — La plup.iit des jniinu)ii\ 
quotidiens de Paris mit piililic la liste des niinii'His sinlls au 
tirage de celle loterie. Nous invitons nos souscripteurs, por- 
teurs de billets délivrés par nous, à consulter celte liste pour 
faire valoir leur droit, s'il y a lieu. 

On s'ahonnc directement aux bureaux , rue de Rirlielicu , 
n» 60, par IVnvoi fram-n d'un mandat .sur la poste ordre Leche- 
valier et C'' , ou piès ilos (lirecliurs de poste et de niess,n>!eries, 
des principaux libraires de la France et de l'élraiiger , et de.s 
correspondances de l'agence d'ahonnement. 

PAULIN. 

Tiré il la presse niêo.miqiie de Ploi ntf^ncj , 
au, rue Je V.iiiKiranl, 



Bébns. 



L'ILLUSTRAAAAAAAiAAAAAAAAATlOIM \/;^ 









KXPLICXTIOM DU DIBMEH RtiCS. 

Bonne .iniuV , parfaite sjnlé , e\ le Pirailis ji la lîii do vos Jo 



LILLUSTRATION 





-U U — snyj . 'SnT ii m i i^i i MM i tNi iiiTTTiT rmTmrmTTTTiTi-TrT ÇTmriTTmr rnrn-^^ i r iii i ri i mm t n rïïm-nrnWtrmTrrmTr/ WtTmjf 



4^ 




ir Paiis. 3 mois, 8 fr. — 6 mo 
chaque N". 75 c. — La coIlccti< 



16 fr. — Un an. 30 fr. 
eUe, br,^2fr. 75. 



N° 359. Vol. XV. — SAMEDI 12 JANVIElî 1350. 
Bureaux i rue RBcbelleu, <t®. 



Ab. pour les dép. — 3 mois, 9 fr. — 6 mois, 17 fr. — Uo in, 32 fr. 
A!», pcarrétrangcr, — 10 fr. — 20 fr. _ 40 fr. 



■L'In 



(OMnAIKE 

. — Courrier de Paris, 
le en mer. — Le village de la Color 
im de Mascate. — Physionomies c 
i grande marée de décembre 1819 



1 de la Plata. — 



, da Gama Macliado. 
Autour de la table. — Du 
ner rendue potable à bord 
Louis XIV. — L'apoxîo- 



desabonnement de la Presse. — L'e 
des navires. — L'almnnach des adi 
nienos de Lysippe. — Bibliographie 
Jravitres : Portrait de JérOme Bonaparte. — Carte de Rio de la Plata. — 
Le phare de la Mer Sauvage à Belle-Is e ; Entrée du port de Belle-Isle. 
— L'Imam de Mascate; Armes des Souahélis; Souahéli en voyage; 
Boiiena-Mataka; Beloudchis ; Délaite de l'armée de Seyed-Saïd. — His- 
toire de M. Verdreau. — L'apoxiomenos de Lysippe. — Rébus. 



Hlatolre d^ la semaine. 

Le Moniteur a publié officiellement le 4 janvier le décret 
^ui élève M. le général de division Jérôme Bonaparte, ex- 
■•oi de Westphalie, à la dignité de ma- 
■échal de France. 

Ce décret est précédé des considé- 
•ants suivants ; 

11 Le président de la République, 

» Vu la loi du 4 août 1839; 

» Considérant que, par l'effet de la 
oi du 11 octobre 1848, le général de 
livision .Jérôme Bonaparte est rentré 
lans la plénitude de ses droits de Fran- 
;ais et d'officier général appartenant 
lu cadre d'activité; 

» Considérant que, pendant les cam- 
la-nes de 1807, 1809 et 1812, cet of- 
iiirr ijénéral a exercé, en vertu de 
Ircri'ts impériaux, le commandement 
■n rhrf devant l'ennemi de corps d'ar- 
wc composés de plusieurs divisions 
le différentes armes; qu'en 1813, et 
iliis tard en 1815, sur le champ de 
lalaille de Waterloo, on le retrouve 
incore à la tète d'une division de l'ar- 
née, l'un des derniers à remettre son 
ipée dans le fourreau lorsque l'ennemi 
invahissait la France; 

» Sur le rapport du ministre de la 
;uerre, fait en conseil des ministres, 

!tC. I) 

Ce décret a choqué le août de beau- 
;oup de monde, mais il n'a surpris 
lersonne. 

Le nombre dos maréchaux de France 
îe trouve aujourd'hui porté à six par 
a nomination du général Jérôme Bo- 
savoir : 



d'un grand peuple, d'entretenir sa confiance, d'assurer son 
respect, un peu de cette délicatesse de goût, de cet esprit 
de conduite et même de cet esprit quelconque qui cache 
les desseins équivoques; on voudrait trouver une forme dis- 
tinguée à la pensée qui inspire les actes ; mais il faut vivre 
au milieu des périls do notre société , avec la lassitude du 
présent et les craintes de l'avenir, pour accepter, comme 
nous le faisons, ce qui se passe sous nos yeux. Cette his- 
toire ne sera pas la plus belle page de nos annales. Un nou- 
veau journal vient de paraître sous le titre de Napoléon. 
C'est un nouveau manifeste qui nous rappelle les anciennes 
prétentions. M. le président de la République, dit ce jour- 
nal, ne connaissait point la France il y a un an. Il faut lui 
déclarer qu'il ne profitera guère si les rédacteurs du Napo- 
léon sont chargés de l'enseigner. Cette feuille ingénue veut 
vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Les plaisants 



IIM. Soult, né er 


1769, 


maréchal e 


n 1814 


Gérard, 


1773, 


— 


1830 


Sébastiaui, 


1775, 


_ 


1840 


BeUle, 


1775, 


— 


1817 


Dode, 


1776, 


— 


1847 


J. Bonaparte 


1784, 


— 


1850 



Le traitement des maréchaux de 
France est de 30,000 fr. Ce traitement 
ie cumule avec celui de l'activité et 
i'ajoute, par conséquent, au traitement 
iu gouverneur des Invalides; mais sa 
lignite nouvelle se concilie-l-elle avec 
a dignité d'un personnage qui a oc- 
;upéun trône? Est-ce une promotion? 
j'est une gratification. 

On voudrait , à défaut de la no- 
îlesse, du génie et des hautes vertus 
:apables de justifier les préférences 




Jérôme-Napoléon Bonaparte, ex-roi Je Weslplialie, marcclial de France le ("janvier 18S0 



qui la rédigent sont de ceux qui vous disent , avant de vous 
conter quelque chose : Je vais vous faire rire... M. le prési- 
dent de la République no saurait trouver dans sa famille 
qu'un illustre modèle; ce n'est pas ainsi qu'il s'y prenait. 
— La chronique parlementaire a été presque entièrement 
défrayée cette semaine par la discussion sur les affaires de 
la Plata, dont nous donnons l'historique et le résultat, à titre 
de document, dans un article qu'on trouvera plus loin. 

A l'ouverture de la séance du 3, M. Barocho, qui occupait 
le fauteuil, a proclamé le résultat de la vérification à laquelle 
il avait été procédé sur le scrutin relatif au projet de loi con- 
cernant les instituteurs communaux. Nous avons déjà fait 
connaître ce résultat ; 308 voix pour l'adoption de l'urgenco 
et 307 voix pour le rejet. Les explications données par 
M. Baroche et par M. Lacaze , l'un des secrélaires, ont éta- 
bli deux points essentiels : le premier, c'est que le résultat 
du scrutin proclamé par M. le prési- 
dent Dupin , en séance publique , ne 
pouvait être considéré comme défini- 
tif; ainsi que le Moniteur en fait foi, 
M. Dupin avait formellement annoncé 
que les bulletins seraient vérifiés et 
que les erreurs seraient rectifiées. Le 
second point, c'est que l'opération du 
recensement a été régulière. Dira-t-on, 
comme l'ont avancé quelques orateurs, 
.que le résultat du scrutin, une fois 
proclamé par le président en séance 
publique, môme avec des réserves, est 
irrévocable et définitif? Il serait trop 
facile de répondre que, si le règlement 
est muet sur ce point , il a été con- 
stamment interprété dans le sens con- 
traire. C'est justement ce qui avait eu 
lieu dans la discussion sur l'affaire de 
la Plata. 

Cependant il faut reconnaître que 
dans l'interprétation de son règlement 
l'Assemblée est souveraine. D'un côté, 
de nouvelles erreurs signalées par plu- 
sieurs membres dans la conslatalion 
de leurs votes étaient venues augmen- 
ter la confusion et l'incertitude; d'au- 
tre part, la rigueur du règlement était 
difficile à maintenir et à âéfendre con- 
tre les réclamations parties de tous les 
bancs, et qui se croisaient en sens 
contraire. Il fallait vider à tout prix cet 
incident, qui allait devenir une impasse. 
Plusieurs expédients étaient proposés 
en forme d'ordre du jour motivés. Un 
membre de la gauche, M. Soubiès, 
proposait de valider le résultat du 
scrutin tel qu'il avait été proclamé par 
M. Dupin dans la séance d'hier. Un 
membre de la droite, M. Bourdon, 
proposait de maintenir le résultat do 
la vérification proclamée dans la séance 
d'aujourd'hui par M. Baroche. Enfin, 
deux autres membres de la majorité, 
MM. Amable Dubois et Taschereaii, 
proposaient d'annuler purement et sim- 
plement le scrutin de la veille, et de 
procéder à un nouveau scrutin sur la 
question d'urgence. C'est en faveur de 
cette proposition que l'Assemblée a 
décidé la question de priorité. Par un 
premier scrutin qui s'est fait à la tri- 
bune, la proposition de MM. Amalilp 



L'ILLUSTMTION, JUUKNAL UISIVEKSHL. 



Dubois et 'l'aschereau a élé adopl(^(' à la majorité de 371 voix 
contre 2i8. Ainsi, le scrutin de la veille était annulé. Aussi- 
tôt après, il a été procédé dans la même forme à un nouveau 
scrutin sur la ([uestion du fond, clest-à-dire sur la question 
d'urgence. Le nombre des votants était de 629 ; 32(1 voi.\ se 
sont prononcées pour la déclaration d'urgence; l'opinion 
contraire a réuni 300 voix. 
La majorité pour l'urgence a donc été cette fois de 29 voix. 

Samedi, au commencement de la séance, M. Barochc-, 
président de l'Assemblée , a donné lecture d'une lettre de 
M. Dupin qui a produit le plus grand étonnement sur les bancs 
de la majorité. Voici la lettre: 

■ « Paris, ce 5 janvier I80O. 

n Messieurs et très-honorables collègues, 
» Je vous remercie des suffrages qui , pour la quatrième 
fois, m'appellent à l'honneur de présider l'Assemblée natio- 
nale. Personne ne place plus haut que moi cette dignité; 
mais l'expérience m'a appris combien aujourd'hui cette 
grande fonction est difficile à remplir; et en présence d'un 
scrutin dont le résultat me donne une majorité inférieure à 
celle que j'avais obtenue dans les trois précédentes élections, 
j'ai craint, je vous l'avoue, de ne plus trouver au sein de 
l'Assemblée nationale cette force d'adhésion qui m'a soutenu 
jusqu'ici, et sans laquelle l'énergie d'un seul homme est bien- 
tôt épuisée et demeure impuissante. 

» Je prie donc respectueusement mes honorables collègues 
de vouloir bien regarder mon élection comme non avenue, 
et de porter leurs suffrages sur un autre candidat. 

» Dupin. » 
Tout le monde a compris que M. Dupin avait voulu don- 
ner un avertissement à la majorité, divisée sur la question de 
la loi sur les instituteurs communaux et, par suite, sur le 
choix de son président, qui ne l'avait emporté que de quel- 
ques voix. L'avertissement a été entendu. M. Dupin a été 
réélu lundi par 377 voix sur .595 votants. M. le général Be- 
deau, à qui la majorité gardait rancune pour quelques actes, 
pour quelques paroles indépendantes et contraires à la pas- 
sion du parti , et qui n'avait pu être réélu comme vice-présiiient 
après deux scrutins, a obtenu dans cette séance, au troisième 
ballotage, 382 voix contre 66 données à M. Léon Faucher. 

— L'Assemblée a ouvert et terminé dans la séance de 
mardi la discussion générale du projet de loi relatif à la 
nomination et à la révocation des instituteurs communaux. 
Le scrutin s'est ensuite ouvert sur la question de savoir si 
l'on passerait à la discussion des articles. Le nombre des 
votants était de 560. 352 voix ont décidé qu'il y avait lieu 
de passer à la discussion des articles; 208 voix se sont pro- 
noncées dans le sens contraire. 

Un débat s'est engagé le lendemain sur la question de 
savoir si la surveillance s'étendrait également aux institu- 
tions privées. En vertu de la Constitution, la surveillance 
s'étendra à tous les instituteurs publics et privés. 

Les instituteurs , au lieu d'être nommés par les préfets , 
comme le voulait la première rédaction du projet, seront 
nommés par les comités d'arrondissement. Cette modilica- 
tion a été adoptée par le ministre. 

En ce qui concerne le droit de révocation, plusieurs mem- 
bres ont demandé que le préfet fût obligé de prendre l'avis 
du comité d'arrondissement. Cette condition enlevait évi- 
demment toute son efficacité à la loi , en étant au préfet sa 
liberté d'action. 

L'amendement a été adopté, avec un délai de quinze jours 
imposé au comité d'arrondissement pour faire connaître son 
avis au préfet. Ce vote a produit une vive sensation et sus- 
pendu un instant la délibération. 

Un amendement qui propose de décider que le pourvoi 
des instituteurs devant le ministre de l'instruction publique 
ne sera en aucun cas suspensif, est pris en considération et 
renvoyé à la commission. 

— Le général de Lamoricière est arrivé le 9 à Paris , de 
retour de sa mission de Saint-Pétersbourg. 

M. Gustave de Beaumont est également de retour de 
Vienne. 

— Le Moniteur du i contient le rapport officiel du général 
Herbillon sur l'ensemble îles opérations de Zaatcha. 

— Le dernier numéro du Journal de la Librairie, qui ter- 
mine le volume de l'année 1849, porte à 7,378 le nombre 
des livres de toute nature, brochures et écrits politiques jiu- 
bliés pendant l'année qui vient de s'écouler. Malgré les souf- 
frances du commerce de la librairie, on remnr(|ue encore 
dans cette laborieuse nomenclature la réimpression de quel- 
ques bons livres et de travaux littéraires et historic]iies d'une 
grande portée. En dépouillant les cinquante-deux numéros 
(le ce recueil, on voit que 7,075 articles imprimés on typo- 
graphie à Paris et dans les départements sont consacrés aiix 
ouvrages nouveaux et aux livres réimprimés en langue fran- 
<;aise. Ce nombre comprenil l'annonce do 3H journaux, 
publiés en '1819, dont l'oxistcnco a eu plus ou moins do 
durée, et quelques publications périodi(|ucs réannohcées 
pour changements dans le mode de publicité; 43 écrits im- 
primés dans les divers idiomes des provinces de France; 
64 autres pouvant intéresser à différents titres sont imprimés 
en langue française par le procédé lithographique. Quant aux 
livres imprimés en langues étrangères, leur nomlire est do 
303, annoncé dans les proportions suivantes: 15 ouvrages 
en langue allemande, 48 en anglais, ^ en caractères arabes. 
Ai en langue (spagnole, 46 en caractères grecs, i en hébreu, 
28 en italian, 101 en langue latine, I on polonais, 11 en por- 
tugais, 1 en langue russe. Les langues océaniques et de lllin- 
doustan sont représentées par deux écrits imiirimés avec 
des caractères oIVrant l'aspect des types do ces langues. 
Enlin un livre polyglotte : Exercices de linguistique on huit 
langues, comprenant les principes élémentaires do la foi 
cliréticnne. 



— On lit dans la Gatrtte générale alh'inandi: du 1"' janvier, 
qui paraît à Leipsick , l'article suivant sous le titre de liénéa- 
logie européenne : 

« Le nombre des souverains de l'Europe , y compris l'em- 
pereur du Brésil , qui appartient à une dynastie européenne, 
ainsi que les deux princes de Hobenzollern , dont la mé- 
diation se négocie en ce moment , mais n'a pas été définitive- 
ment arrêtée jusqu'à ce jour, et sans compter le prince 
semi-souverain [lialb-souveraineu-] de Monaco, s'élève ac- 
tuellement à 48 , parmi lesquels 33 appartiennent à l'Alle- 
magne et 3 sont des femmes. 

» Le plus âgé de ces souverains est le roi de Hanovre, qui 
a soixante-dix-huit ans et demi. L'un d'eux, le grand-duc de 
Mecklenboiirg-Strelitz , compte plus de soixante-dix ans. 
Parmi les autres, sept sont âgés de soixante à soixante-dix 
ans, quatorze de cinquante à soixante, huit de quarante 
à cinquante, neuf de trente à quarante, cinq de vingt à 
trente. Trois n'ont pas encore atteint leur vingtième an- 
née, savoir ; l'empereur d'Autriche, la reine d'Espagne et le 
prince de Waldeck, qui est encore en tutelle, et accomplira 
sa quatorzième année le 19 janvier. L'âge moyen est qua- 
rante-six ans six mois trois quarts. 

» Le prince qui règne depuis le plus longtemps est celui 
de Schaumijourg-Lippe ; il y a près de soixante-trois ans 
qu'il est monté sur le trône, et il est le seul souverain dont 
l'avènement date du siècle dernier; mais si l'on en déduit 
les années de sa minorité , son règne n'est plus que de qua- 
rante-deux ans deux tiers. D'un autre côté, trois princes, le 
duc de Parme, le roi des Pays-Bas et le roi de Sardaigne, 
n'ont commencé à régner que dans le courant de I année 
dernière (tous trois en mars) , et en tout dix-sept princes 
n'ont pris les rênes du gouvernement de leur pays que dans 
les dix dernières années. 

» Six souverains ne sont pas mariés et ne l'ont jamais été; 
ce sont : le pape, l'empereur d'Autriche, le duc de Bruns- 
wick , les princes de Reuss-Schleiz et de Waldeck , et le 
landgrave de Hesse-Hombourg. Quatre, le roi de Hanovre, 
le grand-duc d'Oldenbourg, le duc de Nassau et le prince de 
Hohenzollern-Hechingen sont veufs. Un, le roi de Danemark, 
est divorcé de deux femmes ; un autre , l'électeur de Hesse, 
est marié morganatiquement ou de la main gauche ; un troi- 
sième, le sultan, vit en polygamie. 

» Parmi les trente-cinq femmes ou maris de princes ré- 
gnants et issus de maisons souveraines, la plus âgée est la 
grande-duchesse de Saxe-Weimar, et la plus jeune la reine 
de Bavière, la première ayant près de soixante-quatre ans, 
la seconde n'en ayant que vingt-quatre et trois mois ; la 
grande-duchesse est en même temps la princesse qui est 
mariée depuis le plus longtemps, savoir depuis quarante- 
cinq ans et cinq mois. 

» Dans le nombre dos soiiveraii;s actuellement mariés ou 
qui l'ont été (non compris l'électeur de Hesse marié morgana- 
tiquement) , treize n'ont pas d'enfants, les vingt-huit autres 
ont des fils héritiers présomptifs. Six de ces derniers sont 
mariés, et le plus âgé est celui de Schaumbourg-Lippe, et le 
plus jeune le prince impérial du Brésil. 

» Parmi les vingt souverains sans descendants habiles à 
succéder, onze ont des frères , quatre ont pour successeurs 
préstmptifs d'autres parents collatéraux, savoir : le roi de 
Danemark et le duc de Modène un oncle ; l'électeur de Hesse 
un cousin; la reine d'Espagne sa sœur. Quatre autres sou- 
verains, dont le landgrave de Hesse-Hombourg, le prince de 
Hohenzollern-Hechingen et les ducs d'Anhalt-Bernbourg et 
de Brunswick n'ont pas, dans leur ligne, d'héritiers habiles 
à leur succéder. 

» Les changements suivants ont eu lieu dans les maisons 
souveraines de l'Europe pendant l'année dernière : 

» 1° Morts : Guillaume H, roi des Pays-Bas; Charles- Al- 
bert, roi de Sardaigne (quatre mois après son abdication); 
les reines douairières de Sardaigne et d'Angleterre; les prin- 
cesses douairières Maric-.\nne de Lichtenstein et Henriette 
de Ueuss-Schleiz; le grand-duc Michel et la grande-duchesso 
Alexandra , l'un frère, l'autre petite-lille de l'empereur de 
Russie; l'archiduc Ferdinand d'Autriche-d'Este, frère et suc- 
cesseur présomptif du duc de Modène; le prince \\'alileniar 
de Prusse; Marie-Élisabeth, duchesse de l);i\iere. iiriiu-esse 
douairière de VVagram ; la princesse Marie-Christine de Tos- 
cane, âgée seulement de onze ans et demi ; la prince.sse Anne- 
Béatrix de Modène, âgée de neuf mois; le prince Guillaume 
de Scliwarzbourg-Uudolstadt ; le prince Nicolas de Ilolstein- 
Gluckshourg; la princesse Clémentine de lîeiiss-Kostr tz, 
ferhine de Henri LXXIV, née comtesse de Hpichenbacli; le 
landgrave Ernest-Constantin de Ilesse-Philippothal; la prin- 
cesse Auguste de Waldeck ; le comto Charles do ^Valdcck- 
Bergheim, enfin les cardinaux Ostini, Mezzol'antiet Gizzi. 

» 2° Naissances : Les fils du duc Max de Bavière et du 
grand-duc héritier de Russie, les filles du roi de Naples, du 
prince royal de Ilano\ re , du prince héréditaire de Saxe-\Vei- 
m;ir, do l'archiduc -\lbcrt d'.Vutriche et de l'archiduc Ferdi- 
nalid d'Autriche-d'Este (.'\lodenc). En tout sept naissances 
seulement conlre (piinze en 1S18. 

■> i" Mariafjcs : Le gianil-diic deMecklenboui'g-i^clivverin 
avecJa priiiccsro Au:;iistedo Iteiiss-Kostritz, et sa sœur Louise 
do Meckleiibourg-Schwerin avec le prince Hugo de \\'in- 
discli"iaelz. .\ en outre été fiancé le prince héiédilaire de 
Saxe-Mciningen avec la princesse Charlotte de Prusse, et 
s'est divorcé le prince Albert de Prusse (père de la princesse 
ci-dessus nommée) d'avec la princesse Marianne aes Pavs- 
Bas. » 

— -Vvanl de commencer ses opérations, la chambre des dé- 
putés du Piémont a vidé une question de droit constitution- 
nel relative au nombre des fonctionnaires qui peuvent siéger. 
Le nombre légal est de cinquante et un aux termes de la 
proportion fixée par la Constitution. Le nombre réel produit 
par les dernières élections était de cinquante-cinq. La ma- 
jorité, avec une loyauté (|ui l'honore et dont l'exemple doit 
être proposé à toutes les majorités, n'a pas voulu éi|ui\ oqiier 
sur les titres; c'est ainsi ipie les professeurs, par exemple. 



qui ne sont point des fonctionnaires administratifs, auraient 
pu, à la rigueiir, ne jias être comptés. Mais c'était interpu- 
ter la loi , et quoiqu'on nous di.se que le parti modéré /. 
va il tout faire, nous trouvons qu'il a mieux fait. C'est m 
à cette seule condition ipi'il est le parti modéré. Le sii ' 
décidé des quatre noms qui se retireraient. Trois membres 
de la majorité, un membre de l'opposition ont élé désignés. 
Un calcul proportionnel n'aurait pas mieux jugé. Au surplus, 
la loyauté est devenue dans ce pays la règle générale, parce 
que l'exemple en est donné par le chef de l'État qui se mon- 
tre , dans tous ses rapports publics et officiels , un modèle 
d'honneur et de fidélité à ses engagements constitutionnels. 

Dans la séance de la Chambre des députés du 2 janvier, 
le ministre des finances a donné lecture de deux projets de 
loi approuvant les budgets de 1849 et de 1850. 

Un autre projet pour une nouvelle création de rente est 
ainsi conçu : 

a Est concédée au gouvernement la faculté d'augmenter 
do 4 millions de livres l'émission de la rente de la création 
du 12-16 juin 1849, et d'en opérer l'aliénation aux époques 
et conditions qui seront jugées le plus convenables dans 
l'intérêt des finances de l'Etat. » 

— Dans celte même séance, le ministre des affaires étran- 
gères a donné lecture d'un projet de loi ainsi conçu : 

« Article unique. Le gouvernement du roi est autorisé à 
donner pleine et entière exécution au traité de paix conclu 
à Milan le 6 août 1845. » 

— On écrivait de Vienne le 1" janvier à la Itéforme al- 
lemande : « Hier, dansl'après-midi, une partie de la garnison 
de Vienne a reçu subitement l'ordre du départ , et le jour 
même elle est partie pour la Hongrie. D'antres points encore 
la nouvelle nous arrive que des corps de troupes considé- 
rables se dirigent en toute hâte sur la Hongrie. Quant aux 
motifs de ces mouvements de troupes si subits, on ne sait 
encore rien de certain. 

— Le parlement d'Angleterre est prorogé du 15 janvier , 
jour où expirait la présente prorogation, au 31 janvier. 



Conrrler de Paris. 

Où es-tu, Asmodée? Lutin ou sylphe, dieu ou diable 
armé de la baguette magique, où es-tu'.' Quand l'étoile de 
janvier brille au ciel parisien, dans ce mois aux jarrets 
d'acier, aux prunelles de feu, où la roue des plaisirs et des 
afi'aires tourne si bruyamment sur la meule de l'humanité, 
il faudrait tes ailes pour suivre son vol. Imaginez donc 
Asmodée ressuscité d'entre les morts et hôte imprévu de la 
cité en tumulte, décapitant nos maisons d'un souille de sa 
fantaisie et prêtant à leur enveloppe de pierre la transpa- 
rence du cristal. Quel spectacle! ici et là, en haut et en bas, 
la politique et ses tempêtes, la danse et les ballets, l'élo- 
quence et ses foudres, le concert et ses mugissements, 
l'ivresse des galas , la fièvre de l'agiotage, l'empcrtement du 
plaisir, tout se méie et se confond ; c'est une sarabande im- 
mense qui enveloppe la ville ; oui certes , nous sommes j 1 jg 
que jamais au bal masqué, et le carnaval fait des siennes 
partout. 

La semaine peut se résumer par des points d'exclamation. 
la belle réception! ô l'étonnante séance! ah le beau bal 1 la 
charmante musique! l'étrange nouvelle! et cetera. Asmodée 
lui-même serait étourdi de lexplosion de ces enchantements, 
mais , en descendant aux détails, le pauvre diable retombe- 
rait encore dans la vieille ornière des mêmes aventures. 

La nouveauté, rayons donc encore une fois ce mot de 
notre répertoire; notre nouveauté, c'est un renouvellement 
tout au plus. Cet aimable janvier qui vient renouveler les 
violons et les fluxions de poitrine, que de pièces il s'apprête 
encore à tirer des cartons du passé ! C'est la grande fêle du 
Renouveau. L'Assemblée nationale a renouvelé ses bureaux ; 
renouvelez votre abonnement, disent les journaux: l'Aca- 
démie , les tribunaux , les sociétés savantes et mangeantes 
ont renouvelé leurs présidents ; autant de nouveaux choix 
qui placent la couronne de la présidence sur les mêmes 
têtes, tant il est vrai que le scrutin ramène invariablement 
les mêmes boules et montre les mêmes visages au premier 
rang de la scène du monde. 

On aurait dû vous apprendre la semaine dernière que les 
réceptions du jour de l'an avaient élé brillantes en haut lieu. 
On parle beaucoup du renouvellement du personnel, qui au- 
rait bien changé â son avantage. L'filysée devient une terre 
promise où le faubourg Saint-Germain envoie de nombreu- 
ses caravanes. On commence à se dégoûter du désert; c'est 
un heureux symptôme qui se révèle de plus en plus chaque 
jeudi par l'accroissement des objets mis en consommation; 
on garde ses affections, mais on ne boude plus contre son 
[ilaisir et contre son ventre. Il faut s'attendre à une rentrée 
en niasse de la diplomatie étrangère dans les parages prési- 
dentiels, alors la fête sera complète. En attendant, on fait 
grand bruit de l'épisode qui a troublé la dernière réunion. 
Voici l'histoire : Au plus vif des révérences apparut l'am- 
bassadeur d'Angleterre, et, de l'air de Banco troublant 
le festin de Macbeth, il réclama, séance lenanle, un entre- 
tien confiJenlicl (]ui lui fut accordé. Son agitation avait ga- 
gné l'asscmbli'c; d'où venait celle alerte"' On parle d'une 
dépêclie. et l'un ne se tait pas du i-eslc, si bien qu'une fbis 
de plus les h.iliiles prétendent avoir pénétré ce nouveau 
mystère de la politique, qui aurait dû leur être sacré comme 
secret de famille. Il s agi.ssait encore de l'incartade d'un cou- 
sin, et de trois I II on est donc de la grande politique ainsi que do 
mariage, où, suivant M. Scribe, les pelils cousins jouent lo 
rôle de traître. On dit encore que l'explicalion du logogripho 
paraîtra prochainement dans le .Uoiii7c«r (partie oiVicielle) , 
ainsi que le rappel de M. Lucien .Murât, notre ambassadeur 
à Turin. 

Mais laissons les plaisirs de la politique pour la politique 
du plaisir. Dans les bonnes maisons où l'on saute périodi- 
quement, on mêle à la valse dilIPrenls intermèdes. Certaines 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



19 



invitations sur papier rose ajoutent à ces mots sacramentels : 
On dansera au piano, cette ligne bien autrement séduisante : 
// y aura un somnambule. L'illuminé dit aux invités leur 
benne aventure et tire leur horoscope entre deux galops. 
Quelques-uns de ces somnambules plus ou moins lucides ne 
rendent leurs oracles qu'avec accompagnement de flûte ou de 
violoncelle, et les chanteurs de salon tremblent pour leur 
piédestal, dont on fait un trépied. On remarque une autre 
particularité dans ces diseurs de bonne et mauvaise aven- 
ture, c'est qu'ils affichent la prétention de remplacer les co- 
miques de société, à moins que le somnambule lui-même ne 
soit une des variétés de cette grande famille. Les hauts pa- 
tronages ne leur manquent plus ; et vous aurez pu lire dans 
les réclames de journaux celle d'un grand nom de la monar- 
chie en faveur du somnambule X. Ce virtuose de la nécro- 
mancie tire les cartes comme mademoiselle Lenormant, il 
joue du violon aussi bien que M. Saint-Léon , prédit les gran- 
des marées comme l'annuaire du bureau des longitudes, na- 
sille la romance dans toutes les lan,^ues ; et pour les autres 
talents d'agrément, il va sur les brisées de M. Levassor de 
la Montansier. Voilà bien des métiers mis à contribution 
pour nous chatouiller les côtes , mais en rions-nous davan- 
tage ■? 

Une fois encore , la novivelle année a payé sa bienvenue 
par des mariages, et toutes les unions du monde connu et 
inconnu se sont accomplies dans cette semaine. Les sages 
ont épousé des dots , et les fous ont suivi l'élan de leur cœur. 
Les dénoùments heureux des vaudevilles se sont réalisés çà 
et là dans les douze arrondissements de Paris. Il faut que le 
présent s'éclaircisse puisqu on a foi dans l'avenir. Les pares- 
seux s'évertuent, les célibataires s'amendent et tous chantent 
à l'unisson le fameux chœur de Guitlaunie Tell : Célébrons 
le travail et l'hymen ! Après tant de révolutions sans résul- 
tat, voici une révolution morale qui en aura. L'hymen a re- 
cruté des retardataires, au grand désespoir des madame 
Evrard, et une foide de Tîlhons vont rajeunir auprès de l'Au- 
rore, comme a dit M. Dupaty. Une ae ces épousées, hlle 
unique , leste et blondine comme l'Hébé de la fable, et dont 
le père pourrait faire trente lieues en chemin de fer sans 
sortir de ses domaines , comme le marquis de Carabas, vient 
d'accorder sa main à un duc ruiné. On en jase. Le père fai- 
sait des objections que la demoiselle a victorieusement réfu- 
tées. « S'il n'y avait de ruiné que la fortune du prétendant! 
murmurait l'honncte Géronte ; le nom est une antiquité, 
d'accord ; pourquoi faut-il que le prétendant en soit une 
autre "? Je tiens surtout à la perpétuité de ma race ; nous 
verrons. » L'éclaircissement fut piquant et piquerait encore 
trop de monde. On nous accuse parfois de casser les vitres, 
il faut donc tirer ici les rideaux. Seulement, on peut ren- 
voyer les curieux aux mémoires de madame de Genlis et à 
vingt autres chroniques du temps passé , oii l'histoire du 
mariage de Charles de Lameth et de mademoiselle Piquot 
est racontée tout au long et sans périphrases. La nôtre 
n'en serait que le fac-similé très-affaibli. Autrefois on di- 
rait tout et on n'en faisait pas davantage ; aujourd'hui la 
liabrale effarouchée casserait au conteur son conte entre les 
dents. 

Il est plus à propos, sinon plus neuf, de discourir des bals 
masqués. Cette année il y en a de publics et de particuliers, 
mais les derniers obtiennent peu ou point de succès, leurs 
représentations ne sont pas suivies avec intérêt par le beau 
monde qui s'en pique. On aime mieux prendre sa part de ces 
petites moralités chez le philosophe Musard, l'homme aux 
tourbillons. « Dieu me proserve d'être vue dans ce repaire, 
dit la jeune femme au front rougissant, mais je voudrais bien 

voir ce qu'on y danse. » Pauvre innocente ! on n'y danse 

plus, et c'est un spectacle qu'il faut fuir au plus vite; il est 
certainement plus scandaleux que le récit des historiettes 
que nous ne faisons pas. Dans ces orgies, l'humanité se dé- 
ligure; ce paradis, madame, est un enfer peuplé de démons; 
leur parole, c'est un hurlement; leurs chants, une explosion; 
leur danse, une gravelure perpétuelle. Des jupes effrontées, 
des guenilles llottanles, des haillons étincelants, un luxe d'o- 
ripeaux dévasté par l'ouragan des cachuchas, voilà le spec- 
tacle que vous devez éviter. Il y a des prêtresses faites ex- 
près pour célébrer ces mystères d'Eleusis, et n'en disons pas 
ce qu'on dit des spectacles du plein vent : la vue n'en coûte 
rien. Il est vrai qu'autour du foyer de la bacchanale circule 
gravement une population plus paisible, c'est l'intrigue en 
barbes de loup ou en faux nez, cherchant sa distraction : 
quœrens quem ou quam deroret. Des faunes en habit noir y 
vont admirer les bacchantes renversées sur les bras de leurs 
danseurs. Encore un coup, foin du carnaval qui autorise 
toutes ces horreurs! 

Entre les autres renouvellements de l'année , on distingue 
aussi ceux du crime. Les voleurs prélèvent l'impôt des 
étrennes sur les voyageurs nocturnes, et les lire-laines de la 
mendicité n'ont pas cessé de mettre à contribution les po- 
ches des faiseurs d'emplettes. Beaucoup de cadeaux ont été 
perdus en route, et toutes sortes de dragées détournées de 
leur destination n'ont pas été croquées par leurs légitimes 
propriétaires. Un de ces malfaiteurs pris en flagrant délit 
disait comme excuse : « .le ne tiens pas aux bonbons , mais 
aux devises. » Ce sont en effet des morceaux friands depuis 
que des confiseurs lettrés se sont avisés de remplacer les 
antiques madrigaux de la papillotte par des fragments de 
roman-feuilleton. L'épouvantable affaire du gâteau empoi- 
sonné déposé chez le concierge comme un témoignage d'af- 
fection , est un avertissement pour les imprudents qui se- 
raient tentés de mauMr dorénavant des friandises anonymes. 
Sur une autre échelle de délits, on distingue un vol consi- 
dérable exécuté chez un bijoutier avec ce détail singulier 
d'un chien associé à son insu à cet acte de filouterie. Les 
voleurs ont réussi à s'échapper, mais l'animal est arrêté. Il 
faisait sentinelle auprès d'un sac rempli de volailles , et la 
police le promène çà et là en grand cortège sur la voie 
publique dans l'espoir de lui arracher le secret de ses com- 
plices. Laissez-nous sur la penlo de la correctionnelle puis- 



que nous y sommes. Un pauvre maçon compromis dans une 
affaire d'escroquerie par sa blanchisseuse, se voit admonesté 
par M. le président, qui, sans le tirer du danger, lui fait 
cette harangue : « Cela vous apprendra à choisir vos rela- 
tions dans un monde plus distingué. » Dans la société des 
dames de la finance ou du barreau apparemment. — Un 
autre prévenu (c'était aussi la semaine des étrennes judi- 
ciaires) interrogé sur sa profession, répond : « Destructeur 
de rats. — Mais il n'y en a plus, réplique M. le président, 
et vous feriez mieux de balayer les neiges. — Certaine- 
ment, mon président; mais je ne peux pas les balayer tout 
seul. » 

A ce sujet , vous aurez dû remarquer l'aspect embourbé 
de la ca[iitale. Sa robe de pierre et d'asphalte offre toutes 
sortes d'éclaboussures ; les Parisiens auront pataugé effroya- 
blement pendant cette quinzaine. Jadis , à l'époque des neiges 
et du dégel, des tombereaux enlevaient ces monticules de glace 
couleur pistache que les marchands des boulevards espacent 
le long des trottoirs comme autant de forts détachés; on les 
voiturait jusqu'à l'extrémité des quais, et on les précipi- 
tait dans les abîmes de la rivière. Mais les buveurs d'eau 
ayant objecté avec raison qu'on empoisonnait leur lleuve, 
on a [iris le parti de respecter les monticules, et on compte 
sur les rayons du soleil pour les dissoudre et les faire dis- 
paraître. Mais comme il pourrait se faire trop attendre, 
voici venir une circulaire de M. le préfet de police qui sti- 
mule le zèle de ses administrés, afin d'obvier à cette si- 
tuation intolérable. Il en résulte qu'il n'y a point assez de 
tombereaux et probablement pas assez de chevaux pour 
enlever ces obélisques de boue ; de sorte que la toilette de 
la capitale regardera désormais tout le monde et personne. — 
C'est entendu. 

« Un jour, raconte M. de Voltaire, l'empereur de la 
Chine, traversant les rues de Pékin encombrées d'immon- 
dices , fut renversé de son palanquin et offrit à ses sujets le 
spectacle d'un beau-frère de la lune horriblement tatoué. 
Aussitôt il fait appeler son préfet de police et lui dit : Si 
dans trois jours ma bonne ville n'est pas aussi nette que la 
semelle de mes babouches, je la fais purger à tes frais. 
monsieur de Sartines, notre roi Louis XV devrait bien 
vous en dire autant ! » 

Une nouvelle nous arrive sur papier de Chine. Le vent 
du socialisme a renversé la grande muraille, et le Céleste Em- 
pire est ouvert aux invasions de la démocratie. L'Asie aura 
sa révolution chinoise. Ce peuple rasé auquel la civilisation 
occidentale doit le thé, la soie, la porcelaine et les usages 
de la polygamie , lui prend ses doctrines et met en œuvre 
nos procédés d'amélioration. 11 fait des barricades et chante 
la Marseillaise. On annonce que l'empereur Fich-ton-Kang a 
pris la fuite. 

Les théâtres ont repris décidément l'arithmétique trop 
longtemps oubliée des belles recettes. L'heureux directeur 
de i'Odéon devait donner une revue de fin d'année , mais le 
succès toujours croissant de François le Champi l'en dis- 
pense. La pièce imprimée vient de paraître; elle est dédiée 
à M. Bocage, et la préface qui accompagne cette dédicace 
fait le plus grand honneur au caractère de l'auteur. On ne 
saurait répondre avec une dignité plus sereine à ces criti- 
ques hargneux i[ui ont exercé sur l'ouvrage des représailles 
politiques. 

Pour occuper ses loisirs pendant l'absence volontaire ou 
forcée de sa grande tragédienne, le Théâtre-Français a joué 
les Deux Célibats. Colhn d'Harleville a peint les tribulations 
du célibat; Picard dans ï Enfant trouvé, et Casimir Dela- 
vigne dans {'Ecole des Vieillards, avaient touché la même 
corde sur un ton léger. Le comique des nouveaux auteurs, 
MM. Jules de VVailly et Overnay, semble plus sérieux, et 
peu s'en faut qu'ils ne dévouent leurs céhbataires aux dieux 
infernaux. 

La pièce débute par un trait d'observation assez vulgaire 
et qui n'en est que plus vrai; si leur Dubreuil a juré haine 
au mariage, c'est qu'il redoute le sort de SganareUe. Sans 
être précisément un don Juan, il aura fait quelque Georges 
Dandin, et il songe à la loi du talion. Depuis vingt ans et 
plus qu'il lutte contre la séduction du lien légitime, il a vieilli 
entre madame Evrard et des collatéraux. Son neveu le fait 
enrager, ses amis le grugent, un chevalier d'industrie le 
circonvient, il est au moment de tomber dans les griffes d'une 
demoiselle très-aguerrie : n'importe, il tient bon ; son thème 
est fait, et d'ailleurs à cinquante ans nous avons passé 
le temps d'aimer. 

Mais Dubreuil se trompe ; rendez-lui seulement la vue de 
celle qu'il a aimée, et aussitôt l'hymen lui semblera un lien 
charmant. Il rêvera les douceurs du pot au feu , et s'atten- 
drira sur des marmots apocryphes. Et moi aussi, vous 
dira-t-il, je veux avoir ma lune de miel. Pourquoi ce désir 
légitime ne serait-il pas comblé'? Sa première passion est 
restée intacte, mademoiselle Dulistel lui a gardé son cœur; 
oui , mais vingt ans de célibat , quelle carrière ouverte aux 
réflexions de la vieille fille ! On a trop espéré , on a attendu 
trop longtemps ; à mesure que les rides sont venues , les 
amours ont délogé ; et quoique le sentiment dure encore, la 
raison l'emporte" Mademoiselle Dulistel est riche, indépen- 
dante , sensible , et pourtant elle reste tille. A quarante ans, 
elle ne veut pas faire ce qu'elle appelle une fohe. C'est une 
exception. 

A cette fille originale il semble d'ailleurs que l'amour est 
le partage de la jeunesse , que le mariage ne convient qu'aux 
tètes blondes et aux lèvres roses. — Cher Dubreuil, votre 
neveu aime ma nièce , marions-les, et ils vont s'aimer pour 
quatre. — Et cela s'exécute comme elle l'a dit. 

Cette idylle à rebours offre toutes sortes d'incidents ; il y 
en a même d'inutiles. Ce dénoùment , qui n'est pas gai, 
qui n'est pas triste, on pouvait l'abréger û'un acte et même 
de deux ; la pièce y eût gagné. Du reste, elle est spirituelle, 
écrite avec soin; les sentiments exprimés par ces célibataires 
malgré eux sont naturels, à défaut de leur situation qui no 
l'est pas. Çà et là le dialogue est égayé d'assez bonnes 



malices, et enfin le Bcaure;iard nous semble excellent. Ce 
non hors d'âge , séducteur distancé, élégant en perruque, 
est un ridicule pris au vif; M. Provost'en a fait une cari- 
cature très-réjouisante. Madame Allan a fort bien exprimé 
les regrets tempérés par le sourire et la mélancolie enjouée 
de la vieille fille. M. Samson a prouvé une fois de plus qu'il 
n y a pas de rôle manqué dans les mains d'un bon comé- 
dien ; le reste a fait de son mieux. Le succès ne pouvait être 
douteux, et il s'est confirmé aux représentations suivantes. 
Diviser pour régner appartient au Gymnase ; c'est un 
bonbon digne de la bonbonnière. Où la comédie pastel trou- 
verait-elle un meilleur cadre? M. Bressant et mademoiselle 
Melcy ne semblent-ils pas créés tout exprès et mis au monde 
pour cette peinture au musc, à l'iris et à la fleur d'orange? 
la délicieuse comtesse et l'aimable colonel (de dragons) ! 
Il va sans dire qu'il a laissé son grand sabre à la porte du 
boudoir ; il se présente dans le simple appareil du frac noir, 
du gant jaune et do la botte vernie. Qui le croirait ? Arrivé 
d'hier de la guerre, il n'a fait que changer de champ de ba- 
taille, et son adorable comtesse est en train de le trahir pour 
un colonel d'infanterie, tandis qu'un jeune blondin de lieu- 
tenant escarmouche aux environs de la dame. Voilà donc la 
lutte engagée, et l'on se demande qui est-ce qui l'emportera 
de la cavalerie ou de l'infanterie. Les fantassins ont la chance 
du nombre, deux contre un, mais le colonel a lu les Mémoires 
de Comines et il se conforme à la maxime de Louis XI : 
Diviser pour régner. Sa manœuvre rappelle également celle 
d'un grand stratégiste qui coupait en deux l'armée ennemie 
et battait l'une sur le dos de l'autre. C'est encore Bertrand 
se servant de la patte de Raton pour tirer les marrons du 
feu. Ainsi notre colonel oppose habilement le petit lieutenant 
à son collègue de l'infanterie, et quand il a eu raison de la 
graine d'épinards, il donne un croc-en-jambes au conscrit et 
reste maître de la place. L'auteur de cet agréable marivau- 
dage est M. Decourcelles. 

Ph. B. 



Question de la PInta. 

Cette (luestion a agité r.\sseniblée nationale et passionné sa 
tribune la semaine dernière et le premier jour de celle-ci encore. 
On a vu se combattre dans la discussion , se séparer au vote des 
hommes également éclairés, animés du même patriotisme. Lea 
uns et les autres attachaient un grand prix aux relations de la 
France avec l'Amérique (lu Sud, mais ils variaient sur le moyen 
le plus efficace pour laisser se développer, pour favoriser les in- 
térêts du commerce français sur les rives de la Plata. Puis aussi, 
peut-être , les uns étaient-ils plus exclusivement préoccupés de 
cette situation qu'une grande commotion politique et qu'une 
fièvre sociale nous ont faite, situation qui oblige souvent ik faire 
à la sécurité du présent le sacrifice de chances d'avenir; — les 
autres, au contraire, plus impérieusement dominés par le désir 
de relever la politique extérieure de la France, tenaient moins de 
compte des embarras de la position qui est faite au pays. — 
IVous n'avons plus à prendre part ici sur une question aujour- 
d'hui tranchée, et tranchée dans le sens pacifique , dans le sens 
d'une médiation, par 338 voix contre 300; nous nous propo- 
sons seulement de tracer rapidement l'histoire abrégée de ces 
provinces de la Plata et de leurs rapports avec la France. Le 
travail de iM. Daru, rapporteur de la commission, et un très-bon 
exposé publié par M. de La Ferronnays , nous rendront cette 
fiche facile. 

Le fleuve de la Plata fut découvert au commencement du 
seizième siècle par des navigateurs espagnols qui vinrent jeter, 
sur la rive droite et à trois cents kilomètres environ de son embou- 
chure , les premiers fondements d'une ville qui prit le nom de 
Buenos-Ayres. Vers la même époque , quelques établissements 
se formèrent dans le Paraguay, oii bientôt des missions de jésuites 
esiiagnols firent pénétrer la civilisation, et créèrent un véritable 
Etat que, par ordre du gouvernement espagnol pour lequel 
Pizarre avait conquis l'empire du Pérou en 1531 , ils durent 
remettre au pouvoir du gouverneur de Buenos-Ayres, province 
de cet empire érigée en 1776 en royauté particulière composée de 
plusieurs provinces. 

Au commencement du. dix-neuvième siècle, en 1803, les An- 
glais, avec une expédition de 12,000 hommes, voulurent s'em- 
parer de Buenos-Ayres , mais ils furent forcés de capituler et de 
se réembarquer par un Français qui conduisit contre eux les 
habitants de Montevideo , ville construite à 150 kilomètres de 
l'embouchure de la Plata. — En 1816, s'assembla à Tucuman 
un congrès où fut proclamée l'indépendance des provinces unies 
du Rio de la Plata. Mais bien que cette pensée passionnât toutes 
les âmes , on ne put cependant s'entendre sur aucun plan. La 
révolution fut partout victorieuse, mais, pendant plusieurs 
années , il n'y eut , à vrai dire , aucun gouvernement sérieux. 

A cette époque parut à la tête des affaires un homme dont la 
sagesse et la modération, si elles eussent été secondées, auraient 
l'ait arriver ce malheureux pays à la prospérité , à la richesse : 
nous voulons parler de Rivadavia. Mais, malgré ses efforts, 
sous son administration qui partout voulait substituer la paix, 
aux luttes sanglantes , éclata en 1826 la guerre entre le Brésil et 
Buenos-Ayres. Ses conséquences immédiates furent l'indépen- 
dance de la partie orientale. Le Brésil regardait les limites de la 
Plata comme nécessaires à la sécurité de son territoire. La répu- 
blique argentine se croyait de son coté dans son droit en récla- 
mant pour elle les anciennes frontières de la vice-royauté espa- 
gnole. Telles furent les contestations qui amenèrent cette guerre 
de 1826. L'intervention de l'Angleterre fit adopter comme moyen 
terme l'indépendance de tout ce pays, qui forma la république 
de l'Uruguay dont Montevideo est la capitale. Mais alors le parti 
fédéral , parti tout militaire , ne voulut pas s'accorder avec le 
parti des unitaires, et , pendant le congrès de 1827, Rivadavia, 
comprenant qu'il ne pourrait pas faire le bien qu'il avait entre- 
pris, donna sa démission, qui fut acceptée. A dater de ce jour, 
les progrès naissants de la civilisation s'arrêtent tout i coup et 
font place au désordre et à l'anarchie. 

Le parti contraire triomphe, mais il estabientét vaincu par les 
unitaires commandés par le général Lavalle. Celui-ci succombe 
à son tour devant les chefs des provinces, et nous entrons enfin 
dans celte lutte terrible entre la ville et la campagne, finissant 
par le triomphe des campa'„nes dans la personne de Juan-Manuel 
Rosas. Tout le monde connaît l'origine de Rosas , et ce que sont 



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L'ILLUSTRATION, JOURJNAL UNIVERSEL. 



CCS poui.la.l.s sanv.;:,s et redoulables au m.Ueu desquH es . 
«ait Rrin<li , ot sm lesquelles par son audace et son liab.leté il 
êle r5\»ne si prodigieuse inHuence. 11 se fit bientôt et fac, e- 
ment un parti .onsidcTable au railieu d'elles, et lorsque les té<lé- 
rauv vinrent elicrclier un appui dans la campagne, losas en fut 
bien vite nommé le chef. Dès lors, il ne s'arrêta plus. Il en ra 
dans la ville et se fit proclamer gouverneur. Mais voyant que les 
souvenirs du gouvernement de Rivadavia s'opposaient à la r<:'a- 
lisation complète de ses projets , il lit nommer un autre gouver- 
neur et s'en alla faire la guerre dans les provinces du Sud ; son 
but véritable était, en s'éloignant, d'augmenter le nombre de ses 
Bartisans et de rallier tous les Gauchos, qui ne manquèrent pas de 
se joindre à lui. A son retour, en effet, il fut assez fort pourren- 
drc de son camp même, tout gouvernement impossible. Entm 1 e al 
des'choses devint si déplorable, que Rosas fut accepté par tous les 
partis comme une nécessité, 
presque comme un bienfait. 
Sans entrer dans de plus 
longs détails, nous devons 
dire pourtant que rien n'égale 
la patience et l'audace qu'il 
a su employer pour fonder 
son pouvoir et sa dictature 
sans limites. Tout s'effaçait 
sous cette main de fer, quand 
en 1838, après des violences 
commises sur trois de nos 
compatriotes , la France ne 
pouvant obtenir les répara- 
tions qu'elle exigeait, fit met- 
tre le blocus devant Ruenos- 
Ayres, et compromit ainsi 
l'existence de cette puis- 
sance si étrangement éta- 
blie. Le blocus dura près de 
trois ans ; cette difficulté 
avait fait éclater des haines, 
contenues jusqu'ici par la 
crainte. L'insurrection ga- 
gnait les provinces, lors- 
qu'on 1840 M. de Mackau 
fut envoyé pour terminer la 
question. La convention si- 
gnée alors débarrassant Ro- 
sas de ses préoccupations 
extérieures, il comprit qu'il 
devait , avant tout , recher- 
cher et détruire les ennemis 
intérieurs qui l'avaient mis 
si près (le sa perte. Il réso- 
lut d'abord de frapper le 
gouvernement de Montevi- 
deo qui lui était hostile. 11 
est vrai que le traité avait 
formellement stipulé l'indé- 
pendance complète de l'État 
oriental ; mais il n'en tint 
aucun compte, et, malgré 
les protestations des minis- 
tres de France et d'Angle- 
terre, une armée de 8 ou 
10 mille hommes, sous le 
commandement du général 
Oribe, vint mettre le siège 
devant Montevideo. 

Pour l'intelligence de ce 
rapide récit , nous sommes 
obligés de revenir sur nos 
pas et d'expliquer la posi- 
tion de Montevideo vis-à-vis 
de Ruenos-Ayres. 

Montevideo , situé sur la 
rive gauche du Rio de la 
Plata, à 150 kilomètres à 
peu près de son embouchure 
et à près de 200 kilomètres 
de Buenos-Ayres, se trou- 
vait dans des conditions re- 
marquables de iirospérité et 
de développement. Sa posi- 
tion géographique, son port, 
le meilleur de la Plata, en 
face de Buenos-Ayres , dont 
l'accès est impossible , tout 
contribuait à faire de Mon- 
tevideo le débouché naturel 
de tous les fleuves qui se 
jettent dans la Plata , et à 
devenir bientôt le point le 
plus important pour le com- 
merce de ri'.urope avec l'A- 
mérique du Sud. Sous l'in- 
concevable et nonchalante 
administration du général 
Rivera , nommé président 
en 1830, le commerce en- 
tièrement libre prit d'im- 
menses développements. Les 

étrangers arrivaient chaque . , , . 

année en immense quantité, et ceux que leur industrie ne re- 
tenait pas dans les villes allaient peupler et fertiliser par leur 
travail les campagnes où ils trouvaient l'aisance et souvent la 
fortune. . 

Cependant, les désordres de Rivera lui avaient fait de nom- 
breux ennemis , et, en 183'i , le général Oribe fut nommé prési- 
dent à sa place. Mais bientôt Iliveia, devenu le chef des hommes 
de la campagne , se trouva en lutte ouverte avec Oribc; et, 
en 1830, au sujet des élections, toute la campagne fut soulevée 
contre le président. Rosas, ami de ce dernier, intervint ainrs et 
envoya des troupes argentines au secours d'Oiilie. \près iivoir 
résisté quelque temps, pressé d'un côté par Ilivera, iiui s'élail 
rapproché de Montevideo, de l'autre par la France, i\m avait a 
se plaindre des dispositions du président , «inhf aliihqu:i et se 
retira à lluenos-Ayres auprès de Rosas , qui lui 4loun:i nuuiedia- 
tement un commandement pour marcher contre les provinces 



nui profitant des difficultés du blocus , avaient tenté de se sou- 
lever contre son autorité. Après le départ d'Oribe, Rivera, 
nommé président, se rapprocha de la France ; c'est alors que 
lut signée par M. de Mackau la convention dont nous avons 
parlé plus haut. Nous avons déjà dit aussi qu'après s'être débar- 
rassé des entraves qui lui venaient de la France , Rosas avait 
voulu frapper Montevideo qui lui était resté hostile ; placés entre 
la nécessité de se livrer à Rosas ou de se défendre , les Français 
habitant la ville organisèrent une légion étrangère. Les autorités 
françaises voulurent dissoudre cette légion , mais la crainte de 
tomber sans défense dans les mains de Rosas poussa tous les 
légionnaires h renoncer à leur qualité de Français. L amiral 
Laine, ne pouvant plus rien devant une semblable décision, 
attendit le résultat de cette lutte, qui, après la défaite de l'ar- 
mée de Rivera par Oribe, ne pouvait plus être douteuse. 




Carte de Rio de la Plata 

Les choses en étaient à ce point, lorsque, sur la demande 
faite par le Rrésil , qui commençait à s'inquuler de voir se rap- 
procher un voisin de la nature et du caractèie de Rosas, une in- 
tervention fut décidée de concert entre l.i Fiance et 1 Angleterr 



hases de la né 



■ la Fi 
vioi.i 



étaient à peu i 
, avec l'Angleten 
I rindépen.lance 
„ssant par 1,'s ar 
conipt 



Iles-ci : Deux 
l'autre en I8'.0 
Montevideo ; Ro- 
s pour s'emparer 
t pour celui de 
la i.resi- 



de MouleM.l.n, .n,l |ioni ^..n ,. ,. . . 

son ami, le gênerai t)ribc, dont il pnHemlail impo^ 
dence à la République Orientale. Que les troupe; il.' hosa^ se i.- 
lirent, disaient les instructions ; que 1,. li.-pulili.iiie pinssc -e 
,h,iisir elle-même et lilireuienl s<ui président, et la tiauce et 
f\ni;l.terre pnuuettent ,1e respecter sa décision. M. Detlaudis 
lut, h.ir"e,le négocier pour la France. L'Angleterre envoya M.C.orc 
oiiselov^ Mais",ic"te de M. Deflaudis, on fit partir en même 



temps un autre agent , qui eut la mission d'expliquer confiden- 
tiellement les intentions du gouvernement. I 

Il n'en fallut pas davantage pour faire croire à Rosas que 
Montevideo serait abandonné, et dès lors il basa sa conduite sur 
cette supposition. M. Deffaudis à son arrivée trouva les choses 
en cet état Peu de jours lui suffirent pour détruire toutes les 
illusions de Rosas , qui , selon son habitude aussi , souleva des 
difficultés à l'infini, et, attendant quelques secours de l'imprévu, 
chercha seulement à gagner du temps, jusqu'à ce qu'enfin, poussé 
dans ses derniers retranchements , il refusa ce qu'exigeaient les 
puissances médiatrices et maintint le blocus. Les plénipoten- 
tiaires anglais et français prirent alors leurs passe-ports , s em- 
barquèrent sur l'escadre de leur nation, et firent capturer par les 
forces anglo-françaises l'escadrille argentine; puis attendirent, se- 
lon leurs instructions, de nouveaux ordres de leur gouvernement. | 
Mais le commerc* se trou- 
vait arrêté partout, puisque 
Rosas avait interdit l'entrée 
et la sortie des fleuves a 
tous les bâtiments étran- 
gers. Les deux plénipoten- 
tiaires résolurent de vaincre 
cette résistance , et , par le 
combat glorieux et la vic- 
toire d'Obligado, les deux 
escadres combinées rétabli- 
rent, pour le commerce, la 
libre navigation sur les fleu- 
ves. Telle était donc la si- 
tuation des deux parties bel- 
ligérantes. Rosas se trouvait 
partout obligé de se défen- 
dre. Montevi-ieo , au con- 
traire , délivré de toutes ses 
entraves, retrouvait un com- 
mencement de prospérité. 

Cette longue et confuse 
affaire de la Plata semblait 
toucher à son terme ; mais 
les deux cabinets de Lon- 
dres et de Paris voulurent 
négocier encore et envoyè- 
rent un agent commun pour 
traiter avec Rosas. Nous 
voici rentrés dans la phase 
des négociations stériles ; 
bâtons-nous d'en finir. Après 
M. Hood, on envoya suc- 
cessivement MM. SValeski 
et Howden , puis ensuite 
M>I. Gros et flore. Les ré- 
sultats toujours les mêmes 
conduisent enfin au traité 
Le Prédour, que ni le gou- 
vernement ni l'Assemblée 
ne veulent ratifier. 

Résumant ce récit, trop 
rapide pour n'être pas in- 
complet, nous dirons que les 
hommes les plus graves sont 
divisés sur cette importante 
question. Les uns affirment 
que nous avons des intérêts 
immenses à protéger dans la 
Plata; que Montevideo, par sa 
position même à l'entrée du 
fleuve , offre aux bâtiments 
de commerce un mouillage 
sôr et des communications 
faciles avec la terre ; que 
Buenos-Ayres , au contraire, 
ne présente aucun de ces 
avantages ; que sous le rap- 
port de la fertilité des terres, 
la république Argentine est 
moins bien partagée ; que ces 
causes attirent un nombre 
considérable de colons;qu'eD- 
fin Rosas, intéressé à détruire 
la prospriété de Montevideo, 
veut fermer les voies au 
commerce en arrêtant la li- 
bre navigation, et qu'il porte 
ainsi une atteinte sérieuse à 
nos intérêts commerciaux. 
On répond à cela que les in- 
térêts se sont déplacés ; et , 
sans tenir compte que, pour 
beaucoup d'étrangers vivant 
au milieu de l'armée argen- 
tine, il y avait nécessité ab- 
solue de se rallier à la cause 
de Rosas, on conclut que 
nous avons autant d'intérêts 
engagés à Buenos-Ayres qu'à 
Montevideo. In des argu- 
ments les plus sérieux pré- 
sentés dans la discussion 
est la crainte de faire de ce 
pays lointain une seconde Algérie , et , comme le disait M. le mi- 
nistre de la justice, que ce ne soit une roue d'engrenage qui attire 
nos canons et nos millions. Par toutes ces causes, l'Assemblée, 
résistant à deux discours fort entraînants, l'un de M Daru, I autre 
de M. Thiers, et aux conclusions de la commission , souvent mo- 
difiées par les commentaires variables du rapporteur, a adopté 
l'ordre du jour suivant de M. de Rancé , qui , lui aussi , a plus 
d'une fois modifié son opinion dans ce long et vif débat : 

.. Considérant que le traité Le Prédour n'a i>as été soumis à 
I la latifiialion de l'Assemblée nationale; 

' ( .uisidérant que le gouvernement déclare qu'il entend con- 

tinuel les négociations d.ins le but de garantir l'honneur et les 
iiil.vêls de la République, et que nos nationaux seront sérieusi-- 
ment protégée contre toutes les éventualités sur les rives de la 
Plata, 
■• L'Assemblée passe à l'ordre du jour. <■ 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



51 



Belle- 1 «le -en -Mer. 



Belle-Isle , sur les côtes du Morbihan , la plus 
grande île de la Bretagne, en est un des points 
les plus intéressants et les moins connus. Pla- 
cée à quatre lieues de la pointe de Quiberon , 
elle n'est pas toujours abordable ; ses relations 
avec le continent sont quelquefois interrom- 
pues par le mauvais temps. Ainsi , en février 
4848, ce fut plusieurs jours après les événe- 
ments qu'on apprit à la fois les troubles occa- 
sionnés par le banquet, le changement de mi- 
nistère, le départ de la famille royale et la 
proclamation de la République. Les touristes 
en sont éloignés par les embarras du trajet; 
mais, en s'armant de courage, ils seraient dé- 
dommagés de leurs fatigues. 

Jusqu'à Auray nulle difficulté ! L'époque la 
plus favorable pour s'y rendre est celle du 26 
juillet; on y vient alors de tous les points de 
la Bretagne en pèlerinage à Notre-Dame-d'Au- 
ray, et c'est l'occasion de voir réunis les cos- 
tumes si variés et si pittoresques de l'ancienne 
Armorique. Non loin de là sont les pierres de 
Carnac, le plus remarquable des monuments 
celtiques, et dont la destination ignorée est 
encore aujourd'hui un sujet de controverse. Il 
faut visiter aussi le village de Locmariaker, 
autrefois Dariorigum , capitale des Vénètcs , 
que les Romains, sous César, traitèrent avec une 
férocité barbare. De cette métropole , il reste 
des ruines romaines et des monuments druidi- 
ques précieux. A Auray commencent les ob- 
stacles ; plus de malle-poste, plus de diligence ; 
on monte dans un char-à-bancs découvert pour 
franchir l'espace de sept lieues qui vous sépare 
de Quiberon. Bientôt tout chemin cesse; on 
marche dans les sables. Nulle trace n'indique 
la direction à suivre ; il faut se laisser conduire 
par l'instinct du postillon. On traverse des en- 
droits qui sont baignés deux fois le jour par 
la mer, et si l'on déviait de la ligne habituelle, 
on s'enfoncerait dans des sables mouvants. 
C'est la presqu'île de lugubre mémoire ou pé- 
rit, en 1795, l'élite de la marine française. 
Voilà le fort Penthièvre, qui joua un grand 
rôle dans ce triste drame ; plus loin, voila en- 
core l'empreinte d'un boulet anglais. A l'extré- 
mité de ces champs de carnage, quelques men- 
hirs élèvent leurs tètes grisâtres. Depuis vingt 
siècles tout autour d'eux était immobile; pour 
la première fois , leur repos a été troublé par la 
lutte des enfants des Gaules, accourus sur cette 
langue de terre pour s'entr'égorger. Par un bon 
vent, le bateau-poste met tout au plus une heure 
et demie à faire la traversée de Quiberon à la 
plus belle des îles Vénètes, insulœ Venetiœ. 
Il passe entre le phare et les hautes murailles 
de la citadelle de Palais, et jette l'ancre dans le port de cette 
petite ville. Palais, chef-lieu de canton et capitale de l'île, pos- 
sède un bon port de six mètres de profondeur; les quais ont 
été revêtus de pierres de taille depuis quelques années. Le 




Le Phar de Id \I r >- vi e j Belle I le 

fond du port communique par une écluse avec un bassin à Ilot 
non encore terminé; l'un et l'autre sont habituellement cou- 
verts de navires marchands. Les mâts avec leurs vergues et 
leurs cordages, se dessinant sur les maisons de la ville et lei 



hautes collines boisées qui les environnent, 
forment un ensemble des plus pittoresques. Le 
tableau est encore animé par une multitude de 
bateaux pêcheurs, aux voiles blanches ou rou- 
ges, qui, surtout à l'époque de la pèche de la 
sardine, glissent en tout sens sur la mer. Les 
bornes de cet article nous empêchent d'expo- 
ser l'histoire de Belle-lsle. Le sol a conservé 
les traces de ses divers dominateurs ; les pier- 
res élevées par les druides, les vestiges de for- 
tifications et de tombes romaines subsistent 
encore. On y trouve de temps en temps des 
médailles impériales; celles d'Auguste et de 
Vespasien sont parfaitement conservées. 

En 1573, l'ile devint la propriété d'Albert 
de Gondy, comte de Retz, et fut en sa faveur 
érigée en marquisat par Charles IX. Gondy fit 
bâtir la citadelle qui en est la principale dé- 
fense , et (|ui fut augmentée par le surintendant 
Kouquet lorsqu'il eût acheté ce marquisat , en 
1658. Fouquet s'occupa défaire fleurir l'agri- 
culture et de fonder des établissements utiles 
pour les habitants ; ce fut un nouveau prétexte 
que ses ennemis et Colbort mirent en avant 
pour le perdre. Le nom de Fouquet s'est con- 
servé dans le pays : on y voit le port et le châ- 
teau Fouquet. Le château devait lui servir d'ha- 
bitation , mais ne fut pas achevé. Les ports sont 
les endroits où les nombreux vallons de l'Ile 
viennent déboucher dans la mer. 

La côte est très-escarpée; elle a près de 
cent pieds d'élévation; battue incessamment 
par la mer, elle est hérissée de rochers et per- 
cée de nombreuses cavernes où les vagues 
viennent s'engouffrer. Les formes cylindriques 
ou pyramidales de ces rochers , ainsi que les 
voûtes naturelles creusées dans leurs flancs, 
donnent à cette muraiUe continue l'aspect d'une 
fortification cyclopéenne. Une foule de hameaux 
couvre la surface de l'ile ; elle renferme en ou- 
tre trois bourgs principaux : Locmaria, Bangor 
et Sauzon. Près de Bangor est un superbe 
phare à feu tournant , qu'on appelle le Phare 
de la Mer Sauvage. Toute cette plage, exposée 
à la violence des vents d'ouest et a la fureur 
de l'océan Atlantique, est remplie d'immenses 
débris de roches ; les déchirures du rivage, les 
éboulements de la terre et des rochers qui la 
soutenaient, les excavations profondes qui pré- 
parent de nouveaux éboulements, tout présente 
l'image de la destruction. Aussi les habitants 
désignent-ils ce côté par celui de la Mer Sau- 
vage. Pour la voir dans toute sa beauté, il faut 
s'y rendre par une tempête de vent d'ouest. 
La mer, dans l'étendue que l'œil embrasse, 
est blanche d'écume; brisée par les écueils, 
elle s'élève à une hauteur prodigieuse , ébranle la terre 
par la chute de ses vagues et remplit l'ile entière d'un bruit 
tormidable. La prison des détenus politiques a été élevée 
sur les glacis de la citadelle ; elle consiste en six pavillons 







linlice du pcrt do Belle-lsle 



22 



L'IiXUSTRATlON , JOURNAL UNIVERSEL. 



parallèles tle cent mètres de longueur, et pouvant contenir 
trois mille inrlivitlus : capacité plus que sufiisante , car le 
nombre des détenus n'a pas dépassé douze cents. Ces con- 
structions ont coûte trois cent vingt mille francs. Belle-Isle 
a onze lieues de tour et plus do dix mille habitants; le cli- 
mat en est très-tempéré. La lèrtilité du sol et les ressources 
de la mer, qui abonde en poisson, y rendent l'existence fa- 
cile; mais elles contribuent en même temps à rendre les 
insulaires un peu indolents. Ils imitent en cela les Italiens, 
et s'abandonnent volontiers au dulcc far nienle. 

PlEHRE LeCLEN. 



Le Théâtre-Italien vient de se signaler deux fois en moins 
de huit jours et de la manière la plus brillante. On y a 
repris Cenerentula, le jeudi 3 janvier, et II Harbiere di Si- 
viytia, le mardi suivant. Ces deux admirables partitions de 
Rossini ont été interprétées avec une rare perfection par 
mademoiselle d'Angri (Cenerentola) , madame l'ersiani (Ro- 
sina) et MM. Lablache, llonconi et Majeski. La rentrée de 
Lablache, à laquelle beaucoup de personnes refusaient de 
croire jusqu'à ce jour, a donc eu lieu définitivement. Don 
Magnifico et don Bartolo ont reparu sur la scène plus frais, 
plus dispos , plus en voix , plus en verve que jamais. Nous 
avons tenu à le dire promptement à nos lecteurs , en atten- 
dant que notre chronique musicale vienne, à son tour, leur 
rendre compte des détails de ces intéressantes et belles 
soirées. 



lie Village de In Colonne, ou le Ilort tne 
le Vivant. 

EXCUnSION ET BÉCIT IIECIEILLI DANS I.A VALLÉE DE 
MAGLAND. 

Le 2 du mois de novembre dernier, par une belle matinée, 
je partais de Sallanches , en Savoie , pour faire une excur- 
sion dans les montagnes qui séparent la vallée de Magland 
de colle de Sixt et de Tanninges. Je me proposais d'entrer 
par la gorge de Bellegarde, de monter jusqu'à la commune 
d'Arraché, puis, m'élevant jusqu'au haut de la petite chaîne 
des Frètes , d'en suivre la crête de manière a jouir de la 
vue panoramique depuis le Jura et le Mole jusqu'au Buet et 
à la chaîne des Fiz ; d'aller ensuite jusqu'au lac de Gers et 
de redescendre le versant opposé pour revenir par le lac 
de Flaine et le village de la Colonne , course intéressante 
que font très-peu de voyageurs, parce que la troupe des 
touristes, en partant de Genève, ne songe qu'à arriver au 
plus vite à Chamounix , et s'arrête tout au plus à la grotte 
de Balme , étape marquée par les itinéraires à leur admira- 
tion. Toute la belle vallée qui s'étend depuis Cluses jusqu'à 
Servoz n'est pour eux qu'une grande route. 

Pour gagner du temps, j'avais pris place dans la voiture 
qui part tous les matins pour Genève. Au bout d'une petite 
heure, un peu avant Magland, elle m'arrêtait à un endroit 
où une lourde construction carrée, pom])eusement décorée 
du nom de château de Bellegarde, s'élève au-dessus de quel- 
<|ues maisons disséminées au bord de la route. Pendant que 
je descendais de voiture , un des voyageurs me demanda où 
j'allais. — A laColonne, lui répondis-je sommairement. — A la 
Colonne? Dieu vous garde, en ce cas ! Vous sa\ez que les 
morts y tuent les vivants. — Le conducteur remontait déjà 
sur son siège et excitait ses chevaux ; je n'eus pas le temps 
de demander l'explication de ces paroles bizarres. La voi- 
ture s'éloigna , et moi je pris le petit sentier, entre deux 
murs bas, formés de blocs gro.ssièrcmpnt entassés, qui con- 
duisait à ma droite aux liabit;ili(ins. Leur tristesse exté- 
rieure semble déjà se mettre eu r^ipporl .wrc la nudité sé- 
vère des énormes parois calcaires qui lus dominent à peu de 
distance , et surtout avec l'aspect tout à fait sauvage de la 
gorge étroite , de l'espèce de lissure ouverte dans ces parois 
pour donner passage au torrent, et par où j'allais m'enga- 
ger pour gagner Arrache. Comme les indications de route 
qu'on m'avait données étaient très-superficielles, je voulus 
en prendre de plus directes avant Tie me jeter à l'aventure. 
Pour cela, je me dirigeai vers uno femme qui, de l'angle 
d'une maison, me regardait attentivement; mais, à peine 
eut-elle deviné mon intention, qu'elle se sauva au plus vite en 
boitant. Un peu plus loin, un individu, assis sur un banc, 
se chauffait au soleil ; il me vil passer avec une mine tout à 
la fois insouciante par rapport à moi , et béate par rapport 
à lui-même. C'était un crétin de la plus belle espèce; je me 
gardai bien de le troubler au milieu de son inertie contem- 
plative. Lorsque j'allais sortir du village, jo rencontrai un 
dernier habitant, un petit homme d'une quarantaine d'an- 
nées; je m'adressai à lui ; mais il était sourd, et, de plus, 
il appartenait à cette classe des faibles d'esprit, si nom- 
breuse dans le pays, comme l'atteste la multiplicité des 
termes en patois savoyard par lesquels on lis désigne ; tar- 
tims, dénomination ancienne, taais et di'uhius, termes plus 

modernes ce (|ui semble indiquer (pie cette inlirmité 

intellectuelle air^incnlo au liru de liiminuer. — A queli|ue 
distance des liidiiliilmiis, \oi(i xenir enlin un être intelli- 
gent, un jeune lioinme à taille élancée et à physionomie 
expressive. Il faisait rouler sur la pente du terrain une 
énorme bille de sapin qu'il retenait en même temps au 
moyen d'une chaîne do fer mobile autour d'un gros clou de 
fer implanté dans l'axe du tronc d'arbre ; je m'approche de 
lui , il s'arrête et m'écoute ; mais il bégaie d'une si abomina- 
ble façon qu'il m'est imiwssiblo d'extraire le moindre sens 
de ses hoquets inarticulés. Après quelijues instants d'atten- 
tion bienveillante , je lui dis que je vois parfaitement mon 
chemin, d'après les explications qu'il vient de me donner, 
et, le remerciant do sa complaisance, je le quitte, aussi peu 
édifié (pi'avant, et bien décidé cette fois à ne plus rien de- 
mander à personne, homme ou femme, enfant ou vieillard, 



droit ou bancal, et à chercher mon chemin moi-même. 
Puis, comme j'appartiens à la classe des voyageurs rêveurs, 
douloureusement affecté par la vue de tous ces disgraciés de 
la nature, je me demandai quelle loi fatale pesait sur eux. 
Pourquoi ces aveugles et ces sourds de naissance, ces muets 
ou ces bègues? Pourquoi ces estropiés, ces idiots , ces tar- 
tans, ces dâdous, et surtout ces crétins, êtres hideux et 
abrutis, monstres hébétés, semblant être l'œuvre informe 
de quelque génie maladroit et impuissant qui aurait voulu 
singer Dieu dans la création? Pourquoi cette dégénération de 
l'espèce humaine estrelle si répandue ? (Elle s'étend à plus 
de SEPT MILLE individus dans les États sardes de terre 
ferme ! ) Pourquoi se reproduit-elle dans les plus belles val- 
lées du monde, au milieu des magnificences alpestres, pu les 
blasés des villes accourent de toutes parts pour admirer la 
nature dans ses aspects les plus sublimes? Pourquoi ce poi- 
son caché sous ces fleurs? Pourquoi cette sévérité de la 
Providence vis-à-vis de peuplades laborieuses , simples et 
profondément religieuses? iBien entendu, je ne trouvai pas 
de réponse à ces questions, pas plus que je n'en avais ob- 
tenu de ceux que j'avais interrogés sur mon chemin. Ma 
rêverie eut pour résultat de me faire dépasser et laisser 
beaucoup derrière moi le petit sentier, à moitié caché sous 
les feuilles mortes, qui devait me conduire à la commune 
d'Arraché, et de m' égarer vers un des angles perdus de la 
combe profonde que je venais de traverser, et qu'on nomme 
le Creux de l'arche. Du fond de cette combe, un sentier ra- 
pide, escaladant des rochers ombragés de sapins, mène à 
droite au village de la Colonne, et un second , pas- 
sant sur la corniche d'un autre rocher plus abrupt encore , 
et nommé les Sauvages , mène à gauche à la commune d'.4r- 
rache. J'étais arrivé , au bout d'un défilé sans issue , à une 
muraille perpendiculaire d'où tombait un torrent; je n'avais 
plus qu'à rebrousser chemin ; c'est ce que je fis. Laissant là 
mes difficultés avec la Providence, je me mis à chercher les 
traces du sentier qui m'avaient échappé, et que je retrouvai 
plus bas. 

Ce détour m'avait pris du temps , et je le regrettais , parce 
que la course que j'avais à faire était longue et que la nuit 
venait de bonne heure. Aussi, malgré mes mésaventures 
précédentes et mes serments, je me pi omis de nouveau de 
me renseigner auprès du premier individu. L'occasion s'en 
offrit une heure après , quand j'eus contourné le dôme de 
la montagne dite les Sauvages. Sur la lisière d'un bois de 
chênes au feuillage jaunissant et caduc, je vis un paysan 
qui, avec l'aide de sa femme, ramassait les feuilles dessé- 
chées pour en renouveler leurs matelas au printemps pro- 
chain. Il me fit comprendre combien j'étais exposé à m'éga- 
rer en me hasardant seul dans ma longue tournée , à cette 
époque de la saison où tous les hauts chalets sont déserts. 
Sur ma demande, il consentit à m'accompagner, chargea 
son fardeau sur ses épaules et me suivit. Nous arrivâmes 
lîientôt ensemble au village de Pernant, faisant partie de la 
commune d'Arraché. Je voulais m'y arrêter un instant pour 
manger. Comme il n'avait rien à m'offrir lui-même, il alla 
frapper à la porte de plusieurs maisons ; mais les habitants 
étaient occupés dehors à ramasser du bois ou à descendre 
le foin des chalets. Enfin, à une dernière habitation, on 
nous répondit. Un homme, jeune encore, ayant le teint 
plus pâle et les traits plus délicats qu'on ne les rencontre 
habituellement parmi ces montagnards , vint au-devant de 
nous. De larges lunettes ajoutaient encore à son étrangeté. 
— Mon Dieu 1 me dit-il tristement, nous n'avons rien de 
bon à offrir aux voyageurs dans nos pauvres montagnes. — 
Je lui répondis qu'un peu de lait et de pain me sutErait. 
Mais le lait lui - même n'est pas chose facile à trouver au 
milieu du jour dans un village de Savoie. Pendant que sa 
femme sortait pour en aller chercher, je le suivis dans une 
salle basse , obscure , et pleine d'une atmosphère épaisse et 
moite, qui lui servait de chambre à coucher, de cuisine et 
d'atelier. Après m'avoir donné un banc, il s'assit près de 
la croisée a un établi poudreux , où traînaient quelques 
bouts de limes et quelques menus instruments grossiers, 
avec les(|uels il fabriquait des pièces de fine horlogerie, tra- 
vailhint depuis le matin jusqu'au soir pour gagner vingt à 
vinL;t-iinq sous. Autrefois, le même travail produisait des 
journées de quatre à cinq francs. Si quelque voyageur at- 
tardé traverse par hasard la vallée de Magland pendant la 
nuit, il peut apercevoir des lumières dispersées çà et là à 
tous les étages de la vallée ; il croira peut-être que ce sont 
des veillées joyeuses : ce sont de laborieux artisans courbés, 
pour un modique salaire, sur leur établi, depuis le matin 
cinq heures jusqu'à onze heures du soir. 

Ses récits et ses plaintes furent interrompus par la brus- 
que entrée d'uiu- jolie prlile fille, frais chérubin aux yeux 
bleus et à la blonde clievchue. Une attache de son soulier 
s'était brisée, et elle venait prier son père de la raccom- 
moder. — Ah ! mon Dieu , ( ouiment faire , ma chère petite 
fille? dit l'artisan mélancolique, à qui tout semblait un ob- 
stacle insurmontable; ta maman est sortie. Voyons, cepen- 
dant, je vais essayer. — Il prit un poinçon, perça un trou 
dans la patte, et y engagea le cordon de cuir. Durant ciMIe 
opération, l'enfant me rCLianlait avec la mine insouciante de 
son îv^i\ — C'est notre prtite bergère , dit en l'enilirass.int 
avec tendresse l'iiiirlogcr, à i|ui je fais:iis coiiipliiiient de la 
jolie figure de celte enfant ; elle garde déjà nos clie\ies ddns 
la montagne, lille serait assez gi'iilille si elle était bien ha- 
billée ; mais on n'a que des habits gmssiers dans ho,< pau- 
vres viimiagnes. — A voir en elVi't celte i-harmante petite 
fleur égarée au milieu de cette rude nature, je regrettais 
pour elle rab.-ienre des soins assidus, de cette coquetterie 
maternelle, (pii choyé au milieu de l'opulence la gentillesse 
des jeunes enranis. Mais son air de bonne .santé et de gaieté 
démentait sullîsaiiiuuMit mes regrets. En s'en allant, elle fit 
une pro\ocalion enfantine à un vieillard assis auprès d'un 
poêle en fonte au fond de la chambre. Celui-ci lui sourit 
afTeclueusement , et reprit aiissitét l'air de [irofonde tristesse 
et d'hébétude où il semblait absorbé. De son celé, l'horloger 



retourna avec un soupir à son travail, et me parla de son 
intention de venir à Paris pour y chercher un salaire plus 
élevé. Je lui dis que le moment ne me semblait pas favora- 
ble , et que , si jamais il se décidait â se séparer de sa fa- 
mille, il ferait mieux d'attendre (jue la nouvelle situation 
politique de la France fût allermie. (^ela l'ami.-na à me faire 
des questions sur les hommes et sur les choses, dont il 
n'avait que des notions confuses et arriérées. Je lui appris 
que tel individu, qu'il croyait encore influent, était en exil; 
que tel autre, qu'il croyait destiné à être un jour nommé 
président, était mort... En entendant cela, le vieillard se leva 
brusquement, et étendant la main vers nous : — Oui, il est 
mort ! s'écria-t-il d'une voix vibrante et animée par la colère ; 
mais le mort a lue le vivant; I assassiné a jeté l'assassin dans 
le creux. — L'horloger parut ne faire aucune attention à ces 
paroles; mais, se tournant vers moi, il me fit signe que le 
vieillard avait l'esprit dérangé. Cependant, dans ce langage 
inintelligible pour moi, se retrouvaient ces mots mystérieux 
que j'avais entendus le matin. J'allais en demander l'expli- 
cation à l'horloger ; mais il était écrit que ce jour-là je ne 
pourrais pas réussir à avoir de réponse a mes questions. La 
femme rentra avec le lait c|u'elle avait enfin réussi à se pro- 
curer. Antoine Rédet, mon guide, l'accompagnait; il avait 
fait toilette, et était armé d'une carabine, en cas de ren- 
contre de chamois pendant notre course. Leur arrivée fit 
diversion. Rédet, qui a dei'entrain, se mit à jaser. Je me 
hâtai de déjeuner. (Juant au vieillard, il s'était rassis, et il 
était retombé dans son immobilité première. Bientôt Je 
pris congé de mes bêtes, et, leur payant ma tasse de lait 
en prince russe, je m'éloignai chargé cJe leurs bénédictions. 
Dans une course alpestre , ce que l'on s'attend le moins 
à trouver, c'est le fantastique et le mystérieux. Si ce n'es| 
le récit des dangers courus par de hardis chasseurs de cha- 
mois; celui de quelque montagnard enseveli sous une ava- 
lanche, ou ayant péri dans un coin ignoré de glacier en 
allant chercher des cristaux , ou , ainsi que le vieux Jacques 
Balmat, en quête d'un maigre filon d'or, il semble qu'au 
milieu de ces populations exclusivement occupées de vaches, 
de chèvres et de moutons , de lait , de beurre et de fromage, 
on ne doive entendre que des idylles, et qu'il n'y ait pas de 
iilace pour une histoire ténébreuse au milieu de toutes ces 
bucoliques. Cependant, quelque esprit fort qu'on soit, quand 
un homme, qui vous a paru de bon sens, vous dit que vous 
allez à un village où les morts tuent les vivants; quand, 
deux heures après, dans un autre endroit, un fou vous ré- 
pète exactement les mêmes paroles, cette coïncidence est 
faite pour exciter la curiosité. Aussi , sans plus tarder, j'en- 
tamai à ce sujet la conversation avec Antoine Rédet. — Il 
semble, lui dis-je, que ce petit coin de vallée soit sévère- 
ment éprouvé par la Providence , car j'y rencontre toutes les 
infirmités réunies. En bas, à Bellegarde, je n'ai vu que des 
estropiés, des muets, des sourds et des idiots; il ne me 
manquait plus que de rencontrer un fou comme ce vieillard 
de chez l'horloger. Mais ce qui m'a le plus étonné , c'est que 
les seuls mots qu'il ait prononcés soient justement la répéti- 
tion de ce que j'ai entendu dire ce matin à un voyageur : 

— A la Colonne, les morts tuent les vivants. — "Pouvez- 
vous m'expliquer ce que signifient ces singulières paroles? 

— Il est vrai, répondit Rédet, qu'il y a dans nos montagnes 
beaucoup de pauvres alfligés d'esprit et de corps. Quels sont 
les desseins de Dieu sur eux ? je l'ignore et jo ne crois pas 
qu'il soit donné à l'homme de savoir jamais les secrets de sa 
colère ou de sa miséricorde. Mais ces infirmités dont vous 
parlez ne viennent pas toutes de Dieu. Quelques-unes pro- 
viennent de la méchanceté des hommes. Ainsi le vieillard 
que vous venez de voir est devenu fou par chagrin , et par 
le fait d'un bien méchant homme, que Dieu a puni du reste. 
Les paroles qui vous étonnent se rapportent à un grand 
malheur qui lui est arrivé il y a deux ans. .Mais c'est une 
longue histoire; et cela fatigue de raconter des histoires en 
montant. Ce soir nous aurons une heure et demie de che- 
min à faire en plaine, à nuit fermée, car au si bien je vous 
accompagnerai jusqu'à Sallanches pour être demain matin au 
marché ; je vous raconterai cela alors , et vous vous y inté- 
resserez davantage , parce que \ous aurez vu les lieux où se 
sont passés les éxénements dont j'ai à vous parler. — J'ac- 
ceptai l'arrangement; ma curiosité ne devait pas se montrer 
trop exigeante, elle s'était continucllemeDt brisée depuis le 
matin contre des obstacles opiniâtres; il ne s'agissait plus 
que d'un ajournement ; la situation s'améliorait évidem- 
ment. D'ailleurs j'étais pour le moment plus occupé des 
beaux spectacles qui s'offraient à moi que curieux de tristes 
histoires. 

.\près une courte montée, nous avions atteint le haut de 
la chaîne des Frètes, d'où on a une belle \ue sur les vallées 
de Tanninges et de Sixt. De là, nous suivîmes, en la remon- 
tant , la crête de cette chaîne, qui va s'élevant dans la di- 
rection du BiR'l. A mesure ipie l'on s'élève, on traversi^ a 
leur origine plusieurs vallées latérales, descendant à droite sur 
la vallée de Magland . et à gauche sur celle de Sixt. Le con- 
trefort opposé à celui par lequel j'étais monté depuis le 
village de Pernant est nommé , par les gens de la vallée . le 
nuis de Grant: il est couvert de petits genévriers et peuplé 
de faisans; il sépare celle première vallée d'une seconde, 
dite les fondt de Kéron. Une troisième vallée . s'ouvraiit tou- 
jours à droite, est celle de Vernant , dont le fond est occupé 
par un petit lac Siins écoulement apparent. Les hauteurs des 
Frètes qui dominent Vernant ont en col endroit un aspect 
singulier. Les gazons do ces prairies élevées forment une 
multitude de buttes arrondies auxquelles on a donné le nom 
de téti-s de morts. Près de là est un précipice ayant acquis 
une triste célébrité, et dont nous aurons occasion de parler 
tout à l'heure. Après nous être avancés encore queKpic 
temps, nous descendîmes à gauche visiter le lac de Gers; 
puis, remontant de là jusqu'au point tout à fait culminant 
des Frètes, nous redescendîmes, par une quai riome vallée, 
sur le ver.^anl opposé, jusqu'au petit lac de Flaine, si pit- 
toresquemenl encaissé au pied de hautes montagnes, et 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



23 



IS'ayant aussi qu'un écoulement souterrain, qui, suivant de 
Saussure , irait aboutir près de Magland. Trois quarts d'heure 
après , nous arrivions plus bas au village de la Colonne ; pre- 
nant de là un sentier qui serpente à travers des sapins, sur 
les flancs d'un rocher abrupt, nous arrivions à la nuit au 
Creux de l'arche, dans une direction opposée à celle où je 
l'avais traversé le matin. Bientôt après nous sortions par 
le trou de Bellegarde , et nous gagnions la grande route. 
C'est alors que Rédet me fit, comme il me l'avait promis, le 
récit suivant. 

A.-J. D. 
(La suite au prochain numéro. ) 



Ii'Imam de llaacate et lea révoltes 
Ile Kiou. 

«Dans notre numéro du 8 septembre 1849 nous avions eu 
l'occasion de rectifier certains détails empruntés aux récits exa- 
gérés de HiDJi Derwicu, ce prétendu envoyé de l'imam de Mas- 
CATE, sur la puissance de son maître; nous eûmes à cette époque 
occasion de parler d'une petite ville, de Sioo, qui a tenu en échec 
pendant six ans les forces, présentées comme si redoutables, de 
l'imam de Mascate : ce que l'on va lire est le récit détaillé de 
cette guerre. » 

Siou est une ville assez importante, située à quelques lieues 
dans l'ouest de Patta; bâtie par les anciens rois souahélis, 
et fortifiée d'après le système arabe, cette ville est entourée 
d'une muraille sans terre-plein, flanquée à de courts inter- 
valles par des tours carrées et crénelées, et n'a ni fossés ni 
ouvrages extérieurs. La muraille a de trois à quatre pieds 
d'épaisseur au plus. 

Depuis longtemps la race noire a prévalu sur la race arabe, 
et peu à peu cette colonie de Souahélis est devenue une ville 
afri aine. Seïed-Saïd y entretenait une petite garnison de 
Beloudchis et un gouverneur. A la suite de très-longues 
querelles et d'une série de griefs plus ou moins légitimes, 
les habitants de Siou se révoltèrent en 1841 -42 contre le 
gouverneur de Seyed-Sa'id, le massacrèrent ainsi que la 
partie de la garnison qui essaya de défendre son chef, et, ré- 
solus désormais à vivre indépendants, choisirent pour leur 
sultan un des leurs, qui s'était distingué par son ardeur au 
conseil et par l'habileté de ses vues. 

Booena-Mataka , ce sultan indigène dont le nom sonne si 
mal aux oreilles de Seyed-Said, était un gros mulâtre de race 
mi-galla, mi-souabeli; court, trapu, ventru, joufflu, obèse, 
peu propre à devenir l'Hector de cette nouvelle llion , aussi 
ce n'était point là le rôle qu'il avait choisi. 

Ce gros homme n'avait nulle prétention à la gloire d'un 
soldat, mais il voulut être général sans avoir jamais fait la 
guerre, et y réussit au delà de toutes les espérances. S'atten- 
dant à une prochaine attaque de I'Imam irrité du massacre 
de ses soldats, il fit activement travailler à réparer la mu- 
raille oui tombait en bien des endroits. Chaque habitant fut 
invité a se munir de fusils, de poudre, etc. Les armes de la 
garnison, et quelques barils de poudre trouvés chez le gou- 
verneur, formèrent le noyau d'un arsenal qui ne tarda pas à 
être très-bien fourni. Lorsque le matériel fut sur un pied 
respectable , Bovena-Mataka se chargea de l'instruction du 
personnel. Tous les jours, devant la porte de la \ille, les 
guerriers se rassemblaient et apprenaient à manœuvrer leurs 
fusils, leurs sagayes, leurs arcs, leurs casse-têtes ; puis ve- 
naient les sauts, les courses, les ruses à employer; chacun 
apportait le tribut de son expérience de chasseur, ou de son 
imagination guerrière. 

L'attaque prévue ne se fit pas attendre ; c'était une fête 
à Zanguebar et sur toute la côte, que le moment de la levée 
de boucliers contre les révoltés de Siou : les volontaires four- 
millaient; on fut obligé de faire un choix parmi les plus 
braves. Abdallah-ben-Seïf , gouverneur de Mombas , fut 
chargé de commander l'expédition. L'armée embarquée sur 
un grand nombre de dau-s, se réunit à Mombas, et en par- 
tit pleine d'ardeur et d'impatience. Les jeunes Arabes et 
Souahélis se partageaient déjà le butin , et , dans leur bril- 
lant langage, décrivaient d'avance la punition exemplaire qui 
allait frapper ces coquins de nègres, ces Kaffirs d'esclaves 
révoltés. Montée sur ce ton , la flotte mouilla à quelques 
milles de Patta, et le même jour tous les guerriers étaient 
à terre, brûlants d'impatience d'escalader ces viles murailles, 
et d'enchaîner ces troupeaux d'esclaves qu'ils s'étaient déjà 
partagés. 

Bol'e.na-Mataka n'était pas oisif pendant ce temps-là. Il 
fit embusquer quelques centaines de ses plus déterminés ti- 
reurs dans un marais situé sur la route qui conduisait à la 
mer, et dont tous les endroits praticables avaient été explo- 
rés depuis longtemps, dans la prévision de cette attaque. La 
troupe postée dans ce marais reçut 1 ordre de se cacher avec 
soin , et de ne fondre sur les gens de Seïed-Saïd que lors- 
qu'ils seraient déjà mis en désordre par l'attaque en tète. Un 
certain nombre de Gallas, armés de leurs redoutables lances, 
s'était joint à l'embuscade du marais, et leurs yeux perçants 
suivaient dans l'obscurilé les moindres mouvements des gens 
de ZA.\GUEB.4n. Les Arabes, comme pour favoriser ce plan 
de Bouena-Mataka , avaient pris la résolution d'attaquer la 
ville pendant la nuit, comptant probablement, si grand était 
leur aveuglement! qu'ils surprendraient les habitants dans 
le sommeil. L'armée de I'Imam se mit donc en marche à la 
chute du jour, et, sans observer aucun ordre, s'avança vers 
la ville ; chacun groupait autour de lui ses amis, ses esclaves, 
et chaque groupe s'en allait sans s'occuper des autres. On 
ne supposait pas qu'il fût nécessaire de se tenir sur ses 
gardes avant d'être en vue de la ville. Chacun marchait, 
causant avec son voi.sin , et chaque individu marquant de 
l'armée faisant son plan d'attaque. Le plus humble de l'ar- 
mée avait à raconter quelque exploit de son père, ou tout au 
moins de ses ancêtres, et, à ce propos, revenait à chaque 
• instant quelque épisode des longues et terribles guerres du 



grand Seved-Seïf contre les Wiiahabbis, ou des expéditions 
non moins fameuses de Seyed-Saïd contre les pirates de 
Haz-ul-Kima. a ce propos on citait une foule de traits de la 
plus brillante valeur, qui avaient signalé la jeunesse de 
l'imam actuel , et tous regrettaient de n'être pas dirigés par 
le vieux sultan dont l'expérience aurait pu leur être très- 
utile. 

Effectivement, il aurait fallu pour conduire une troupe 
aussi indisciplinée un homme plus habile qu'ABDALLAU-BE.N- 
Seïf, ou plutôt il aurait fallu un grand nombre de petits 
chefs comme Abdallah, sous les ordres d'un homme habitué 
à la guerre comme l'est Seyed-S.Vid. Arrivée à quelques 
portées de fusil de la ville , la colonne fut assaillie en tête 
par une nuée de noirs sortis de Siou, pour attendre l'ennemi. 
Un feu terrible, partant à la fois de tous les points d'un vaste 
demi-cercle couvert de broussailles épineuses, jeta un grand 
désordre parmi les gens de Seïed-Saïd, qui tournèrent les 
talons et vinrent jeter l'épouvante dans le gros des com- 
battants , ignorant encore ce que signifiait cette fusil- 
lade. A ce moment les tireurs embusqués dans le marais 
ouvrirent leur feu sur le flanc des Arabes, et presque en 
même temps les terribles Gallas, armés de leurs redoutables 
lances et de leurs coutelas, fondirent au milieu des fuyards, 
tuant tout ce qu'ils rencontraient. La déroute fut complète. 
Les gens de Zanguebar se tuaient entre eux , se prenant les 
uns les autres pour ces ennemis invisibles qui les décimaient. 
Pour expliquer ce dernier fait, il faut savoir que pour cette 
embuscade, et afin de mieux se reconnaître entra eux, les 
gens de Sioii, tous noirs Africains, n'avaient conservé d'au- 
tre vêtement qu'un morceau de coton bleu autour des reins, 
tandis que les guerriers de Seved-Saïd avaient des turbans 
de couleurs éclatantes et des canezous btajics. Les gens de 
Siou étaient sans pitié ; ils tuaient tout ce qu'ils rencon- 
traient. Les GoWas surtout, ces féroces auxiliaires de BouE.NA- 
Mataka, firent une ample moisson de ces horribles trophées, 
si recherchés chez toutes les races Abyssiniennes. Dans cette 
nuit terrible Zanc.uebar perdit un millier de ses enfants. Le 
reste de l'armée d'invasion regagna découragé les daws, mouil- 
lés près de Patta, et vint annoncer successivement à toutes 
les villes de la côte l'insuccès des armes de Seïed-Sa'i'd. Une 
deuxième expédition essuya le même sort : enfin I'imam se 
mit lui-même à la tête d'une troisième expédition plus for- 
midable que les deux autres. 

Seved-S.ud bouillait d'impatience, il ne voulait entendre 
parler d'aucun délai; quiconque hasardait un conseil de 
prudence était aussitôt taxé de lâcheté. Abdallah-ben-Seïf, 
qu'une première leçon avait rendu circonspect, essaya de faire 
difl'érer l'attaque, en disant qu'il serait sage de faire éclairer 
la route que devait suivre l'armée. Sey'ed-Sa'ïd lui répondit 
aigrement qu'il ne s'étonnait pas si ses braves Bedouïs 
avaient eu le dessous deux fois, lorsqu'ils étaient conduits 
par des hommes bons tout au plus à se tenir dans un ha- 
rem, au pied de ses sebaves. » C'est bien, dit Abdallah, 
« commandez, Sa'i'dI Nous irons où vous voudrez; mais je 
» vous annonce que vos gens seront tués sans gloire et sans 
» profit pour vous. » Abdallah était parent et compagnon 
d'enfance de I'Imam ; lui seul dans l'armée avait le droit et 
le courage de tenir un langage pareil. Les autres se soumi- 
rent, et les complaisants enchérissant sur l'impatience de 
Seyed-Saïd , lui conseillèrent de faire partir l'armée à l'in- 
stant même. Il était midi à ce moment. L'Imam invoqua en 
présence des siens la protection de Dieu et du Prophète sur 
ses armes. H maudit trois fois les Kaffirs (infidèles, impurs, 
maudits) de Siou. Puis, tout le monde répétant à la fois et 
à plusieurs reprises la formule sacrée : « Dieu est le seul 
» Dieu : Mohamed est son envoy'é, » la marche commença; 
marche pénible s'il en fut jamais, à travers ces dunes de sa- 
ble, ces flaques d'eau, ces broussailles impitoyables. L'ar- 
tillerie marchait en tête, comme dans la dernière expédition ; 
elle était escortée de trois cents des plus ardents et des plus 
braves. Le gros de l'armée suivait pas à pas les progrès 
de l'artillerie que l'on mettait prudemment en avant, sans 
doute poiir effrayer Bouena-Mataka et les siens. On faisait 
de nombreuses poses pour laisser avancer les pièces. Ab- 
dallah-ben-Seïf s'était mis en personne à la tête de l'avant- 
garde, et stimulait si bien l'ardeur des canonniers et de 
l'escorte qu'en peu de temps, favorisés par un terrain un 
peu moins hérissé de difficultés, ils se trouvèrent à plus d'un 
mille en avant du gros de la troupe. Au reste, chacun mar- 
chait à la débandade, et sans suivre d'autre direction que 
son instinct ou son goût pour tel ou tel personnage mar- 
quant. Les chefs auraient cependant dû connaître leurs 
soldats, ces bruyants écoliers du métier de la guerre, que 
quelques coups de fusil bien ajustés suffisaient pour faire 
passer du plus turbulent enthousiasme à la terreur la plus 
complète. L'Imam, qui avait quelque expérience de la guerre 
sérieuse, essaya de donner quelques ordres; on ne l'écouta 
pas. Voyant cela, il voulut se mettre à la tête des assaillants. 
Ce fut l'occasion pour un grand nombre des plus braves de 
ne pas suivre leurs compagnons. Ils se virent obligés de 
ruster près de leur sultan, pour contenir cette ardeur guer- 
rière qui aurait pu compromettre une tête si chère. 

Seïed-Saïd, comme un autre grand guerrier, maudissant 
sa grandeur qui l'enchaîne au rivage, vit disparaître derrière 
les dunes de sable les derniers groupes de ses soldats, et se 
résignant avec peine à cette position nécessitée par un grand 
âge, attendit palpitant les premières nouvelles du combat. 

Vers cinq heures du soir, l'artillerie, très-éloignée, comme 
je l'ai dit du gros de l'armée , s'engageait dans cette gorge 
étroite, bordée d'un côté par un marais et de l'autre par un 
taillis infranchissable. Ce lieu avait déjà vu deux fois la vic- 
toire des gens dé Siou. Cette troisième fois, sans s'être donné 
la peine de varier leur stratagème, ils fondirent encore sur 
les canonniers et sur ceux qui les escortaient, et en firent 
un massacre horrible. Peu d'entre eux purent se sauver, et 
vinrent apporter au gros de l'armée cette nouvelle épouvan- 
table : Les canons sont pris! Ce fut le .signal d'une débâcle 
afl'reuse; il n'y eut plus de résistan-c. Cette armé? de six à 



sept mille hommes se sauvait sans songer à se défendre. Lis 
gens de Siou, pêle-mêle avec les fuyards, tuaient sans ob- 
stacle et choisissaient leurs victimes. Il ne vint jamais à 
l'idée des guerriers de Zanguebar de se retourner et de comp- 
ter leurs ennemis. La seule idée était de se réfugier à bord 
des navires; chacun semblait préoccupé de soustraire aux 
Gallas les sauvages trophées, objet de leur convoitise. Fort 
heureusement on était a l'époque de la nouvelle lune, et la 
nuit noire favorisa la fuite d'un grand nombre. Cette soirée 
funeste vit beaucoup d'épisodes où le grotesque le dispute 
au terrible. Le fidèle Hammis-Otani, plus intrépide au Barza 
(conseil) qu'au combat; et son maître, le sage et noble Saïd- 
Seliman , s'étaient arrêtés avec un groupe attaché aux pas 
de cet illustre chef, pour prendre haleine, et aussi, probable- 
ment, pour attendre l'elîet de l'artillerie sur les insurgés. 
S.Vïd-Sellman était descendu de cheval, et faisait sa prière 
dans le moment où ce terrible cri de sauve qui peut se fit 
entendre à eux. Le vieux et dévot gouverneur continua sa 
prière, au grand déplaisir de Hammis-Otani, qui était obligé 
de l'imiter. A ce moment un des neveux de Sa'i'd-Seliman , 
jugeant rju'il était convenable d'aller au plus vite porter à 
/'Imam la nnuvette de la prise de ses canons, sauta sur le 
che\al de son oncle et se sauva au galop vers les vaisseaux. 
Sa prière finie, Said-Seliman chercha son cheval et ne le 
trou\'a plus ; « J'aurais aussi bien que mon neveu porté cette 
nouvelle à notre maître, » dit avec beaucoup de calme le 
vieux Seliman. « C'est bien! avec la volonté de Dieu j'irai 
à pied, puisqu'on m'a pris mon cheval. » Les fuyards, mêlés 
aux vainqueurs ivres de carnage, couvraient déjà les dunes 
voisines. « Il faut courir, seigneur, ou nous allons être tués, » 
s'écrie Hammis relevant son canesou et roulant son turban 
autour de ses reins. — « Tu en parles à ton aise, lui répondit 
Seliman, tu es vigoureux, cours si tu veux; pour moi, je 
suis vieux, il m'est impossible d'aller plus vite qu'à l'ordi- 
naire. » La position était critique : derrière les fuyards on 
apercevait une nuée de nègres coupant les têtes à qui mieux 
mieux. Said-Seliman marcha quelques centaines de pas sans 
y mettre plus d'action que dans les circonstances les plus 
ordinaires de la vie; enfin un souahéli passant à cheval le 
reconnut, le prit en croupe et le ramena sain et sauf aux na- 
vires. Dès que Hammis-Otani se vit déchargé du dangereux 
honneur d'escorter son maître , il songea à se dérober au 
plus vite aux dangers qui le menaçaient. Continuer à courir 
au milieu de cette débandade générale lui paraissait assez 
peu raisonnable ; les balles se croisaient en tous sens, et pour 
être loin des Gallas et des gens de Siou on n'était pas plus 
en sûreté. Un gros buisson bien touffu formait un dôme 
épais de verdure et d'épines, sous lequel , à l'abri de toute 
recherche, plusieurs hommes auraient pu trouver un refuge; 
Hammis connaît ces buissons et l'usage qu'on en peut faire, 
il se laisse tomber ; ceux qui passent près de lui le croient 
mort, et il ne vient à personne l'idée de le suivre dans sa re- 
traite; alors il se glisse sous le buisson tutélaire, s'y blottit, 
comprime les battements de son cœur et retient sa respira- 
tion de peur d'être entendu. Dans ce réduit le pauvre Ham- 
mis-Otani eut de bien cruels moments d'angoisse; de tous 
côtés il voyait les gens de Bouena-Mataka ruisselants de 
sang et chargés de butin, à tous moments il se croyait dé- 
couvert et voyait se diriger vers son buisson jirotecteur un 
de ces farouches vainqueurs. Hammis, qui pourtant n'est 
pas brave, eut un moment une velléité de sortir de cette 
position cruelle et de se frayer un passage ou de vendre 
chèrement sa vie. Mais quelque nouvelle tète qu'il voyait 
tomber dans son voisinage sous le coutelas des vainqueurs 
calmait cette fièvre guerrière, et Hammis se rapetissait de son 
mieux sous son toit de verdure. Soudain une distraction s'of- 
frit à ses cruelles pensées. A quelques pas de lui , sous un 
buisson semblable au sien, il aperçoit un autre guerrier de 
Zanguebar qui, comme lui, s'est décidé à attendre la nuit 
pour regagner le mouillage des navires du l'Imam. Enchanté 
de trouver un compagnon d'infortune et de savoir par lui des 
détails sur une affairé à laquelle il ne comprend rien, Ham- 
mis s'efforce d'attirer l'attention et les regards de son voisin 
qui lui tourne le dos. Hammis tousse, lance de petits graviers 
et s'aventure à l'appeler à demi-voix; à ce bruit, le pauvre 
malheureux sort de dessous son buisson, et, se croyant dé- 
couvert, se sauve dans la plaine; Ham.mis le suit des yeux, 
et au bout de quelques instants le voit poursuivi , saisi et 
décapité par quelques-uns des implacables soldats de Bouena- 
Mataka. Ce triste spectacle tempéra un peu l'ardeur cau- 
seuse de Hammis-Otani, qui se tint coi jusqu'à l'instant où 
la nuit fut bien obscure; et à ce moment, moitié marchant, 
moitié rampant, mort de frayeur, de faim et de soif, il réus- 
sit, après plusieurs heures de fatigue, à regagner le bord 
de la mer. 

Un autre pauvre diable de Zanguebar, se voyant décou- 
vert par quelques hommes de Siou acharnés au carnage, 
essaya d'une ruse malheureusement infructueuse. Les gens 
de Siou sont musulmans comme ceux de Zanguebar ; le pau- 
vre Arabe crut qu'un fidèle croyant ferait grâce à un homme 
en prières; il étendit donc son turban à terre pour s'en 
faire un tapis, et , s'accroupissant sur ses talons, il se mit à 
psalmodier, avec une ferveur de commande, les versets de la 
prière vénérée des musulmans, tout en épiant du coin do 
l'œil la course des vainqueurs. Le dénoùment de cette petite 
comédie ne se fit pas attendre ; les gens de Siou eurent 
bientôt remarqué ce dévot personnage; trois ou quatre cou- 
rurent sur lui, et l'un des noirs lui dit en ricanant : Ha! la 
pries! il fallait donc rester che: toi pour prier à ton aise! 
et chacun lui ayant lancé quekiue apostrophe du même 
genre, un des vainqueurs lui enfonça sa sagaye dans la poi- 
trine pendant qu'un autre lui fendait la tête d'un coup de 
sabre. La nuit mit un terme au carnage, Bouena-Mataka fit 
prudemment rentrer ses gens et laissa seulement quelques 
troupes de Gallas pour parcourir la plaine et tuer les traî- 
nards. Pendant toute la nuit les fuyards arrivaient au bivouac 
improvisé en face des navires. Beaucoup des plus prudents 
ne s'v CKiyanl pas en sûreté se réfugieront à bord. On força 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



aussi Seyf.d-Saïd à s'embarquer 
sur la Sultane ; le vieil Imam , 
furieux et lionleux, au lieu d'une 
armée fanfaronne et bavarde qu'il 
avait la veille sous les yeux, ne 
voyait plus qu'un amas d'individus 
à demi vêtus , désarmés et démo- 
ralisés. « Où sont mes canons et 
mes fusils, coquins que vous êtes? 
— Hélas, seigneur I les h'afprs de 
Siounous les ont pris; ils étaient 
cent contre un : nous nous sommes 
longtemps défendus , mois le nom- 
bre est plus fort que le courage. 
HAMMis-ÛTANr arriva sans armes 
comme les autres, et voulut crier 
bien plus haut que ses camarades 
et faire le brave; une clameur im- 
mense couvrit sa voix; on préten- 
dit même, quoique à tort, que c'é- 
tait lui qui avait donné le signal 
de la déroute. Ilammis était né à 
Lamô, on lui trouva aussitôt des 
amis à Siou, il était évidemment 
leur complice, on cria luno slr le 
BAUDET 1 Aussi bien Seyed-Saïd 
éprouvait le besoin de décharger 
sa fureur sur quelqu'un. Il fit sai- 
sir Hammis et le bûtonner sans 
pitié. Le confident de t-aïd-Seliman 
porta la peine de sa mauvaise ré- 
putation ; il reçut un châtiment qu'il 
n'avait pas mérité ce jour-là. Mais 
en le condamnant, l'Imam pensait 
peut-être comme le singe de La 
Fontaine. 



Si Hammis ne fut pas distingué 
ce jour-li pour sa bravoure, au 
moins donna-t-il l'exemple d'une 
grande soumission à son chef , en 

surmontant l'instinct de la conservation si développé chez 
lui , et en continuant à prier ou au moins à en faire le si- 
mulacre au milieu de la déroute générale. 

Le lendemain Seyed-Saïd put se rendre compte de ses 
pertes : trois canonriiers turcs survivaient seuls à leurs com- 
pagnons qui avaient succombé en vendant chèrement leur 
vie. Sur trois cents beloudchis, une cinquantaine seulement 
étaient encore en vie. Les Bédouins qui ne connaissaient pas 
le pays et s'étaient égarés dans leur fuite avaient été cruel- 
lement décimés. Le gouverneur de Mombas avait été tué sur 
un canon qu'il s'obslina à défendre seul contre tous. Beau- 
coup de principaux chefs souahélis avaient trouvé la mort 
dans cette affaire. On regretta surtout Sdiâ ben Nassor, 
gouverneur do LamC, qui avait vainement essayé de faire 




Armes des .Souahi lis. 

entendre ses conseils sur la manière d'attaquer la ville ; 
voyant qu'on n'écoutait pas ses sages avis, il aurait pu s'abs- 
tenir de prendre part à l'expédition, il préféra marcher à la 
tète des siens, et l'ut un des plus intrépides lorsqu'il fallut se 
dévouer pour arrêter les progrès des vainqueurs. Abandonné 
des siens, il fut tué et décapité. Près de mille de ces guer- 
riers, la veille si confiants, manquaient à l'appel du lende- 
main; un pareil nombre était blessé. Presque tout le monrle 
était désarmé. Seyed-Sai'd y fit des pertes énormes de ma- 
tériel. Tous les fusils qu'il avait confiés à ses volontaires 
allèrent, avec ses huit canons et une grande quantité de 
munitions , enrichir l'arsenal de Bouena-Mataka. On ne 
s'occupa plus que d'embarquer les blessés et de partir au 
plus vite de cette terre maudite (septembre 184o). 



Depuis ce jour fatal , Seted-Said 
annonce tous les ans qu'il ira tirer 

# vengeance des révoltés de Siou. Il 

a fait racheter les canons dont 
Bol'ena-Mataka ne savait que fai- 
re, et tous les ans, vers le mois 
dejuillet, on traîne devant la porte 
de son palais ces huit vieilles ma- 
chines aux ferrures mangées par la 
rouille. C'est toujours, dit-on, 
pour les embarquer et aller réduire 
Siou; mais à la fin de septembre 
on remet prudeiiuuent les huit 
canons à l'abri, et l'expédition se 
trouve ajournée jusqu'à la mous- 
son suivante. En juillet 1848 Ir- 
canons étaient à leur poste, et on 
disait partout, comme d'habitude, 
que c'était enfin cette année qu'on 
allait détruire cette ville de nègres 
révoltés, ce repaire de brigands, 
etc. Pour qui avait déjà vu cetti' 
comédie à plusieurs reprises , il ) 
avait tout au plus lieu de sourire 
de pitié. En effet, le dernier souf- 
fle de la MOISSON de sud emporta 
vers le Nord le dernier daw; la 
rade de Zanguebar se trouva dé- 
serte et l'expédition était encore 
à l'état de projet. Bientôt survin- 
rent les premières pluies de l'hi- 
vernage, et Ton réintégra les vieux 
canons sous leur hangar, d'où on 
^,' les fera sortir probablement en 

juillet 1849. 

Au mois de décembre 1848 un 
■"] '■ DAW arrivant de Lamô annonça que 

, V Bolena-Mataiwv venait de mou- 

rir. Alors les désirs de vengeance 
se réveillèrent dans l'âme de Seyed- 
Saïd et de son peuple ; on annon- 
ça avec d'autant plus de fracas 
une nouvelle et terrible expédition pour la mousson de 1849, 
qu'une députation des anciens de Siou venait d'arriver par 
ce même date, avec la mission bien connue de tout le monde 
de traiter de la soumission définitive de cette ville rebelle. 
Beaucoup des politiques de Zanguebar assuraient que cette 
députation était encore une mystification du genre de celle 
préparée par Boi^ena-Mataka lorsqu'il envoya son fils vers 
l'imam. Hammis-Otani assure qu'on ne viendra à bout de 
Siou que par le canon , mais il ajoute prudemment : « Pour 
quant à moi, je n'irai plus faire la guerre à ces coquins. » 

Il est probable que Seyed-Saïd ne verra pas de si 
tôt le rétablissement à Siou d'un pouvoir abhorré sur 
toute cette portion de la côte orientale d'Afrique, et je 
crois que Patta et Lamô n'hésiteraient pas à se joindre 





Houona Uataka , chef de Siou. 



L ILLUSTRATION , JOURNAL lNIVERSEL. 



25 



aux anciens sujets 
de Bouena-Mataka 
s'ils ne craignaient 
les navires de Seyed- 
Saïd ; mais il est 
démontré que dès 
que l'imam sera 
obligé d'avoir re- 
cours à une expé- 
dition par terre, ses 
soldats seront tou- 
jours battus par les 
natifs. 

Bouena-Mataka est 
mort à l'âge de cin- 
quante-cinq ans ; il 
s'est (rouvé à la tète 
de cette insurrection 
plutôt à cause de son 
esprit habile qu'à 
cause de ses talents 
militaires , car ja- 
mais il ne s'est mêlé 
aux combats soute- 
nus par ses compa- 
triotes contre les 
gens de Se yed-Sa'id , 
autrement que par 
des conseils et des 
instructions donnés 
la veille. Boi'e.na- 
Mataka n'était pas 
construit comme doit 
l'être un guerrier; 
il était excessive- 
ment gras, sesmains 
potelées avaient dp 
la peine à se croiser 
sur son ventre énor- 
me; il devait le dé- 
veloppement remar- 
quable de son ab- 
domen à l'immense 
quantité de lait de 
coco et de vin de 
palmier qu'il buvait 
chaque jour. Cette 
obésité est du reste 
très-commune chez 
tous les Souahélis 
du territoire de Lamô, 
qui, adonnés avec 

frénésie à l'usage de ces deux boissons, sont ordinairement 
atteints dès l'âge de trente ans de cette quasi-infirmité. 

Une des occupations favorites des gens de Lamô et des 
villes voisines est de se rassembler après la sieste et de 
lutter de vivacité pour dépouiller, ouvrir et avaler des cocos 
frais. Le soir, vient le tour des exercices du même genre sur 
le vin de palmier. Celui qui réussit à en avaler la plus grande 
quantité jouit parmi ses compatriotes d'une gloire avide- 
ment recherchée. Bouena-Mataka était passé maître en ce 




Beloudchis, guerriers de llmam de Mascate, 

genre, et la brillante réputation qu'il avait obtenue comme 
buveur de lait de coco contribua peut-être à fixer sur lui 
l'attention des insurgés de Siou. Dans les moments de calme 
Bouena-Mataka joignait aux exercices bachiques une autre 
occupation aussi humble que peu productive ; on le voyait 
ordinairement accroupi à sa porte, tressant cette paille gros- 
sière qui sert à la confection de ces sacs de nattes connus dans 
le pays sous le nom de makanda, ou bien il se promenait par 
la ville, s'arrètant^à toutes les portes pour dire un mot d'ami- 



tié à chacun, et tout 
en causant il tres- 
sait de ses deux bras 
groset courts, termi- 
nés par deux petites 
mains qu'il appuyait 
sur son épigastre, 
cette même paille 
destinée plus tard 
à contenir les récol- 
tes du territoire de 
Siou. Tels étaient 
les principaux traits 
du caractère peu 
brillant , mais soli- 
de, de l'ennemi im- 
placable de Seïed- 
Saïd , qui n'eut 
en réalité d'autre 
mérite que d'avoir 
su comprendre et 
flatter les penchants 
de ses concitoyens; 
il sut faire vibrer au 
moment opportun la 
corde si puissante de 
l'amour de la liber- 
té, et parvint à don- 
ner de la suite aux 
idées et aux résolu- 
tions de cette popu- 
lation insouciante. 
Il sut mettre de cô- 
té l'amour du gain, 
celle lèpre des races 

SOUAHELIS et ARABE, 

qu'il aurait pu si 
facilement assouvir, 
soit dans les grands 
achats d'armes et de 
munitions qu'il fut 
chargé de faire, soit 
en acceptant les of- 
fres réitérées qui lui 
furent faites par les 
agens de l' imam pour 
l'engager à trahir la 
cause qu'il avait si 
chaudementembras- 
sée. Bouena-Mataka 
ne possédait pas , 
en y comprenant 
sa maison , une valeur de mille piastres quand il mourut. 
La mort de ce chef habile causa à Zanguebar une explosion 
générale de la plus indécente joie. Seïed-Saïo et les siens 
considérèrent l'affaire comme terminée : ils se sont trompés. 
Tout prouve que dans les derniers temps Boue.na-Mataka 
n'était pour les siens qu'un auxihaire très-peu indispensable 
et que sa mort ne fait mollir en rien la résolution des habi- 
tants de Siou de se défendre contre toute tentative de réta- 
blissement de l'autorité de l'imam. 




Défaite de l'armée de Seyed-'^ald par les naturels de Sic 



26 



L ILLUSTRATION , JOURNAL UNIVERSEL. 



Pliyslouoniies cnricuscs tlp l'étranger. 

I. 

OA GAMA MACIIADO. 

On ne connaît pas assez en France les travaux de Cliarles 
Bonnet sur l'iiistoire naturelle, surtout son Traile d' in-^er.tu- 
lotjie ([ui renferme un chef-d'œuvre ; Obsercalions sur Ica 
Puceruns. Que de dévouement à la science! quelle curiosité 
immense pour ces petits êtres qui manquaient de biogra- 
phes! Il faut voir le savant suisse, armé de sa loupe, étu- 
diant les sexes des pucerons, décrivant avec sa chaste plume 
les a:^aceries du mâle et les coquetteries de la puceronne. 
Lorsiju'un jour il s'aperçoit qu'une classe bizarre de ces in- 
sectes accomplit tout à la fois les travaux de palernilé et de 
maternité , aussitôt Bonnet s'empare de ce puceron étrange 
et l'isole; il le met pour ainsi dire dans une prison cellu- 
laire de verre , afin de l'éloigner de ses frères et sœurs. I.e 
savant inquiet ne bouge plus de sa chambre; il ne (|uillB 
pas une minute sa loupe et la cloche de verre qui renferme 
le puceron hermaphrodite. La nuit Bonnet se relève toutes 
les heures, craignant qu'un insecte de la même famille ne 
se soit introduit frauduleusement dans la prison de verre 
destinée à constater un enfantement important pour la 
science. 

Enfin, la chose est certaine : le puceron engendre lui- 
même sans coopération étrangère. Bonnet désormais veut 
suivre la destinée de ce |)riii m-nle nouveau-né. Il l'arra- 
che des bras de son \trti- ri im ic. ( l l'isole sous une nou- 
velle cloche. Il suit ain.-i Irmlf i;eni'ruli(ins do pucerons; et, 
dressant minute par minute un journal détaillé do leurs ac- 
tions, de leurs |oies et de leurs peines, il tient un registre 
de la vie et de la mort des pucerons avec le soin qu'on exige 
d'un employé de la mairie aux états civils. 

Et il ne faut pas croire que ces travaux, parce qu'ils trai- 
tent d'insectes minuscules, soient à l'histoire naturelle ce 
que la miniature est à la peinture a l'huile. Sans ces obser- 
vations, peut-être Bannet n'arrivc-t-il pas à sa palingénésiv. 
L'historien des insectes est aussi grand que le reconslruc- 
teur des animaux antédiluviens. Dans la science, Bonnet oc- 
cupe sa place à côté de Cuvier. 

Da Gama Machado est un savant de l'école de Bonnet. 
Comme le Suisse, le Portugais vit entouré d'oiseaux et d'ani- 
maux qu'il observe perpétuellement;' on verra comment ont 
été couronnées ces contemplations. 

Je donne d'abord les titres qui sentent son Portugal d'une 
lieue : « Le commandeur Joseph -Joachim Da Gama Ma- 
chado , conseiller de légation à Paris, gentilhomme de la Mai- 
son royale de S. M. Très-Fidèle, commandeur de l'Ordre du 
Christ, membre de l'Académie des sciences de Lisbonne et 
d'un grand nombre de Sociétés savantes. » Son blason porte 
cinq haches d'argent sur fond d'azur. 

M. de Machado appartient à une famille originaire du 
Portugal. A huit ans, il fut envoyé à Paris pour faire ses 
études au collège d'Harcourt, sous la direction de l'abbé 
Coesnon, à qui plus tard fut confiée l'éducation des enfants 
de Toussaint Louverture. 

M. de Machado fit de longs voyages, et ce n'est qu'à cin- 
(|uante ans qu'il étudia l'histoire naturelle. 

Et, ce qu'il y a de singulier, c'est de voir un grand de 
Portugal, avec des lunettes d'or, fureter sur les quais, et 
ressemblant, à s'y méprendre, à un simple bourgeois cu- 
rieux. Plus singulier encore est de trouver au milieu de 
Paris, en plein quai Voltaire, un homme entouré d'oiseaux 
et de curiosités de toutes les parties du monde. 

Tous les jours, M. de Machado déjeune avec ses animaux. 
Chaque individu a son langage particulier pour demander le 
repas. 

— Si je veux conserver l'amitié de chacun d'eux, me 
disait le savant, il ne faut jamais les tromper. Le travail du 
cabinet exige moins de fatigues que la surveillance que ré- 
clament mes petits compagnons; il faut des soins continuels 
pour éloigner d'eux les maladies et pour maintenir la paix 
dans la petite famille , où l'harmonie , de même que chez 
nous , ne règne pas toujours. 

Ainsi, j'ai vu chez M. de Machado cinq roitelets isolés 
les uns des autres; ce qui est nécessaire, car il n'existe 
même pas d'harmonie entre le mâle et la femelle. Un jour, 
les roitelets n'ayant pas été séparés, le savant entendit un 
cri de douleur, suivi d'un chant de joie. Le niàle venait de 
tuer sa compagne, et il ne manquait pas d'annoncer par une 
chanson bruyante la victoire qu'il venait de remporter. 

— Ceci vient, explique M. de Jlachado, que les ressorts 
du cerveau des Iroglodites sont montes pour les batailles. 

Depuis six ans un rossignol demande à sortir de la vo- 
lière, le soir, par un petit cri mMé d'anxiété. « Il exprime 
ensuite son contentement par ses manières, un chant gra- 
cieux, où l'un rcconiKiit les accenis de sa gratitude. » Quand 
Gama Maihailn Noya.'i-ail. il eniim-nail avec lui-sa perruche 
favorite; en diligerue , en chemin do fer, en Lûteaii à va- 
peur, en chaise de poste, la peinirhe ne manqua jamais de 
demander son déjeuner, par un cri, toujours à la même 
heure, avec une précision d'horlnge de Genève. 

Cette perruche est une espèce de veilli ur, de garde-malado 
intelligent. Si un oiseau s'évannuil suliilemcnt. la perruche 
jette un cri d'alarme pour réclaiiur du secours! 

Un petit sénégali rouge pousse encore plus loin le dé- 
vouement ; quand un de ses compagnons est malade, il le 
couvre de foin ; il se tient à la porte, et en défend à coups 
do bec l'accès aux étrangers. Il a pour ami un autre bengali 
mule. Jamais ils ne se quittent: quoique ayant chacun leur 
femelle, ils dorment loujours ensemble. 

Ces amitiés se \ oient IVéqiieiniuent chez les oiseaux. Tout 
le monde l'a nb>i'ive chez les hininili'lles. Les tleu.x maïas 
do M. de MaclKiil» sont coiislammeiit en guerre avic les 
autres pour leur nul. Ils ont le visage si noir, qu'ils ressem- 
blent à des négrillons; et il est important de constater les 
soins hygiéniques dont les a entourés le savant. 



Chaque oiseau a sa baignoire. 

Il y a un endroit disposé en salle de bains. A voir toutes 
les petites baignoires alignées, on se croirait aux bains Vi- 
gier. Le matin, les oiseaux arrivent l'un après l'autre et se 
plongent, sans se tromper, chacun dans sa baignoire. Ils 
sont pleins de complaisance l'un pour l'autre , s'épluchant , 
se becquetant comme fait une mère chatte pour son chat. 
Ils prennent encore un bain le soir, avant de se coucher. 

On pense bien que M. de Machado, qui s'occupe ainsi du 
corps de ses oiseaux , n'a rien négligé pour leur nourriture. 
C'est là, au contraire, qu'il a porté tous ses soins. J'ai eu 
soin de copier la formule savante de cette nourriture : 

« La pâtée se compose de bœuf bouilli, haché très-fin. 
d'un demi-jaune d'œuf frais, d'un quart de millet mondé et 
crevé, d'un huitième de chènevis, le tout broyé dans un 
mortier, sans être mouillé autrement que par l'eau du mil- 
let, qui est suffisante pour humecter la totalité de la pâtée. 
Les vers à farine sont également I rès-propres à la nourriture 
des roitelets et des rossignols; il en faut au moins un dans 
la journée; il convient peut-être mieux que ce soit le malin. 
Quand mes oiseaux sont malades, j'ai aussi l'habitude d'in- 
troduire un ou deux vers dans la pâtée ; elle en devient plus 
agréable, et ils s'en trouvent mieux. Mais jamais de persil, 
ainsi qu'on a coutume de le faire; car je regarde celle planle 
comme malfaisante , à cause de sa ressemblance avec la ci- 
guë ; et Rousseau confesse qu'il n'a jamais mangé d'omelette 
qu'avec crainte, tant l'appréhension que le cuisinier avait 
pu se méprendre élait grande chez lui. Cette pâtée est plus 
saine et agréable à l'œil que le cœur de bœuf haché, que 
l'on donne ordinairement aux bccs-Iins. » 

Feu le marquis de Cussy aurait compris, par l'artistique 
combinaison des différentes matières qui entrent dans cette 
pâtée, quel intérêt M. de Machado portait à ses animaux. 

Et il ne faut pas s'imaginer que le savant ne garde ses 
animaux et ne les élève qu'en vue d'en tirer des observa- 
tions. \\ les aimi^ et les respecte en bonne santé autant 
qu'en maladie. Ainsi, il élait un sansonnet hardi, plein de 
fjmiliarilé, qui, sans se gêner, prenait un ton fort haut avec 
son maître. M. de Machado était forcé en rentrant de cau- 
ser avec lui , aulrement le sansonnet n'aurait pas laissé le 
savant tranquille. Il parlait aussi clairement que le perro- 
quet, chantait et silllait quasi comme un rossignol. A toute 
heure de la nuit, quand son maître l'appelait, il répondait 
par un air de vaudeville. C'était l'oiseau le plus guilleret qui 
pût se voir : grand causeur et grand chanteur. Il vécut plu- 
sieurs années sans manger de viande; il était seulement 
friand des mouches et des insectes. Mais quand l'âge vint 
l'affaiblir, le sansonnet fut mis à la pâtée ci-dessus. 

Je vais laisser expliquer à M. de Machado comment il 
adoucit les derniers moments d'un sansonnet goutteux, âgé 
de la ans, qui ne pouvait plus percher. 

« Les animaux sont sujets aux mêmes maladies que nous. 
Les rhumes, les affections de la peau, les maux de tète, les 
obstructions, la phthisie, la délivrance avec ses douleurs dé- 
chirantes, l'enfance avec ses maladies, la première mue, cor- 
respondant à notre première dentition et dangereuse comme 
elle , un dépérissement graduel , les convulsions qui accom- 
pagnent nos derniers moments, une lente agonie , enfin , ce 
retour trompeur et fugitif à la santé qui précède souvent la 
mort ; tout ce cortège de maux s'observe chez mes petits 
compagnons, avec les mêmes circonstances que chez nous. 
Les remèdes que j'emploie pour les soulager sont aussi les 
mêmes <|ue les nôtres 

» Les moyens par lesquels je prolonge, depuis deux ans, 
l'existence de mon vieux sansonnet, sont simples, et les per- 
sonnes allhgées de la goutte pourraient, peut-être, en tirer 
quelques soulagements. L'hiver de 1829-30 ayant étéextré- 
mement rigoureux, je lui faisais prendre chaque soir un bain 
de jambes, préparé avec des fleurs de guimauve, de sureau 
et de romarin, bouillies pendant quelques minutes, et on 
l'endormait dans le bain en le magnétisant; car, sans cela, il 
eilt élè impo-sible de le tenir en repos. » 

M de Machado employa tous les moyens médicaux connus 
pour guérir ceux qu'il appelle .vs petits amis. Quelquefois il 
s'est servi avec succès de l'humœopathie. Il recommande 
comme moyens certains la belladone dans l'épilepsie (quel- 
ques oiseaux ont des attaques ) ; et les globules de safran ont 
souvent soulagé les oiseaux, â l'époque fatale de la mue. Un 
sénégali à front fleur scabieuse ne conserva sa santé qu'à 
l'aide de nombreux bains de lait ; de plus, on lui faisait pren- 
dre quehiues gouttes d'éther. CependanI, quelques oiseaux 
ont une médecine et une chirurgie naturelles, qui peuvent 
lutter avec celles de l'Académie de Médecine. Peu de temps 
après l'arrivée du sénégali dans la maison Maclrulo, il lui 
survint au bec une excroissance qui le gênait et le f.iisait 
souffrir pendant ses repas. Le sénégali s'était |nis d une 
belle amitié pour un petit moineau friquet qui allait lui ren- 
dre souvent \isite. Ils liniient par ne plus se quitter. M. de 
Machado, qui élait toujours aux aguets, fut on ne i)eut plus 
surpris (le voir li> pi'tit friquet qui limait avec son bec l'ex- 
croi.ssanee du .sénégali ; celui-ci se prêtait deux fois par jour 
à cette o|iération avec une entière cunliance. Le fii(|uel 
chirurgien continua ainsi pendant une huitaine, et le .sénégali 
fut guéri. 

C'est après avoir vécu longtemps en famille avec ses ani- 
maux, c'est après 4es avoir observés nuit et jour que M. de 
Gama Machado arriva à formuler son système de la Tliéorie 
des Ilrsseinhlanccs. basée sur les moyens de détirminer les 
dispositions physiques et morales des animaux, d'après les 
analogies de formes, de robes ol de couleurs. 

Contrairement aux idées des zoologistes (|ui regardent les 
couleurs des êtres comme des nuances fugiti\es. peu propres 
à fournir des caractêirs précis. M, de Machado marchait 
avec les minéralogistes et les botanistes qui ne dédaignent 
point de mentiomur les couleurs dans leur signalement. 

Ainsi est expliquée l'absence du nersit dans la fameuJe 
pâléo décrite plus haut ; « Le persil doit être malfaisant, 
pense le savant , (7 ressemble à ta cigui. » 



— J'avais souvent admiré les petits sauts légers et obliques 
de mes perruches, me disait M. de Machado, sans pouvoir 
m'en rendre compte. D'où venait donc qu'en opposition avec 
les habitudes des perroquets, celles de grimper et de voler, 
mes perruches , lorsque Je les fais sortir de leur cage pour 
monter sur les bâtons de leur petite échelle, ne grimpent pas 
loujours et emploient souvent un saut latéral' et oblique? 
L'exemple du friquet me mit bientôt sur la voie, et je vis 
très-clairement des habitudes communes entre deux ani- 
maux Iriii-dilférents, mais temblables par la couleur. 

M, de Machado soutient que la pie-grieche n'est grièche 
qu'à cause de la ressemblance d'une partie de sa robe avec 
la petite mésange-charbonnière. 

« La cuuleur. dil-il, est le vrai pilote de la nature, pour 
donner la connaissance de la valeur de ses productions, dans 
les trois règnes, animal, végétal et minéral. » 11 est vrai que 
Bernardin do Saint-Pierre n'était pas éloigné de ces idées. 
Dans les Etudes de la Nature, il dit que les couleurs des 
animaux indiquent, peut-être plus qu'on ne pense, leurs ca- 
ractères, et que la couleur deviendra peut-être le germe de 
toute une science. Les fameuses analogies de Foiirier par- 
tent du même principe. 

Mais il vaut mieux citer des faits curieux observés par 
M. de Machado : o J'ai élevé des lorcols, dit l'auteur de la 
Théorie des Ressemblances. Ils sont tres-familiers, comme les 
troglodytes; ils dorment souvent accrochés, comme les co- 
limaçons, et grimpent continuellement, bien que Buflbn dise 
qu'ils ne sont point grimpeurs. Je n'ai pas réussi à les con- 
server vivants au delà de cpielqucs mois. Le bec se couvre 
d'une matière visqueuse qui les empêche d'avaler, et ils 
meurent. J'en possède un dans ce moment que je nourris 
principalement de soupe au lait. Je l'avais mis dehors dans 
une de mes volières ; mais les nuils froides du mois d'oclo- 
bre l'incommodaient. Je l'ai repris dans l'intérieur, et il est 
acluellement bien portant. Le torcol, dont la robe ressemble 
par sa couleur à celle des petits serpents, en a le sifllement; 
il tord son cou dans tous les sens, et se cache dans les Irons 
comme les reptiles: habillé avec les couleurs du roitelet, de 
la bécasse et de la phalène-agriphine, il en a aussi les moeurs. » 

M. de Machado a chez lui un caïmiri très-doux, qui prend 
du lait sucré tous les malins : il dédaigne la viande. Ce 
caïmiri est inconstant ; il ne souffre pas qu'on le tienne trop 
longtemps dans .ses mains. Contrairement aux habitudes des 
singes à queue à demi prenante. Il préfère dormir perché, 
comme les oiseaux. Il s'endort difficilement, de même que 
les ducs et autres oiseaux de proie nocturnes; et il a le goût 
le plus vif pour les insectes, ainsi que les reptiles. On remar- 
que les mêmes habitudes chez la chouette et la raine, es- 
pèces qui se tiennent sur les arbres. Par là, M. de Machado 
explique lanalogie de la forme des yeux de son singe avec 
la chouette. Et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, le caïmiri 
a sous les doigts une viscosité comme la raine. D'où l'axiome : 
« Quelque sorte d'animal que ce soit, qui porte la ressem- 
blance d'un autre animal, il lui est aussi semblable ou en 
approche en mœurs et naturel. » 

Le savafit portugais avait un petit-duc qui mourut d'une 
maladie de cœur, mal très-commun parmi les oisLaux. Le 
petit-duc, qui ressemble à un chat, en avait les mœurs et 
les goûts. Il faisait entendre un ronron; il mangeait des 
souris. Ses yeux avaient quelques rapports avec ceux de la 
grenouille; de temps en temps il faisait entendre un véri- 
table coassement. M. de Machado trouvait à son petit-duc 
« un grand avantage sur l'homme, en ce qu'il tournait s<i 
tête tout autour de la colonne vertébrale , tandis que nous 
ne tournons la tête que d'un tiers. » 

M. de Machado a horreur du scalpel : jamais il ne s'en est 
servi pour ses observations. Il laisse aux zoologistes de l'Aca- 
démie la connaissance de la structure intérieure des oiseaux. 
persuadé que plus importante est la structure extérieure. 

Swedenborg disait : L'homme extérieur est moulé sur 
l'hotnme intérieur. 

M. de Machado s'écrie ; " J'ai une passion déterminée 
pour les .animaux; la tète dégagée de préjugés, je ne me 
crois supérieur ni à l'homme ni à la planle; j'ai la connais- 
sance des doctrines de Porta et de Gall : je m'abstiens des 
classifications; pour moi tout a une valeur quelconque dans 
la nature, et je sais que les difi'érents dessins colorés sur la 
robe des animaux n'y ont pas été placés pour satisfaire la 
curiosité et la vanité de l'homme. » 

Et il observe non-seulement la couleur, mais la forme. 
Personne avant lui n'avait traité des différentes textures des 
plumes, de leurs teintes mates, brillantes, changeantes, 
soyeuses et métalliques. Il va traiter de la couleur des becs. 

La lu.\ie faiiée est un oiseau paresseux et voluptueux, E'Ie 
a le caiaetere querelleur, « Il fallait constamment veiller à la 
femelle iioiir la soustraire â la brutalité du mâle, qui la mal- 
traitait parce qu'elle ne voulait pas céder à son amour effré- 
né. » La loxie faciée a le bec du moineau : elle ne pou\ail 
être que tiès-méclianle. 

Cependant quelquefois la couleur l'emporte sur la fonne. 
Le pinson-royal a la mênn' taille et le même bec que le car- 
dinal de Virginie. Le cardinal a un chant très-beau; le pin- 
son-royal ne chante pas. Un autre que M. de Machado se- 
rait embarrassé; mais il s'en tire par l'observation suivante: 
(I Les robes des deux oiseaux sont dilVérenles, Le cardinal a 
une rolie rouge ; sans la couleur rouge le cardinal ne chan ■ 
terail pas. " 

J'avoue que je m'égare dans ce raisonnement italique : je 
comprends que la forme soil inférieure à la couleur et qu'un 
bec d'oiseau soit moins important que le plumage coloré ; mais 
Jl, de Machado, cpii affirme que c'est la couleur rouge qui 
fait chanter le cardinal . aurait dû expliquer rinffuence du 
rouge, qui sans doute à ses yeux représente la joie. 

Je préfère et j'ai plus de confiance dans l'histoire du ouis- 
titi qui s'élança la tête la première dans un grand bocal rie 
poissons rouges. Ce malheureux singe allait êtrv nové, vic- 
time de sa ressemblance avec les chats, si M. de Machado 
ne l'eût repêché à temps. 



L'ILLUSTRATION, JOURJNAL UNIVERSEL. 



i7 



L'illuslre Portugais rapporte qu'en 1830 il faisait apporter 
à son réveil six roitelets qui voltigeaient autour du lit; et ils 
prenaient grand plaisir à grimper le long des rideaux, à se 
cacher dans les plis; quelquefois ils cherchaient tous les 
trous de la chambre comme une souris. Après examen, 
M. de Macliado reconnut dans leurs yeux le regard perçant 
de la souris. Leur robe était de la même couleur que celle 
de ces rongeurs. Leurs ailes étaient placées comme les ailes 
du papillon; en voltigeant, les roitelets produisaient un su- 
surrus très-faible, de même que le bruit des ailes du papil- 
lon. Enlin une ressemblance frappante fut démontrée entre 
les roitelets et le papillon erycina thersander , dont la robe 
offrait également les mêmes couleurs. 

Le lièvre a la tête de la même forme que celle de l'écu- 
reuil et le même grognement ; ses pattes ressemblent à celles 
du renard par la couleur; il grimpe comme celui-ci à une 
assez grande hauteur. Le lièvre est extrêmement propre ; il 
a un coin d'habitude. Cette propreté tient à son poil soyeux 
comme celui du chat, qu'on ne garde dans les petits appar- 
tements qu'à cause de sa propreté. 

Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, » 
dit M. de Machado. Et il a deviné ainsi les rapports du tabac 
et du laurier-rose. Ces deux plantes présentent la même cou- 
leur rose, le même calice à cinq divisions, la même corolle 
en entonnoir; les feuilles ont la même forme. Toutes les deux 
sont lancéolées. Aussi M. de Machado entend-il ces confi- 
dences qui sortent du calice des deux plantes. La nicotiane 
(tabac) dit : « Une prise de tabac produit quelquefois une 
heureuse pensée, mais redoutez l'abus. Une goutte d'huile, 
distillée de ma fleur, donne la mort. » Voici ce que fait en- 
tendre le nerium ( burier-rose ) : « Ma lleur fait l'ornement 
des jardins , mais vous ignorez mes qualités pernicieuses; 
les animaux périssent sous mon influence délétère, et la 
poudre sternutatoire, préparée avec ma feuille, cause de 
graves accidents. » 

C'est d'après les mêmes principes que M. de Machado a 
deviné les propriétés d'une fleur de nos jardins, la fritillaire, 
d'après un damier qui a de l'analogie avec la robe des rep- 
tiles. La fritillaire, plante bulbeuse, renferme des principes 
acres. Son poison agit avec plus d'activité au printemps 
qu'en automne. Elle semble dire : « Évitez mon odeur. » 

Le serpent aiigaha de iMadagascar a juste la même robe; 
il crie : « Redoutez mon venin. » 

M. de Machado, l'un des fervents disciples de Gall, nie le 
libre arbitre chez l'homme et chez l'animal. Il a trouvé des 
exemples assez curieux pour être cités. 

Le dioch du Sénégal est occupé toute la journée à tra- 
vailler et fait des ouvrages d'un tissu remarquable. Il est né 
architecte. M. de Machado prétend qu il faut qu'il obéisse à 
l'impulsion irrésistible de l'organe où siège la mécanique, 
d'après Gall. Deux de ces animaux construisaient d'une 
manière différente; l'un bâtit en labyrinthe, 1 autre a un 
penchant pour la forme sphérique. Il arrive souvent que la 
L&tisse ne paraît pas satisfaisante au dioch; aussitôt il dé- 
molit ce qu'il a commencé , abat ses fondations et recom- 
mence pour arriver à une précision mathématique qui ferait 
l'admiration d'un maître maçon. M. de Machado a fait sur la 
doctrine de Gall une expérience curieuse. Ses deux diochs, 
qui habitaient ensemble, avaient construit un immense laby- 
rinthe. L'homme détruisit l'édifice de l'animal, se disant que, 
si l'animal avait réellement l'instinct de la mécanique, il re- 
prendrait bientôt ses travaux. Le? diochs parurent affligés 
un jour ou deux , mais le troisième ils se remettaient à la 
construction d'un nouveau labyrinthe. 

La seconde observation eàl encore plus concluante et fa- 
cile à vérifier. Il s'agit de la tortue , qui cherche toujours à 
grimper aux nmrs et qui retombe perpétuellement avec l'ob- 
stination insensée que mettaient les Dana'ides à remplir le 
tonneau vide. 

« La tortue a la tête du lézard, et, comme lui, cherche 
toujours à grimper ; cependant la forme massive de cet ani- 
mal n'est point celle d un grimpeur, mais sa ressemblance 
avec un autre individu lui ête son libre arbitre ; il faut donc 
qu'il monte malgré lui , et qu'il tombe à chaque instant ; la 
tortue s'apprivoise facilement comme le lézard ; la mienne 
cherche toujours la société. Les pattes ayant de l'analogie 
avec celles de l'éléphant, et étant ridées comme elles, il "en 
résulte une marche semblable. Cet animal, quoique classé 
parmi leschéloniens, n'est dans le fait qu'un lézard portant 
sur son dos son habitation. » 

Il ne nous reste plus qu'à citer quelques maximes de M. de 
Machado , qui avoue hautement son fatalisme : 

Il Les guerres de religion vengent bien les animaux du mé- 
pris que nous leur témoignons. 

» Les animaux naissent savants sans passer par l'éduca- 
tion, tandis que les hommes n'acquièrent leurs connaissan- 
ces qu'au moyen de mauvais traitements. 

» Les protubérances représentent les fruits de l'arbre 
humain, de même que les oranges représentent les fruits de 
l'oranger. 

)) 11 y a contradiction à donner la pensée exclusivement 
à l'homme , en la refusant à l'animal , qui présente la même 
conformation que lui. 

» L'homme est-il véritablement un être intelligent? S'il 
faut en croire M. de Paw, le doute sur l'intelligence humaine 
est bien permis. 

Il La parole manquant au singe , cet animal a conservé sa 
pleine liberté. 

» Bien loin de s'enorgueillir de sa station verticale , 
l'homme devrait peut-être" la maudire. 

» Les oiseaux chantent rarement faux ; chez l'homme le 
chant n'est pas naturel. 

» La couleur est le mobile des mœurs chez les animaux. 

» Le corps humain est une machine composée de mau- 
vais ressorts en partie rouilles. 

» La nature semble avoir privé l'homme du sens commun 
et l'avoir donné aux animaux. » 

On voit que l'homme est assez maltraité par M. Da Gama 



Machado; cependant ses opinions, qui sont excentriques 
dès l'abord, ont été soutenues plus d'une fois par de grands 
savants. C'est Linnée qui a dit ; 

« En conséquence de mes principes d'histoire naturelle , 
je n'ai jamais pu distinguer l'homme du singe ; la parole 
n'est pas pour moi un signe distinclif. » 

Seulement les plus audacieux s'arrêtaient au singe. M. de 
Machado a été plus loin. 

« Tout ce qui vit sort d'un (ruf, » dit-il; et, s'appuyant 
sur ces similitudes d'origine, il a fait peindre un tableau qui 
est une sorte d'échelle des èlres naturels. Dans ce tableau, 
Y homme ouvre la marche, suivi du sansonnet; vient la raie 
torpille, après elle la xnpère, ensuite la fourmi, puis la 
jonquille. 

Les premiers seront les derniers. 

L'homme est tour à tour insulté, méprisé, vilipendé par 
les oiseaux, les insectes et les fleurs, qui lui montrent clai- 
rement son infériorité. 

C'est un morceau dune haute fantaisie, telle qu'on en ren- 
contre peu dans les livres de science habituels. Nous re- 
grettons de ne pouvoir citer ici ces curieux monologues. 
CnAMPFLErRY. 



Sur la grande Slarl'c cDo la fin de déreinbre 

Vous rappelez-vous certaine prédiction malencontreuse 
qui fut faite il y a quelques années dans un recueil alors 
très-répandu, et destiné, disait-on, à l'instruction popu- 
laire. C'était, je crois, pendant l'automne de 183-2. Un astro- 
logue se qualifiant de météorologiste annonçait qu'après plus 
de vinijt ans de recherches et d'efforts, il était parvenu à 
débrouiller le chaos des lois qui régissent les phénomènes 
atmosphériques. Soumettant à ses élucubrations mathéma- 
tiques ces lois mystérieuses de la nature, il avait obtenu une 
formule au moyen de laquelle il trouvait par a, plus 6, moins 
c, que l'hiver de 1832 à 1833 serait remarquablement froid, 
sec et prolongé. Il est vrai qu'il y avait, dans la formule, des 
données peu susceptibles de précision, au moins on appa- 
rence : entre autres, un nuage gris-pommelé, désigné par 
je ne sais plus quelle leitre de l'alphabet; si bien que, pour 
peu que l'on disputât sur la couleur, la formule donnait tout 
ce que l'on voulait, .l'en connais bien d'autres qui sont dans 
ce cas. N'importe; la prédiction fut accueillie avec faveur et 
répandue à cent mille exemplaires, parmi les connaissances 
plus ou moins utiles de l'époque. Les diseurs de bonne 
aventure ne remontrent pas toujours juste, comme chacun 
sait; ils ont toujours été sujets à caution , depuis les oracles 
de l'antiquité jusqu'aux somnambules modernes. Mais jamais 
mésavenlure ne fut plus complète que celle de notre Ma- 
thieu Laensberg. Il annonçait un hiver sec , et la pluie ne 
cessa guère; des vents du nord-est, et le vent diaiiiétnile- 
ment opposé souffla quatre mois durant; un froid rigoiueiix, 
et il gela à peine pendant quelques nuits. Vous croyez peut- 
être que toutes les dupes étaient détrompées"? Pus le moins 
du monde ! Il n'en manquait pps qui vous disaient ; » Nous 
n'avons par eu de gelées , l'atmosphère a été constamment 
humide et chaude , les vents d'ouest ont r.éjuié , c'est vrai ! 
mais qui vous dit que toutes les circonstances prédites ne 
se sont pas trouvées réunies quelque paît? 

Nous venons de voir se produire ces jours-ci , à propos 
d'un phénomène fort ordinaire j un phénomène psychologi- 
que du même genre. Qui n'a pas entendu parler de la fa- 
meuse marée de la fin de décembre, des inondations extra- 
ordinaires, des sinistres sans nombre qui devaient en résul- 
ter? Ne devait-on pas croire, aux récils de certaines gens, 
aux rumeurs qui circulaient parmi les colporteurs de nou- 
velles, que le vieil Océan devait, à point nommé, franchir 
les bornes qui lui ont été assignées? Et qu'y avait-il au fond 
de tout cela ? Analogie complète avec la prédiction du Nos- 
tradamus de 1832 

Tous les quatorze jours, trente-six heures après la nou- 
velle ou la pleine lune, ont lieu les plus fortes marées du 
mois. Les a>tronomes peuvent calculer d'avance , en ayant 
égard aux positions du soleil et de la lune à ces époques, 
les intensités relatives avec lesquelles les eaux de la mer se- 
ront sollicitées à monter au-dessus ou à descendre au des- 
sous de leur niveau moyen. Les résultats de leurs calculs 
sont consignés dans les Èphémérides qu'ils publient deux et 
trois ans d'avance ; de sorte qu'on sait quelles seront, ou 
plutôt quelles peuvent être les plus fortes marées de l'année. 
Je dis: quelles peuvent (Ire; car la direction et l'intensité 
du vent exercent une influence qui altère fréquemment les 
résultats des calculs astronomiques. Aussi , en annonçant que 
telle marée produira des effets extraordinaires, on tait une 
prédiction de même force que celle-ci ; « Il fera froid l'hiver 
prochain. » 

Qu'on nous permette maintenant d'entrer dans quelques 
détails. 

C'est dans le soleil et surtout dans la lune que réside la 
cause des marées. « Le soleil, par son attraction sur la mer, 
l'élève et l'abaisse deux fois dans un jour, en sorte que le 
flux et le reflux solaires se renouvellent à chaque intervalle 
d'un demi-jour solaire. Pareillement le flux et le reflux pro- 
duits par l'attraction de la lune se renouvellent à chaque 
intervalle d'un demi-jour lunaire. Ces deux marées partielles 
se combinent sans se nuire, comme on voit, sur la surface 
d'un bassin légèrement agile, les ondes se disposer les 
unes au-dessus des autres sans altérer mutuellement leurs 
mouvements et leurs figures. 

C'est de la combinaison de ces marées que résultent les 
marées observées dans nos ports : la différence de leurs pé- 
riodes produit donc les phénomènes les plus remarquables 
du flux et du reflux de la mer. Lorsque les deux marées 
coïncident, la marée composée est à son maximum; elle est 
alors la somme des deux marées partielles , et c'est ce qui a 



lieu vers les pleines et les nouvelles lunes. Lorsque la plus 
grande hauteur de la marée lunaire co'incide avec le plus 
grand abaissement de la marée solaire, la marée composée 
est à son minimum; elle est alors la différence des deux 
marées partielles ; et c'est ce qui a lieu vers les quadratures 
(le premier et le dernier quartier de la lune). On voit ainsi 
que la marée totale dépend des phases de la lune ; mais ce 
n'est point aux instants mêmes de la nouvelle ou pleine lune 
et de la quadrature que répondent les plus grandes et les 
plus petites marées; l'observation a fait connaître que ces 
marées, dans nos ports, suivent d'un jour et demi les instants 
de ces phases. 

« Les plus grandes marées vers les nouvelles ou les plei- 
nes lunes ne sont pas égales; il existe entre elles des diffé- 
rences qui dépendent des distances du soleil et de la lune à 
la terre et de leurs déchnaisons... » 

Il nous reste peu de chose à ajouter pour compléter cet 
exposé si lui ide et si simple dû à l'illustre Laplace. 

Les marées sont d'autant plus considérables (jue la lune 
et le soleil sont plus rapprochés de la terre et du plan de 
l'équateur. On prend pour unité de hputcur la quantité dont 
la mer s'élève au-dessus de son niveau moyen , lorsque le 
soleil et la lune sont à la fois dans l'équateur et à leurs 
moyennes distances do la terre. Cette unité de hauteur ne 
peut pas être calculée à priori, parce qu'elle est sous la dé- 
pendance de circonstances locales, telles que la configuration 
des côtes, la profondeur de la mer, etc. 

La Connaissance des Temps pour 1849 avait annoncé que 
les plus grandes marées de celte année seraient celles des 
26 mars, 24 avril, 23 mai, 3 octobre, 2 novembre, l" et 
31 décembre. Exprimées au moyen de l'unité dont il vient 
d'être question, les hauteurs de ces marées étaient respecti- 
vement ; 1,07; 1,09; 1,0o; 1,03; 1,06; 1,0!i; 1,0i. 

On voit que celle du 31 décembre était naturellement la 
plus faible de toutes ces fortes marées , sauf celle du 3 octo- 
bre. Le maximum atteint parfois 1 ,16, et cependant la Con- 
naissance des Temps ajoutait prudemment ; « Quoiqu'elles 
soient éloignées du maximum , ces marées pourraient occa- 
sionner quelques désastres si elles étaient favorisées par les 
vents. » 

Serait-ce à cet innocent avis que nous devrions tout ce 
que l'on a débité, par avance, sur les formidables effets de 
la marée du 31 décembre? — Ces effets ont été nuls sur la 
majeure partie de notre littoral; ils n'ont consisté qu'en 
dommages peu considérables aux travaux du canal maritime 
à l'embouchure de l'Orne. Si donc les journaux anglais nous 
ont apporté le récit de dégâts considérables survenus sur la 
côte orientale, il faut s'en prendre à la violence du vent qui 
soufflait dans cette direction, plus qu'à l'intensité de la marée. 
Voici ce que rapporte le Morning- Advertiser, d'après une 
correspondance deYarmoulh du samedi 29 décembre : 

Les grandes marées d'hier et d'aujourd'hui , poussée 
par un vent violent de nord-ouest, ont envahi les villes d 
Varmouth et de Lowcstoft , ainsi que tout le voisinage, à 
plusieurs milles à la ronde. Toutes les maisons ont , dans 
leurs étages inférieurs, 3 à 6 pieds d'eau. La rade est pleine 
de bâtiments de toutes les nations , retenus par les vents 
contraires ; le port est également encombré de navires. L'eau 
coule à pleins bords sur les quais et le marché; le sud de 
la ville du côté de Suffolth ainsi que la paroisse de Gorleston 
sont submergés. Og ne peut aller dans les rues qu'en ba- 
teau. Aussi toutes les affaires sont-elles suspendues. A l'en- 
trée du port, il y a douze pieds d'eau de plus qu'à l'ordinaire. 
Les habitants du rivage et les marins sont infatigables dans 
leur œuvre de sauvetage. 11 est à craindre que, quand les 
eaux se retireront , on ne trouve beaucoup de noyés. Quant 
aux pertes foncières, elles sont incalculables. 

» Les trains du chemin de fer n'ont pu aller aujourd'hui 
plus loin que Reedham ( 9 milles de Varmouth ) , et ont dû 
retourner à Norwich , car ils n'avaient devant eux qu'une 
vaste mer qui couvrait complètement les rails. 

» Il en est de même de Reedham à Lowestoft. On assure 
que le pont de Mutford a été emporté, ce qui empêche toute 
communication avec Lowestoft. 

Il Quatre heures. — Les eaux augmentent toujours; on a 
déjà retiré plusieurs cadavres. Onze navires ont été jetés à 
la côte , et l'on craint fort qu'ils ne soient perdus. Il y a bien 
des années que ce pays n'a été témoin do scènes si terribles 
de désolation. » 

Le lecteur aura sans doute remarqué qu'il s'agit du 29, et 
que la plus grande marée a eu lieu le 31. 



Autour c9s? In 'S'aEiDp. 

La collection d'Albums pubiii'e sous ce titre par les éditeurs 
de Vlllustration se compose jusqu'à ce jour, et en atlenJant 
ceux qui sont sous pre-'se, des suivants : 1° Album des /Jt'iji.v, 
recueil des meilleurs rébus, au nombre do S-ts, publi.?s psr 
Vlllustration, 60 pages petit in-4° olilong sur viqin, avec uni: 
table dfs réponses; — 2° Histoire de M Crijptngnme , pi^r 
Toppffer, 3" édition; io Album de Florian , recueil des dessins 
composés par Giandville pour l'ilUistralion des fables de Flo- 
rian, avec les passades traduits par le dessin; — 4* Album de- 
là Chas.v et de la Pfche, 140 caricalutcs par Chain, Orandville, 
T. Johannot, etc., accompagnées des aventures merveilleuses du 
baron de Crac; — 5° Album de la Mode (pour paraître daus 
huit jours ) , histoire dessinée des variations , transformations, 
mélamorphosfs de la mode depuis un siècle. 

I.e prix de chiique Album est de 5 fr. 

2 Albums, 9 fr. 50 au lieu de 10 fr.; — 3 Albums, 13 fr. r.0 
au lieu de 15 fr.; — 4 Albums, 17 fr. au lieu de 20 fr.; — 
5 Albums , 20 fr. au lieu de 25 fr. 

Va joli volume contenant le texte des fables de Florian est 
donné avec l'Album de Grandville. V Histoire de la Mode , re- 
cueil des articles qui ont accompagné dans Vïlluslrati'-n l'his- 
toire dessinée de la mode , fera aussi la ratilii-ie d'un charniaut 
volume qui sera donné aux acquéreurs de l'Album. 

Envoyer une valeur sur Paris ou un bon sur la poste à l'ordre 
de MM. A. I.eehovalier et €■', nie Bichelieii , 60. 



28 



L'ILLUSTRATION, JOURJNAL UNIVERSEL. 








Un beau matiu , en se réveillant , M. Verdreau se sentit bien diapo! 



Kt se mit à réfiéchir 



Je siiii célibataire, se dit-il... 




J e n'ai paa plus de quarant£-cinq 



Sans ftreprJclitmuntbeau, j'ai un de ces minoia cbltlonnifs qui i 
déplacent pu nux femmes. 



L'ILLLSiaAlION, JOURNAL UNIVERSEL. 



29 






î la forme séduisante f[Il se sent frappé d'un coup mortel . 



Mais, hélas ! après denx heures de poursuite,'le chapeau 
jaune disparaît comme une ombre. 




e livre au désespoir. Les arts sont un remède aux maux du cœur, l'âme de M. Verdreau trouve un écho dans Pendant un point d'orgue où M. Verdreau intercale quelqu 

celle de soninstrument, qui faii pâmer d'aise son chat Nick. Nick hasarde une plaintive cliromatique.... 

r 





Avec accompagnement d'un tambour de basque. 

( La fuite au prochain minxfro. 



30 



L'ILLUSTRATION, JOLRNAL UNIVERSEL. 



A aliinluM EEetlivliue. 

Du désahunnement à la Presse. 
Mon cher Ju.niis, 

.l'ai lu avec beaucoup de plaisir, comme toujours, votre 
dernier voyage à travers les journaux où vous vous occu|)ez 
do la note que M. do Girardin a publiée le l'"'' janvier, par 
l'orme d'étrennps offertes à ses fidèles abonnés, et qui rap- 
pelle les bulletins de la campai;ne de Russie où les égarés et 
les morts ne se comptaient que par trente mille. 

Avec tous les égards bien dus à un illustre Anglo-Romain 
tel que vous , et avec la permission de notre excellent ami 
et directeur qui sait ouvrir son recueil à une honnête con- 
troverse et laisse le champ libre à la variété des opinions, 
je vous dirai que je ne partage pas entièrement la vôtre 
sur cet acte hardi, quels qu'en soient la pensée secrète 
et le mobile, ni sur les causes de la désertion en masse 
dont se glorifie et se plaint le directeur de la Presse. 

Je vous abandonne le passé et les virailes dynastiques du 

Eubliciste éminent qui étale aujourd'hui, par une de ces 
rusques conversions qui lui sont très-famdières , les cica- 
trices et les plaies que naguère il cachait encore. Ces chan- 
gements de front et ce passé , je ne les ai point suivis , je 
les ignore; la vie publiciue, la véritable politique n'ont com- 
mencé à mes yeux que le 24 février. 

M. de Girardin n'a fixé mes regards que dans les derniers 
mois qui ont précédé la révolution et dans ceux qui l'ont 
suivie. Aussi bien ne s'est-il montré réellement supérieur 
que dans cette période sur laquelle je le juge , et que vous 
appréciez peut-être, cher Romain, avec trop de sévérité. 

Pour vous, ce n'est qu'un Jérémie ou un Jésus, non le 
Divin, mais celui qui fit sept fois le tour des remparts do 
Solime en criant : « Malhenr à la ville! Malheur à Israël et 
malheur à moi-même! » jusqu'à ce qu'enfin une pierre dans 
l'estomac fît taire ce vociférateur lugubre. 

Selon vous, les 28,500 abonnés déserteurs sont le pavé 
dans la poitrine lancé par la baliste de l'opinion publique au 
prophète de la rue Montmartre. Ce serait une manière de 
protestation optimiste, ou, si vous l'aimez mieux, d'in.scrip- 
tion en faux contre les pronostics fâcheux qui troublent la 
paix d'Israël. S'il en était ainsi , il faudrait convenir que les 
docteurs Pangloss sont nombreux dans ce peuple, et qu'il 
est fort urgent qu'Arouet ressuscite, comme vous l'avez fait, 
cher Junius, pour recommencer sa besogne. 

Jérémie manque de gaieté, j'en demeure d'accord avec 
vous; c'est un vice de sa nature. Mais, Jérémie a-t-il dit 
vrai? Hélas! hélas! qui peut le nier?N'a-t-il pas, d'un coup 
d'oeil atrabilaire et sombre, je l'avoue, mais singulièrement 
lucide , successivement montré , mis à nu le néant des espé- 
rances fondées sur la Constituante , plus tard sur la Consti- 
tution, le vide des illusions groupées autour delà Législative; 
en un mot, réduit à leur juste valeur, qui est zéro, les leuries, 
les appeaux, les changements de décors , de personnages, 
jamais de choses, qui miroitent aux yeux de ce pauvre pays 
et entretiennent sa fièvre ? 

Jérémie s'est précipité vers l'inconnu au 1 décembre ; il 
y a précédé ou suivi la tourbe, et il en a été puni. C'était 
justice. Il a reconnu son erreur. Il n'est pas le seul. J'ai 
peine à croire que cette abjuration soit la cause efficiente du 
vide effrayant qu'il accuse dans ses listes d'abonni'ment. Je 
ne pense pas non plus qu'il faille comme vous attribuer cette 
déroute aux allées et venues politiques du prophète sous 
Louis-Philippe. Ce qui le prouve, c'est que 60,000 abonnés, 
fort monarchiques à coup sur, lui étaient demeurés fidèles 
sous la République, et tenaient bon jusque dans les premiers 
mois de l'année qui vient de finir. Vous voyez bien qu'on 
ne lui gardait point rancune de ses antécédents, quels qu'ils 
fussent. Il faut donc chercher ailleurs le mot de l'énigme. 

J'admets fort bien avec vous qu'Alexandre seul peut con- 
duire ses soldats au bout de la terre, et encore étaient-ils 
bien las dés le passage de l'Indus. Je reconnais encore vo- 
lontiers que la race moutonnière et pacifique do l'abonné 
n'est point de sa nature assez agile pour suivre un chef de 
file dans les bonds et les prodigieux soubresauts qu'il lui 
plaît d'exécuter. Très-certainement, M. Emile de Girardin 
en a perdu beaucoup en l'air, mais non pas tous. Il y a d'au- 
tres causes, j'en suis sur, j'en jurerais, et là-dessus rien 
n'égale ma certitude si ce n'est mort étonnement. 

M. de Girardin peut dire comme Louis XIV ou comme 
Médée ; a La Presse , c'est moi ; moi , dis-je. » C'est vrai ; 
— mais ce n'est pas assez. 

Ce serait plus qu'assez jicut-étrc pour faire la fortune 
d'un livre, — mais non \>o\lr asseoir et pour perpétuer la 
prospérité d'un journal. Si passionnée, si éclatante que soit 
une personnalité , elle ne peut suffire à tenir en haleine , 
en échec, indéfiniment, (ii),ono citoyens recrutés après tout 
parmi les intclligeiicns du pays. 

Je m'explique : la Presse est aujourd'hui un livre ; ce n'est 
guère plus un journal. La Presse n'est pas faite, pour parler 
le jargon de l'officine littéraire. 

Depuis qu'il n'a plus sa femme de ménage, l'infortuné Du- 
jarrier, pour s'occuper do sa maison, M. de Girardin ne 
s'aperçoit pas que ledit ménage n'est plus fait , et que son 
mobilier vieillit. 

Ce n'est pas que la Presse difi'ère notablement de ce qu'elle 
fut dès l'origine et de ce qu'elle était encore en 1847. Mais 
c'est là le mal : le vent change. De nouvelles exigences, do 
nouveaux instincts se révèlent dans le public, et malheur, 
trois fois malheur au iournalisto d'Israël qui ne les sait point 
deviner! Il est mangé par le Sphinx, non point en un seul 
déjeuner, mais par assez grosses bouchées , ainsi qu'il ap- 
pert du relevé nécrologique de la Presse en ■'849. 

Quand on a entrepris vis-à-vis du public le réie de Shéhé- 
razade , il faut bien prendre garde que Shariar â'ennuie, au- 
quel cas le monarijun irrité saute du lit et vous coupe lo 



cou ?ans pitié. C'est ce qui est en train d'arriver à la Presse 
et à M. Alexandre Dumas. 

Six colonnes quotidiennes (je parle des Beaux jours de 
la Presse, de ceux où le maître prend la parole), six co- 
lonnes pleines d'aperçus, d'imagination, de passion, c'est 
beaucoup , certes ; mais cela ne saurait tenir lieu du 
reste. C'est un traité, ce sont des livres encore une fois, et 
M. de Girardin le sent si bien lui-même, qu'il fait de ses 
article^ une bibliothèque qui aura 52 volumes. 

A toute tête il faut un corps : or , je vois sûrement la tête 
de la Presse ; mais de corps, point. — Subslantiam et san- 
guinem hun hahet. Point d'informations, point de corres- 
pondances, point de nouvelles, si ce n'est quelques faits- 
Paris emprllntés, composition et rédaction, àVEvénement de 
la veille; point d'articles de fond ou de variétés, si ce n'est 
la prose scientifii]iie de MM. Moigno et Jobard; Jobard et 
Moigno , que veu\-tu'.' — Par compensation, un bulletin de 
bourse interminable, et des annonces débordant de la qua- 
trième page sur la troisième qu'elles dévorent insensiblement, 
et qui font de M. Lebey, après M. de Girardin, le principal, 
j'allais dire l'unique rédacteur du journal. 

Et pour littérature... ici, les bras me tombent. M. de 
Girardin, cet esprit novateur, cet initiateur audacieux, en 
est encore à se flatter qu'Ange Pitou, suite du Collier de la 
Heine (léger fi-agment dont le public a le droit de se procurer 
les riiigl-einn jimniers t-iduines) , pourra lui con.server, que 
dis-je ! rappeler à lui l'ancienne vogue ! On le voit disputer au 
Siècle les morceaux — Proudhon dirait les rogatons — de ce 
régal de l'avant-veille , et arracher des mains de M. Perrée, 
qui n'est pas fier et Veut les prendre pour lui, les membres 
de ce malheureux Balsamo , dans un divertissant duel au 
feuilleton, où certes 

Le plus volé de3 deux n'est pas celui qu'on pense ! 

Avec une dent de mastodonte , Cuvier reconstruisait un 
monstre gigantesque. D'après le léger fragment des Mé- 
moires d'un médecin que nous avons sous les yeux , il est 
matériellement impossible que l'œuvre aille à moins de /rois 
cents volumes. Qui vivra lira, je l'espère; mais c'est à dé- 
goûter de vivre. 

M. Dumas sera, il est vrai, corroboré de M. Siie , lardé 
des tristes Confidences de M. de Lamartine , édulcoré et 
lénifié de la prose montliyonne du roman anodin de JI. Jules 
Sandeau, ([ui est bénin, bénin, bénin... Quant aux Mémoires 
d'outre-tombe . leur succès prouve une fois de plus que le 
journal n'est pas un livre. 

Je me demande comment M. de Girardin, cet esprit si 
alerte et si mobile, s'obstine à demeurer dans cette ornière. 
C'est lui qui l'a creusée, il est vrai ; et peut-être est-ce une 
faiblesse paternelle. Mais je crois plutôt que, lancé dans les 
espaces sublunaires où , selon vous, sa clientèle ne se soucie 
pas de le suivre, tout absorbé de son voyage au bleu politi- 
que et social, il est présentement semblable à l'astrologue, 
et se laisse, par distraction, choir dans le puits du dés- 
abonnement. • 

Je ne crois pas à un complot, à une croisade, à une in- 
trigue (on a prétendu tout cela) qui enlève dans une année 
trente mille lecteurs à un journal; mais je crois très-fort et 
trè.s-ferme à l'ennui qui gagne ces trente mille citoyens lors- 
que, cherchant dans un journal le rellet vivant, animé du 
mouvement contemporain, le récit fidèle, complet des inci- 
dents de chaque jour , ils n'y trouvent qu'un homme , si 
éminent qu'il soit, et pour tout mets, pour tout condiment, 
n'aperçoivent au croc littéraire que le fade et filandreux gi- 
bier ci-dessus. La politicjue, en un mot, lue paraît infinime'nt 
plus étrangère à l'événement que vous ne paraissez le croire. 

Cejourd'hui,7janvier, M. de Girardin annonce qu'au lieu 
de perdre, il a gagné des abonnés au renouvellement annuel. 
Il est du reste fort tranquille sur l'avenir ; il est certain que 
sa clientèle lui reviendra aussi nombreuse, plus nombreuse 
qu'en avril 1848, où ses presses ne pouvaient suffire au ser- 
vice. En conséquence, et pour n'être pas de nouveau pris 
au dépourvu, il prépare ses mécaniques à tirage. Ainsi soit- 
il! Pas déjà si Jérémie, comme vous voyez! — Je fais des 
vœux pour que l'événement justifie ces riantes prévisions. 
— Mais pour que le réabonnement .se propage avec enthou- 
siasme, pour que la foule assiège le n" 131 de cette néfaste 
rue Montmartre, je crois, sans vouloir de mal aux mécani- 
ques, qu'un peu de nouveauté et de variété ne nuiront 
point. M. de Girardin, à qui l'on ne peut dénïér en général 
l'intelligence très-vive et très-nette du présent, est bien 
homme à nous étonner encore et à reconcpiérir toute sa 
gloire et ses bénéfices passés. Mais pour cela II faut qu'il 
quitte l'ornière; que les vieux journaux , .ses émules, y per- 
sistent, ce à quoi, du rpsle, ou je me trompe fort, ils n'au- 
ront garde de mani|uer. Il lui faut souh;nler enfin que, d'ici 
là, ne s'élève pas quelque nouveau journal selon les condi- 
tions et les vœux de l'Ère Nouvelle, comme celui dont le 
plan a été esquissé dans ce recueil même. Or, ce journal, 
qui pourrait bien être le troisième larron et enfourcher maî- 
tre-public, est nécessaire, est désiré, est attendu, et, que 
ce .soit rue dé Richelieu ou ailleurs , il se fera , n'en doutez 
point. 

Je termine, et, pour Continuer jusqu'au bout mon rôle 
sibyllin, je dirai, comme la sorcière, au César de la rue Mont- 
martre : 

u neivnrt Ihe Ides of March ! n 
Ou comme François : 

« Souvent... lecteur varie; 
Bien fol est qui s'y llo I .. 

Ou enfin comme Petit-Jean, ce grand moraliste pratique : 

« Tel qui rit en janvier, au printemps pleurera, n 

.Sur ce, mon cher Junius, je prie que Jupiter vous tienne, 
hiver comme été, en santé, joie et badinage. 



Ki*eaa île mor rendue potable à bord 
deM nuvireé. 

1,0 supplice de Tantale, qui, pour Pantiquité, n'avait (t.- 
qu'une fiction allégorique, depuis lors et jusqu'à nos jours i''l;iil 
devenu pour les navigateurs une cruelle réalité. N'est-ce pas, • n 
elfet, subir ce supplice mille fois que d'être sans cesse entom.- 
d'eau, de n'en être constamment séparé que par l'épaisseur d'uni- 
planche, (pie de voir son existence dépendre de la solidité d'i;ii 
clou dont la rupture peut vous plonger dans les abîmes •l.- 
l'Océan, et cependant pour apaiser sa soif, pour subvenir à l.i 
prépàralion de ses aliments, pour pouvoir entretenir sur sm 
quelque propreté, de n'avoir que la quantité d'eau potable li 
pins exiguë, quelquefois même d'en manquer tout à faiti, 
Voiià pourtant ce qu'on a vu pendant des siècles et qui n'a j-i- 
mais febuté ces hommes au <u;ur d'airain, qui, le front calni'- , 
l'esprit insoucieux , ]iartent au premier appel et fans seulement 
sourciller, voient arriver la tempête, les combats, et les contem- 
plent atec courage, même avec une sorte de dédain. 

Mais la science a fini par triompher de celte diltirulté comme 
de tant d'.iulres, cl le problème de la potabiliti' de l'eau de mer, 
que l'on cherchait depuis longues années, est enfin résolu. 

L'taii de la mer c-^t non-seulement sal(^e , mais encore, en rai- 
son de ses [larlies composantes, elle est Acre et nausi^aboode ; elle 
se Irotivc eh outre chargée de substances volatiles, soit animales, 
soit \égélales, qui, s'y maintenant en étit de suspension, lui 
contnilihiquent un goUt prononcé d'empyreume. C'est de loii< 
ces éléments étrangers qu'il s'agissait de la dégager pour la ren- 
dre suscpplible d'être bue sans inconvénient. 

on racrthfe que d'anciens navigateurs de l'archipel de la CJrécc 
remplissaieilt une marmite d'eau salée qu'ils faisaient bouillir, cl 
qu'ils en recevaient dans des éponges superposées la vapeur, qui 
s'y trolivait transformée en eau douce. On comprend aisément 
combien de tels moyens devaient être insufn.sanls. 

Vers l'an 1600, lorsque les procédés distillatoires eurent été 
inventés , les Espagnols Miirline:, Le'wa, Fernamiez de Qtiiros 
et Gonzales de Leza s'occupèrent successivement de les faire 
fonctionner à bord pour en obtenir de l'eau potable avec l'eau de 
la mer. Plus tard, le célèbre Cuoli eut la même idée; et tous 
réussirent jusqu'à un certain point; mais la solution ne fut pas 
entière; car, pour qu'il en fùi ainsi, il aurait fallu ce qu'on n'a- 
vait jtas encore découvert, c'est-à-dire un appareil peu encom- 
brant, susceplilik de fonctionner facilement à bord d'une manière 
permanente , qui donnât des résultats assurés , et qui n'exigeât 
qu'un supplément de combustible assez minime pour qu'il y eut 
plus d'avantage à embarquer ce supplément qu'à prendre l'ap- 
|)rovisionnement réglementaire d'eau à bord. 

Il parait que le vaisseau le Vrillant, faisant usage en 17i;:i 
d'une machine distillatuire de M. Poi.'^somtier, obtint des résul- 
tats assez heureux , car il fut alors ordonné qu'une semblable 
machine serait établie sur tous les bâtiments destinés à des cam- 
pagnes de long cours, comme une ressource assurée contre la 
disette d'eau; toutefois une expérience plus prolongée y fit viai- 
semblablement trouver moins d'avantages que d'inconvénients, 
car l'usage en fut bienlAt abandonné. 

C st après ces recherches et ipielques auttcs que l'on s'est de 
plus en plus approché de la solution définitive, et c'est, en der- 
nière analyse, à M. Rocher, de Nantes, que l'on est redevable de 
l'avoir trouvée. 

In des premiers appareils de M. Rocher fut essayé sur la cor- 
vette à vapeur l'JrcAiHKWc pendant son voyage en Chine, de 1814 
à 1847, et la réussite en fut trés-satisl'aisante. L'équipage n'v 
but jamais d'autre eau que l'eau de mer distillée, et il s'en t-oui à 
fort bien. L'appareil, qui n'avait qu'un mètre et demi sur chaque 
face, ne brUlait que de 70 à 80 kilogrammes de charbon ; il ser- 
vait en outre à faire la cuisine du bord, et il produisait ôOO litres 
d'eau potable, ou environ 5 btres par homme et par jour. 

La machine distillatuire de M Rocher se compose de deux 
caisses reclangulaires en cuivre faisant corps ensemble : dans 
l'une sont un four, le foyer et l'eau de mer à distiller, qu'on in- 
troduit avec une pompe ; la seconde ne communique avec la pre- 
mière que par un tuyau qui remplit sa partie supérieure de 
vapeur, laquelle, ne contenant que la fraction potable de l'eau de 
mer, découle ainsi distillée et se rend aux barriques ou caisses 
de la cale, où, après être restée quelques jours et avoir élé ven- 
tilée, elle devient d'un usage irréprochable. 

N'est-il pas miraculeux , en vérité, d'être ainsi parvenu à re- 
produire en un vase clos et pour ainsi dire mystérieux, avec 
quelques kilogrammes de charbon et dans l'intérieur si resserré 
(l'un navire, le phénomène grandiose de l'évaporation des eaux 
de la mer dans les vastes champs de l'air par l'action de la cha- 
leur solaire, et la transformation de ces eaux en nuées légères, 
qui , poussées par les vents, se portent vers les terres, s'y résol- 
vent en pluie, créent les sources, les ruisseaux, les rivières, les 
tieuve.s, fertilisent les couches supérieures de leur sol, et servent 
à désaltérer les êtres vivants ! 

Sous les rapports île l'hygiène et du bien-être à bord , rien , 
a.ssuréuient , n'est plus fécond que la .solution du problème de la 
potabililé de l'eau du mer; mais ce fait a une portée peut- 
être plus considérable sous le point de vue ilcs opérations 
militaires d'une puisifance maritime, surtolit quand celte puis- 
sance se trouve dans le cas de lutter rohlre celle qui, entre 
toutes, a la prééminence en vaisseaux, en colonies, en commerce, 
en richesse et en matelots. 

On roniprend qu'alors il faut s'attacher à faire de préférence 
une guerre de croisières , et chercher à occasionner à l'ennemi 
le plus grand nombre possible de pertes commerciales; or ces 
croisières ne peuvent être longues ni fructueuses si , à de trop 
courts intervalles, il faut s'approcher des cdles (où l'on est ex- 
posé à rencontrer des escadres de blocus) pour rentrer au port 
et y renouveler ses approvisionnements. Il n'en sera plus ainsi 
désormais ; grlce atix appareils distillatoires on pourra oml«r- 
quer sur les vaisseaux et sur les grandes frégates quinte mois 
(le vivres, plus du combustible pour procurer six mois d'eau, 
l'ne seule relAche en pays neutre ou ami, afin d'y remplacer le 
combustible consommé, sulfira donc |>oui pouvoir tenir la mer 
pendant un an , iwur se mettre à même de croiser d.ins les pa- 
rages les plus éloignés, et pour faire, sur l'eeholle la plus conve- 
nable , la seule guerre prutitable dans le cis donné, celle qui, 
opérant des destructions partielles et multipliées, ruine le com- 
merce de l'ennemi non-seulement par des perles réelles, mais 
encore plus peut-être [m l'inertie dont elle frappe les siwcula- 
teurs en raison de la crainle des prises et de l'élévation des 
assuranoes. 

ii. 



L'ILLUSIRAIION, JUUKNAL UNIVERSEL. 



31 



(i'Almanucli des Adrossea de Paris 

sous LODIS XIV. 
(16D1-1C92.I 
Voici venue l'époque oii \a toiiibi-r de lout son poids dans 
chaque bureau de eommei'çanl, d'industriel, voire de journaliste, 
l'épais et louni in-quarto qui nous appculi! pour l'an qui com- 
mence les adresses de Paris, des ili|)arlrnirnls, que sais-jc même, 
de toute l'l':nrope,r.limoHn<7( des Ailnssc.s enfin, cette annnittc 
du mimcle entier, près de laquelle la iiualriicne page des plus 
grands journaux ne sont que des réclames pyguu'cs ; cette carte 
de visite multiple, immense, de l'humanité tout entière prise 
&ur le fait de son activité et de son intellisence dans son centre 
le plus actif et le plus intelligent , à Paris 1 S'il est un siècle où 
l'idée d'un semblable recueil devait naître et être exi)loité, c'est 
sans contredit le nôtre, si curieux de toutes choses, si ardent à 
tout connaître, à tout fouiller, si intéressé à savoir qui vit et qui 
rneurt, qui parait et qui disparait. Eh bien ! pourtant cette grande 
invention, cette belle ressource de curiosité, n'est pas due à ce 
grand inventeur, à cet infatigable curieux qu'on aiipelle le dix- 
neuvième siècle. Ses aînés en cela, comuie m ruille autres choses 
dont on lui renvoie l'honneur, l'avaient depuis bien longtemjis 
devancé. L'idée d'un bureau ou d'un livre où l'on put aller' s'en- 
quérir des adresses d'une ville était déjà bien vieille quand un 
habile homme de nos jours la reprit, la fit grandir et s'en lit 
une fortune : elle datait de 1533, pour le moins, car elle était 
née en même temps que Montaigne et du même père : 

« Feu mon père, dit l'auteur des Essais en son chapitre xxiv 
du livre I", homme pour n'être aydé que de l'expérience et du 
naturel, d'un jugement bien net, m'a dit autrefois qu'il avoît dé- 
siré mettre en train qu'il y eut ez villes certain lieu désigné au- 
quel ceulx qui auroient besoing de quelque chose se peussent 
rendre, et faire enregistrer leur affaire à un officier estably pour 
cet effect : comme , je cherche à vendre des perles , je cherche 
des perles à vendre ; telle veut compaignie pour aller à l*aris ; 
telle s'enquiert d'un serviteur de telle qualité-; tel d'un maisire; 
tel demande un ouvrier ; qui cecy qui ( cla, < h,\cuu scion son be- 
soing, et semble que ce moyen de nous cuire ad: ci tir a[iporli'roit 
non legière commodité au comriierce pliblicquc; car à tout coups 
il y a des conditions qui s'entre cherchent, et pour ne s'entr'cii- 
tendre laissent les hommes en extrême tiéeéssité. » 

Ce projet du père de Montaigne, (jui, mis en œuvre, éClt réiini 
la double commodité d'un journal des petites affiches et d'un 
bureau d'adresses, devait demeurer longtemps en Iriche. Pen- 
dant près d'un siècle on lut les Essais sans y voir en passant 
cette idée excellente formulée en excellent style. En liiog, pour- 
tant un rimailleur s'avisa de la faire revivre dans une sorte de 
gazette burlesque qui , renseignée de tous les coins du monde , 

Car la gazette multiplie 

Sans relasclie ses postillons 

Vistes comme les aquilons , 
eût donné le programme de toutes les choses nouvelles , l'an- 
nonce des moindres événements, accidents, etc.. 

Sans laisser une seule affaire. 

Soit d'édits , soit de missions , 

De duels, de commissions. 

De pardons pléniers et de bulles. 

D'ambassadeurs venus en mules.... 

De malheurs , de prospérités , 

De larmes en cour, de piaphcs.... 
Les marchands n'y eussent pas été omis; on y eût trouvé leur 
annonce au grand complet avec indication de leur spécialité , de 
leur adresse, même avec la description de leur enseigne. Ceux 
(|ui s'occupent des choses de la toilette, les merciers, les lingè- 
res, les dorlottièrcs, modistes du temps, eussent surtout obtenu 
une ttièiill()n particidière et détaillée. On aurait eu, à chaque varia- 
tion de la moiie, la liste complète des atours et alfiquets nouveaux : 

La cazette, en cette rencontre , 

Comprend les points plus accomplis. 

Les gauches détours des roupilles, 
L'astrolabe des peccadilles, 
Dédales et compartimeilts, 
Des boutons et des passements. 

Voilà pour la toilette des hommes ; voyons tnaintenant pour celle 
des femmes ce que nous aurait dit bette Gazette des modes (lu 
temps de Henri IV : 

Les méthodes , 

Les inventions et les modes , 

Des cheveux neufs à qui les veut... 

Nœuds argentez, lacets, escharpes, 

Bouillons en nageoires de carpes, 

Portefraises en entonnoir. 

Oreillettes de velours noir, 

Doubleures aux masques huilées , 

Des mentonnières dentellées. 

Des sangles i roidir le buse , 

Des endroits où l'on met du musc, etc. 
Mais le gazetier, qui n'avait point la prestesse de plume de nos 
chroniqueurs du falbala et de la guipure , désespérant sans doute 
de lutter de vitesse avec la mode, et de l'atteindre à heure dite 
dans son vol, lâcha bientôt ]uise. Celte gazette des annonces 
s'arrêta à la sienne. Comme tant d'autres , elle ne vécut que dans 
son programme. 

Théophraste Renaudof , le même qui créa là Gazette de France, 
reprit en sous-œuvre l'idée d'un bureau d'Sdiresse et en fit un 
accessoire de son journal. Enfanter du même coup le journalisme 
et l'annonce, le premier-Paris et la quatrième feuille du journal, 
c'était ingénieux, hardi; Renaudof y réussit pourtant, et cela 
sans quitter la profession de médecin, son premier élat. Il 
logea le tout dans un bouge obscur de la rue de la Calandre sous 
la iiiérue enseigne : Au grand Coq ; puis, menant tout de front, 
faisant d'une ihose une ressource pour l'autre , par la médecine 
amenant des abonnés à son journal, par le journal des chalands 
à son bureau d'adresses, il fit trois fortunes pour une. Quand il 
fut mort, la Gazette de France continua de prospérer; le jour- 
nal commençait à devenir une nécessité de l'intelligence; mais 
le bureau d'adresses dépérit, le successeur de Renaudot fut même 
contraint de fermer boutique. Le bureau ne rouvrit qu'en 1702 
avec espoir mais non pas avec certitude de ne plus refermer : 
.1 La manière dont on y a établi le bon ordre pour la commodité 
du publie, dit le Dictionnaire de Trrrniix, fait espérer qu'il 
réussira. " Un nommé Herpin s'apprêtait vers ce temps à lui 
faire rude concurrence. « C'est un homme, dit le Novitius de 
1721, au mot nomcnclator , qui enseigne à Paris les noms et les 
demeures des personnes de qualité. » Le Sage connut ce singulier 
industriel, Abnanach Bottin vivant et marchant, pouvant, au 
besoin , vous prendre par la main et vous conduire lui-même 
jusqu'à l'adresse demandée. Au.ssi , quand il lit son Gil JSlas, 



n'eut-il garde de l'omettre. C'est certainement en pensant à Her- 
pin qu'il fait dire par Fabrice à Cil lilas : « .le vais de ce pas te 
conduire chez un homme à qui s'adressent la plupart des laquais 
qui sont sur le pavé; il a des grisons qui l'informent de tout ce 
qui se passe dans les familles, il sait où l'on a besoin de valets, 
et il tient un registre exact non-seulement des places vacantes , 
mais même des bonnes et des mauvaises qualités des maîtres. 
C'est un homme qui a été frère dans je ne sais quel couvent 
de religieux. Enlin , c'est lui qui m'a placé. » 

L'auteur d'une des plus curieuses Descriptions de Paris, le 
vieux Germain Brice , faisait vers le même temps un métier à 
peu près pareil. Seulement, il ne se mettait qu'au service des 
gentilshommes de province et des riches étrangers nouveaux ar- 
rivés dans Paris. 11 les renseignait sur les curiosités à voir, leur 
marquait l'emploi de leur journée de touriste , comme le faisait 
dernièrement un fameux journal dans un coin de son immense 
feuille; il leur .lisait a ipicl h.. Ici il fallait heurter pour voir de 
beaux appartements, de iiillis galeries de tableaux ; alors même, 
pour peu qu'on l'en priât et qu'on le payât bien , il servait de 
guide et traînait après soi, de monument en monument, d'hûtel 
en hôtel, le touriste ébahi. Le livre de Brice, cité tout à l'heure, 
n'est qu'un résumé de ses courses de cicérone bien stylé, et pour 
cela même n'en est que plus curieux. N'était-ce pas là un excel- 
lent type? Un homme de bonnes manières, bien instruit des 
trroindres choses qu'il va vous montrer, faisant aux curieux les 
honneurs de sa ville, ne laissant rien échapper de ce qui peut la 
mettre en renom aux yeux des étrangers, la révélant dans toutes 
ses splendeurs , la fouillant avec eux dans ses moindres curio- 
sités! Quel Parisien enthousiaste ce devait être qire ce bon Ger- 
main Brice! Depuis, son pareil ne s'est pas retrouvé et ne se 
retrouvera pas. Que ferait-il dans notre Paris moderne qui a bien 
encore ses monuments , vus tous en deux heures , mais qui n'a 
plus un seul de ces somptueux hôtels, ouverts à tous, et qui de- 
mandaient plus de deux mois de course et d'admiration pour 
être visités en détail les uns après les autres? 

Dans le temps niéiue où ces premiers essais de Jîyreavx de 
renseignements , iVIndicali'itr parisien et d\ltmanach des 
25,000 Adresses, étaient tentes a Paris avec plus ou moins de 
succès, un peu avant Herpin, luais juste à la même époque que 
Renaudot et que Brice, vivait à Paris un homme qui devait mieux 
qu'eux tous comprendre et exécuter l'utile pensée si largement 
ex|iloitée aujourd'hui. Cet homme, d'ailleurs obscur, avait nom 
Abraham du Pradel , et ce dont il s'avisa, ce qu'il mit en œu- 
vre avec intelligence pendant deux années de suite, en lB9t et 
en 1 R92, n'est autre chose qu'un véritable Atmanach des Adres- 
ses, irn Atmanach Bottin en raccourci , ou plutôt à l'élat d'em- 
bryon ; 200 pages in-8° au lieu de 1 ,800 pages in-4», ce que pour- 
rait être entin, toutes proportions gardées, le Paris de Louis XIV, 
auprès du Paris républicain de 1850. 

C'est ce liviet curieux et rare d'Abraham Du Pradel dont voici 
le titre exact: VÀlma7iach ou Lirre commode des adresses de 
Paris, etc. (1 6!) 1), Paris, ¥• Denys-Nyon, in-S", que nous allons 
analyser ici en éclairant chaque détail obscur de quelque cora- 
mehtaire. 

Après nous avoir entretenu d'abord des choses de la coilr, des 
cérémonies royales, des jours où le roi reçoit, touche lés écloùél- 
les, etc., etc., comme l'eût pu faire VAlmanach royal, déjà flo- 
rissant alors, le premier datant, croyons-noils , de 1()79, i)u 
Pradel passe vite aux choses de la ville, car il est avant tout Pa- 
risien et bon bourgeois. 11 commence par nous instruire de tout 
ce qui concerne les nobles exercices pour la belle éducation. 

Les martres d'armes sont les premiers mentionnés, comme si 
dans ce Paris toujours batailleur il était dit qu'il faut savoir se 
battre avant que sa\oir lire : " Il y a en différents quartiers des 
maîtres en fait d'armes qui tiennent salle chez eux et sont dans 
l'approbation publique : MM. de Saint-André, quay des Aiigas- 
lins; Chardon, ruede Bussy; Le l'en lie lils, rue Miizarine,elc.n 
Reiiiaiipipz (pic ces maîtres d'escrime nommes par Du Pradel 
(leiiieiircnt tous au delà des ponts, dans le \olsiuage de l'Uni- 
versité. C'est qu'en effet ils recrutaient par là, dans la gent si 
turbulente des écoliers , leur meilleure clientèle de brelteurs et 
de spadassins Un édit royal du 2 1 août 1 5U7 avait prévu le dan- 
ger d'un pareil voisinage pour les écoles, et l'avait interdit : « La 
cour fait delTense aux escrimeurs et tireurs d'armes de s'établir dans 
le quartier de l'Université. » Mais vous voyez qu'en 1692 on te- 
nait bien peu de compte de l'ordonnance de 1567. Vingt ans après, 
sous la Kégence,on la brava bien plus effrontément encore, ainsi 
que tous les autres cilils prohibant le port des armes et le duel. 
En 1721, d'après le livre de J. de Bruye, L'art de tirer tes ar- 
mes, publié cette année-là, il y avait à Paris plus de dix mille 
brelleuis fréquentant les salles d'escrime et presque tous logés 
dans le pays latin. .41ors, on ferraillait en pleiii soleil et en pleine 
rue, mais surtout sur les boulevards, pour avoir un champ clos 
plus vaste et de plus nombreux spectateurs. Les bretteurs dé- 
gainaient et s'alignaient deux contre deux, quatre contre quatre, 
les badauds s'assemblaient et faisaient cercle autour du combat, 
et nos hommes ainsi regardés ne cherchaient plus qu'à se perfo- 
rer dans les règles , à se pourfendre avec bonne grâce. Madame 
Du Noyer nous raconte dans ses Mémoires un de ces grands 
duels entre spadassins, dont le théâtre fut un coin du boulevard, 
près de la porte Montmartre. « Il se passa sous les fenêtres de 
notre chambre, dit la spirituelle Bruxelloise, un combat terrible 
où Blancrochet et Daubri, les deux plus fameux bretteurs de 
Paris, furent tués après la plus vigoureuse résistance. C'était à 
quatre heures après midi , et tout le monde les regardait faire 
sans se mettre en état de les séparer, ce qui me surprenait beau- 
coup; cardans notre pays on est plus charitable que e^la, et pour 
la moindre petite querelle on verroit tout un quartier en alar- 
mes : mais à Paris, on est plus tranquille et on laisse les gens se 
tuer quand ils en ont envie.... M. de Lubière, d'Orange, .M. de 
Roucoulle et mon oncle Cotton étoient à nos fenêtres lorsque 
cette scène se passait, et ils admiraient la bravoure de l'un de 
ces deux bretteurs, qui se défendait lui seul contr'e qualr'e de 
ses ennemis, dont l'un lui porta enfin un coup par derrière qui 
le fit tomber à quatre pas de là auprès du corps de son camarade. 
On les porta tous deux chez un chirurgien.... » 

Après ces maîtres du guerroyant exercice , notre almanach 
nous en montre de plus pacifiques et non moins en faveur ; les 
maîtres à danser : « Plusieurs maîtres de danse , dit Du Pra- 
del , dispersés en différents quartiers, sont aussi d'une habileté 
distinguée. M. de Beauchamps, maître des ballets du roi, est le 
premier homme de l'Europe pour là composition, rue Bailleul; 
M. Raynal l'arné maître à danser des enfants de France, ordinai- 
rement en cour. ■> Beauchamps était en effet l'un des beaux 
danserrrs du temps. Il était sirrtout couru des femmes, et même 



l'on glosait fort en cour sur plus d'un téte-à-téle dont la leçoû 
du ruaîlic à danser n'avait été que le transparent prétexte. Mais 
quand Du Pradel le recommandait ainsi , il se faisait déjà bien 
vieux et louchait à sa fin. La Bruyère, qui le malmène sous le 
nom deCobus, avait d('jà dit de lui en 167."> : " Voudriez-vous 
(il s'adresse aux fciuuies sensibles de la cour), voudriez-vous le 
sauteur Cobus , i|iii , jetant ses pieds en avant , tourne une fois 
en l'air avant de louiher à terre? Ignorez-vous qu'il n'est plus 
jeune? ■> Cet illustre Beauchamps se croyaH dé bonne foi l'ih- 
venleur de l'art de la chorégraphie, et il avait fait légitimer sa 
prelenlion par un arrêt du parlement , ce qui équivalait à nn 
brevet d'invention. Personne, dans le docte corps, ne s'était 
souvenu d'un livre qui, paru eu 1588, avait devancé de prè.s 
d'un siècle les le(;ons de Beauchamps, et dans lequel se trouTcht 
curieusement ébauchés tous les éléments de sa prétendue dé- 
couverte; c'est ['Orch('sogiaiihie de Thoinot Arbeau du plutôt 
de Jehan Tabourot , pour vendre ici le secret de l'anagramme 
derrière lequel ce bon chanoine de Langres, un peu confus 
d'avoir écrit sur la danse, avait cru convenable de se cacher. 
IS'ous ne citerons de son livre que sa bizarre conclusion : « Pra- 
tiquez les dances honnesfeineht et vous rendez compaigiions des 
planeltes , lesquelles dancent naturellement , et de ces nv^mphes 
que M. Varron dit avoir veues en Lydie sortir d'un estang , dan- 
cer, puis rentrer dedans leur estang ; et quand vous aurez (lancé, 
reirirez dedans le grand estang de vostre estude pour y profiter, 
comme je prie Dieu qu'il vous en donne la grâce. >• C'était con- 
clure en chanoine un livre écrit en danseur. 

Les maîtres de langues ne sont pas oubliés par le livre coili- 
mode des adresses. Nous avons surtout remaniué dans la liste 
qu'il en donne le nom d'un homme resté fameux dans la mé- 
moire de ceux qui ont appris l'italien , et que nous avons ci-u 
tous d'une époque bien postérieure à l'an 1691 ; c'est Vénéroni si 
populaiii; encore pour la méthode italienne à lac[ùelle son lio'in 
est attaché. Voici ce que Du Pradel dit de lui : 

'■ M. Vénéroni, secrétaire interprète du roi, drilinàirèinent 
noiurné dans les tribunaux pour les traductions et interprètâtidiis 
des langues espagnole et italiinue, enseigne ces deux langues 
chez lui, ruedii Cii'iii-\i.lant. .. 

Ce Vénéroni était un huiiime à expédients, digne de Vivre à 
une époque plus avancée en industrie ijue le siècle de Louis XIV. 
H n'était rien moins qu'Italien, car il était né à Verdun en Lor- 
raine, et il se nomriiait Jean Vigneron. L'en.seigneiiient de là 
langue italienne, qui était tort à la mode en ce temps là, llii 
pariit une ressotiice, et, pour s'y mieux préparer, il coiiimeilÇa 
par italianiser son nom. Comme ces chanteurs de notre tenips 
qui se croient une voix plus fraîche dès qu'ils oiit soudé à iéiir 
nom bas-breton uu tudesque une désiiience toscane ou romaine, 
il se persuada qu'il savait l'italien , du moment que, siir là foi de 
son nom travesti , on put le prendre pour un échappé (le Flo- 
rence. Mais il ne s'arrêta point là pour se mettre tout à fait en 
honneur. Italien par coiilrebande , il se fit encore grammairien, 
grâce à un vil empruiit; lexicographe, grâce à un plagiat. 11 
happa au passage le fameux Italien Roselli, ce coureur de pays et 
d'intrigues, ce Casanova anticipé dont les singulières aventures 
S()nt le lexie d'un roman ; i unime il le savait profoiidémcnt versé 
dans sa langue naturelle, Il lui persuada de composer une glam- 
uiaiie, puis, cnuuueil ne le savait p.is moins misérable, le livre 
fait , il lui en Dtirit (ent IraiKs, l'ohliiit et le publia sous son 
seul nom. Il lit a peu près de même pour son Dictionnaire , 
seulement au lieu (l'un homme c'est un livre, le Dictionnaire 
Italien d'Antoine Oudin qu'il pilla avec effronterie. Lamonnaye 
le (lil posiliveiuent dans celte phrase de son Glossaire des Aocls 
Bourguignons, phrase brutale maisjuste, et qui esttoutun résumé 
de la vie impudente de Vénéroni ; « Le plagiaire qui s'est em- 
paré du Dictionnaire italien d'pudin et l'a fait imprimer sous le 
nom de Vénéroni était un pédant nommé Vigneron. .■ 

Du Pradel passe ensuite à une série non moins curieuse, aux 
noms et aux adresses des artistes qui alors illustraient Paris. ]| 
commence par les arcbileclès. Nous apprenons de lui que Buland 
demeurait rue Saint-Louis-ab-Marais dans le quartier même des 
beaux hôtels qu'il a construits , et D'Orbay, rue des Poiilies, 
tout près du Louvre; qilant à Perrault, quenous voudrions trou- 
ver bien plus tôt que d'Orbay à l'ombre de son admirable 
colonnade, il loge dans l'immonde place du Chevalier-du-Gûet. 
Après, viennent les peintres d'histoire. Nous trouvons Mignard , 
rue de Richelieu , dans un hôlel qu'il partageait avec madame de 
Feiiqiiii'ies sa fille et dont la situation, d'après un plan tiianus- 
ciil eu noire possession, correspondait à celle du passage Saint- 
Guillaume actuel, presqire en face le Théâtre-Français; excel- 
lent voisinage pour le logis d'un ami de Molière ! Jouvenet 
demeure dans l'un des pavillons du collège Mazàrin — celui qui 
touche au quai Conti , — et les Coypel au Louvre. Les peintres 
de portraits ont aussi leirr curieuse mention. Notls y voyons 
Rigaud dans une maison de la rue des Petits-Champs à l'encoi- 
gnure de la rue de Louis-le-Giand, selon Germain Brice, qui 
complète ici Du Pradel. Pétilot, qui peint la mignature (sic) en 
email, demeure rue de l'Université, dans ce logis niodeste où 
Richelet alla si utilement le consulter pour les termes de peinturé 
de son dictionnaire. L'Argillière, le peintre des éclatants velours, 
des riches satins, logeait, lui, dans la rue Sainte-Avoye, le plus 
fangeux des quartiers. Il n'y avait pas seulement son atelier 
d'artiste , mais encore une sorte de boutique où il broc^intait les 
tableaux comme tous ces matois d'Auvergne qui pulhdaient alors 
et qu'on appelait coinpagnons de la graffignade. Plus d'un hon- 
nête homme, du reste, se mêlait de ce trafic d'amateur. Du 
Pradel en cite quelques-uns ; « M. l'abbé du Ple.ssis , près le 
Puits d'Amour; le sieur d'Alençon , rue Chapon, et le sieur 
Paris , près la JUssienne, se plaisent à troquer des tableaux. ■■ 
Ce fut aussi plus tard la manie de ce bon abbé Moussinot dont 
Voltaire, comme on sait, commandita le brocantage. iMais reve- 
nons à Du Pradel et à sa liste des hommes d'art. Il continue par 
les sculpteurs, nous montre Girardon au Louvre , taillant froide- 
ment et magistralement son marbre en face des cariatides de 
Sai razin son maître, sans en imiter les hardiesses ; Coysevox aux 
Gohelins avec ce pauvre Tuby, si célèbre alors, si ignoré aujour- 
d'hui , comme si sa réputation avait dû disparaître avec les 
sculptures de la porte Saint-Bernard, son principal ouvrage; 
enfin Desjardins, plus modeste et moins bien renié, vivant ta 
reclus dans sa petite maison du fairbourg Montmartre. 

Du Pr'adel clôt la série artistique de son almanach par les 
adresses des musiciens. La liste est nombreuse, car elle comprend 
toutes les variétésde l'espèce, depuis les compositeurs jusqu'aux 
joueurs de giritare. Nous avons d'abord les martres enseignant 
le clavecin , cet humble et strident devancier du monotone piano 
qui avait au moins le mérite de se faire moins entendre. Ceux 



32 



LILLUSTMTIOIN, JOURNAL UNIVERSEL. 



qui couraient l'enscignerpar la \illeélaienl:Couperain, près Samt- 
Gervais, le même que La Fontaine a vanlé dans son éptlre à de 
Nyert; Lalandc cilé avee élo^c dans la même pièce, et madame 
Oïes, rue Saint-Denis, prototype d'une variété musicale qui 
pullule de nos jours: la maîtresse de piano. La viole, sorte de 
violon à six cordes d'acier ou de laiton , dont La Fontaine a dit 
gracieusement : 

La viole , propre aux plus tendres amours , 

avait aussi ses a<lcptes mélomanes , chez lesquels Marais , Sainte- 
Colombe et Garnicr, les habiles joueurs de ce temps-là, ne dédai- 
gnaient pas de courir le cachet. Mais c'est le téorbe qui était 
surtout l'instrument à la mode. Point de concert, point de séré- 
nade possibles sans cette sorte de grand luth à deux manches ; pas 
même de chanson, de ballade ou de triolet sans que son aigre 
accompagnement ne fût obligé. Ecoutez plutôt ce qu'en dit 
La Fontaine : 

Le téorbe charmant qu'on ne voulait entendre 
Que dans une ruelle avec une voix tendre, 
Pour suivre et soutenir par des accords touchante 
De quelques airs choisis les mélodieui chants... 
Si l'on voulait se donner le plaisir d'un beau morceau de téorbe 
bien exécuté, il fallait s'adresser, selon Du Pradel, à Dupré, rue 
des Eacovffes, à De la Barre, en cour, à Aubin, )«e de VEcharpe. 
Le violon était aussi fort en estime, giâce à Baptiste , trop sou- 
vent confondu avec Lulli dont il avait le prénom ; grâce aussi à 
Charpentier, qui logeait rue de la Harpe, selon notre almanach Le 
plus célèbre, et celui qui s'enrichit le mieux de tous ces violonistes 
du dix-septième siècle , était Le Peintre, le même qui inspira à 
Richelet cette boutade de son étrange dictionnaire : <. Le poète 
Martial disait autrefois que pour faire fortune à Rome il fallait 
être violon. Quand on diroit aujourd'hui la même cho.se de Paris, 
on diroit peut-être assez, la vérité. Le Peintre, l'un des meilleurs 
joueurs de violon de Paris, gagne plus que Corneille, l'un des 
plus excellents et de nos plus fameux poètes français. » Ce qui 
n'était qu'osiCî vrai du temps de Richelet l'est tout à fait du 
nôtre. Nous finirons , comme Du Pradel , par les compositeurs. 
Ils sont bien clair-semés et peu illustres. Lulli mort, pas un 
bon auteur d'opéra n'était resté debout. Qu'est-ce que Colasse, 
qui logeait rue Traversineî Un pauvre écrivassier en musique 
dont rien n'est resté et qui aurait dû continuer toute sa vie, 
comme il avait commencé, de copier de bonne musique plutôt que 
d'en composer de mauvaise. Qui connaît aujourd'hui Bertet, l'or- 
pbée de Pile Notre-Dame, et Charpentier, dont l'adresse était 
rue Dauphine? Ce dernier pourtant nous est plus recommanda- 
ble. Il avait été l'un des bons amis de Molière, et c'fst à lui, si 
nous avons bonne mémoire , qu'on doit la musique de la céré- 
monie du Malade imaginaire. A ce titre il mérite sa place ici, 
dignus , dignus est intrare, etc. Du Pradel nomme aussi , mais 
simplement pour mémoire sans doute, le vieux Lambert, si fa- 
meux encore au temps où Boileau fit sa satire <lu Repas , et si 
complètement oublié en 1691. Il habitait rue Sainte-Anne, au 
coin de la rue Ncuve-des-Petits-Champs, cette maison que vous 
connaisse! tous, avec ses chapiteaux corinthiens , ses hautes fe- 
nêtres, ses masques comiques engagés dans les arcades, et son 
faisceau d'attributs lyriques couronnant une des croisées. Lulli, 
qui avait fait bâtir ce somptueux logis, avait voulu, en mourant, 
que Lambert, dont il était le gendie, en eût la jouissance viagère. 
Edouard Foubnier. 
{La fin au prochain numéro. ) 



'apoxlomenos de Eiyalppe. 




Parmi les fouilles nue l'armée française a fait faire à Rome 
pour occuper les malneureux ouvriers, on a découvert une 
statue de la plus grande beauté. C'est dans le voisinage du 
Tibre et dans le viccolo délie l'aime que l'on a trouvé ce 
morceau, digne des plus beaux temps de l'art chez les Grecs, 
et que l'on suppose être décrit par Pline le jeune, dans le 
34' livre de son Histoire naturelle. Suivant cet auteur, Apoxio- 
menos fut placé par Agrippa dans ses thermes de Rome. 
Tibère, séduit par la beauté de ce marbre, le fit enlever une 
nuit et transporter dans son palais; mais le peuple réclama 
la statue à grands cris , et force fut au ravisseur de restituer 
le Spumans, ainsi que l'appelaient les Romains. La statue, 
du plus beau marbre de Paros, a été retrouvée presque intacte, 
et Ténérani , l'habile artiste romain, s'est chargé do réparer 
cette nouvelle merveille de l'art. A l'heure qu'il est. la 
statue se trouve au Vatican , à côté de l'Apullon et du 
Laocoon. Dieu veuille qu'elle y reste longtemps, et que les 
embarras financiers du nouveau gouvernement romain no 
condamnent pas ce clicf-d'œuvre à venir habiter au milieu 
des brouillards de la Tamise. 

Le dessin que nous donnons ici et qui nous a été envoyé 
de Rome ne donne qu'une idée bien imparfailede la beauté du 
modèle. Cette figure, qui est un athlète ou lutteur, est de 
taille demi-colossale; la tête est plus petite que ne le veulent 
les règles générales des proportions ; mais cette parlicularilé 
indique d'une manière plus certaine ia recherche du beau 
idéal ; le sourcil couvre bien l'œil , et la lèvre supérieure est 
pleine de résolution. L'expression générale est celle du calme 
puisé dans la force, et il est facile de reconnaître la figure 
du gladiateur. Le pied est trop long, quoique sculpté avec 
le plus grand soin , et la grosseur de la jambe se trouve 
diminuée en proportion de la longueur du pied. Ceci est une 
obsirvation anatomique; cependant c'est un défaut dans la 
statue , mais le raffinement de distinction dans la petitesse 
du pied et de la main sont blâmés comme inconciliables avec 
la profession d'athlète. Les pieds et les jambes semblent être 
restés inachevés , et tout le savoir du sculpteur parait s'être 
entièrement concentré sur la partie supérieure de la figure. 
j L attitude de la statue est d'une extrême simplicité. Le lut- 
I [J teui essuie la sueur occasionnée par un combat récent ou par 
' un exercice violent; il étend le bras droit, tenant un coin 
entre l'index et le pouce de la même main; un léger sourire 
tiintracte la bouche, tandis que le sourcil reste encore un 
peu froncé. La main gauche tient le strigile, avec lequel il 
esbuie la sueur qui ruisselle de son bras droit; de cette façon 
le corps reste droit ; le torse , négligemment appuyé sur 
la hanche gauche, laisse bien tous les muscles à leur place , 
et 1 on peut admirer l'anatomie du dos, exécutée de la plus 
brillante manière. 

Quelques antiquaires ne trouvent pas le texte de PUne 
assez clair pour accepter l'apoxiomenos comme le vérita- 
ble, celui qui est sorti des mains de Lysippe. Que nous im- 
porte, si nous avons un chef-d'œuvre! et nous croyons que 
là-dessus tout le monde est d'accord. 



Bibllograplile. 

Les lusiades de Camoéns, traduites en vers par F. Racon, 
deuxième édition revue et corrigée. — Un volume grand 
in-8» de 306 pages, chez Hachette, Garnier frères, Dauvin 
et Fontaine. 

C'est bien, en effet, une secondeédition, et véritablement revue, 
ettrès-authentiquement corrigée, que celle de ce poétique ouvrage 
de M. F. Ragon. Le siècle n'est donc pas si dur aux poètes 
qu'on le veut bien dire, pourvu que ces poètes aient de la poésie, 
ou que du moins ils sachent s'inspirer de la poésie d'un auteur 
étranger et la faire passer dans notre langue. — M. F. Ragon a 
reçu du ciel cette in_/î«cncf secré/e qui agit avec assez d'efficacité 
pour vous rendre capable de bien rendre et de bien comprendre 
le génie d'un grand poète exotique, et d'en enrichir la littérature 
indigène. Digne émule des Ponjerville et des Baour-Lormian , 
dont il invoque les exemples, M. F- Ragon a marché d'un pas 
ferme sur leurs traces récentes. Sa traduction des Lusiades 
prendra place èi côté de celles d'Ossian , du Tasse et de Lucrèce 
que nous devons à ces deux illustres et puissants académiciens. 
De l'élégance, de la grâce, un ton toujours soutenu, une 
diction toujours élégante et choisie, une fidélité qui ne coûte 
rien à la liberté et à l'aisance du style , telles sont les rares et 
éminentes qualités qui distinguent rceiivie de M. Ragon, comme 
toutes celles qui sont sorties des travaux de .sa muse industrieuse. 
Qu'on nous permette de citer un fragment qui justifiera nos 
éloges, et qui fera, en même temps, apercevoir au lecteur ce 
qu'on pourrait souhaiter d'originalité dans la langue et le style 
de l'heureux traducteur. 'Voici comment il nous retrace, d'après 
Camoéns , une des nombreuses tem|iêtes qui viennent assaillir 
les héros du poi'me ■■ 

Du vaisseau b.illoté le roulis les arrête 
Le Rouvernail s'agite au gré de la tempête. 
De Iroii forts matelots en vain le ' 
Oppose à ses écarts des câbles vigoureux. 
Contre les vents ligués leur résistance écho 
Et l'ouragan vainqueur de leurs clforts se j 



Pour renverser Babel et ses murs orgueille 

Eole eût déchaîné des vents moins furieux. 

Le navire, jouet de la vague éctimante , 

Semble un léger bateau qu'emporte la tourmente. 

Tantôt l'onde en grondant le lance dans les airs, 

Tantôt le préci|Ute aux portes des enfers. 

Dans cette horrible nuit dont les voiles funèbres 

N'entr'ouvrent qu'aux éclairs leurs profondes téni^bres. 

On dirait qu'à la fois tous les vents élancés 

Veulent broyer le monde eu leurs chocs insensés , etc. 

Nous regrettons de ne pouvoir pousser plus loin cette cita- 
tion , car ces vers ont certainement de la vigueur et un tour vif 
et précis. Le tour sans doute a déjJi été employé quelquefois; 
mais M. Ragon a bien fait d'en user, |Miis(|uc c'élail ici le lieu 

Nous aurions encore quelques n'MMii|Me< crilicpies à i.iire sur 
le style de cette traduction iKu'Iiqiie, Mais, somme lonlu , et 
malgré ce qu'elle offre çà et là de réprchinsible , elle n'en mé- 
rite pas moins l'honorable .succès qu'elle a obtenu, et ce succès 
sans doute ne s'arrê'era pas à d ti\ éditions. 



Du reste, l'exécution typographique de cet ouvrage est tout à 
fait digne du texte, et il est peu de poètes qui puissent si riche- 
ment habiller leurs enfants. M. Ragon a habillé les siens avec 
une magnificence bien placée; car il a songé sans doute, en père 
prévoyant, que, dans les distributions de prix, ce bel habit ne 
leur nuirait pas. 

Journal d'un voyage au Levant , par l'auteur du Mariage au 
point de vue chrétien. 2' édition. — Paris, Marc Ducloux. 
1850. 

Nous ne sommes point étonné du succès qu'obtient ce char- 
mant livre. Sérieux sous une forme légère, il attache et entraîne 
le lecteur. Nous regrettons cependant que madame Agènor de 
Gasparin, cédant sans doute à un mouvement de mauvaise hu- 
meur, se soit crue obligée de répondre, dans une préface de la 
seconde édition , aux critiques dont son journal a é.é l'objet. — 
Quand on livre ses impressions au public, il faut un peu plus de 
patience que n'en montre la susceptible voyageuse. " Naturel, 
simplicité, vérité, voilà les trois causes de la colère de tant de 
gens. » Nous ne parlageons pas cette opinion; car de ces trois 
caractères , nous n'en trouvons qu'un seul dans l'ouvrage : c'e*t 
la vérité. Oui, l'auteur est vraie, et nous l'en remercions sincère- 
ment. Mais quant à la simplicité , elle y manque , le livre a trop 
d'esprit pour être naturel. Nous ne reviendrons pas sur les qua- 
lités et les défauls du Journal. Nous renvoyons le lecteur à 
notre article bibliographique conlenu dans le n° 327 de Vlllns- 
tration et, mieux encore, à l'ouvrage lui-même, puisque l'au- 
teur veut bien avouer ceci dans sa préface : « Le journal a ses 
défauts, il en a mille, mais le journal est lui. •• De plus, et l'au- 
teur ne saurait assez le redire , le journal est pour les bonnes 
gens. Ceux-là lui ont donné place au coin de leur feu; il a égayé 
quelques soiiées de famille; il a, parla grâce de Dieu, distrait 
quelques malades; il a fait battre déjeunes cœurs; il a un in- 
stant soulevé le poids fatigant des affiigés; que faut-il de plus?... 
C'est ce que nous disons aussi : que faut-il de plus? 



Rt^ImprosNion <lc la rollrrtlon de 
l'MtliêgtraUoM. 

Pour donner un intérêt de plus à la collection réimprimée 
de ïllluslralion, nous offrons à tout souscripteur un billet 
de série de la loterie des artistes par chaque volume, c'est- 
à-dire 1 i billets pour la collection complète. Chacun de ces 
billots donne droit au tirage de tous les lots de cette loterie, 
y compris le gros lot, consistant en un service en argenterie 
d'une valeur de 70,000 fr. 

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lettr-' Jiu directeur de VlUustration. — Le palais du quai d'Orsay et le 
rons.il d'Ktat. - Le Village de la Colonne , ou le Mort tue le vivant 
(suite et Uni. — Curiosités du monde littéraire 1 N° 1 , le banquier dra- 
matique. — Aventures de M. Verdreau. — Chronique musicale. — L'Al- 
manach des Adresses sous Louis XIV tsuite et tin). — Beaux-arts. 
Granires ; M, Pacheco-y-Obes .portrait — Empire d'Haïti , quatre por- 
traits des principaux personnages de la cour. — Un Congrès; Etat de 
la question; Diplomate irrégulier, la princesse '•'; Comment linit un 
congrès. — Conseil d Etat, grande salle des réunions ; Salle des audien- 
ces publiques; Salle de comité. — Aventures de M. Verdreau (suite). 
15 gravures. — Antonin Moine ; Dominique Papéty, portraits. — Rébus. 

Histoire de la semaine. 

La discussion sur l'affaire de la Plata, qui a occupé l'As- 
semblée nationale pendant huit jours et la presse pendant 
six semaines , à la fin de l'année dernière et au commence- 
ment de celle-ci , a fait place à des débats dont l'objet nous 
touche de plus prés. Cependant il est encore quelr|uefois ques- 
tion de la Plata, tantôt pour annoncer, qu en exécution du 
vote de l'Assemblée, le gouvernement prépare une expédition 
militaire sur la Plata, tantt^t pour démentir cette nouvelle. C'est 
le démenti, cette fois, qui obtient notre confiance. Parmi les 
figures dont l'histoire contemporaine doit conserver les traits, 
l'incident de la Plata nous signale un 
personnage qui s'est trouvé mêlé à 
tous les événements de ce pays , qui . 
venu en France pour t'^clairer l'opinion 
publique et le gouvernement sur les 
griefs de Montevideo contre la domi- 
nation de Rosas, et sur les intérêts 
qui nous sont communs avec ses con- 
citoyens, a accompli sa mission avec 
un zèle que la passion et les ressenti- 
ments personnels ne suffisent pas seuls 
à exphquer; avec une ardeur qui ne 
peut être inspirée et soutenue que par 
une conviction et un patriotisme sin- 
cère. Ce personnage est M. Pacheco- 
y-Obes, dont le nom a marqué si sou- _^_ 

vent dans les débats relatifs à la Plata, 
l'ancien ministre rie la guerre de Monte- 
video , le citoyen dont le nom figurera 
encore plus d'une fois plus tarti dans 
l'histoire de cette lutte déjà si longue 
et souillée de tant de crimes. 

Le Napoléon des dimanches, comme 
on l'appelle , organe de la politique 
personnelle de M. le président de la 
République, publie un rapport du mi- 
nistre de France à Buenos- Ayres en 
date du 14 juillet 1849, rapport con- 
traire au projet d'intervention et pré- 
cédé de ces mots ; « Le rapport suivant. 
qui exprime la pensée du gouverne- 
ment sur la question de la Plata. nous 
a paru de nature à intéresser vivement 
le public, surtout après la longue dis- 
cussion au milieu de laquelle cette af- 
faire a été si souvent dénaturée. » 

Ainsi, le Napoléon a parlé; ce Na- 
poléon ne parle pas comme tout le 
inonde, mais la presse conliniie à y 
chercher la pensée personnelle de M. le 
président de la République. Cette pen- 
sée est quelquefois si singulière, si 
fort au rebours de la pensée pulilique, 
de l'état de l'opinion et des partis , si 
contraire à la manifestation éclatante 



des événements et des faits, que le fond fait passer sur la 
forme, comme s'il importait peu que des idées si rares fus- 
sent exprimées dans un si mauvais langage. Quant à nous, 
qui ne nous piquons pas d'être des grands politiques, nous 
avons encore la faiblesse de remarquer les fautes de fran- 
çais. Cependant si ce qu'on nous annonce est vrai, savoir : 
que le Napoléon va devenir quotidien, nous renonçons à un 
exercice qui remplirait la vie de plusieurs grammairiens. 

Le Napoléon est donc un événement ; le Journal des Dé- 
bats le cite tous les lundis avec une malice contenue , mais 
très-bien comprise; le Constitutionnel le complète en dres- 
sant le tableau des opinions exprimées par vingt journaux 
des départements, qui reçoivent une correspondance et des 
articles tout faits d'une entreprise parisienne relevant du 
ministère de l'intérieur. Tous ces articles concluent néces- 
sairement, avec quelques variations insignifiantes, à la réali- 
sation urgente de la politique dont le Napoléon est l'organe 
et dont le Constitutionnel est l'instrument. M. Véron pour- 
rait devenir le Cambacérès d'un empereur nouveau , toute 
proportion gardée. 

Mais tandis que nos destinées sont l'objet des graves pré- 
occupations de ces folâtres, les partis qui divisent la nation 
et qui ont leurs représentants dans l'Assemblée, nous sem- 
blent, à nous, poussés à ces estrémilês qui marquent le point 




r.e 'jpiiri-al n. M. Panbocn-y-Olios 



fatal où il faut s'arrêter pour s'entendre et transiger, à moins 
de livrer la bataille et de se confier au hasard sanglant de 
la lutte. On ne se battra pas; on finira par s'entendre, 
parce que tous les partis sérieux ont aujourd'hui un ennemi 
commun qui ne demanderait pas mieux que de les pousser 
aux dernières violences pour jouer, à son profit et sans leur 
laisser l'espoir de voir les causes de la lutte disparaître , le 
rôle éphémère d'un arbitre. On transigera; nous en attes- 
tons les signes visibles aujourd'hui de la conscience des 
citoyens. Le passé cédera quelque chose à l'avenir; l'avenir 
ne voudra pas sacrifier le présent, qui est, en définitive, 
l'œuvre du passé. 

Puisque nous signalons les symptômes des intentions et 
des convoitises qui ont rendu cette semaine remarquable, 
nous ne passerons pas sous silence un projet de loi présenté 
par M. le ministre de la guerre concernant l'augmentation 
de la solde des sous-ofEciers , projet dont l'opposition a re- 
vendiqué l'initiative et dont on accuse assez le but par l'im- 
portance qu'on attache à son origine; tant il est vrai que 
s'il se fait quelque chose de bon et de juste, dans ce pays, 
ce n'est point en vue du bien et de la justice. 

— L'Assemblée nationale, dans les séances du 10 et 

du 11, a fini par s'entendre sur les termes et la durée de 

la loi relative aux instituteurs communaux. La majorité. 

un instant divisée, a réuni ses forces 

pour faire triompher le projet à 335 voix 

contre 223. 

Une discussion sans intérêt politique, 
relative à l'appropriation de l'ancienne 
salle des députés aux séances de l'As- 
semblée nationale, a occupé en deux 
jours la durée d'une séance, et n'a 
abouti qu'à la démonstration de l'inu- 
tilité actuelle d'un déménagement coû- 
teux. 

La fin de la séance de samedi a été 
consacrée à la proposition de M. Henri 
Didier, relative a l'Algérie. Il s'agis- 
sait de nommer une commission pour 
préparer la législation particulière de 
cette province, aux termes de l'arti- 
cle 109 de la Constitution. M. Desjo- 
berl , qui n'a jamais cessé , depuis la 
conquête d'Alger, de maudire notre 
possession , a profité de l'occasion pour 
renouveler son anathème. 11 l'a fait 
avec plus d'esprit que de sens com- 
mun. M. Henri Didier et M. de Toc- 
queville proposaient de nommer une 
commission de trente membres pour 
préparer la législation de l'Algérie. 
i\I. Desjobert a proposé de remplacer 
celte commission de trente membres 
par une commission de trois membres 
r qu'il a personnellement désignés lui- 

même. Ces trois membres auraient été 
les trois représentants actuels de l'Al- 
gérie à l'Assemblée législative. M. Des- 
jobert s'est défendu sérieusement d'a- 
voir voulu plaisanter en faisant une 
proposition semblable. Ce qu'il y a de 
certain, c'est que l'Assemblée "a pris 
la chose au sérieux ; car il a fallu re- 
courir au scrutin pour décider si la 
proposition de M. Desjobert serait écar- 
tée par la question préalable. Enfin la 
question préalable a été adoptée à la 
majorité de 301 voix contre '230. 
.4ii lieu d'être composée do trente 



34 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



membres, comme le demandait M. de Tocqueville , la com- 
mission chargée de préparer les lois de l'Algérie ne sera 
composée que de quinze membres ; au lieu d'être nommée 
en assemblée générale, comme le proposait également le 
rapporteur, elle sera nommée dans les bureaux. Tel est le 
résultat de cette discussion. 

L'Assemblée a ouvert lundi la première délibération .sur le 
projet de loi relatif à l'organisation de l'enseignement. C'est 
ici que les passions, les prétentions absolues se sont donné 
rendez -vous. Nous n'avons pas l'intention démontrer les 
points divers et opposés d'où partent des accusations et des 
récriminations implacables. Nous aimons mieux croire, ainsi 
que nous le disions tout à l'heure , que cette discussion 
servira à faire éclater la nécessité de s'entendre et de se 
faire de mutuelles concessions ; nous espérons que cette 
tran.saction aura lieu avant la troisième délibération. La pre- 
mière, néanmoins, ne semble pas près de finir. 

Tandis que l'Assemblée discute la question de savoir qui 
sera chargé de la direction de l'enseignement : le clergé, 
l'Etal par l'Université, ou l'un et l'autre par la liberté , nous 
remarquons l'indilTérence de tout le monde sur les moyens 
de répandre l'instruction en France. Les partis se battent à 
coups de pamphlets, d'injures et de calomnies; mais quant 
à ramener l'esprit des populations au sentiment juste des 
idées et des faits par de bonnes lectures, personne ne s'en 
soucie. Cependant voici M. le préfet de police qui veut don- 
ner des livres aux détenus ; il fait , pour réaliser son projet, 
appel aux éditeurs, aux écrivains, à tout le monde. Soit, 
les détenus auront leurs bibliothèques; nous réclamons le 
même bienfait pour ceux qui n'ont pas l'avantage d'être 
détenus. Il a été question de fonder des bibliothèques com- 
munales, aimable plaisanterie qui a été prise un jour au 
sérieux par un éditeur qui avait été préposé par arrêté mi- 
nistériel à la préparation de cet établissement et par un 
autre qui aurait voulu en être chargé, mais qui n'a pas 
tardé à rentrer dans les cartons où sont enfouis tous les rêves 
de bien public qui s'échappent une fois tous les quinze ans, 
et qui rentrent bientôt pour dormir le reste du temps. Les 
journaux anglais et belges nous apportent de temps en temps 
des modèles admirables de fondations de ce genre au profit 
des ouvriers; mais nous n'avons pas le temps de lire ces 
nouvelles , nous sommes occupés à faire des journaux de 
coteries qu'on ne lit pas , et des petits livres de parti pour 
ceux de notre parti qui savent ce que nous écrivons, et qui 
n'ont pas besoin qu'on leur apprenne à crier au feu quand 
la maison brûle, mais bien qu'on les assure contre l'incendie. 

— Le message du président des États-Unis est arrivé cette 
semaine à Paris ; l'intérêt de ce document résulte pour nous 
d'un changement projeté dans les tarifs pour l'élévation des 
droits sur les objets d'importation dans ce pays. 

— Le journal de Saint-Péterbourg du 24 décembre (6 jan- 
vier') contient un document qui donne le mot des bruits qui 
ont couru, depuis un certain temps, sur la découverte d'une 
conspiration en Russie. Le fait est avoué, mais son impor- 
tance ne parait pas très-sérieuse. 

— L'Autriche publie les Constitutions spéciales des diffé- 
rents pays de sa domination. Les nouvelles d'Allemagne 
n'ont pas d'autre intérêt. 

— La session des chambres portugaises a été ouverte le 
2 janvier , par un discours de la reine Dona Maria qui res- 
semble à tous les discours de la couronne passés, présents 
ou futurs. 



Asslattancc publique. 

PATRONAGE DES JEUNES DÉTENUS. 
M. Corne a déposé , au nom de la commission de l'assistance 
publique, un rapport suivi d'un projet de loi .sur les mesure.? h 
prendre pour la moralisation de ces enfants en trop grand nombre 
que la misère et l'immoralité de leurs parents ou de mauvaises 
inclinations poussent de bonne heure à la mendicité, au vaga- 
bondage, à des habitudes d'indiscipline et de violence, à des 
larcins de tout genre. 

Les maisons d'arrêt reçoivent : 

1» Les mineurs détenus par voie de correction paternelle, en 
vertu des articles 370 et 377 du Code civil; cette détention ne 
peut pas excéder six mois ; 

i" Les enfants au-dessous de l'.'lgc de IG ans , en état de dé- 
tention préventive, et qui attendent soit leur jugement parles 
tribunaux correctionnels, soit l'ariét de mise en accusation qui 
les renvoie devant la cour d'assises; 

3» Les enfants condamnés il une peine d'emprisonnement qui 
n'excède pas une année. 

Les maisons de justice établies dans les chefs-lieux de justice 
criminelle reçoivent les enfants accusés de crimes et renvoyés 
devant la cour d'assises. 

ï^nfia les maisons centrales détiennent : 

1° Les enfants au-dessous de Ifi ans acquittés comme ayant 
agi sans discernement, mais envoyés, en Mrtu de l'article 6fi 
du Code pénal, dans une maison de correction pour y être 
détenus ou élevés pendant un certain nombre d'années ; 

2» Les enfants au-ilessous de 16 ans, condamnés comme ayant 
agi 'avec discernement, lorsque la peine d'emprisonnement pro- 
noncée contre eux est supérieure à une année. 

La commission estime <{ue la moyenne annuelle du nombre 
des jeunes détenus s'établit de la manière suivante : 
Dans les maisons d'arrH : 

Détentions préventives .5,000 

Détentions pénitentiaires l,ioii 

Dans les maisons dejusiicc : 

Détentions préventives 80 

Dans les maisons centrales ou letirs ajuiliaires : 

Détentions pénitentiaires 'i,7GI 

11,541 

En ajoutant à ce chil'frc celui des mineurs détenus par voie 
de correction paternelle, c'est en réalité un nombre de 12,000 en- 
fants qui , terme moyen , subissent à im litre quelconque une 



détention (1) dans une maison de force, détention d'une durée 
variable, mais qui, pour un grand nombre, atteint le chiffre de 
plusieurs années et ne doit les rendie à la vie libre que vers 
l'âge de 20 ans. 

Certes, il y a là pour la société un grave objet de sollicitude; 
il y a là pour le gouvernement un devoir impérieux d'humanité 
et de prévoyante. 

A l'égard de ces enfants privée de leur liberté, l'Etat est 
substitué par la loi aux pères de famille. Il n'est pas seulement, 
à leur égard, le pouvoir qui exécute des décisions judiciaires , il 
est investi d'une véritable tutelle. Il a pris à sa charge , non pas 
seulement de garder ces enfants, puis de les rendre à la société, 
si dénués qu'ils soient d'éducation et de toute ressource intellec- 
tuelle et morale. Non , sa mission est plus sérieuse : il fautqu'il 
les é'ève, qu'il cherche les moyens de réformer ces natures 
livrées à de mauvais penchants , et qu'il les prépare pour un 
avenir honnête. 

L'isolement, dans la prison , des jeunes détenus, des détenus 
adultes, la surveillance de leurs rapports entre eux, le besoin 
d'une éducation paternelle, religieuse et morale, venant se joindre 
aux sévérités de la discipline pour combattre leurs mauvais 
penchants et réveiller en eux les instincts de bonté et de droi- 
ture ; le choix des travaux qui développent leurs forces , dimi- 
nuent l'intensité de leurs passions, et répondent le mieux dans 
l'avenir à leurs besoins individuels et aux nécessités de l'ordre 
social; enfin un patronage sur l'enfant étendu au delà des murs 
de la maison de correction, pour que tout le fruit de l'éducation 
qu'il y aura reçue ne se trouve pas perdu ; voilà les soins et les 
devoirs qui incombent à l'Etat. Ces obligations sont aujourd'hui 
bien incomplètement accomplies. Dans la réalité, la véritable 
maison de correction n'existe pas. L'éducation pénitentiaire n'est 
pas réellement donnée. Les enfants sont contenus par la disci- 
pline des prisons, ils ne sont pas élevés, et presque nulle part 
la disposition des lieux ne permet de les garantir du contact des 
criminels. 

Les vices de ce régime ont frappé l'administration , et , à plu- 
sieurs reprises, elle a fait de louables tentatives paur l'améliorer. 

En 1832, des circulaires du ministre de l'intérieur autorisè- 
rent la mise en apprentissage des jeunes détenus d'une bonne 
conduite et qui seraient réclamés par des chefs d'atelier. 

Plus tard, quand les esprits furent vivement préoccupés de la 
réforme du régime pénitentiaire , et que le système de l'isole- 
ment rallia de nombreux partisans, on pensa surtout à l'appli- 
quer aux enfants , dans la vue de les préserver de la contagion 
ordinaire des prisons. Ce fut alors que la maison de correction 
de la Roquette fut établie avec ses cinq cents cellules , et appli- 
quée aux jeunes détenus du département de la Seine. 

Cependant, en 1839, deux hommes d'un admirable dévoue- 
ment, MM. (le Courteilles et Demetz, cherchèrent ailleurs la 
solution du iiroblème. Ils fondèrent à Mettray, près de Tours, 
une colonie de jeunes détenus avec la pensée de rendre, pour 
ainsi dire , à ces malheureux enfants un toit paternel et une 
famille honnête, et de les élever moralement et religieusement 
dans les travaux et les bonnes habitudes de la vie agricole. 

L'administration comprit ce qu'il y avait d'heureux dans cette 
v(]ie nouvelle; elle encouragea l'établissement de Mettray et ses 
imitateurs , leur confia de nombreux enfants tirés des maisons 
centrales. Il y a aujourd'hui plus de deux mille jeunes détenus 
confiés par l'administration à des colonies agricoles fondées par 
des particulieis. Les vices de l'éducation correctionnelle donnée 
aux jeunes détenus dans les prisons de l'Etat sont donc démon- 
trés et reconnus par l'administration elle-même. Elle témoigne 
qu'elle n'a pas confiance dans ses propres établissements; elle 
s'adresse à des institutions privées , au prix même de sacrifices 
considérables (80 centimes par jour pour chaque détenu , trous- 
.soau compris); elle va jusqu'à se dessaisir en leur faveur du 
droit que la loi n'a confié qu'à elle seule de garder et d'élever 
les enfants soumis à la détention correctionnelle : cela seul lève- 
rait tous les doutes , s'il en existait encore. Il est donc temps 
que le pouvoir législatif intervienne pour consacrer par une 
prescription légale l'éducation pénitentiaire et le patronage in- 
troduit par la généreuse initiative de quelques bons citoyens, et 
dont ne profite aujourd'hiri que par exception un certain nombre 
de jeunes détenus. 

En conséquence , la commission propose le maintien néces- 
saire des maisons d'arrêt comme lieu de dépôt pendant la déten- 
tion préventive, et comme lieu d'emprisonnement pour les con- 
daurnés à six mois et arr-dcssous , ce terme court ne permettant 
pas d'envoyer les enfants dans les colonies pénitentiaires. — 
l'oiu les jeunes détenus qui ont à subir à un lilie quelconque 
une' détention de plus de six mois, de remplacer les quartiers de 
correction par des colonies pénitentiaires. A cet égard , la com- 
mission n'avait rien à inventer, et elle se borne à éniiinércr les 
bons, les excellents résultats obtenus par l'd'UMr .le .Mdtiay, 
qui devient pour tous les enf.ints qui lui sont coiilii ii, pendant 
et après leur séjour à la colonie, la famille qui leur manquait 
pour leur donner des impressions honnêtes, des inspirations 
morales et religieuses , une direction , et pour leur assurer un 
appui. 

Sans doute il s'est rencontré à Mettray des natures rebelles 
que n'a pu vaincre et améliorer la discipline de la colonie. Plu- 
sieurs de ces jeunes gens rentrés dans la vie commune ont 
commis de nouveaux délits et encouru la rigueur des lois; 
mais la proportion de ces léi idives e.st faible et ne dépas.se pas 
■') p. %■ -^ Kontevrault, oir une institution semblable a été fondée, 
sur 2 1 jeunes détenus rendusàlavie commune, dont 74 avaient 
été appliqués à l'agriculture et 1 36 aux travaux manufacturiers, 
il y a eu, en trois ans, 9 récidivistes; 8 appartenaient aux jeunes 
détenus industriels , 1 seul aux agriculteurs. 

Se présentait la qirestion de savoir s'il convient que l'Etat 
reste chargé de la fondation et de l'entretien des colonies péni- 
tentiaires qu'exigera le système adopté par la commission , ou 
s'il devra se contenter d'encourager et d'aidet par des subven- 
tions les établi.ssements fondés sous l'inspiration de la bienfai- 
sance privée. 

A plus il'un titre il a paru désirable à la commission que l'Etal 
nt d'abord appel au zèle des citoyens , que de généreux senti- 
ments portent à prendre soia de l'éducation et de l'avenir des 
jeunes détenus. 

(11 Ln proportion des (tlles par rapport aux garçon» n'est que d'un cin- 
tiuii-mc ou d'un sixième seulement pour la totalité de.s détentions judi- 
l'iiiires et condamnutiotis. Mais pour les détentions par voie de correction 
imternelle, la proportion est toute diriérente. A Paris le nombre des en- 
fants de» deux sexes détenus k ce dernier titre était, nu !«'• octobre 1849, 
de 07 : garçons 43, filles 64. 



Le but essentiel , celui que la société a le plus grand intérêt 
à atteindre, c'est de rtndie à la vie honnête et laborieuse <les 
enfanis que l'oisivelé et une mauvaise éducation de famille 
avaient placés sur une pente dépluiable. C'rst par le tnrur, c'est 
par le dévouement puisé dans les sentiments les plus nobles 
qu'on est soulenu et qu'on marche utilement dans une pareille 
voie L'administration publique peut introduire dans dfs éta- 
blissements fondés par elle un ordre régulier, une discipline 
exacte, elle ne peut pas commander à ses fonctionnaires la 
chaleur d'ûme, le zèle religieux qui font tout le succès des 
œuvres morales. 

D'une autre part , c'est avec une extrême mesure qu'on doit 
engager l'Etat à se faire industriel ou agriculteur Déjà les rouag. s 
de notre administration sont trop embarrassés , il y a danger à 
les compliquer encore de la gestion économique d'un grand 
nombre d'exploitations rurales. Enfin il est douteux que les 
finances de l'Etat n'aient pas à en souffrir. 

Cependant la commission avait à prévoir l'hypothèse où la 
bienfaisance privée ne réclamerait pas tous les jeunes détenus. 
Alors seulement commencerait pour l'État l'obligation de fonder 
à ses frais une ou deux colonies pénitentiaires. 

L'expérieni* a prouvé qu'un système exiM-llent pour établir 
parmi les jeunes détenus une louable émulation dans la voie du 
bien et de la régénération, c'est de graduer leur condition d'après 
leur conduite. La mise en apprentissage de ceux dont la moralité 
semble la mieux affermie a presque toujours produit de bons 
effets. Elle encourage tous les jeunes détenus à être bien notés , 
et pour ceux qui méritent celte faveur, elle sert d'utile tran- 
.sition entre deux genres de vie bien différents; elle éprouve 
leurs véritables dispositions , et les prépai e à bien user de la 
liberté quand elle leur sera définitivement rendire. La commis- 
sion propose de consacrer ce .système dans la nouvelle loi. 

La justice et l'intérêt des enl'ants soumis à l'éducation péni- 
tentiaire exigent qu'une distinction soit faite entre de malheu- 
reux enfants arrêtés pour des délits sans gravité , et de jeunes 
détenus d'une perversité précoce , qui ont commis quelquefois 
des crimes tels que l'incendie et le meurire; ceux-ci générale- 
ment sont condamnés par les tribunaux à un emprisonnement 
d'une durée de plusieurs années. Il a paru essentiel à la com- 
mission j pour ne pas frapper de discrédit moral les colonies 
pénitentiaires, pour ne pas exposer à de dangereux contacts les 
enfants d'une meilleure moralité, de relégirer dans un établisse- 
ment spécial les enfants condamnés à un empiisonnement de 
plus de deux années. D'un autre celé , dans la population des 
colonies pénitentiaires, il se rencontrera nécessairement des na- 
tures dépravées, rebelles à toute amélioration comme à toute 
discipline. Il faut pour les vaincre un régime plus sévère. La 
commission propose pour ces deux catégories la fondation en 
Algérie d'une ou plusieurs colonies coirectionnettes. Ils subi- 
raient d'abord un emprisonnement de six mois , et seraient em- 
ployés ensuite aux travaux de l'agriculture. A leur libération, 
accoutumés au climat de l'Algérie, façonnés à la culture du sid 
africain, ils pourraient trouver, dans les colonies agricoles de 
celte contrée , un emploi de leurs forces cl de leurs connais- 
sances pratiques profitable pour eux-mêmes, utile à la coloni- 
sation. 

Quant aux jeunes filles détenues, dont le nombre a été de 706 
pour 1849, la commission a la confiance que les établissements 
particuliers de bienfaisance ne tatileront pas à décharger com- 
plètement l'Etat du soin de les élever. En attendant, des maisons 
pénitentiaires spéciales seront formées dans ce but. 

Tel est l'esprit dans lequel ont été rédiges les articles du pro- 
jet de loi. Mais la commission a cru devoir ajouter à son rapport 
des vues portant plus loin. Elle est convaincue que le régime 
des colonies agricoles peut être également appliqué à plus rltr 
tiers des prisonniers adultes , très-utileruinl iiour leur améliora- 
tion morale, sans aucun danger pour la srlreté prtblique. 

" En effet, dit la commission, il existe dans les maisons cen- 
trales 6,000 détenus au moins, condamnés depuis l'âge de 16 ans 
jusqu'à 25 , qui ne l'ont été que pour des actes répréhensibles 
sans doute, mais qui n'entraînent pas l'idée il'une perversité 
profonde. Des actes de rébellion, des rixes, des crimes dus à un 
moment d'ivresse ou d'emportement , le vol même commis pour 
la première fois et avec des circonstances qui ratténuent, ces 
causes de condamnation laissent souvent chez les détenus un 
fonds de bons sentiments, des dispositions au repentir, et le désir 
d'effacer une première faute jiar une conduite désarmais irré- 
prochable. Ces dispositions se remarqirent surtout chez les jeunes 
villageois, qui composent en grand nombre la catégorie de déte- 
nus dont nous nous occupons. Au lieu île laisser ces jeunes gens 
se corrompre sans retour dans l'effroyable milieu oir la maison 
centrale les relient, combien il serait désirable qu'on les furniâl 
en colonies agricoles où il leur serait permis de redevenir d'hon- 
nêtes et laborieux ouvriers, et où leurs forces, appliqirées à 
toute espèce d'amélioiation du sol , tourneraient au prolit de la 
richesse territoriale du pays! 

>' L'Algérie sirrtorrt nous demande des bras. La colonisation 
n'y est possible qu'au prix de nombreux défrichements qui rebu- 
tent en général la population libre. D'un autre côté, l'Etat garde 
dans les murs de ses maisons centrales 6,000 jeunes hommes ro- 
bustes, habitués aux travaux des champs, qui n'aspirent qu'à 
retourner à leur vie de cultivateurs , qr» cependant s'étiolent et 
se dépravent dans les travaux sédentaires de leurs prisons. Ira- 
vaux stériles et sur lesqrrels l'Etat , en compensation de ses dé- 
penses , ne prélève pas au delà de lO centimes par jour et par 
détenu. Est-ce qtre l'Etat ne ferait pas un bon calcul et en même 
temps un acte d'humanité et de prévoyance en utilisant pour la 
colonisation d'une partie quelconque île l'.\lgérie tant de forces 
perdues, et en ouvrant à des malheureux qu'on petrt encore sau- 
ver la perspective d'une vie redevenue honorable par le repentir 
cl le Iravail'.' 

» La commission de l'assistance publiqite sotrmet ces considé- 
rations à l'Assemblée nationale. En terminant son Iravail sur 
l'éducation pénitentiaire et agricole des jeunes détenus, elle a 
cru lui donnir un complémenl utile par l'émission d'un vœu en 
faveur lies détenus adultes qiri peuvent être, eux aussi, régénérés 
par la vie et les travaux des champs. » 



Coarrlcr do Paris. 

L'hiver est venu, il oiivo!o|ipo do sou manteau do neige 
les épaules do la capitale, il lui oomuiuniniie les grâces 
moscovites et lui donne un aspect hyporboreen. Les toils, 
les monuments, les arbres et les tuvaiix de cheminée sont 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



35 



velus fie bhinc; les rues ressettiblent à des voies lactées où 
le piélon avance en trébuchant; malheur à l'imprudent qui 
s'éloigne de la roule frayée par les balayeurs municipaux 
et qui voudrait tenter les chemins de traverse sur cette mer 
de glace. Cette neige splendide cache plus d'un péril, cest 
un voile officieux jeté sUf les difformités du sol et qui en 
dissimule les fondrières et les abîmes. On ne marche qu'en 
côtoyant le précipice, et sans trop savoir où l'on va poser le 
pied. Les raffinés comparent celte situation à celle de la 
politique courante qui a ses marais-pontins. Le ciel nous 
préserve du dégel, quel gâchis! 

Pendant que l'on gèle au nord et au midi et que partout 
on souffle dans ses doigts , Paris danse pour se réchauffer, 
c'est une vieille habitude, vous la connaissez suflisamment, 
n'en parlons plus. 

Le carnaval, j'enlends le vrai carnaval, celui qui com- 
mence à la Chandeleur et expire au mercredi des Ondres, 
durera dixjours et il aura son bœuf-gras. L'animal burlesque, 
dont la présence fut regrettée si fort l'an dernier, sera rendu 
au.i vœux de ses adorateurs. Cette résurrection a été décidée 
0(1 haut lieu après mûre délibération , et, comme le turbot 
du sénat romain, l'animal sera mis à la sauce piquante du 
corté.je le plus pimpant. L'Amour et sa mère, les Orâces en 
maillot, des sauvages dans leur costume primitif, des ma- 
mamoochis à cheval, les sapeurs et les clarinettes de la 
garde nationale, tout est prêt pour la cérémonie, c'est une 
restauration complète. Mais comment s'appellera le roi res- 
tauré? Jusqu'à présefit aucun des noms les plus à la mode 
n'a été juge di^ne de sa Grosseur. Le théâtre offre François 
le Champi; l'histoire , rattachant l'animal à la dynastie mé- 
rovingienne , demande Darjobert II, à cause de la culotte du 
promter; le roman ditPor//ios, le commerce propose Cali- 
fornien, la majorité l'appelle Déjirit. 

Un autre ruminant bien diflicile à dénommer, c'est le 
budget de ISiiO. Il est d'une grosseur extraordinaire et d'un 
poids équivalent i près de deux milliards. Les faiseurs de 
comptes inutiles ont calculé que le magot converti en gros 
sous couvrirait la surface de la France entière. Sous une 
forme volante et plus concrète , il représente un très-grand 
livre; cet in-quarto des charges du pays a près de deux 
mille feuillets, un million par pag«. C'est une grande cala- 
mité, je veux dire curiosité. 

L'approche des jours gras autorise toutes sortes de mas- 
carades. L'une de ces drôleries dont le programme était 
tracé d'avance , les rôles distribués et les travestissements 
tout prêts, n'aora pas lieu par suite de refus de concours. 
Ces sortes de pièces exigent une troupe considérable de 
comédiens, et qui sait st l'impressario y ferait ses frais"? 
Mais quittons cet empyrée pour un autre. 

L',\cadémfe a aussi son répertoire auquel elle emprunte 
dilTérents intermèdes pour amuser les loisirs de ses séances 
particulières. Dans l'une de ces dernières réunions, les Qua- 
rante se sont trouvés afl grand complet pour écouter la 
])arole d'un ministre célèbre , plus célèbre orateur qui re- 
prend son cours d'histoire en plein aréopage. Une fois par 
hasard le fauteuil académique s'est trouvé transformé en 
chaire de Sofbontie, pourquoi pas'? Ce brillant morceau his- 
torique sûr la restauration des Stuaris a été applaudi à 
gauche comme Un souvenir et à droite comme une espérance; 
puis l'auteur du Cloi^is et d'ArbogasIe , chargé de la petite 
pièce après la grande , est venu di''biter un apologue où 
l'avenir a paru bien couleur de rose. Hélas! disait un incré- 
dule, M. tjuizot, c'est l'histoire, et M. Viennet , c'est la 
fable. Comment sortir de r.4cadémie, sinon par la porte de 
son dictionnaire? Pour peu qu'on ajoute foi aux informations 
de la presse quotidienne, il semblera à beaucoup de monde 
que l'Académie est One vieille Pénélope qui détruit invaria- 
blement son travail de la veille pour le plaisir de le re- 
faire le lendemain. L'Académie travaille plus sérieusement, 
sans qu'il y paraisse. On lui reproche de n'être arrivée, au 
bout de deux siècles de tâtonnements grammaticaux , qu'à 
lautcpsie du mot aceord. C'est oublier gratuitement que la 
compagnie a donné sept éditions de son dictionnaire, tou- 
jours divers, toujours nouveau, et la preuve, c'est que les 
imperfections de la dernière édition ne sont pas celles des 
précédentes. Sachez d'ailleurs qu'il s'agit d'une campagne 
nouvelle qu'entrepreiKl TAcadémie sur fe terrain si peu dé- 
f iché de notre langue. Satisfaisant ou non , sofl fameux 
dictionnaire est fait, elle n'y toucher;! plus; c'est l'histoire 
de la langue française qu'elle entreprend ; elle a jeté la pre- 
mière pierre de l'édifice cpie ses successeurs achèveront ; 
cela s'intitule ou peu s'en faut ; le tableau historique, gé- 
néalogique et descriptif de tous les mots de la langue fran- 
çaise depuis son origine. Que Dieu protège la construction 
de cette nouvelle tour de Babel . 

On se proposait de démolir la tour Saint-Jacques-la-Bou- 
cherie, mais voilà qu'on y place un phare qui rayonnera sur 
la ville entière. La lune, cette pâle veilleuse de nuit, alors 
même qu'elle brûle dans son plein, sera complètement 
éclipsée; et les Parisiens des quartiers adjacents pourront 
réaliser de grandes économies de luminaire. On veut que 
cet incendie allumé chaque soir à deux ccnls pieds au-des- 
sus du sol soit d'une grande ressource pour les pauvres mé- 
nages des environs; l'intensité du foyer leur épargnera le 
combustible i pour se chauffer, il suffira d'ouvrir sa tènètre. 
Béni soit le gaz auquel est dû ce nouveau miracle. Admi- 
rez un peu le iiiogrès des lumières en si peu de temps! 
L'autre jour encore, il y a deux siècles à peine, les rues de 
la capitale n'étaient pas éclairées du tout : c'était l'enfance 
de l'art; puis un homme de génie eut l'idée d'utiliser la ré- 
sine comme luminaire ambulant ; aux torches succéda la 
chandelle vacillante; mais on la souffla bientôt pour essayer 
des réverbères, que le gaz vient de décrocher. Encore une 
fois, gare à la lune : le gaz la fera sauter. 

Mais enfin la semaine en a vu bien d'autres. A qui le dites- 
vous? Dans ce déluge de nouvelles, on n'a que l'embarras 
du choix , et la petite chronique fait une concurrence terri- 
ble à la quatrième page des journaux. On annonce des pia- 



nistes prodiges qui voyagent çà et là comme les anciens mé- 
nestrels, avec leur instrument en sautoir. On annome des 
concerts miraculeux, des bals gigantescjues, des soirées in- 
comparables. Le faubourg Saint-Uerniain illumine tous ses 
hôtels et la Chaussée-d'Antin lui répond par une mitraille 
d'invitations; le Marais lui-même, ce quartier où l'on sonne 
le couvre-feu à dix heures du soir, sort de sa léthargie de 
vieux célibataire, il époussetto ses meubles, allume ses gi- 
randoles, et s'apprête a donner les violons urbi et urbi. 

Dans un autre genre de récréation, on signale l'apparition 
de nouveaux journaux; les prospectus foisonnent, les rédac- 
teurs taillent leur plume; l'actionnaire est promis, et le gé- 
rant, comme sœur Anne, attend l'abonné. L'un de ces débu- 
tants, déjà moribond, s'intitule le JSupoléon. On ne pouvait 
pas choisir un plus beau nom pour épitaphe. 

Et le tombeau de Napoléon, quand donc sera-t-il érigé? 
C'est là une demande à laquelle il serait difficile de répon- 
dre. Après huit ou dix ans d'attente et trois millions de 
dépensés, on n'a fait qu'ériger des projets qui tombent aus- 
sitôt en ruines. Toutes sortes d'obstacles ont empêché l'exé- 
cution (lu monument, tant il est vrai que les grands hommes 
sont plus difficiles à enterrer que les autres. Mais, disait un 
personnage à l'aspect du devis , c'est le tombeau de nos fi- 
nances que cette histoire!.... A quoi l'un des intéressés aurait 
répondu : Monsieur , la France ne dépensera jamais trop 
pour honorer la mémoire d'un aussi merveilleux génie. Pour 
tien des gens. Napoléon aura été généreux jusqu'au tom- 
beau et même au delà. On cite un homme de lettres dépê- 
ché en Finlande avec un viatique de vingt-cinq mille francs, 
à cette lin de découvrir une carrière qu'on y exploite depuis 
des temps fabuleux. Il allait chercher du porphyre pour la 
tombe impériale, et il a rapporté du grès. Dans ce même 
rapport qui fait du bruit , un sculpteur est signalé comme 
ayant reçu des sommes considérables pour un modèle dont 
on tirera tout ce qu'on voudra : une borne- fontaine ou une 
pendule, excepté pourtant un mausolée. Il parait qu'en cette 
circonstance, le gouvernement a été fidèle aux vieux usages 
que vous connaissez : les commissions qu'il nomme font des 
rapports et les bureaux font des frais; les artistes multi- 
plient leurs ébauches pendant que les voyageurs officiels lui 
envoient des échantillons, qu'à leur tour ses conservateurs 
ornent d'une belle étiquette et qu'ils placent comme curio- 
sité dans leurs musées. Les magasins de l'État s'encombrent 
de plâtras vénérables, les crédits s'épuisent, les bureaux 
redoublent d'écritures, et quand la bombe du gaspillage 
vient à éclater, tout le monde n'en a pas moins fait sa be- 
sogne, le Trésor paye et tout est dit. 

Avec ces trois millions jetés au vent , que de bien vous 
auriez pu faire â cette grande famille des artistes, obligés de 
s'expatrier et d'aller chercher leur pain à l'étranger. Hier 
encore, Gavarni, Decamps, Diaz, Leleu et cent autres prome- 
naient â l'étranger leurs œuvres dans les salles de vente 
à l'encan ; aujourd'hui même, l'un de nos plus habiles sculp- 
teurs, Étex, l'auteur de Cain, revient de Londres, où il a 
transporté ses plus beaux groupes, Héro et Léandre, Her- 
cule et Aniée, et ses bas-reliefs de Médicis et de Françoise 
de Kimini , qui n'ont pas trouvé d'acquéreur à Paris depuis 
dix ans. Il en résulte qu'à défaut de la protection et de l'ap- 
pui de l'autorité, les artistes n'ont plus que la ressource in- 
suffisante des loteries. Nous ne savons pas de plus grande 
calamité. On n'a plus d'argent pour les belles choses; les 
tableaux , les statues et les livres semblent frappés de la 
même réprobation ; il y a longtemps que nous ne savons 
plus lire . et voilà que nous ne savons plus voir. Dans cette 
semaine de brocantage , où la grosse voix du commissaire- 
priseur a parlé plus haut que celles de la tribune et de la 
presse, c'est à peine s'il s'est trouvé quelques amateurs pour 
recueillir les restes du talent de Papety, tant il est vrai qu'il 
en est de la peinture et de la statuaire comme des lettres, 
où les triomphes du petit art étouffent les conquêtes du 
grand , ou tout est prodigué aux caprices de la mode et au 
mensonge des réputations. Oti ! la glorieuse époque , et le 
beau martyrologe ([u'elle aura légué à l'avenir!... 

Jeudi dernier — ceci est un antre sujet de lamentation — 
quelques amis conduisaiftnt atr cimetière Montmartre la dé- 
pouille mortelle d'un cfwrmant compositeur, trop heureux 
d'avoir eu dans sa vieillesse le morceau de pain qu'il gagnait 
obscurément à la Bibliothèque Nationale , où il remplissait 
les plus modestes fonctions. Itomagnesi, compositeur musi- 
cien, poëte, savant, a terminé une vie pure et une carrière 
irréprochable sans laisser de quoi payer son Imceul. Il a 
chanté pendant quarante ans et plus, d'une voix faible par- 
fois, mais toujours mélodieuse et applaudie, t'n moment 
même il sembla que son talent et sa renommée dépassaient 
les limites du genre secondaire qu'il cultivait; son nom, et, 
ce qui vaut mieux, ses chants, se retrouvaient sur lotîtes 
les lèvres ; rappelez-vous toutes ces inspirations si longtemps 
populaires ; Ah! si madame me voyait! Ma belle est la belle 
des belles. Le petit doigt, Depuis longtemps j'aimais Adèle, 
Ce que j'éprouve en vous voyant, Faut l'o^Mier , V Angélus 
et le reste. 

Notre nécrologe se grossira encore de la mort de madame 
Grassini, la plus célèbre cantatrice de l'époque impériale. 
Napoléon, qui savait apprécier son talent, lui fit l'honneur 
de la redouter comme ennemie politique. A l'instar de ma- 
dame de Slaèl, la Grassini faisait de la propagande anti-Bo- 
napartiste dans son salon. Un jour qu'on la menaçait de la 
colère de l'empereur et d'un exil â l'étranger : » Que m'im- 
porlo, s'écria-t-elle, j'ai l'ut (prononcez l'out), et je lui dis : 
ut! (cette fois prononcez zut). 

S'il nous reste encore quelques nouvelles , notre confrère 
de la Chronique musicale serait en droit do les réclamer. La 
musique a tout accaparé, elle règne à l'église et au théâtre; 
on la trouve mêlée à toutes les œuvres de bienfaisance ; dans 
les salons elle interrompt les quadrilles, au Jardin-d'IIiver et 
ailleurs elle accompagne le tirage de chaque loterie. E71 
avant la musique, tel est le refrain à la mode; et pour 
mieux assurer son empire elle va nous montrer un nouveau 



phénomène ; une cantatrice noire. Dona Martinez arrive de 
ta Granja, où elle a fait les délices de la jeune reine Isabelle. 
Son originalité consiste à chanter dans un patois nègre les 
mélodies italiennes. Le Ilabladu de Madrid donne encore à ses 
lecteurs l'information suivante : « M. de Balzac, si célèbre en 
France sous le nom de Saint-Aubin, est descendu à la Croix 
de Malte, t D'un autre côté, voici le journal de Francfort qui 
insère la réclame suivante : « Son Excellence le baron de 
Bury , connu à Paris sous le pseudonyme de Castil-Blaze , a 
traversé nos murs avec beaucoup d'accompagnement. On lui 
a donné une sérénade. » 

Notre contingent dramatique n'est pas, à beaucoup près, 
aussi réjouissaiit que les annonces ci-dessus. Et pourtant la 
Porte-Saint-Martin avait trouvé une belle occasion, celle d'a- 
muser son monde. Les Mémoires du Pont-.\euf, quelle légende 
facile à mettre en.... ponts-neufs, et quelle mine inépuisable 
pour le chroniqueur tant ancien que moderne ! Le Pont-Neuf, 
c'est tout le Paris d'autrefois ou peu s'en faut, c'est l'ùme 
de ce grand corps, c'est le chemin de toutes les séditions et 
de tous les plaisirs du Parisien pendant deux siècles. Henri III 
va poser sa première pierre au milieu des fureurs de la Li- 
gue; puis sa construction devient la principale occupation 
d'Henri IV. Lors des démêlés de la reine-mère et du cardi- 
nal de Richelieu, c'est sur le Pont-Neuf que leurs partisans 
en viennent aux mains. Pendant la Fronde , Mazarin recom- 
mande à son lieutenant , le maréchal de la Meilleraye , d'oc- 
cuper cette position, la clef de Paris enlre les mains du roi. 
Le long repos du règne de Louis XIV est la fêle perpétuelle 
du Pont-Neuf. Sous' Louis XV, l'opposition lettrée campe 
dans ses abords, le café Conti devient le quartier -général 
des encyclopédistes. Le terre-plein est une espèce de" forum 
où Raynal, (ihamfort, Lalandc, Mercier, parlent pour la pre- 
mière fois des libertés publiques à l'ombre de la statue 
d'Henri IV. C'est là que Mirabeau fait sa première haran- 
gue, et le premier rassemblement en armes a lieu à la plice 
Dauphinc. C'est du Pont-Neuf, devenu le bureau des enrô- 
lements, que s'élancent sur l'Europe les premières armées 
de la République. En même temps que ses épisodes héroï- 
ques, le Pont-Neuf a ses intermèdes lamentables. Un jour le 
peuple en fureur y dresse un gibet pour pendre le corps do 
Concini; plus tard le cadavre de Foulon y est jelé dans la 
rivière. Mais n'oublions pas davantage la légende en Don 
lion du théâtre Saint-Martin, elle veut être plaisante et elle 
reste insipide. Elle montre le présent qui ne nous intéresse 
guère, évoque un avenir qui nous amuse encore moins, et se 
tait absolument sur l'agréable passé du Pont-Neuf, qui fut 
une longue et amusante parade. 

Où est maître Gonin ? Qu'est devenu Brioché ? Je ne vois 
guère les chanteurs des chansons nouvelles et ces maîtres des 
plus beaux métiers dont parle la chronique. C'était bien la 
peine de personnifier le Pont-Neuf et de lui dicter des mé- 
moires si peu récréatifs. Quand on prend du galon, disait 
Tabarin , on n'en saurait trop prendre. Eh bien ! à ce Taba- 
rin lui-même, vous n'avez rien pris de sa joyeuse humeur. 
Il ne nous apparaît guère qu'en peinture, et vous outragez 
sa mémoire en lui prêtant si peu d'esprit. Les décorations 
sont jolies, mais le dialogue les rend insignifiantes ; vos per- 
sonnages ont des costumes charmants, mais vous n'avez 
rien à leur faire dire. Il fallait aussi compter beaucoup moins 
sur le jarret de vos danseuses; devant votre Pont-Neuf, le 
spectateur ne croira jamais qu'il est sur le grand chemin do 
tous les plaisirs de ses pères ; c'est une cohue plutôt qu'un 
spectacle; votre tableau n'est qu'un trompe-l'œil, et vos 
mémoires sont trop écrits en l'air. On ne sait trop d'ailleurs 
ce que la revue des pauvretés de l'année dernière peuvent 
avoir de commun avec l'histoire du Pont-Neuf. Si c'est un 
cadre, il est trop grand; si c'est une peinture, elle est trop 
petite. Votre invention la plus saillante, c'est le badaud à 
cheval sur son âne, que des filous lui soutirent entre les 
jambes , et Cervantes l'avait inventée avant vous. Passe pour 
le tableau prospectif de l'an 2030 ; l'idée en est ingénieuse , 
et c'est une bonne moquerie de la civilisation présente que 
de la'fouailler, dans ses produits futurs, qui seront des chefs- 
d'œuvre.... de mécanique. Les poèmes, les romans et les 
discours se feront, comme les bottes, à la mécanique. 
L'envahissement industriel placera l'homme sous l'empire 
des machines. Quelle excellente bouffonnerie on eût tirée do 
cette donnée, pour si peu que les auteurs eussent été doués 
de la hardiesse d'Aristophane , de l'humeur de Swift et de 
l'esprit de Beaumarchais. Mais ne serait-ce point trop exiger 
de nos revues de 1850 et de leurs faiseurs ordinaires et très- 
ordinaires ? 

Mardi le Théâtre-Français reprenait l'Amour médecin de 
Molière, allongé de trois entr'actes de la façon de M. Alexan- 
dre Dumas. Deux marquis, un financier et un hobereau de 
province courant après les comédiennes Duparc et Ducroisy, 
au milieu des allumeurs de chandelles et des matassins : tel 
est l'intermède. La pièce se joue à moitié dans la salle, 
comme aux Cabinets particuliers du Vaudeville et comme 
au théâtre de la Foire. Au dénoùment, si toutefois il y en a 
un, les marquis se battent et le hobereau s'endort. Le public 
a sifflé. Il résulte d'une réclame, publiée le lendemain, que 
ce n'est pas à l'arrangeur , mais bien à Molière lui-même 
que s'adressaient les sifflets. notre grand comique ! qui 
croira que le Théâtre-Français vous ait exposé à cet outrage? 
Mais comment en douter, c'est M. Dumas qui le dit. 

Pu. B. 



li'empirr d'Ha'iti. 

Nos lecteurs se rappellent la publication curieuse et au- 
thentique, dans notre numéro du 27 octobre, du portrait de 
l'empereur Faustin I" et de quatre des principaux person- 
nages qui ont, avec lui, fondé le nouveau gouvernement 
d'Haïti. Nous devons à l'obligeance du même correspondant, 
M. Jaymé Guilliod de Léogane, la nouvelle communication 
qui a fourni le sujet des réflexions suivantes empruntées ai' 



30 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



journal le Crédit, auquel nous avions nous- 
mêmes communiqué, comme un fait inté- 
ressant, la lettre de notre honorable cor- 
respondant. 

« Rien ne réussit en France comme les 
plaisanteries usées et les jeux d'esprit tout 
faits. Ce que nous aimons par-dessus tout, 
nous le peuple le plus spirituel de la terre , 
comme nous disons modestement, c'est la 
f,'aieté de convention. Il est admis, par exem- 
ple, qu'un mari trompé est excessivement 
plaisant, par cela même que sa femme est 
coupable; il y a deux cents ans qu'on rit 
de Georges Dandin , et on en rira éternelle- 
ment. Pour être vrai , selon la convention , 
un gentleman anglais doit avoir des cheveux 
roux et parler un patois inintelligible. Quant 
aux noirs d'Afrique, il est reconnu qu'ils 
tiennent le milieu entre l'homme et le singe. 
Demandez à un vaudevilliste de vous donner 
la définition d'un Allemand, et il vous ré- 
pondra en sa qualité de né malin , que c'est 
un être pansu et blond qui passe sa vie à 
boire de la bière , à fumer et a manger de la 
choucroute. 

» Ces réllexions nous sont suggérées par 
la lecture d'une lettre qu'un de nos amis 
vient de recevoir d'un noir d'Ha'i'ti et qui 
prouve jusqu'à l'évidence quelle fausse idée 
nous nous faisons des mœurs, des sentiments 



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faite , ont au moins celui de la ressem- 
blance. 

» Des devoirs doux à remplir , puisqu'ils 
ont pour but la comiliation et la fraternité , 
me tiennent constamment éloigné de ma pa- 
trie et de ma famille, et ce n'est que dans 
les colonies françaises et anglaises que j'ai 
trouvé la véritable et sainte hospitalité. 

» Les colonies espagnoles et les Etats- 
Unis du Sud nous sont fermés par ce vieil 
échafaudage de préjugés que lidée de pro- 
grès bat en brèche et auquel elle enlevé 
chaque jour une pierre. 

» Parmi eux s'en trouvent que j'aurais du 
vous envoyer tout d'abord , s'ils devaient 
être placés dans votre publication par rang 
de mérite. Ce sont ceux du vénérable pa- 
triarche Dérivai Lévèque et de sa noble fille, 
la courageuse et magnanime Adelina , l'ange 
consolateur de Faustin I'^', la bienfaitrice 
des pauvres d'Haïti , la providence des op- 
primés. 

» Nous vivons et nous travaillons dans 
l'espérance de voir cesser cet état de choses 
anormal , et tous nos efforts tendent à faire 
germer et fructifier celte pensée longtemps 
crue impossible à réaliser, que nous, les 
déshérites de tous les siècles et de toutes les 
sociétés, nous donnerons au vieux monde ce 



S. A. Scrénissime M'' le prince haïtien Jean-Joseph, duc de 

Port-de-Paix , frère de l'empereur, dessiné d'après nature , 

le 8 novembre 1849, par Jaymé Guiltiod de Léogane. 



quelques mois, est exclusivement peuplée de caricatures, 
voilà ce qu'il est impossible d'admettre, surtout après la lec- 
ture de la très-remarquable lettre que nous allons citer, 
lettre écrite par un de ces noirs qui , vus à dix-huit cents 
lieues de distance, nous paraissent si ridicules. 

K Bordeaux-Bourg , 8 décembre 1849. 

» A Monsieur l'éditeur de TIlldstration. 
» Monsieur , de retour à la Guadeloupe après un séjour 
d'un mois à Ha'iti oii m'avaient rappelé les ordres de notre 
empereur, j'ai eu le plaisir de trouver reproduits dans le 
n° 348 de l'Illustration les cinq portraits que je vous avais 
envoyés. 

» Je vous adresse par ce paquet quelques autres por- 
traits, qui, s'ils n'ont pas le mérite d'une exécution par- 



S. M. Adelina, impératrice d'Haïti, dessiné d'après nature 
le 8 novembre 1849, par Jaymé Guiltiod de Léogane 



et de l'esprit de cette nation vaudmilisée. 
Si nous devions ajouter foi aux récits extra- 
vagants qu'ont p\ililics, il y a peu de temps, 
les journaux anL'Iais et français , il serait 
avéré ipii' les pcuiilcs de cette ci-devant ré- 
publique sont enciiLe enclins à l'anthropo- 
phagie et que chez eu\ les sacrifices humains 
ne sont pas du tout passés de mode. Suivant 
ces mêmes journaux , les généraux , les mi- 
nistres et les conseillers île Soulouque ne 
seraient que des êtres ignares et dégradés, 
des bimanes, plutôt que des hommes. Que 
le célèbre caricaturiste Cham nous repré- 
sente Faustin I" coiffé du petit chapeau na- 
poléonien , que le théâtre de la Montansier 
nous montre les dignitaires haïtiens sous 
les traits grotesques de Grassot et d'Alcide 
Tousez passés à la suie et au jus de réglisse, 
cela se cmiçoit ; c'i'st h' droit etci nel et inat- . 
taquablciii' l;i .^ncté Irançiiise, in:iis (|uo des 
gens qui oiit la |HCI,ci\li(in ilétudier les mœurs 
d'im peuple ailIcMirs (]un chez Tabarin ou dans 
le Journal pour rire, restent convaincus que 
l'Ile d'Ha'iti, dont il est tant question depuis 





le. prince Dinval I \àq\c pire de 1 impénlnce de sine le S nn\oml re Isk i 
1 iprés in daguerréotype par Jaymé Guiltiod de Léogane 



ul nanl-gonéral L. Dufresne , duc de Tiburon, ministre 
Il guerre et de la marine, dessiné d'après nature, 
le s novembre 1 849, par Jaymé Guiltiod de Léogane. 

grand enseignement que di's .Africains, li- 
vrés à eux-mêmes et en contact avec la ci- 
vilisation européenne , pein ont marcher de 
pair avec elle. 
» Agréez, etc. 

» .Uymk (irn.Lion nr. Lkocixe. » 

» Nous demandons si beaucoup de répu- 
blicains blancs parleraient mieux et profes- 
seraient des sentiments plus nobles et plus 
élevés que ce noir d'Haïti . que ce déshérité 
comme il s'appelle. Nous n'avons pas à nous 
prononcer sur les éloges qn il accorde à son 
soii\erain et à sa souveraine. Celte tenlative 
de régénération, qui nous semble si risible 
à nous autres Européens, est peutn^lre plus 
sérieuse que nous ne pensons. Dans tous les 
cas, cette lettre prouve, en dépil de l'esprit 
de messieurs les \ audevillistes et des canards 
de la presse , que les murs, ces derniers ve- 
nus delà civilisation, elaii'nt dignes de leur 
affranchissement et qu'ils ont atleinl l'âge de 
la majorité. 

. E. T. » 



L'ILLUSTRATION, JOUKJNAL UNIVERSEL. 



37 



niplonialie et Diploiuales. 




Il faut se hâter de 
montrer ces types 
semi - sérieux , semi- 
plaisants avant qu'ils 
iisparaissent de la 
scène, ou plutôt des 
îoulisses du monde 
politique. 

Dii)lomatie, cela est 
Jn mot comme esprit : 
:ela ne se peut définir, 
i'oltaire a essayé de 
Jécrire l'esprit, lui qui 
5tait si compétent et 
ii profèsen la matière 
ïtn'ya pas trop réussi. 
Beaumarchais nous a 
leint la diplomatie; 
nais il n'en a fait que 
a charge. 

Ce n'est pas une 
cience, c'est un art, 
t encore est-ce moins, 
1 proprement parler, 
m art qu'une apti 
ude, une disposition 
péciales qui n'a rien 
I démêler avec les 
irincipes, ni les rè- 
;les, amalgame indé- 
hiffrable , comme le 
ïngage qu'elle em- 
iloie, de qualités 
autes personnelles , 
uelquefois de vices 
rillanls. 

Contrairement à iio- 
■e usage, nous cite- 
ans donc beaucoup , car des exemples seuls peuvent aidei 
u jugement et projeter quelque lueur sur ce mystère des 
ieux cabinets de l'Europe, mystère que le grand jour de la 
ubiirité et les progrès constants de la démocratie relégueront 
ientôt dans l'archéologie, avec tout l'attirail et toutes les 
lachines de l'absolutisme déchu. 

Le droit des gens ou droit international a été précisé dans 
e fort gros volumes par Puffendorf, Grotius et une multi- 
ide d'autres Mais c'est en vain qu'on eût pâli sur ces in- 
ihos vénérables pour atteindre aux hauteurs de la diplo- 
latie ou en pénétrer les arcanes. Ostensiblement établie 
our le maintien du droit des gens, elle n'a presque jamais 
a d'autre idéni et d'autre but que d'y manquer le plus pos- 
ble, et les plus grands diplomates sont ceux qui ont le 
lieux réussi a substituer la finesse au droit, c'est-à-dire la 
irce , l'une n'ayant pour mission que d'aplanir les voies à 
autre. 

Le Dieu de la diplomatie a toujours été l'intérêt, et sa ré- 
gion le succès. Il faut réussir, coûte que coûte. 
Exemple : dans les négociations préalables de ce fameux 
aité de Wesiplialie qui fonda, ou, pour mieux dire, résuma 
vieux droit internalional, Richelieu, voulant à tout prix 
Daisser la maison d'Autriche, épousa pieusement la cause 
rolestante, et co même homme, qu'on venait de voir faire 
IX Huguenots si rude guerre à La Rochelle et ailleurs, prêta 
uctueusement les mains à la reconnaissance définitive et à 
consolidation de la religion réformée. Par ce moyen, il 
lit l'Empire à peu près sur le même pied qu'était la France 
,ant Louis XI, à l'époque où les princes du sang et les ducs 
; Bourgogne, de Bretagne et autres, non-seulement con- 
ariaient les vues de la couronne, mais lui faisaient souvent 
loi. 

Autre exemple : M. deSégur, notre ambassadeur en Russie 

iprès de Catherine U, jugeant indispensable de frapper un 

j-and coup sur l'esprit de cette souveraine et de gagner sa 

hnfiance, lui envoya, toute déchiffrée, une dépèche grave 

surtout hautement confidentielle qu'il venait de recevoir 

j cabinet de Versailles avec ces seuls mots ; « Ce n'est pas 

l'impératrice, c'est à Catherine que je m'adresse. » Cette 

mérité eut un plein succès. M. de Ségur fut remercié et 

implimenté par sa cour. S'il en eût été autrement, la dis- 



Un Congrès. 

grâce, l'exil, la Bastille peut-être eussent été le prix de 
son zèle. 

Quand un agent a eu le malheur d'échouer tout en exé- 
cutant ponctuellement ses instructions, la politique met pour 
baume sur sa blessure le désaveu et le renvoi. — Honneur 
au courage malheureux! c'est une niaiserie sentimentale et 
militaire bonne pour les lithographies. Brennus, par sa cé- 





Uiljlomale 



Etat de la question. 

lèbre exclamation, a jeté, sans s'en douter apparemment, 
les bases de la diplomatie. 

La doctrine de l'intérêt est en eflèt la seule qui pouvait 
dériver des principes admis comme fondamentaux par le 
IrailédeWestphalie, qui futla6u//e rf'orde l'Europe, principe 
que l'on peut résumer en deux points, comme l'a judicieu- 
sement remarqué M. Ju- 
les Bastide. (Diction- 
naire POLITfOUE. — 
Congrès): 

1" Les rois et les prin- 
ces ont un droit de pro- 
priété véritable sur le 
sol des royaumes et sur 
leurs habitants ; 

2» L'inégalité de force 
entre les dilTérents Etats 
constitue entre eux une 
inégalité de droits. 

■fous les autres trai 
tés qui ont suivi depuis 
1648 , ceux des Pyré- 
nées, de Nimègue, de 
Riswik, jusqu'à la Sain- 
te-Alliance et aux trai- 
tés de Vienne, ont été 
les annexes et la consé- 
cration de ces deux 
principes iniques. 

Ces principes admis , 
il faut bien reconnaître 
que la morale de l'inté- 



rêt personnel, de l'in- 
térêt des rois proprié- 
taires et non des peu- 
ples possédés , est la 
seule qui, à ce jour, 
ait pu prévaloir dans 
les relations interna- 
tionales , et que les 
souverains ont été fort 
logiques en divinisant 
le succès. 

Ministres et ambas- 
sadeurs n'ont jamais 
eu d'autre doctrine. 

« J'ai appris , » écrit 
Chesterfield à son fils, 
l'apprenti diplomate 
Stanhope, « que la cour 
de Versailles a nommé 
le président Ogier , 
dont l'habileté n'est 
pas douteuse, ambas- 
sadeur à Ratisbonne 
(au sujet de l'élection 
impériale ) , pour y 
souffler ta discorde. » 
— Voilà un motif fort 
peu noble : pensez- 
vous que l'homme po- 
litique, où du moins 
le père, s'en indigne? 
Nullement : c'est un 
fait qu'il signale en 
passant, non point à 
titre de blâme pour le 
cabinet de Versailles, 
bien au contraire, car 
il ajoute immédiate- 
ment ; « Il faut avouer que la France a toujours profité ha- 
bilement de sa position de garant du traité de Munster! » 

L'habileté, voilà le grand mot prononcé. Tout est là : 
c'est le code du droit internalional de l'Europe. Quelquefois, 
par exception, il est arrivé que les peuples ont joui momen- 
tanément des fruits de cette habileté : c'est quand les rois 
ont eu l'orgueil ou le bonheur de s'identifier au pays et de 
pousser leurs intérêts en assurant son bien propre. De là 
une grandeur temporaire, des époques pleines d'éclat, mais 
qui toujours ont fait place dans une période très-prochaine à 
des ruines et des calamités jans nombre. C'est qu'un tel 
rôle, apparemment trop au-dessus des forces de la nature 
humaine, ne peut se soutenir longtemps. Louis XIV fut l'un 
de ces souverains heureux qui , incarnant la nation en eux- 
mêmes, la grandirent en s'élevant. Plus heureux s'il eût per- 
sisté dans cette politique intelhgente et digne! Mais écoutez 
le même homme d'Etat au sujet des fameux traités de par- 
tage : a Je ne puis m'empêcher d'observer que le caractère 
a bien souvent plus de part dans les grandes trantiactions 
que la prudence et la saine politique. En effet, Louis XIV sa- 
tisfit son orgueil personnel en donnant à l'Espagne un roi de 
la maison de Bourbon aux dépens des réritables intérêts de 
la France, qui aurait reçu une force plus solide et plus per- 
manente en acquérant Naples, la Sicile et la Lorraine sur le 
pied du second traité de partage, et je pense que ce fut un 
bimliL'ur pour l'Europe qu'il ait préféré le testament. » — 
Quelle leçon! A quoi sert l'histoire? — Ne semblerait-il pas 
lire une page d'hier, de cette trop fameuse négociation où , 
pour la seconde fois, un monarque assis sur le trône de 
France sacrifia, en vue de cette même Espagne, les vérita- 
bles intérêts de la nation pour satisfaire son orgueil de roi 
et de père? 

Assez sur ce sujet : j'aime mieux en venir aux qualités 
qui font le diplomate et qui peuvent le mieux contribuer à 
cette réussite obligée sans laquelle il n'est point de salut. 
Malheureusement les diplomates sont comme les grands ac- 
teurs : ils ne font pas école et emportent tout avec eux. Les 
mémoires laissés par M. de Talleyrand enseigneront peut- 
être un jour quelques-uns des secrets de la fascination que 
son élégance, sa douceur, son esprit mordant, tempéré par 
un sang-froid à toute épreuve, son art de flatter exerçaient 




38 



LlLLUSTMTiON, JOURNAL UNIVERSEL. 



sur les hommes d'Etat de l'Europe. Mais, à défaut de ces 
révélations espérées , les néophytes qui aspirent au grand art 
de séduire et de dissimuler trouveront les plus précieuses, 
les plus piquantes instructions dans les lettres déjà citées de 
ce même lord Chesterfield ; je leur conseillerai d'en faire 
leur manuel de jour et de nuit , dût cette lecture l'emporter 
sur celle de Vattel, de Martens et de Grotius. Ecoutez-le, 
méditez-le , ce riant Nestor, ce futile et sage héros de la 
diplomatie anglaise, moins pervers, mais non moins bril- 
lant , ni gracieux que le célèbre pied-bot ; 

« La nioitié de l'aiïaire (c'est à son fds ciu'il parle ; le jeune 
homme vient de débuter comme résident à Hanovre ) ; la 
moitié de l'affaire est faite (juand on a gagné le cœur et les 
affections de ceux avec ([ui l'on do.t traiter. L'air et une 
politesse aisée doivent commencer l'œuvre, les manières et 
mille attentions doivent la mener à fin... Suaviter in modo, 
forliter in re... Après la connaissance des traités et de l'Iiis- 
loire , les talents nécessaires pour les négociations sont le 
grand art de plaire; gagner le cœur et la confiance non- 
seulement de ceux avec qui l'on marche , mais même de 
ceux quH l'on veut contre-carrer ; cacher vos pensées et vos 
vues et découvrircelles des autres; gagner la confiance par une 
franchise apparente et un air ouvert et serein sans aller un pas 
plus loin; se concilier la faveur personnelle du roi, du prince, 
des ministres ou de la maîtresse absolue de la cour ou vous 
êtes envoyé; commander à votre caractère et à vos gestes, 
de sorte que la colère ne vous fasse pas dire ou que votre 
physionomie ne vous fasse pas trahir ce qui doit être tenu 
secret; vous familiariser, vivre en famille dans les meilleures 
mai.sons de l'endroit , de sorte que vous y soyez reçu plutôt 
comme ami que comme étranger... De la même façon que 
vous vous faites un ami , que vous vous mettez en garde 
contre un ennemi et que vous subjuguez une maîtresse, 
vous ferez un traité avantageux , vous déconcerterez ceux 
qui vous contre-carreront, et vous gagnerez la faveur de la 
cour où vous serez envoyé. Vos plaisirs même feront de 
vous un négociateur consommé. Plaisez à tous ceux qui 
valent la peine û'étre conquis, n'offensez personne, gardez 
votre secret et tâchez d'arracher celui des autres. Décon- 
certez les projets de vos rivaux avec diligence et dextérité, 
mais en même temps avec la plus grande civilité personnelle 
i leur ('gard ; sovez ferme sans emportement. MM. d'Avaux 
et Servieii ( ce 'furent nos très-habiles négociateurs aux 
traités de Westphalie) n'en ont pas fait davantage. Les plus 
habiles négociateurs ont toujoiiis été les hommes les plus 
polis et les mieux élevés du monde ; ils ont même été ce 
(]ue les femmes appellent des hommes charmants. Je soutiens 
qu'un ministre à l'étranger ne peut jamais être un homme 
d'affaires consommé s'il li' est en même temps un homme de 
plaisir. Pour l'amour de Dieu , ne perdez jamais de vue ces 
points importants : des grâces, des grâces!.... 

» Sur dix personnes, il y en a neuf qui regardent la civi- 
lité comme marque d'un bon naturel et qui prennent les at- 
tentions pour de bons offices. Celui qui prend soin d'avoir 
toujours raison dans les petites choses peut se permettre 
d'a\oir quelquefois tort dans les grandes ; on sera porté à 
l'excuser. » 

Voilà pour les préceptes ; ils n'ont rien d'austère. Passons 
maintenant aux exemples : 

c( Les manières du feu duc de Marlborough et son mer- 
veilleux talent d'insinuation décidèrent le roi de Prusse à 
laisser ses troupes dans l'armée des alliés, alors que ni leurs 
représentations ni l'intérêt de ce prince à la cause commune 
n'avaient pu le persuader. Le duc de Marlborough n'avait 
pas une raison tie plus à faire valoir ; mais il avait une ma- 
nière à laquelle l'autre ne pouvait résister. 

» — La première fois que je fus nommé ambassadeur en 
Hollande, le comte de Wassenaar et son épouse, qui sont du 
premier rang et de la première considération, avaient un 
petit garçon d'environ trois ans qu'ils aimaient à la folie. Pour 
leur faire ma cour, je caressais cet enfant : je le prenais sur 
mes genoux et je jouais avec lui. Un jour qu'il avait le nez 
malpropre, je pris mon mouchoir et l'e.ssuyai : cela causa un 
grand éclat de rire et l'on m'appela une adroite nourrice ; mais 
le père et la nicri' eu furent si charmés, c|ue c'est encore ac- 
tuellement une ancciloti' dans la famille; et je ne reçois pas 
de lellivs du ((jrntc de Wassenaar qu'il ne me fasse les com- 
pliments du iiiiirreux ijue je mouchai autrefois, qui, par pa- 
renthèse, est actuellement, je vous assure, le plus joli gar- 
çon de la Hollande. 

» Lorsqu'il s'agit de gagner les gens, souvenez-vous qu'il 
n'y a rien de petit. » 

Il est bon, comme commentaire el pour l'inlelligence de 
(■( Ile lusldire de nez, d'ajouter que lnrd C.lieslcilield réussit 
parl'ailcuient dans l'objet de son ainliassado, ijui était des 
plus épineux , et cela , grâce . en grande partie , à l'inlluence 
prépondérante du comte de Wassenaar. Le roi George lui 
sut grand gré de ce service : il devint, au retour de Hol- 
lande, secrétaire d'fttal et vire-roi d'Irlande, et songea peut- 
êlre plus d'uiu' fins, (■oiniue ce passage de ses leltres eu per- 
met au moins riiy|)»tliese , cpi il devait à ce ne/, iimuilic sa 
fortune politiipie, X'oiei un autre trait de sa di|^tolllatic haute 
iiliis sérieux et |ilus pr"j)usabh\ il a rapport à la seconde 
ainbassaile ilunl il fut chargé près des Hollandais , l'année 
d'avant la bataille de Konlenoy : 

« Uuand je me rendis à La Haye, en lîii, ce fut (lour en- 
gager les Hollandais à prendre part avec nous à la guerre el 
pour stipuler le nombre de troupes qu'ils devaient fournir. 
I.'ahlié de La Ville, que vous connaissez, était là de la part 
lie la l'rance, pour lâcher do les détourner de rompre la 
neutralité. Je m'informai, et je fus liès-désaiipoinlé d'ap- 
prendre que j'avais affaire à un habile négociateur, plein de 
prudence et de sagacité. Nous ne piniviuiis nous rendre vi- 
site, parce que nos deux maîtres étaient en guerre ; mais la 
prenuère fois que je le rencontrai en lieu tiers, je priai quel- 
ipriin de me présenter à lui, et je lui dis que, quoique nous 



fussions ennemis nationaux, je me flattais que nous pour- 
rions être amis personnels, avec force gracieusetés pareilles , 
auxquelles il répondit avec autant de politesse. Deux jours 
après, je sors de bon matin pour solliciter les députés 
d Amsterdam, et je trouve l'abbé de La Ville qui m'avait de- 
vancé. Sur quoi , je m'adresse aux députés et leur dis en 
souriant : — Je suis bien fâché, messieurs, de trouver mon 
ennemi avec vous; je le connais déjà assez pour le craindre. 
La partie n'est pas égale : mais je me fie à votre propre in- 
térêt contre les talents de mon ennemi ; et au moins, si je n'ai 
pas eu le premier mot, j'aurai le dernier aujourd'hui. — 
Ils sourirent ; l'abbé fut flatté de mon compliment et de la 
manière dont je le fis. Il resta environ un quart d'heure et 
me laissa avec nos députés. Je continuai du même Ion, (|uoi- 
que d'une manière très-sérieuse, et leur dis : — Que j'étais 
seulement venu pour leur représenter leurs véritables inté- 
rêts simplement et sans rien de cet art dont il était néces- 
saire que mon ennemi usât pour les attirer à lui. Je réwsis. 
Je continuai mon procédé avec l'abbé, et, par ce commerce 
aisé et poli en lieu tiers, je trouvai souvent moyen de dérou- 
vrir ses desseins. » 

J'avais songé à esquisser à grands traits la physiologie 
ou 1 idéal du diplomate ; mais de pareils traits m en dispen- 
sent. 

Quant au côté plaisant, bouffi et empesé du même per- 
sonnage , Monnicr, qui l'a envisagé et dépeint dans le senti- 
ment de Figaro , a trop bien rempli sa tâche pour qu'il soit 
besoin de le paraphraser. Il est bien regrettable qu'on ne 
puisse imprimer, a la place de cet article, comme accompa- 
gnement aux vignettes du peintre , une certaine histoire du 
comte de Cobenlzel, dont le même Monnier est l'auteur, et 
qu'on pourrait intituler ; « Le diplomate dans l'embar- 
ras... » et Dieu sait de quelle nature! C'est toute une épopée 
burlesque, et qui a fait mourir de rire tous les ateliers de 
Paris, que celle de ce pauvre M. de Cobentzel, ambassadeur 
d'Autriche à Paris sous l'Empire , » avec son habit blanc, 
couvert de crachats, » et de toutes les mésaventures qui lui 
arrivèrent aux Tuileries à l'occasion d'une audience de Sa 
Majesté l'Empereur et Roi...., Monnier avait sans doute pré- 
sente à la pensée cette histoire désopilante et de haut goût, 
dont le sujet par trop risqué ne saurait même être effleuré, 
dans ces colonnes, lorsqu'il a crayonné les types drolatiques 
que le lecteur a sous les yeux. 

Parlons sérieusement : quels sont les devoirs et les fonctions 
du diplomate? Le Dictionnaire politique va nous l'apprendre : 
« La mission la plus haute de l'ambassadeur est de rechercher 
et d'indiquer les moyens d'étabhr et d'entretenir des rapports 
pacifiques et durables entre le souverain qu'il représente et 
le souverain près duquel il est accrédité; il doit s'enquérir 
de tout ce qui peut intéresser la gloire, la fortune et la sécu- 
rité de sa nation; surveiller avec soin toutes les trames qui 
pourraient être ourdies contre elle. 11 a donc des devoirs à 
remplir, d'une part, envers celui qui l'envoie, et, d autre 
part, envers celui qui le reçoit. Au premier il doit une vigi- 
lance infatigable, une fidélité absolue, une sincérité sans 
restriction. Souvent des ambassadeurs se sont permis de 
cacher à leur gouvernement une partie de la vérité ou de 
lui présenter les faits sous de fausses couleurs ; de tels actes 
sont fort répréhensibles , et l'on éprouve quelque surprise à 
voir M. de Chateaubriand, dans son beau travail sur le Con- 
ç/rés de Vérone , se vanter d'avuir dissimulé à son gouverne- 
ment les vraies dispositions des puissances, afin de le pous- 
ser, bon gré, malgré, à la guerre d'Espagne 

Et, à ce sujet, M. Francis Wey remarque (Vocabulaire 
dèmocrali<iue) « qu'on fait l'éloge d'un diplomate en le qua- 
lifiant d'expérimenté, d'habile, de fin ; mais je ne me sou- 
viens pas, ajoute-t-il, d'avoir rencontré dans l'histoire ces 
expressions ; « Un diplomate sans détours, un loyal diplo- 
mate, n 

Il nous reste à dire quelques mots des envoyés extraordi- 
naires, et même très-extraordinaires, que nous avons mul 
tipliés depuis la révolution. Ce qu'il fallait pour l'étranger, 
c'était des hommes jeunes, fermes et droits, sans ostenta- 
tion ni faste (la grandeur du pays n'est pas dans le nombre 
des laiiuais qui montent derrière un carrosse ni des galons 
qui les chamarrent), joignant à la simplicité républicaine 
l'usage et le savoir du monde, afin de bien montrer aux peu- 
ples et aux cours que la démocratie n'exclut ni les mœurs 
douces, ni l'éléganoe même , ni l'antique renom de l'urbanité 
nationale. Or, soit intolérance de la veille, soit aberration 
et étrange condescendance du ministre chargé de l'épuration 
du personnel diplomatique, les choix faits nous ont valu 
assez généralement la risée de l'Europe , et ont préparé le 
retour des ailes de pigeon et de la vieille école desTalleyrand 
et Metternich. — On m'a conté qu'avant la chute de Louis- 
Philippe un homme de jieu de valeur insistait vivement au- 
près de M. Villemain, alors ministre, pour entrer dans les 
cadres diplomatiques. Il revint tant de fois à la charge qu'un 
jour M. Villemain, impatienté, lui lâcha cette brusque sortie : 
Vous voulez être chargé d'affaires'? Eh bien! faites-vous 
marchand d'habits ! » 

Si ce pétitionnaire malheureux a suivi le conseil de l'ex- 
miiiistre, il a dé s'en trouver bien auprès d'un immortel 
[HM'Ie ipi'on a vu transporté d'un amour singulier |)our tous 
les gens de eelle sorte, el sous qui les niarcliauds d'habits 
sont elVectivement devenus chargés ilallaires. taudis qu'un 
joueur de violon faisait sa partie à Florence, dans le concert 
européen. Sauf un Ircs-petit nombre d'exceptions honorables, 
M. llixio, par e\eni|ile, qui hit un aiculent heureux, les 
premiers cliploiiuiles chargés de commenter lires de l'Eu- 
rope le fameux « manifeste » relevèrent plus ou moins du 
crayon d'Henri Monnier. La faute fut lourde ; le poète , pour 
s'en disculper, a argué qu'il l'avait sciemment commise, à 
tilre de dérivatif, dans I intention de détourner sur l'exté- 
rieur des germes de fermentation dangereux au deijans. Au 
reste, en tombant des hauteurs d'une popularité immense 
dans le plus complet abandon . il a durement expié celte er- 
reur et plusieurs autres. Sa chute mémorable el le genre de 



clientèle qui l'entourait debout nous rappellent involontaire- 
ment ces paroles d'un autre poète, qui, plus heureux, ne 
fut jamais ni populaire, ni ministre : 

» Tout le corps des joueurs de llùte, les parasites, les 
mimes, les vendeurs d'orviétan et les artistes dramatiques 
sont au désespoir de la perte du grand chanteur TigeUius : 
il n'avait d'affection, d'estime et de largesses que pour eux ! 
(Horace, livre I , satire ii.) 

FÉLIX UOB.\A>D. 



Wotea et QaeMtlon* (notes a.>d uuekiesJ. 
A Monsieur le Directeur de /'iLLL'STOATlo.f. 

S'il est un sentiment plus vif, plus impérieux chez l'homme 
que le désir d'apprendre les nouvelles, certes c'est le besoin 
de communiquer celles qu'il sait ; vous l'avez bien compris, 
monsieur, et le nouveau journal que vous nous annoncez (1) 
est destiné à satisfaire ce double vœu : aussi est-ce à vous 
que je m'adresse tout naturellement aujourd'hui pourconlir 
une nouvelle que je sais, et cela pour deux raisons ; d'abord, 
il s'agit d'une invention dans le monde du journahsme, et, 
novateur vous-même, vous devez vous y intéresser (Colomb 
ne se lassait pas de lire, dit-on, des histoires de voyages); 
puis, il y a quelque chose dans l'idée du confrère d'outre- 
Manche dont j'ai à vous parler qui rappelle par certains 
celés celle que vous avez émise il y a déjà longtemps dans 
l'Illustration. 

Il y a donc eu ces jours-ci quelque chose de nouveau eo 
fait (ïe journalisme. Il est probable qu'en lisant ceci, bon 
nombre de gens s'écrieront : liu nouveau! rien n'est nou- 
veau ! il ny'a rien de nouveau sous le soleil! — Mon Dieu! 
je sais qu'on a dit cela il y a fort longtemps, je suis même 
persuadé que lorsque le roi Salomon l'a écrit, les critique» 
de son temps ont trouvé que c'était une redite, un lieu- 
commun indigne d'un si sage écrivain. Mais il faut songer 
que Salomon dit « sous le soleil; « que celait un roi d'O- 
rient , un homme qui voyait le soleil tous les jours , et que 
ce spectacle quotidien pouvait bien lui donner une idée 
désespérante de la monotonie des affaires humaines. Tandis 
que moi , je veux vous parler de l'Angleterre, A Londres 
donc, un jour qu'il faisait du soleil peu ou point , il y eut 
quelque chose de nouveau sous lo brouillard. On imagina de 
faire un journal dont la rédaction serait confiée à tout le 
monde, et dont les abonnés seraient à la fois les lecteurs et 
les écrivains. Le petit journal hebdomadaire intitulé .\ote$ 
et Questions (Ni.les ami (Jueries) s'adresse aux littérateurs, 
aux antiquaires, aux artistes, à tous les curieux du monde i 
intellectuel. Là, diacun pourra faire les questions qu'il lui i 
plaira sur les points de science ou d'art qui lui paraisseqt ' 
obscurs, et là aussi il trouvera bien sûrement des réponses, 
— réponses venues de tous les coins du monde, cotisation 
littéraire en faveur d'un confrère dans l'embarras, qui l'en- 
richira sans appauvrir ceux qui auront donné. Admirable 
privilège de la richesse intellectuelle, qui peut se partager i 
l'infini sans diminuer, et s'étendre à tous en restant tout en- 
tière pour chacun! Il faudrait du malheur pour que parmi 
toutes ces contributions il ne s'en trouvât aucune dont k 
demandeur put tirer ouelque lumière ; en tout cas, le public. 
lui, en ferait son profit. La collection de ce journal par de- 
mandes et par réponses fera un jour, s'il tient ce qu'il pro- 
met, un nouveau volume (et peut-être le plus intéressant Ji 
tous) des curiosités de la lilléralure. Les .\nglais ont um 
multitude de petits livres qui s'adressent à un nombrein 
public et qu'ils intitulent « livres pour le million ; n le ■ 
lunie dont je vous parle serait un livre par le million, i,' 
est celui, parmi ceux qui manient une plume, qui ne - 
trouvé parfois arrêté dans son travail par quelque diflii l.» 
irritante à cause de sa trivialité même'? Sans doute il ei 
trouverait la solution dans quelque livre enfoui au fond d um 
bibliothèque quelconque ; mais quel livre, et où le chcrcli- ■ 
Eh bien! ce détail qu'il cherche, son voisin le sait p 
être et le tient relégué depuis des années dans le gji 
meuble de sa mémoire comme une chose inutile. Le nou-- - 
journal réunira ces deux hommes. Ce que les l'elites-.-ifJii-i.t. 
ont fait pour les propriétaires et les locataires, pour les iii.ii- 
très et les domestiques , les Notes et Questions le feroni 
pour les hommes de lettres. 

En voyant ce journal pour la première fois, j'ai tout df 
suite songé à un do mes amis auquel il aurait pu rendre un 
grand service s'il eût existé de son temps. C'était un anti- 
quaire, infatigable dans ses recherches, lieurcux de son sa- 
voir, jusqu'au jour à jamais néfaste où il découvrit de cer 
laines armoiries dont il devait, pendant de longues années, 
chercher en vain le propriétaire! Que n'aurail-il donné! 
celui qui aurait pu lui apprendre quelle était la famille qni 
portail : d'argent, fretlé de six pièces de sinople et un chel 
de gueules chargé de trois grelots d'or ! J'ai vu le moment. 
Monsieur, où ces malheureuses armoiries auraient pu passfi 
jiour prophétiques. L'argent, c'était les cheveux de mon an» 
ipii likineliissaient à vue d'œil, et plus d'une fois il m'a sem- 
blé que les grelots, attributs de la folie, résonnaient dan» 
sa pauvre têle. Il est parvenu enfin à découvrir, à force d» 
reelierclies, que ces armoiries appartenaient à la famille B.; 
un journal comme celui dont je vous parle le lui eût peut- 
être appris quelques années plus lot. 

Mais ce n'est pas tout ; une portion seule du journal 
destinée aux demandes littéraires et aux réponses quel 
feront naitre ; l'autre est consacrée aux faits curieux qui 
rattachent , soit à la bibliographie , soit à la biographie lit 
raire. Bien des gens savent une inuticularilé . un détail inj 
ressaut , el ne pourraient cependant traiter le sujet auqi 
il tient d'une façon assez complote pour se faire accepter pif' 
le plus petit journal, Aujourdhui, dans le plus mince arti- 
cle, pour une chose qu'on sait, il faut parler de vingt choses 

m II «'nKit de l'unnoïK-f du jourii.ll l.ri .VoKi-f.'.Vj dont le | roct ol 



)em- 

i 

1 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



39 



qu'on is;nore. Si, au lieu do cette lettre, j'écrivais un article, 
monsieur, je me croirais peut-être obligé, pour vous faire 
faire la connaissance de mon petit journal, de vous donner un 
aperçu de la presse anglaise depuis son origine , de sa ten- 
dance à différentes époques , et de son influence sur les ha- 
bitants des trois-royaumes , trop heureux encore si je vous 
faisais grâce de l'histoire tout entière de la typographie en 
Angleterre. — Rien ne me parait moins exigeant sous ce 
rapport que le nouveau journal ; il est composé de petites 
notes rédigées sans prétention pour la plupart par des 
hommes qui ne demandent pas mieux que de dire ce qu'ils 
savent, à condition que cela ne leur coûtera aucun travail. 

Ce genre de communications avec le public plait assez, du 
reste, au caractère anglais. Prenez au hasard un de leurs 
journau.x , vous trouverez deux ou trois lettres qui signalent 
des abus, ou indiquent des améliorations, sans que le cor- 
respondant y ait aucun intérêt personnel, et sans qu'on 
puisse y découvrir la moindre prétention littéraire. Pour la 
plupart, ces lettres ne sont signées que d'un de ces noms 
classiques que nos voisins affectionnent tant : Rusticus, 
Viator, Senex , etc. Dans les journaux littéraires, même em- 
pressement de la part des correspondants à fournir leur 
contingent aux connaissances générales. J'en ai eu une nou- 
velle preuve ces jours -ci. — Un journal hebdomadaire an- 
glais fort répandu avait remarqué qu'on ne savait rien ou 
presque rien de la femme du poète Milton. — Aussitôt let- 
tres de pleuvoir : chacun disait ce qu'il savait ; l'un citait 
un vieil acte conservé dans sa famille, où madame Milton 
avait signé comme témoin ; l'autre avait vu un registre de 
sa paroisse où elle était mentionnée comme marraine d'un 
enfant ; bref, de pièces et de morceaux , on reconstruisit 
une femme de Milton fort convenable, et suffisamment au- 
thentique pour que la postérité s'en contente. 

Il n'y a donc pas à craindre chez nos voisins que les cor- 
respondants manquent; mais ce qui sera plus difficile à 
trouver, ce sera un rédacteur en chef qui sache bien choisir 
parmi les matériaux qui lui seront offerts. Il faudra éviter 
les questions auxquelles personne ne peut répondre, comme 
aussi celles auxquelles tout le monde répondrait; il faudra 
mettre un ordre quelconque dans ces éléments si hétérogè- 
nes, sans quoi le journal des notes et questions pourra bien 
avoir l'air d'être rédigé à Charenton. 

En un mot, le succès de cette entreprise comme celui de 
toutes les idées nouvelles est douteux. Chose singulière ! 
il a toujours été impossible de prédire le sort d'une inven- 
tion, même de celles qui ont le mieux réussi par la suite. 
Si la découverte vient combler une lacune véritable, le 
public, qui ne sait jamais ce qui lui a manqué jusqu'à ce 
qu'on y supplée, l'adopte sans hésitation, s'étonne de sa ré- 
signation passée et s'indigne qu'on ait si longtemps tardé à 
lui donner ce qui lui parait tout à coup indispensable à son 
bien-être. Mais s'il veut qu'on satisfasse tous ses désirs , il 
n'entend point qu'on les prévienne : il est comme ces gens 
d'humeur difficile qui aiment les cadeaux , mais q\d reçoi- 
vent toujours fort mal les surprises. Il a fallu que des mil- 
liers de piétons fatigués désirassent un fiacre sans pouvoir 
le payer, pour que l'omnibus réussit. Malheur à l'inventeur 
qui devance son heure dans le monde intellectuel comme 
dans le monde physique. Il n'a rien à espérer du public, Un 
petit nombre seulement de personnes éclairées, de celles qui 
applaudissent comme vous, monsieur, à tout eff'ort qui a 
pour but d'étendre le domaine de Tmlelligence, lui sauront 
gré de ses essais, et suivront avec intérêt le combat que 
livre un soldat du progrès, quelque obscur qu'il puisse être 
et quelque faibles que soient ses chances de victoire. 

F. P. 



L<e Palais do quai d'Orsay et le Conseil 
d'État. 

Le palais où siège aujourd'hui le conseil d'État n'est point 
de date ancienne ; il compte moins d'années que le siècle. 
Plusieurs d'entre nous ont vu, le 10 avril 1810, sa première 
pierre posée en terre, comme le gland d'un chêne. C'était la 
promesse d'un monument durable de la grande imagination 
et de la munificence impériales. Napoléon voulait que cet édi- 
fice, bâti en face de son palais, sur la rive gauche delà Seine, 
surpassât en étenduCj en richesse, en beauté, tous les autres 
ministères de la capitale ; il le destinait à son déparlement 
des relations extérieures, et déjà il voyait en espérance , de 
son balcon des Tuileries, tous les ambassadeurs de l'Europe, 
de l'univers, se succéder à la file sous les portiques pour 
rendre hommage à l'Alexandre moderne, dans la personne 
de son ministre. La construction, aussi prompte d'abord que 
la pensée du maître, sortit du sol, et, comme emportée par 
le premier élan , monta encore après la chute du fondateur. 
Mais en ISiîO, elle s'arrêta tout à coup, à moitié du rez-de- 
cliaussée, et, pendant douze années, elle resta immobile, 
abandonnée, plus semblable aux ruines d'un empire écroulé 
iju'aux commencements d'un palais moderne. Ce fut seule- 
ment en l'été de 1833 que l'on reprit les travaux, qui, de- 
puis ce moment, occupèrent plus de 500 ouvriers par jour, 
et furent terminés en 183.5. L'ensemble des dépenses s'éle- 
\ait à plus de huit millions. Les ministres des affaires étran- 
gères qui avaient tour à tour passé au pouvoir avaient tous 
rêvé l'honneur d'inaugurer le somptueux monument ; tous 
étaient venus presser les travaux et demander aux architectes 
di' changer la distribution intérieure et d'ajouter au luxe, 
chacun suivant son goût , sa fortune ou les désirs de sa fa- 
mille ; aucun d'eux ne recueillit le fruit de ses conseils. L'é- 
dilice achevé , la perplexité fut grande sur la destination 
qu'il fallait lui donner. On avait médité d'y placer la cour de 
cassation, la cour des comptes, puis la chambre des dé- 
putés, pnis l'exposition des produits de l'industrie, l'institut, 
I académie de médecine , les sociétés savantes , les ponts et 
cliaussées , l'école des mines , la galerie de minéralogie et 
cent autres établissements ou administrations. En définitive 



ce fut le ministre do l'intérieur qui s'installa d'abord dans le 
palais. Mais, en dépit de toutes les modifications que le plan 
primitif avait subies, ces vastes salles, ces galeries immenses 
ne pouvaient s'approprier au service de toute une armée de 
petits bureaux. Le ministre de l'intérieur aima mieux reve- 
nir à la rue de Grenelle. En 1840, le conseil d'État sortit de 
son hôtel de la rue Saint-Dominique et prit possession du 
rez-de-chaussée du palais. Deux années après, la cour des 
comptes s'établit au premier étage et dans l'attique. Il fallut 
un ameublement nouveau pour ces nouveaux venus : il en 
coûta 1.5,000 fr. d'acajou et autres accessoires pour le con- 
seil d'Etat. Ce n'est point sans doute la dernière destination 
de l'édifice. Toutefois ses hôtes actuels ne demandent point 
à en sortir. Ils ne s'y trouvent que trop à l'aise. Chacun 
d'eux s'est fait une large part dans les bâtiments, et il reste 
encore un vide immense autour d'eux. La cour des comptes 
a voulu avoir une entrée particulière ; elle s'est emparé d'une 
porte sur la rue de Lille, et s'est séparée de la cour et de 
tout le rez-de-chaussée par une grille. 11 n'était pas besoin de 
ce surcroit de précaution pour que les deux graves compagnies 
vécussent en bonne intelligence. On ne saurait imaginer de 
voisines plus honnêtes et plus paisibles : elles ne se rencon- 
trent, ne se parlent, ne se voientjamais. A vraidire, rien n'est 
triste comme le palais; transformé endoitre, il serait plus di- 
vertissant ; on y entendrait du moins des cloches et des chants, 
Mais, jour et nuit, au dedans, au dehors, tout est immobilité 
et silence. Seulement, à diverses heures du jour, on voit entrer 
et sortir quelques groupes d'hommes, vêtus de noir avec des 
dossiers sous le bras. La cour intérieure humide, nue, aride, 
sans verdure, sans arbre, sans fontaine, sans statue, glace 
le regard : à peine de loin en loin , par les temps de pluie , 
l'équipage (chose rare) ou le fiacre d'un conseiller vient il 
tracer sur le sol deux molles ornières. Vers le soir tout l'édi- 
fice est désert : le greffier de la cour des comptes et les con- 
cierges exceptés, personne ne l'habite. Si parfois, du coté de 
la rivière , le passant aperçoit quelque rayon de lumière qui 
s'échappe furtivement des volets du rez-de-chaussée, c'est 
signe qu'à cette heure tardive certaine société politique a 
envahi les sièges des conseillers d'Etat. Le lendemain on lit 
dans les journaux : « La réunion du conseil d'Etat a tenu 
» séance hier soir, » ce qui peut prêter à équivoque pour 
les lecteurs qui ne savent point que l'ancien comité de la 
rue de Poitiers continue, sous ce nouveau nom, à conspirer 
le salut de la patrie. 

Une visite au rez-de-chaussée du palais est du reste le plus 
facile et le plus sûr moyen de se rendre compte de l'orga- 
nisation et des travaux du conseil d'Etat, tel que l'ont fait 
la Constitution de 18i8 et la loi du 3 mars 1849. 

De quelque coté que l'on entre, on est introduit dans 
de vastes antichambres au milieu desquelles sont d'im- 
menses tables couvertes de paletots soigneusement plies en 
quatre et surmontés de chapeaux. Vous pouvez déjà juger 
par un coup d'oeil rapide sur ces vestiaires du nombre des 
membres qui sont en délibération et par suite de la nature 
de leurs travaux. Est-ce un jour d'assemblée générale'' les 
tables sont toutes noires. Conformément à la loi du 3 mars, 
il y a 40 conseillers , plus 24 maîtres des requêtes et 24 au- 
diteurs. Si le nombre des paletots et des chapeaux est in- 
férieur aux deux tiers environ du chifl're total, soyez assuré 
que ce jour-là il n'y a réunion que d'une ou deux des trois 
sections entre lesquelles se subdivise le conseil ; section de 
législation, section d'administration, section du contentieux. 
11 se peut enfin qu'au moment de votre visite il n'y ait 
d'autres séances que celles des comités de la section d'ad- 
ministration ou des commissions de la section de législation ; 
alors , les salles ornées et peintes sont vides ; vous aurez 
toute liberté et tout loisir. 

Le cabinet du président du conseil d'Etat est situé à 
droite de l'une des antichambres; ses fenêtres s'ouvrent sur 
la rue de Poitiers. On sait que cette fonction est réservée de 
droit au vice-président de la République. C'est à ce titre que 
M. Boulay (de la Meurthe) a été appelé à présider le conseil 
d'Etat, dont son père fut, sous l'Empire , l'un des membres 
les plus éclairés. Parmi les qualités que personne ne refusera 
au fils, il faut placer au premier rang un vif sentiment pa- 
triotique et une volonté sincère de faire le bien. 

A droite de l'autre antichambre , du côté de la rue Belle- 
chasse, sont les bureaux du secrétaire général. Dans chacun 
de ces bureaux , on logerait aisément toute une famille ; ce 
n'est un avantage pou.- les commis que dans les beaux jours 
d'été. 

La distribution de la partie centrale du rez-de-chaussée est 
très-simple. La grande salle du conseil et la section du con- 
tentieux occupent le miheu ; la section est du côté de la cour , 
la salle du conseil du côté du quai. Aux extrémités de la 
grande salle se réunissent , dans deux salles presque sem- 
blables, les membres de la section d'administration et ceux 
do la section de législation. 

La section du contentieux siège dans un élégant petit 
tribunal propre, net, sobrement orné. Elle est composée de 
neuf conseillers et de huit maîtres des requêtes. Les neuf 
conseillers sont aujourd'hui MM. Maillard, président, Jou- 
vencel, Marchand, Boucliené-Lefer, Carteret, Paravey, Hély 
d'Oissel, Baumes, Saint-Aignan. 

Un maître des requêtes, M. Cornudet, remplit les fonc- 
tions du ministère pubhc ; deux autres maîtres des requêtes, 
MM. A. Vuitry et Camus-Dumartroy, le suppléent dans ses 
fonctions. 

Le rapport des alTaires conlentieuses est fait en séance 
publique par celui des conseillers ou des maîtres de requêtes 
que le président de la section en a chargé. Après le rapport, 
les avocats des parties (avocats privilégiés du conseil et de la 
cour de cassation) sont admis à plaider, ou, pour parler sui- 
vant la loi, à présenter des observations orales. Le maître 
des requêtes chargé des fonctions du ministère public donne 
ses conclusions. La section délibère en secret et en nombre 
impair; ses décisions sont lues en séance publique; elles 
portent en tête : « Au nom du peuple français, le conseil 



d'Etat, section du contentieux, etc. r> L'expédition porte 
pour formule exécutoire : « La République mande et ordonne 
» aux ministres de..., en ce qui les concerne, et à tous 
» huissiers à ce requis , en ce qui concerne les voies de droit 
» commun entre les partiesprivé es, de pourvoira l'exécution 
» de la présente décision. » 

On peut résumer les attributions de la section du conten- 
tieux en disant qu'elle forme la juridiction supérieure devant 
laquelle les administrés, c'est-à-dire tous les citoyens, peu- 
vent se pourvoir contre les actes administratifs qui leur 
paraissent avoir violé leurs droits. Toutes les décisions prises 
par les ministres en matière contentieuse peuvent être 
déférées au conseil d'Etat. 

La section d'administration siège dans une belle salle 
décorée de quelques peintures remarquables : un Charle- 
magne , par Eugène Delacroix , un Selon , par Papety, un 
Numa Pompilius , etc. Cette section est composée de quinze 
conseillers d'Etat , de douze maîtres des requêtes et de 
quinze auditeurs. Les conseillers sont MM. Macarel , prési- 
dent, Bethmont, Cormenin , Stourm, Havin, J. Boulay (de 
la Meurthe), Pérignon, Pons (de l'Hérault), Charles Dunoyer, 
Lauyer, Tournouer, Mahérault, Vuillefroy, Herman et 
O'Donnell. La section se subdivise en trois comités où se 
traitent les affaires administratives des divers ministères : 
1° comité de l'intérieur, de la justice, de l'instruction pu- 
blique et des cultes; 2° comité des finances, delà guerre 
et de la marine; 3» comité des travaux publics, de l'agri- 
culture et du commerce et des aff'aires étrangères. Chacun 
de ces comités est composé de cinq conseillers d'Etat. Les 
attributions de cette section , qui exerce à l'égard des admi- 
nistrations publiques un pouvoir de contrôle et de surveil- 
lance, sont nombreuses et variées. Elle prépare, entre au- 
tres , les projets de loi et règlements relatifs aux intérêts 
locaux , aux caisses de retraite , soit des administrations pu- 
bliques, soit départementales et communales; elle délibère 
sur les demandes en acceptation de dons et legs, sur les 
autorisations de plaider pour les communes , départements 
et étabhssements publics , etc. ; elle donne enfin aux mi- 
nistres des avis sur toutes les questions difficiles et délicates 
qui s'élèvent dans chacune des parties de leurs départements 
respectifs. 

Des trois sections, celle que l'on peut plus particulière- 
ment considérer comme une institution nouvelle , celle qui 
porte le plus visiblement l'empreinte de la dernière révolu- 
tion, est sans contredit la section de législation. Seule elle 
a des attributions qui touchent essentiellement et directe- 
ment à la politique. Elle prépare les projets de loi et les 
décrets ou règlements d'administration publique sur le 
renvoi soit de l'Assemblée nationale , soit du président de la 
République; elle délibère sur les propositions de grâce, sur 
les demandes en poursuites judiciaires contre les fonction- 
naires publics , sur les révocations des agents du pouvoir 
exécutif élus par les citoyens, sur les propositions ayant 
pour but de dissoudre les conseils généraux , les conseils 
cantonaux et les conseils municipaux. Elle est de plus 
chargée de l'instruction des affaires relatives à l'examen des 
actes des fonctionnaires publics , lorsque cet examen lui est 
déféré par l'Assemblée nationale et le président de la Répu- 
blique; c'est en vertu de cette dernière attribution qu'elle a 
entendu et interrogé M. de Lesseps , le seul fonctionnaire à 
l'égard duquel le gouvernement ait encore fait usage du 
droit que lui consacre l'art. 80 de la Constitution. 

La section de législation est composée de seize conseillers, 
un maître des requêtes et neuf auditeurs. Les conseillers 
sont MM. Vivien, président; Boulatignier, Rivet, Boudet, 
Charton, Cuvier, Horace Say, Boussingault, Tourangin, Bu- 
reaux de Pusy, Rainneville, général Tarlé, Defresne, Behic, 
Jubelin, Gaulthier de Rumilly. 

Une seule commission permanente est formée dans le sein 
de la section de législation; elle est spécialement chargée 
d'instruire les propositions de grâces, et est composée de 
cinq conseillers , MM. Boudet , Charton , Cuvier , Tarlé et 
Defresne. 

Les sections se réunissent presque tous les jours. Leurs 
discussions ne durent pas moins de six ou huit heures , et 
leurs avis sur les sujets les plus importants sont ensuite 
soumis à la délibération du conseil , sur le rapport soit d'un 
conseiller, soit d'un rapporteur, suivant l'importance de 
l'affaire. 

Le conseil, composé des quarante conseillers, se réunit au 
moins une fois par semaine. 11 est présidé par le vice-prési- 
dent de la République. Derrière lui est le secrétaire général. 
Lorsque les ministres assistent aux discussions, ils s'as- 
seyent à sa droite et à sa gauche. Au-dessous du bureau du 
président est le bureau du rapporteur près duquel prennent 
place les employés supérieurs de l'administration dont la 
présence est jugée nécessaire. En face, sur les deux pre- 
miers rangs, sont assis les conseillers d'État dans l'ordre du 
nombre des suffrages qu'ils ont obtenus à l'Assemblée natio- 
nale; les bancs qui suivent sont destinés aux maîtres des re- 
quêtes et aux auditeurs, qui, les uns et les autres, d'après 
la loi, sont simplement attachés au conseil et n'en font point 
partie. Les maîtres des requêtes peuvent demander la parole 
dans le cours des discussions, mais c'est une faculté dont, 
par déférence, ils usent très-rarement s'ils ne sont point 
rapporteurs. Les auditeurs ne peuvent faire de rapports que 
dans les sections. 

Les vingt-quatre maîtres des requêtes sont nommés par 
le président de la République, qui, sauf une exception, a 
confirmé dans leur position toutes les personnes qui l'occu- 
paient avant la reconstitution du conseil. 

Les auditeurs ont été nommés à la suite d'un concours 
très-remarquable et qui a révélé des talents d'un ordre su- 
périeur. Tel jeune homme sans fortune et né d'une famille 
humble et ignorée a subi cet examen public de manière à 
faire concevoir les plus hautes espérances. Ces positions 
n'étaient guère données autrefois qu'aux fils des familles no- 
bles ou riches et sans aucune garantie sérieuse de capacité. 



/i.U 



Les séances du conseil ne sont pas publiques. Lesdiscus 
sions entre les conseillers sont rédigées d'après des notes 
sténographiques, mais sans que les noms des membres qui 
ont pris la parole soient désit^nés. Les votes ont lieu par 
assis et levé ou par appel nommai. Il n'y a de vote secret 
que pour les nominations de présidents ou de commissaires. 
Les séances commencent ordinairement à onze heures et se 
terminent seulement à six heures. Lesjdébats sont, dit-on, 



L'ILLUSTRATION, JOUKJNAL UNIVERSEL. 



souvent très-animés, bien que les divers partis politiques ac- 
tuels soient loui d'être é.:»alement représentés. Les nuances du 
parti réiiublicain , par exemple, n'y forment qu'une imper- 
ceptible minorité. Cependant il est facile de distinguer dans 
les quarante membres deu.v tendances : la plupart des mem- 
bres de l'ancien conseil d'État ne se voient qu'avec un regret 
qui ressemble à de la douleur, investis d'attributions voi- 
sines de la politique. L'administration pure est pour eu.x la 



seule atmosphère respirable ; il semble que la nécessité de 
se diriger par des principes d'un ordre plus élevé, mais plus 
mobile, les trouble et les inquiète; ils redoutent la passion ; 
la force de l'habitude , la longue pratique de leur esprit les 
ramené toujours aux longues et minutieuses controverses de 
l'étude si paisible et si peu compromettante du droit admi- 
nistratif. Une autre partie des membres, parmi lesquels on 
compte des administrateurs éminents et Irés-modérés , ont 




Coiisiil il lit.it. — Gi'amle Suite de 



au contraires accepté avec satisfaction li'> 
conférés au nouveau conseil par la C.uiol 
qui lui donnent (|iielque8-uns dos cai.n i. 
hanibrc. On comprend, on oll'ot, (|ue lui 



lr\cHi^ Mi|iéiii'iiis [ Siin.iiil l.i spécialité de la loi qu'il iirépare, il convoque et 
liilion ilr Isls cl ailiiii I .isrSï-raïu-esk'slKiiiinu's les plusi'apabk'sdel'ecl.iirer. 
!<■> (I uni' M'( oiiilr ' Les iiiiin>li('S ou\-niéiiics viiMincnt presque toujours prendre 
cuiiMdei,' cuiiiiiie ] part .1 hidi>ciissiim (les l(iisi|ullssiiiit charges (le présentera 
un honneur et un iinlaiile avantage de participer à la Iftcho j l'Assenililee nalioiiali' : ils expliquent les intentions du gouver- 
la plus ardue, iii.iis l.i plus iiiuiiéili.iteintMit utile de ce temps, i nenient, et en iii(''iiie temps ils trouvent dans la diversité des 
la confeiiliiii des hn-, lu des éléments les plus précieux points de Mie sous lesipiels les conseillers eriti(nient ou com- 
d'étude ei q iiilHim.iiiiin ipii .iiriit lie nii, ;i 1,1 lll-p^^ltion du I mentent, délendent ou rombatteiil la loi, une forte prépara- 
conseil (ri;ial. e-i l;i 1,11 nllr ,|u il ,i il :ipiieier .1 i nm'iiurir à lioniila (liseu.ssion plus solennelle (lu'ils auront à soutenir de- 
ses tnn;iii\ les lonei naires piiMio île Imi-- I.- degrés. I vaut les n^firesentanls de la nation. Ce n'est point du reste 



seulement ;'i l'expérience des fonctionnaires que le conseil 
l'ait appel lorsqu'il le juge utile. Ainsi , dans la préparation 
(lu projet de la loi sur les théâtres, la section de législation 
a entendu, dans le cours de plusieurs séances, un grand 
nombre d'auteurs, d'artistes, de directeurs , de journalistes; 
les proces-verbaux de ces séances, livrés depuis quelques 
jours à limprc-ssion, offrent un résumé curieux des opinions 
qui se partagent aujourd'hui le monde littéraire sur les ques- 
tions relatives à l'art dramali(]ue. 
La salle de la section de législation diffère peu de cell» 



LILLUSÎHATION , JOURNAL UNIVERSEL. 



41 



où siège la sec- 
tion d adminis- 
tration : elle 
n'est ornée que 
d'un seul ta- 
bleau représen- 
tant l'empereur 
Napoléon de- 
bout sur un 
trône de granit, 
parFlandin. La 
vue de la gran- 
de salle du con- 
seil, que repré- 
sente notreprin- 
cipale gravure, 
est d'une lidé- 
lité qui nous 
exempte d'une 
longue descrip- 
tion. Entre les 
colonnes sont 
représentés les 
grands hom- 
mes d'État de 
la France , an- 
ciens et moder- 
nes. Quelques- 
uns de ces por- 
traits, ceux, par 
exemple , de 
Sully, de Col- 
bert , de d'.\- 
guesseau, sont 
des œuvres très- 
estimables; on 
ne saurait en 
dire autant do 
quelques au- 
tres, tels que 
VaubanouCani- 
bacérès. Au- 
dessus est une 
suite dcmédail- 
Ions figurant 
les conseillers 

d'État de l'Empire ; au plafond sont peintes , dans un style 
un peu froid, des femmes qui symbolisent les vertus morales 
et intellectuelles qui doivent présider à l'inspiration , à la 
confection et à l'interprétation des lois. Toutes ces peintures 
sont encadrées d'or et de marbre. L'eflet général est riche 



^''Z x^^A^ ,am/fmf^ ^ 




et éclatant; ce n'est pas précisément ce qui conviendrait le 
mieux aux séances d'un conseil. Autour d'hommes qui ont 
à délibérer sur des sujets si graves , il ne faut pas des dé- 
corations qui scintillent, qui attirent, excitent et préoccu- 
pent le regard . les fonds simples , les tons uniformes , les 



ornemenis so- 
bres et si'vèri s 
sont ce qu'il y 
a de mieux ap- 
proprié aux sa '- 
les où l'esprit 
doit surtout se 
recueilliret s';, 
bstraire. Il est 
trop visible que 
cette somptuei- 
se galerie était 
destinée à de 
grandes céri'- 
monies, à des 
réceptions, à 
des repas , à 
des bais. 'Vai- 
nement on a 
voulu, parl'ob- 
jet particulier 
des peintures, 
ramener la pen- 
séeaux travaux 
législatils: on 
n'a pas effacé le 
contraste. Tôt 
outardonchan> 
géra toutes c«s 
figures histori- 
ques, on trans- 
formera cesver- 
tus; des lustres 
en cristaux fe- 
ront étinceler 
toutes ces do- 
rures , et ces 
pupitres , ces 
bureaux, céde- 
ront la place 
aux sièges de 
retours et aux 
lapis de Beau- 
vais. En ce 
temps-là où se 
logera le con- 
seil d'Etat, ou plutôt que sera-t-il devenu ? Se sera-t-il trans- 
formé en une seconde assemblée politique , ou sera-t-il re- 
descendu à son ancien rôle administratif? De nos jours on 
ne touche à rien sans qu'il n'en sorte aussitôt un problème. 
Le siècle est tout hérissé de question ; ; questions fécondes , 




42 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



non pas malheurpusement en solutions, mais en autres ques- 
tions qui vont se multipliant à elfiayer la pensée. Hélas! 
ce ne sont pas les o ronseils » qui manquent soit à l'Ktat, 
soit aux citoyens. Ne serait-ce point plutôt la grandeur mo- 
rale, l'instinct profond de la vérité , le sentiment généreux 
de l'avenir et la foi (jui manquent à la plupart des « conseils » 
petits et grands? 



|>e VIllaKo fie la Colonn<>, ou le Uort lue 
le Vivant* 

Excunsio."* ET nÉciT bkci killi dans la vallkb dk 

UAUI.ANU. 

{Suite et fin.— y oit le N' précWent.) 

a Deux des plus anciennes familles de notre village do 
Pernant, me dit Antoine Réilot, élaient celles des Ducrcy et 
dés Burzier. bans le principe elles élaient unies, et leurs 
maisons étaient voisines. Diverses circonstances les divisè- 
rent et amenèrent entre elles une haine acharnée. 

» En 1792, quand les l'Vançais envainrent la Savoie, ils 
furent reçus presque partout en libérateurs. Il n y eut de 
résistance que sur quelques points seulement; ici, entre 
autres, dans la vallée de Magland, un nombre assez consi- 
dérable de montagnards s'étaient réunis aux soldats piémon- 
tais et postés un peu en avant de Saint-Martin sur le rocher 
qui, vous vous le rappelez, domine la route en cet endroit, 
et que l'on appelle la tête de Méribcl; ils défendaient le pas- 
sage dans cette iwsition et balayaient la route avec quatre 
pièces d'artillerie. Les Français', voyant l'extrême dilliculté 
d'attaquer de front cette position, résolurent de la tourner; 
ils vinrent se loger le soir, au nombre de huit cents, à la 
commune d'Arraché, et, partant le matin à trois heures, ils 
contournèrent les crêtes calcaires qui dominent la vallée 
par des sentiers de montagne où les guidait le père du vieil- 
lard que vous avez vu chez l'horloger et qui est un Ducrey ; 
ils prirent à revers le poste de la tète de Méribcl et y tuè- 
rent beaucoup de monde, sans compter ceux qui, en voulant 
se sauver, se noyèrent dans l'Arve. Burzier, le voisin de 
Ducrey, était venu se ranger parmi les Piémonlais: il resta 
pour mort sur la place. On le rappela cependant à la vie , 
mais on fut obligé de lui amputer un bras. On ne le nomma 
plus dans Pernant (|ue Burzier le manchot; et son voisin ne 
fut plus pour lui que Ducrey le Iraiire ; la mort seule mit fin 
à la haine de ces dcu.v hommes, haine dont devaient hériter 
leurs enfants. 

» Elle se serait sans doute éteinte avec le temps; mais il 
semble qu'un malin esprit se soit plu à b ranimer à chaque 
génération par des circonstances nouvelles. Les Tds de Bur- 
zier eurent des démêlés avec celui de Ducrey, d'abord à 
l'occasion d'un procès au sujet des fonds de Lérun , procès 
qui, par parenthèse, a duré quatre-vingts ans et que la com- 
mune d'Arraché a fini par gagner. Ducrey soutenait les 
droits de la commune contre ses adversaires, indirectement 
intéressés à ce que les enclaves réclamées par Arrache ne 
lui fissent pas retour. Quelques années après, l'animosité de 
ceux-ci trouva une occasion de se venger de lui. A la Bn de 
l'Empire, quand le gouvernement français s'empara des 
biens communaux, les chalets de Flaine appartenant à Arra- 
che furent enlevés à cette commune et mis en vente au 
prix de vingt mille francs. Les acquéreurs se préparaient 
à enchérir; mais les syndics de la commune chargèrent se- 
crètement Ducrey , celui-là même que vous avez vu tantôt , 
d'aller incendier pendant la nuit ces chalets. Cet incendie et 
les dispo.-iitions hu4iles qu'il annonçait dans la po|)ulation 
écartèrent les acheteurs, et cette propriété fut ainsi conser- 
vée à la commune. Jlais quelque adresse et iiuelque rapidité 
que Ducrey eût apporléis dans l'cxéculion de cette mission 
de confiance, il ne put <(ha|iper rntifr( nient aux regards 
scrutateurs de ses ennemis. Il l'ut dénoncé par eux et sur le 
point d'être saisi. Pour .se soustraire à l'emprisonnement et 
a de graves poursuites, averti à temps, il quitta subitement 
Pernant pendant la nuit et alla se réfugier chez un de ses 
parents établi à la Chaux-de-Konds. Deux ans après il rentra 
dans son village, après la chute définitive de l'Empire. Le 
plus acharné de ses ennemis était mort. Il consentit à par- 
donner à l'autre, et ainsi furent encore atténués les effets de 
cette haine qui devait se montrer si envenimée à la troi- 
sième génération de ces deux familles. A la vérité ici à tous 
ces souvenirs d'amère rancune, puisés dans les récits des 
pères, devait se joindre une cause nouvelle, la plus puis- 
sante de toutes celles qui divisent les hommes, l'amour pour 
une même fi innic 

» Des li'i.i ciil-ince une aversion instinctive prit naissance 
entre Michel lluivicr et Emile Ducrey, le lils du vieillard 
dont les p.unlcs Miiis ont étonné ce matin. Emile était l'éco- 
lier modèle de IV'ciilc tenue par lo vicaire; Miilicl en il, lit 
l'écolier le plus indiscipliné. Lo vicaire lui adressait ili> re- 
proches et lui iiilli^jeait des punitions d'autant plus siNcies 
(|u'il deviiiiiil '>ii lui des penchants plus mauvais encore cpiil 
n'avait de f.iiilc^ ;iaves à punir. En dehors de 1 école leur 
aversion les iiiiilait souvent nii\ prises. Mi.lirl élail Icni- 
jours le premier a allaipier, Kiiiilc liHiiiMir- pn-l ,i m- .li'irn- 
dre. Une petite Miisine, i;cni'Mi'\r, .m'ui (!.■ I limln n .liez 
qui vous ave/, pris du lait, s iiilripns.nl [n'ipiciiiiiicnt enlre 
eux. La douce créature prit bientôt un grand ascendant sur 
sesdeu.v coiiipagnons. Cependant elle avait encore quelque- 
fois à soiiirrir du caractère laipiin du jeune Burzier; dans 
ces ciriiMi..laiici's rlle cl. ni si'in' de trouver dans Emile un 
chaleurc'iiv (irrciiMiii Iji ji.uhli^sant Geneviève devint la 
plus jolie lille de l.i v.iller. r ru il, lit aussi la meilleure et la 
plus digne d'être aimée. Ce qui n'avait été que syni|)alliie 
et intimité enfantine fut un jour de l'amour chez ces jeunes 
hommes. Elle était trop droite et trop sincère pour fa^re 
mystère de son cœur. Elle aMnia sa pn'rr'ience pour Emile 
et'iui engagea sa foi. Michel lui niiiiiiir Im, il jura à l'un et 
à l'autre qu'ils ne .seraient j^mns unis, qu il les tuerait plu- 
tôt tous les deux. On pouv.iit lout ciMimlre de cette nature 
indomptée. Cependant les familles étaienl d'accord, (iene- 



viève et Emile furent fiancés, et Emile, qui n'avait que dix- 
neuf ans, partit pour se mettre en apprentissage chez un pa- 
rent, horloger a la Chaux-dc-Fonds. Il devait revenir dans 
quatre ans épouser Geneviève. Il quitta Pernant tout en 
pleurs. Michel, débarrassé de son rival, poursuivit Gene- 
viève de son assiduité. Mais toutes ses tentatives échouèrent 
devant l'honnêteté de cette jeune fille, qui lui déclara que 
non-seulement il n'aurait jamais son amour, mais encore i|ue, 
s'il continuait à fréquenter les cabarets, a s'enivrer el a se 
prendre de querelles comme il le faisait, elle liniiait même 
par lui retirer son amitié, doux souvenir de leur enfance. 
Michel ne fit que se jeter de plus en plus dans une vie de 
dé.sordre. L'n an après le départ d'Emile il quitta lui-même 
Peinant pour aller habiter avec son père le village de la Co- 
lonne. Geneviève ne manqua pas de donner cette bonne 
nom elle à son fiancé, mais elle ne lui dit pas que toutes les 
fois (|u'elle rencontrait Michel par hasard celui-ci lui jetait 
des regards si farouches et si sinistres qu'elle ne pouvait se 
défendre d'en avoir peur. 

» 11 y a deux ans, Emile Ducrey, ayant fini ses quatre 
années d'apprentissage et devenu habile ouvrier, quitta la 
Chaux-de-Fonds et se mit en route pour la Savoie. Il arrivait 
le cœur plein de désir de revoir son village, son père et sa 
chère Geneviève. Comme il traversait Magland, il vit sortir 
d'un cabaret son ancien rival Michel, qui s'avança vers lui 
pâle de colère. — Malheur à moi , lui dit tristement Emile, 
si la première personne de mon village que je rencontre a 
l'air de maudire mon retour; si dans un ami d'enfance je 
dois retrouver un ennemi! Je pensais, Michel, que quatre 
années d'éloignement avaient effacé entre nous toute mésin- 
telligence. Ma main était prête à serrer celle d'un frère; 
mais je vois que tu es dans d'autres dispositions. Qu'il en 
soit comme il plaira à Dieu! — Oui, malheur à loi, tu as 
bien dit. Car tu reviens ici pour ton malheur et pour celui 
de Geneviève. Tu te rappelles ce que je t'ai dit dans le 
temps : que jamais je ne consentirais à ce qu'elle devint ta 
femme. Eh bien! je te le répète encore aujourd'hui avec 
toute l'énergie qu'oat pu ajouter à ma résolution quatre ans 
de dédains soufièrts et de colères accumulées. Tiens-le pour 
dit. Toi absent, je pouvais l'oublier; mais toi présent, je 
vous hais tous les deux d'une haine implacable. Emile s'é- 
loigna le cœur tout centriste. Cependant, à mesure qu'il gra- 
vissait le chemin et qu'il se rapprochait de sa bien-aimée , ses 
impressions pi^nibles s'évanouissaient. D'ailleurs le mariage, 
une fois célébré , il devait emmener Geneviève à la Chaux-de- 
Fonds, où il comptait s'établir et où son père devait les re- 
joindre plus tard , après avoir vendu son petit patrimoine. 

i> On était alors au commencementd'octobre. Quelques jours 
avant celui fixé pour la noce, Emile partit un malin de bonne 
heure de Pernant pour aller au chalet de Flaine examiner, 
avec le vétérinaire, qui devait s'y rendre de son côté, une 
vache malade appartenant à son père. Geneviève, avertie, 
avait été plus matinale encore que de coutume; elle lui dit 
bonjour et ils restèrent quelque temps à parler ensemble. 
11 fit le trajet que nous avons fait tantôt, arriva à Flaine et 
y fut retenu jusqu'à midi. Depuis lo matin le temps tournait 
a l'orage; le ciel se chargeait de plus en plus; l'air était 
calme, mais de temps à autre de brusques coups de vent se 
faisaient sentir. Emile se remit en route malgré l'avis d's 
chaleliers et pressa le pas. -\ mesure qu'il remontait la pe- 
tite vallée depuis Flaine jusqu'au sommet des Frètes, les 
rafales du vent devenaient de plus en plus fortes. Le ciel 
était menaçant. Il commença à s'inquiéter d'un nuage noir 
qui s'avançait rapidement sur lui, venant du sud-ouest, et 
que précédait un tourbillon de poussière, de menus débris 
et de feuilles d'arbres, qui allait bientôt l'envelopper. Il était 
alors sur la crête des derniers rochers; il se précipita au 
plus vite à travers leurs débris entassés et formant talus sur 
la vallée de Vernant. Il se rappelait qu'il y avait près de là, 
sous un rocher, une petite caverne naturelle, une sorte de 
tanière qui servait d'abri aux bergers surpris par le mauvais 
temps et qu'on nommait pour cela le Creux du pâtre ; il se 
dirigea de ce côté, ne tarda pas à la trouver et s'y réfugia. 
Il était temps. L'ouragan se déchaînait avec fureur. D'énor- 
mes grêlons se mirent à rebondir sur le sol , chassés avec 
une violence extrême. Les lueurs sinistres du ciel ajoutaient 
encore à l'effroi. Tout à coup il lui sembla qu'un cri de dé- 
tresse, venant du fond do la vallée de 'Vernant, montait jus- 
qu'à lui à travers les bruits confus de l'orage. Il crut recon- 
naître la voix do Geneviève, et s'élança hors de sa retraite; 
mais on ne distinguait pas au delà de quelques pas, et les 
grêlons lui firent de si fortes contusions à la tète, qu'il fut 
obligé de rentrer. Après un moment de rédexion il so remit 
de sa frayeur chimérique. Un autre spectacle terrible vint 
d'ailleurs détourner ses préoccupations. A la suite d'un 
bruyant cou|) de tunneire, il vit sur la i)ente dite les Ti'Ies de 
tnurla, qui lui l'aisail face, accourir une troupe de chevaux 
ell'rayés. Ciiniiiie ils arrivaient à une sorte de col formé par 
une dépressiiiii dis lielrs, il y eut une si violente rafale do 
vent, que smis si pii^Mini ils tournèrent brusquement à 
gauche et, sr ihn .;iil \rrs le couloir que je vous ai iiiiuilré 
a cet endroit, lU -r irlnml lêle hais.siT les uns apns li's;iii- 
tn^s dans le |iir,i|Mrc ilr lims ,i .pLiiif ci'nK |ii,',is ipii i >l 
au bas. De qn.n.mlr iiir\,ill\ i|i]r !,i rnniiiiiini' ii \ll,ii hc Ir- 
nait sur ces iiiiiiil,i;_'iii',, sn/.r iuthtiiI bru) r^ p,ir Inir iliiilr. 
Il Au bout d'une demi-heure l'orage avait disparu el le 
ciel s'était rasséréné. Emile sortit de sa retraite: bien qu'il 
ne conservât plus aucune impiiélude, il jeta en bas un regard 
altenlif sur la vallée de Vernant, où il avait cru entendre un 
cri plaintif, mais il n'aperçut rien; la petite vallée était si- 
lencieuse et déserte ; il se dirigea ensuite sur l'autre versant 
el regarda dans le fond du |)récipicc les cadavres des che- 
vaux amoncelés et immobiles. Il reprit sa route tout attristé 
de ce désastre et du dommage qu'il entraînait pour les habi- 
tants. Je me trouvais alors au plus haut chalet, où je m'étais 
abrité; quand je le vis descendre seul j'allai à sa rencontre. 

— Qu'as-tu fait de Geneviève".' lui dis-je. — De Geneviève! 
me répondit-il en pâlissant. Est-ce (lu'i'lle est venue par ici'.' 

— Elle a passé ici il y a trois heures. Elle m'a dit qu'elle 



allait au-devant de toi et qu'elle comptait te rejoindre sur 
les hauteurs entre Flaine et Vernant. — \ ces mots, je crin 
qu'il allait se trouver mal. Je lui proposai d'aller avec lui la 
chercher; nous partîmes sur-le-champ. Arrivés au F'Iaine. 
nous primes des informations auprès de tous les chaleliers. 
Ils nous dirent quelfectivement avant l'orage on avait apen u 
Geneviève sur la montagne du côté de Vernant; que Michel, 
oicupé à faucher, avait été lui parler. Comme ils se déta- 
chaient tous deux sur le blanc des nuages, on voyait tous 
leurs mouvements. Micliel paraissait tres-animé; a la lin 
Geneviève leva les bras, comme si elle invoquait le ciel, el 
di>paiut du côté de Vernant. Michel resta quelque temps 
immobile, puis, ramassant sa faux, il sembla d'abord vouloir 
redescendre , mais il rebroussa bientôt chemin , el il s'éloi- 
gna dans la même direction (|ue Geneviève. A ce récit, la 
crainte el la colère passaient successivement sur le visage 
d'Emile. Plusieurs hommes des chalets vinrent avec nous 
Nous nous dispersâmes sur une grande étendue. Emile i [ 
moi, en nous approchant du lac Vernant, nous aperçùmc- 
au bas de la pente une femme étendue à terre sans mouvi 
ment. Nous nous précipitons vers elle. C'était une pauvre 
fille nommée la Jeannette, recueillie par charité à notre vil- 
lage et employé»! comme domestique dans les chalets. EU" 
était toute couverte de contusions el avait la tête el le vi- 
sage meurtris par les gros grêlons qui l'avaient atteinte el 
dont un grand nombre autour d'elle n'étaient pas encore 
fondus. On l'eùl crue morte, sans quelques contractions cou - 
vulsives du coin de la bouche, qui se répétaient d'instant en 
instant. Quelques-uns de nos hommes l'emportèrent aux 
chalets de Flaine et se chargèrent de lui faire donner dcr- 
soins. Nous continuâmes nos recherches jusfiu'à la nuit, ni' 
cessant d'appeler; mais nous ne trouvâmes aucune trace de 
Geneviève et aucune voix ne répondit à nos cris. Nous pri- 
mes enfin le parti, Emile et moi, de retournera Pernant. 
Nous espérions encore l'y retrouver; mais notre espoir fut 
trompé. On n'en avait pas de nouvelles. Le lendemain nous 
nous remîmes en course au point du jour. Nos recherches 
pendant toute la journée furent aussi infructueuses que la 
veille ; mais plusieurs renseignements nouveaux , recueillis 
çà et la , confirmèrent lout à fait nos soupçons qui , dès le 
principe, s'étaient portés sur Michel. Le soir même nous 
descendîmes à Bonneville faire notre déclaration au gouver- 
neur. Le lendemain Michel fut arrêté et mis en prison. On 
fit dans le pays une longue enquête, el elle produisit des 
préventions terribles contre lui. 

» Cependant la Jeannette, qui avait été pendant trois se- 
maines entre la vie et la mort, revint peu à peu à la santé. 
C'est alors qu'on apprit par elle comment avait péri l'infor- 
tunée Geneviève. « J'étais, dit-elle, à garder des chèvri'- 
dans les fonds de Vernant lorsque je la vis descendre rap 
dément vers moi. Michel la suivait a quelque distance, mai-, 
lorsqu'il m'aperçut, il fit un détour et disparut dans les sa- 
pins du bas de la vallée. Elle était toute essoufflée et me dit 
qu'elle était allée au-devant de Ducrey, son fiancé, mais que 
Michel lui avait fait peur et ([u'elle s'en retournait. Dans ce 
moment l'orage commençait a arriver vers nous. U n'y avait 
pas d'abri dans le voisinage. Elle ne voulait pas aller du 
côté de la forêt de sapins ou Michel était entré. Je lui parlai 
alors du Creux du pâtre qui est au haut des Frètes. Nous 
pouvions nous y rendre directement, mais il fallait pour cela 
traverser le talus de pierrailles si roide qui est au-dessus du 
lac Vernant. Elle se décida d'autant mieux à le faire qu'elle 
crut dans le moment avoir aperçu Ducrey justement dans 
cette direction. Je restai un peu en arrière pour réunir mes 
chèvres. C'est alors que le vent se mit à souffler si violem- 
ment el que commencèrent a tomber de gros grêlons. Elle 
était alors engagée au milieu de la pente. Je lui criai de re- 
venir. Mais tout à coup je fus renversée moi-même par le 
vent; comme j'essayais de me relever, je ne l'aperciis plus 
à l'endroit où je venais de la voir, mais j'ajerçis plus bas 
quelque chose de noir roulant vers le lac. (détail eue; j eus 
à peine le temps de la reconnaître; elle disparut dans l'eau 
el je ne vis plus rien. Bientôt moi-même, criblée par la grêle, 
je perdis connaissance. « 

» Quand Emile Ducrey apprit cette triste et tardive rév é- 
lation, il me chargea d'aller de suite à Bonneville la commu- 
niquer au gouverneur, afin de faire remettre à l'instant Mi- 
chel en liberté. Quant à lui, il était tellement abattu par la 
douleur, qu'il était incapable de rien faire. Il se passa encore 
cinq ou six jours avant (]ue Michel luU sortir de prison. 
Pendant ce temps je cherchais autant que je pouvais à con- 
soler le pauvre Fanile, pour qui j'avais une grande amitié. 
Mais, cédant à ses prières, j'étais obligé de le laisser seul 
plusieurs heures par jour. Il les passait auprès du lac ^ or- 
nant, immobile et ab.sorbé dans sa tristesse. J'avais cepen- 
dant obtenu qu'il emportât toujours avec lui sa carabine. 
J'espérais (]ue la vue des chamois, qui viennent fréquemment 
di' ce côté, réveillerait son goût pour la chasse et le distrai- 
rait un instant de ses chagrins, U ne rentrait qu'à la nuit 
chez son vieux père, presque aussi triste que lui, comme 
s'il eût voulu éviter les regards de tout le inonde. Un soir, 
il ne rentra pas. Le lendemain matin on vint nous annoncer 
une II iielle nouvelle. On l'avait trouvé près du lac de F'Iaine 
li.ujne ilins son sang et avant une balle dans la poitrine. 
On r,i\,iil transporté au village de la Colonne. On accusait 
lie nouveau unanimement Michel de cet assa.ssinat. Il avait 
été relâché la veille. Le malin même du jour de l'événe- 
ment, h'S bikherons. qui exploitent de^Hiis dix ans les forêts 
de sapins du voisinage, l'avaient rencontré se dirigeant du 
côté du lac de Flaine, et il leur avait tenu des propos mena- 
çants contre Emile, qui payerait cher, leur dit-il, l'atlronl 
qu'il lui avait fait. Il paraissait encore plus exaspéré qif;^ 
1 ordinaire. Je chargeai la famille de l'horloger du Iriste soin 
d'annoncer au vieux Ducrey le nouveau malheur qui venait 
le frapper, el je partis moi-même pour la Colonne Quand 
j y arrivai. lesgeusde l'endroit élaient réunis devant la mai- 
son où on avait recueilli Emile. Le vicaire lui avait apporte 
le vialiipie el était enfermé avec lui. Une demi-heure après 
il parut sur le seuil de la porte et invita tous ceux qui étaient 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



i3 



là à entrer. Kous nous rangeâmes en silence devant le lit 
où était Emile. — Mes amis, nous dit-il, je crains qu'on n'ac- 
cuse Michel de ma mort. Je veux écarter de lui cet odieux 
soupçon. C'est un accident seul qui l'a causée. En sautant 
au bas d'un rocher, ma carabine, accrochée par un bran- 
chage, a parti, et j'ai reçu la balle en pleine poitrine. Je re- 
grette qu'il ne soit pas ici ; je désirerais me réconcilier avec 
lui avant de mourir. Dites-lui tous que je ne conserve contre 
lui aucune rancune du passé et que je prie Dieu pour qu'il 
se corrige de ses défauts, qui feraient son malheur. » Sur 
un signe du vieux vicaire, tout le monde se retira. Je restai 
seul avec lui auprès d'Emile. L'horloger ne tarda pas à ar- 
river de Pernant. Emile recommanda son père à ses soins 
et à ceux de sa famille. Il regrettait de ne pouvoir pas em- 
brasser encore une fois le vieillard que ses infirmités empê- 
chaient de venir à la Colonne. Mais ses derniers moments 
devaient être moins pénibles, puisqu'ils neseraient pasallligés 
par le spectacle de la douleur paternelle. Quelques heures 
après il expira entre nos bras. 

» Le 7 novembre, il y aura dans cinq jours deux ans, par 
un jour triste et brumeux, une longue lile d'hommes, com- 
posée en grande partie de gens de mon village , partait du 
village de la Colonne, ayant en tête le vicaire, et suivant le 
cercueil d'Emile Ducrey, pour descendre jusqu'à Maglanil, 
où le vieux Ducrey avait exigé que son fils fût enterré. Au 
nombre des quatre porteurs qui devaient se relever alternati- 
vement pendant le trajet se trouvait Michel. Le vicaire avait 
voulu s'y opposer, mais il avait insisté fortement. J'aurais 
désiré lui trouver un air plus convenable ; au milieu de la 
tristesse générale, lui seul manifestait une indifférence évi- 
dente. Le corlége atteignit bientôt les sinuosités du sentier, 
qui descend d'une manière si rapide à travers les rochers à 
pic qui sont au-dessus du Creux de l'arche. A chaque tour- 
nant , les porteurs du cercueil ralentissaient le pas et redou- 
blaient d'attention. Cependant, à cet endroit, que je vous 
montrais il y a deux heures, où le passage est si étroit et 
tourne si brusquement au-dessus du précipice, Michel, qui 
marchait le premier, perdit pied tout à coup, lâcha le bran- 
card du cercueil , fut jeté par la secousse en dehors du sen- 
tier, et roula sur la pente du rocher. 11 fut .irrété dans sa 
chute par le tronc recourbé d'un jeune pin qui avait cru là, 
et il parvenait déjà à s'y cramponner avec beaucoup d'adresse 
et de vigueur, lorsque le cercueil, abandonné à lui-même et 
lancé malgré les ellorts du second porteur pour le retenir, 
glissa sur la même pente, et atteignit Michel, qui, ébranlé 
par ce dernier choc, fut |irécipité dans l'abime. Il disparut 
a nos yeux. 11 y eut un intervalle de silence, puis un cri 
affreux et un bruit sourd qui nous glaça de terreur. On 
descendit jusqu'à l'endroit où il avait été précipité : ce n'était 
plus qu'un cadavre horriblement mutilé. Le cercueil avait 
été arrêté dans sa chute par le pin auquel s'était retenu Mi- 
chel un instant; mais, à moins de cordes, on ne pouvait son- 
ger à le remonter; quelqu'un retourna en chercher à la Co- 
lonne. Une heure après, nous nous remettions en route. 
Les gens de Magland, prévenus de ce nouvel événement, se 
pressèrent à l'église et suivirent le corps au cimetière. 
Quand il fut descendu en terre , le vieux vicaire de la Co- 
lonne réclama le silence , et il nous parla en ces termes : — 
Les secrets confiés au confesseur doivent rester ensevelis 
dans son sein comme dans un sépulcre. Mais, de même 
que les sépulcres s'ouvrent quelquefois pour accuser le crime, 
je mettrai devant vous au jour ce qui devait rester caché 
dans la nuit, en vous révélant ce qui m'a été confié par 
Emile Ducrey avant de mourir. Maintenant mes paroles ne 
peuvent plus nuire à personne, et elles peuvent servir à 
honorer la mémoire d'un mort, et à vous édifier vous- 
mêmes, en vous faisant voir le doigt de Dieu, là où la folie 
serait tentée de ne voir que le hasard. Michel Burzier est 
véritablement l'assassin d'Emile Ducrey. Celui-ci, voulant 
témoigner à Michel, arrivé de la veille, tous ses regrets 
pour l'emprisonnement qu'il lui avait fait subir sur un soup- 
çon mal tonde, s'était décidé à aller jusqu'au village de la 
Colonne ; ils se rencontrèrent dans le bois de sapins qui est 
au bout du lac de Plaine. Michel, dès l'abord, l'injuria gros- 
sièrement. Emile, pour éviter une collision funesie, déposa 
sa carabine contre un arbre, et opposa le calme à ses in- 
sultes, se contentant de repousser son agression. Michel, 
exaspéré par ce sang-froid , et devenu furieux par cette ré- 
sistance, ramassa la carabine, et la lui déchargea en pleine 
poitrine. Voilà ce que m'a révélé Emile Ducrey. Depuis la 
mort de Geneviève, il s'abandonnait à une tristesse telle, 
que, dans l'aveuglement de sa douleur, il accepta la mort 
comme une délivrance. .le le rappelai à des sentiments plus 
chrétiens. C'est alors qu'il me pria, non plus par un indigne 
mépris de la vie, mais par pitié ]iour un pécheur endurci, 
de ne pas révéler son crime, de ne [ms le livrer à la justice 
des hommes, afin de lui laisser le temps de se relever par 
le repentir avant de paraître devant la justice de Dieu. Mais 
ce pardon, que la victime accordait sur la terre, ne fut pas 
confirmé dans le ciel ; les délais qu'implorait la pitié hu- 
maine no convenaient plus à la sévérité divine. Aujourd'hui 
le cercueil de la victime miséricordieuse est devenu dans les 
mains de Dieu un instrument de vengeance. L'assassin a été 
précipité dans l'abime, tandis que le cadavre, après avoir 
accompli cet ordre d'en haut, s'est tout à coup arrêté comme 
un messager qui a rempli sa mission. Pour nous, témoins 
de ces signes éclatants, prosternons-nous devant la volonté 
du Seigneur, et prions également pour celui qu'il appelle à 
lui dans sa clémence , et pour celui qu'il frappe dans sa co- 
lère. — En finissant ces mots, le vieux prêtre s'agenouilla 
au bord de la fosse et se mit à prier. Tout le monde limita, 
après quoi chacun s'éloigna en silence. 

» Vous avez maintenant, meditRédet, l'explication de ces 
mots que vous avez entendu répéter plusieurs fois aujour- 
d'hui. On ne put parvenir à cacher au vieux Ducrey les cir- 
constances de la mort de son fils. Ce coup funeste acheva 
débi-anler sa raison , et il ne l'a jamais recouvrée depuis. 

» Il n'y a que deux ans que ces événements si graves et si 
tristes se sont passés . et cependant un ne se les rappelle 



plus dans le pays que pour répéter, sous forme de menace 
plaisante , — tant les hommes sont oublieux et insouciants 1 
— N'allez pas à la Colonne , car les morts y tuent les vi- 
vants! » A. J. D. 



Curiosités <lu monde littf'ralro. 

I. — LE HA.NQUIIîn BI1.\MATI01;E. 

Je rencontrai, il y a quelques jours, sur le boulevard 
Saint-Martin, un littérateur /jour tout faire. C'est ainsi que 
l'on désigne un homme de lettres qui n'a pas de spécialité 
bien déterminée et qui est tour à tour dramaturge, histo- 
rien, vaudevilliste, romancier, critique et faiseur de rébus. 
M. Alexandre Dumas est la plus haute expression de ces in- 
telligences encyclopédiques. — Vous me voyez , me dit-il , 
dans le ravissement. Je viens de conclure une affaire com- 
merciale magnifique. — Vous faites donc aussi du com- 
merce'? — Quelquefois. — Et do quoi s'agit- il? — J'ai lu 
hier à l'.Xmbigu, me répondit mon interlocuteur, un drame 
en cinq actes qui a été reçu avec enthousiasme, et je viens 
de le vendre au prix de quinze cenis francs à mon banquier 
ordinaire. — Vous avez vendu le manuscrit de voire drame 
avant sa représentation"? — Pas du tout, j'ai vendu mes 
droits dramatiques, j'ai aliéné ma propriété, j'ai mangé mon 
blé en herbe. — Singulier marché! — (iela dé|ii'nd , le 
drame peut tomber à la première soirée comme il peut ré- 
gner sur l'affiche pendant trois mois. J'avais besoin d'argent 
aujourd'hui même , et j'ai été frapper à la porte de la 
providence des auteurs à sec. — Comment appelez -vous 
cette providence? — X..., me répondil-il, c'est un gros 
homme qui a gagné à ce jeu-là maison de ville et maison de 
campagne. Pour le vulgaire il est entrepreneur de succès 
dramatiques, autrement dit chef de la cla([ue, c'est une po- 
sition qu'il a adoptée, parce qu'il faut absolument en e.vercer 
une en ce monde pour jouir de la considération de son con- 
cierge, mais son vrai commerce consiste surtout à escomp- 
ter l'avenir des auteurs pressés par le besoin. X., ojouta-t- 
il, est une des figures les plus curieuses du pavé parisien, il 
ne gagne guère que cinq cents pour cent à tous ses ir.ar- 
chés. Il prête de l'argent aux directeurs, aux acteurs, aux 
musiciens de l'orchestre, aux ouvreuses et aux marchands 
de contremarques, argent bien prêté et encore mieux rendu, 
car il ne peut pas perdre; il ne fait que prendre des hypo- 
thèques sur les appointements. Toutes ses journées se res- 
semblent; le matin il court visiter les directeurs de théâtres 
qu'il sait besogneux, et, moyennant un prix convenu, il 
leur achète à ses risques et périls la recette de la soirée. Il 
offre plus ou moins, d'après l'état de l'atmosphère , le nom 
des auteurs et des acteurs et la composition de l'alfiche. 

Je pourrais vous citer une conversation assez singulière ipii 
s'est tenue devant moi dans le cabinet d'un directeur. X... 
arrive et offre quatorze cents francs de la recette. — Il m'en 
faut seize cents, dit le directeur. — S'il pleuvait, répond 
X..., je n'hésiterais pas à vous les donner, mais le temps 
est beau et le ciel sera étoile ^u moment de l'ouverture du 
théâtre. On dirait que le bon Dieu le fait exprès. — Cepen- 
dant, reprend le directeur, le baromètre est à la pluie, 
regardez plutôt 1 — Mauvaise patraque do baromètre, il ne 
sait ce qu'il dit ou vous vous entendez l'un et l'antre pour 
me soutirer deux cents francs de plus. Vous ne les aurez 
pas. — Nous aurons une pièce de Dumanoir. — Il n'y a pas 
assez de femmes dans votre pièce; que voulez-vous que la 
public fasse de deux femmes"? Si seulement vous aviez eu 
l'esprit d'aflicher le vaudeville de N... dans lequel on voit 
tonte une ribambelle de petites filles décollelée-i!... — Je 
l'ajoute sur l'alfiche, s'écrie le directeur. — Allons, voici 
vos seize cents francs, réplique X..., mais je negagnerai pas 
cent sous, j'en suis sûr, et il court à un autre théâtre pour 
faire la même opération. 

A deux heures X ... est de retour chez lui. C'est le mo- 
ment de la journée où il donne audience à ses nombreux 
clients. Il a quitté sa vieille redingote de castorine, son 
chapeau graisseux qu'un pauvre ne ramass"rait pas au coin 
d'une borne. 11 endosse une robe de chambre à laquelle ses 
dix années de service donnent uno apparence respectable, et 
ils'élablit devant son bureau. 

Pan, pan. — Enirez. — Bonjour donc, mon cherX..., 
comment vous portez-vous'? — .\h ! c'est vous, moucher 
ami, comment vont les affaires"? — Tout doucement, j'ai 
fait recevoir un drame ces jours derniers à la Poite-Saint- 
Martin. — A la Porte-Saint-iMarlin ! répond X..., qui se 
doute bien qu'il s'agit d'un marché, mauvais théâtre pour 
le quart d'heure..., des moitiés de recettes..., des acteurs 
pitoyables..., des décors de l'autre siècle... Pourquoi n'avez- 
vous pas porté votre ouvrage à la Gaieté"? J'en ai déjà un 
en répétition à ce théâtre. — Au fait, reprend-il, la Gaieté 
esl bien Idiiihée, elle aussi, elle ne vaut guère mieux que la 
Puile-SiiinlM.irtin; il n'y a vraiment plus que le Vaudeville 
aujourd hui ipii rapporte encore quelque chose, — Voyons, 
père X..., dit le dramaturge impatienté, il ne s'agit pas de 
vaudeville, mais de drame ; combien me donnez-vous de mes 
cinq actes de la Porte-.Saint-Martin'? — Eh ! eh ! l'argent est 
rare, et le public a de la peine à se déranger. C'est un 
drame moderne"? — Tout ce qu'il y a de plus moderne. ^ 
Une pièce à habits noirs"? — Oui. — Mauvaise idée, l'habit 
noir fait dilTicilement de l'argent, c'est triste, c est lugubre, 
c'est croque-mort en diable..., ça n'attire pas les femmes... 
si c'était aussi bien un drame à costumes, dame... nous 
verrions. — Votre prix, père X..., je suis pressé. — .\tten- 
dez donc un peu, ces auteurs, ça croit qu'on n'a qu'à se 
baisser pour trouver de l'arsent... Est-ce bien enchevêtré, 
bien intrigué, bien entripaillé? — C'est aussi corsé que le 
Sonneur de Saint-Paul. — Tant pis! il n'y a plus que le 
sentimental qui réussisse , voyez plutôt la Grâce de Dieu et 
François le Champi , aujourd'hui le genre Hugo ferait four, 
Dumas ne bat plus que d'une aile, Dennery lui-même est 
usé comme une vieille ficelle. — .\insi vous ne voulez pas 
m'acheter mon drame"? — A vous dire vrai , je n'y tiens pas 
Il 'aiiconp,.., à moins ipie vos prélenlions... — J'en mmix 



trois mille francs. — Trois mille francs! vous voulez donc 
me réduire à la mendicité, vous voulez donc m'assassiner! 
— Vous savez bien , père X , que vous avez gagné dix mille 
francs nets sur mon dernier ouvrage. — Ils n'ont que des 
choses semblables à me dire, ces auteurs. J'ai gagné, j'ai 
gagné... c'est vrai..., mais j'aurais pu perdre. Voulez-vous 
douze cents francs de votre drame à habits noirs. — Impos- 
sible, père X..., je vous le laisserai au plus juste prix à 
deux mille cinq cents. Le cinquième acte est superbe, du 
Shakspeare pur. — Alors, il n'y a rien de fait, ce sera 
pour une autre fois. — Si c'était quinze cents francs, on 
pourrait peut-être s'arranger. — Va pour deux mille francs, 
père X... — Non, quinze cents. — Adieu donc, dit le dra- 
maturge en se dirigeant vers la porte. — Dix-huit cents, crie 
X... — Je vous ai dit mon dernier mot. — .\llons, j'accorde les 
deux mille francs; mais vous me donnerez un acte de vaude- 
ville par-dessus le marché. — On se débat encore pendant 
quelque temps et le traite est signé. 

An tour d'un autre. — Monsieur X? dit un très-jeune 
homme. — C'est moi, monsieur, donnez-vous la peine de 
vous asseoir. — Monsieur, je désirerais vous céder mes droits 
sur un vaudeville en trois actes qui se joue demain au Pa- 
lais-Royal. — Ah! le vaudeville, mon cher monsieur, c'est 
un genre bien tombé parle temps qui court; Clairville a tué 
la chose. Enfin il y a peut-être moyen de s'arranger. Est-ce 
triste ou gai"? — J'ai la prétention dé croire que c'est très-gai, 
monsieur. — Mauvaise affaire ; je vous donne cinq cents francs 
de votre pièce pour qu'il ne soit pas dit que vous vous êtes 
dérangé pour rien. — Cinq cents francs un vaudeville en trois 
actes où il y a un rôle pour Ravel ! — Ravel est grimacier; 
j'aurais mieux aimé Grasset. — Vous êtes servi à souhait, 
Grasset joue aussi dans ma pièce. — Tant pis , mon cher 
monsieur ! deux comiques dans le même ouvrage, cela divise 
l'intérêt et fatigue le spectateur. — Ainsi, monsieur, vous refu- 
sez'?... — Combien voudriez-vousdone? — Quinze cents francs. 

— N'en parlons plus. — Je me borne à douze cents francs. 
C'est être raisonnable. — Comme c'est la première affaire 
que je fais avec vous et que j'aime à encourager la jeunesse, 
je vous en donnerai mille et vous me céderez vos billets 
d'auteur; signez-moi ce papier. 

Les mille francs sont comptés, le vaudevilliste s'en va 
triomphant et la pièce en question rapportera peut-être vingt 
mille francs de bénéfice à l'escompteur dramatique. 

Arrive un comédien. — Bonjour X. — Bonjour, mon gar- 
çon, qu'avez-vous donc aujourd'hui? Seriez-vous malade? — 
Non, mais je ne suis pas content. — Bah ! vous est-il arrivé 
quelque malheur? — Vous savez bien ce qu'il m'est arrivé. 
Vos gens ne soignent plus mes entrées ni mes sorties , la 
claque ne résonne plus pour moi ; hier j'ai été chuté. — Ah ! 
mon Dieu. — Faites donc l'étonné; pourtant je n'étais en 
relard avec vous que de quelques jours. — Il faut se mettre 
en règle avec les amis, mon cher, je ne connais que ça, moi. 

— Oh ! je le sais bien que vojs ne connaissez que ça ; tenez, 
voilà vos cent cinquante francs mensuels; j'espère que vous 
ne m'oublierez plus. — Comptez sur moi; vous aurez, pas 
plus tard que ce soir, une entrée de premier choix , deux 
salves et des agréments tout le long de votre rôle. Au revoir. 

Une actrice se présente sur le seuil du cabinet. — Tou- 
jours jeune, toujours jolie, toujours charmante, s'écrie X 
qui daigne porter la main au bonnet grec qui cache la nu- 
dité de son crâne ; ma parole d'honneur, vous êtes le plus 
longprintemps que j'aie vu au théâtre. — Ecoutez, père X, 
il s'agit d'une affaire sérieuse. Je viens vous demander un 
service. — Parlez, ma belle enfant. — Voici de quoi il re- 
tourne pour le quart d'heure , on a donné un de mes rôles 
à Evelina. — Un de vos rôles à Evelina! — C'est comme 
j'ai la chose de vous le dire. — Mais c'est très-grave cela. — 
Si c'est grave.je le crois bien! — Voyons, que puis-je faire? 

— Evelina joue ce soir. — Bien. — Il faut qu'elle soit chutée 
à mort. — Diable! Evelina est une de mes meilleures pen- 
sionnaires, une paye excellente. — Combien vous donne- 
t-elle par mois? — Deux cents francs, et chaque premier elle 
solde rubis sur l'ongle , c'est une considération. — Vous 
pouvez bien lui faire une petite infidélité, une fois en pas- 
sant. — Eh! eh! — Si je vous donnais un billet de cinq? — 
On ne peut rien vous refuser; Evelina disparaîtra ce soir 
dans le troisième dessous. 

L'actrice fait place à un directeur de théâtre. — Je suis 
perdu , si vous ne me prêtez pas cinq mille francs sur-le- 
champ. Mes acteurs refusent déjouer ; ils veulent être payés 
avant la représentation. — Désolé, mon cher: je suis a sec. 

— Laissez-vous attendrir; j'ai une pièce qui fait un argent 
fou, vous le savez bien.... Je vous abandonne trois jours do 
recettes. — II me faut huit jours. — C'est impossible. — 
Jlettons alors ijue nous n'avons rien dit. — Voulez-vous 
quatre recettes? — Huit; je n'en démords pas. — Cinq; et si 
vous me refusez, je vais chez un antre qui sera pont-être plus 
raisonnable. — .MIons, je suis bonhomme; je me contenterai 
de six recettes, et vous me mettrez à l'étude, la semaine 
prochaine, deux petits actes charmants que j'ai achetés hier à 
un jeune homme qui donne les plus belles espérances. — Mais 
si vos actes ne valent rien? — Vous les ferez retoucher par 
un faiseur; je ne m'y oppose pas. Et le malheureux directeur 
est contraint d'en passer par ces inexorables conditions. 

Le soir, X. va d'un théâtre à un autre pour s'assurer si 
ses gens fonctionnent ; puis il fait encore des affaires dans 
les entr'actes avec des auteurs qu'il rencontre au foyer, et 
des comédiens qu'il va voir dans les coulisses ; à minuit il 
rentre chez lui, prêt à recommencer le lendemain. A l'heure 
où je vous parle, cet homme est trois fois millionnaire, et 
il ne dépense pas vingt mille francs par année. 

— Mais, dis-je à mon interlocuteur quand il eut esquissé 
le portrait de ce banquier de la littérature dramatique, com- 
ment se fait-il que les vaudevillistes et les dramaturges con- 
sentent à aliéner pour une misérable somme les productions 
de leur intelligence, c'est-à-dire leur fortune? 

— Par la même raison qui porte les fils de famille à es- 
compter leur avenir et à faire passer les écus paternels dans 
les mains des usuriers. JcMis Redivivis. 



4i 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



AïonlurCN fie .U> Icrdri'uu, pur Mtopi — I Suite. — 




M. 




Comme Or|>h.c, dont U voix fiiim.U des jnaas, M Verdrr:au rtmiic tt ;iltiri.- k-b plus inbeiisible; 



M is ^on cœur u'etatt ;>a9 là 1 il volait but les traces du chapeau jaune. 




Ce fut alora Ia Polka.. 



Avec de nouvelles figures., 



Les dnnses espagnole: 



L ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



43 





; l'in- A so:i rc'-v,.,I , il -e rr?|.;.c- le tront : il li:i pouî5e une i;lé-.... l'ii li' 



( La tnili' au firorhain numéro. 



46 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



Cbrontqae moalcale. 

Une première reprfeenlation à l'Opéra-Comique, deux re- 
prises au tliéàtre Italien, la rentrée en session de la Société 
des concerts du Conservatoire, tout cela dans la mênie quin- 
zaine; certes, voilà une première quinzaine de janvier mu- 
sicalement bien remplie. 

Le nouvel ouvrage île l'Opéra-Comique a pour titre les 
l'nrrhenmn, et est dû à la collaboration do MM. Sauvage et 
Albert Grisar. Les Porcherons, chacun le sait sans doute, 
étaient la guins^uette où se rendait de préférence la joyeuse 
canaille parisienne du siècle dernier, et où se donnait aussi 
très-souvent rendez-vous le beau monde de ce temps, à telle 
fin de s'y former, sous divers travestissements, aux finesses 
et gracieusetés des manières et du style poissards. Ces Per- 
cherons, quoiqu'ils aient donné leur nom à la pièce, ne sont 
cependant ici que le prétexte d'un troisième acte, un 
moven d'amener le dénoùment. (,)uant au sujet véritable, 
il est ailleurs et tout à fait indépendant de ce titre, du 
reste très-beureux, sonnant bien à l'oreille et produisant bon 
effet sur l'airicho. Il n'en a pas fallu davantage quelquefois 
pour assurer un succès. M. Sauvage s'était jusqu'à présent 
borné à imiter les pièces bouffonnes de notre vieux tliéàtre 
de la Foire, et dans ces imitations il avait fait preuve d uiie 
grande connaissance de l'art théâtral tel qu'il convient à la 
.scèue de la rue Favart, et d'une rare habileté de poète libret- 
tiste. Cette fois, il a complètement changé ses allures, et 
s'est jeté à corps perdu dans l'imitation des derniers libretti 
que M. Scribe a écrits pour 1 Opéra-Comique. Imitation pour 
imitation, nous aimions mieux l'autre, elle était plus gaie; 
celle-ci a ses avantages, nous n'en disconvenons pas , mais 
elle a aussi ses inconvénients. Le principal de ces incon- 
vénients est que l'action se déroule sur une situation qui 
est toujours la même d'un bout à l'autre des trois actes, 
et toujours également invraisemblable et forcée à l'excès. 
C'est particulièrement dans les détails que les qualités de 
M. Sauvage se montrent avec tout leur éclat ; et il y a dans les 
Purclterons des détails nombreux, la plupart très-amusants, 
il v a surtout ce mérite essentiel dans une pièce écrite pour 
être mise en musique, que la compositeur y est servi à 
merveille et justement selon les besoins de son individualité. 
M. .VIbert Grisar ne pouvait pas trouver un meilleur cadre 
il SOS mélodies; peut-être par cette raison mémo que c'est 
plus particulièrement aussi dans les détails d'un morceau 
cpie brille son génie musical. Les deux ouvrages qui ont 
commencé la réputation de M. Grisar à l'Opéra-Comique, 
r/;'ou merveilleuse et Gilles ravisseur, appartenaient tous 
deux au genre entièrement bouffon. Dans les Porcherons. la 
musique bouffe occupe une bonne partie des scènes; mais à 
c6té d'elle la musique d'expression tient aussi une place im- 
portante. Le compositeur a également bien réussi dans les 
deux genres. Nous citerons entre autres le dueltino bouffe : 
l'ius amants qu'époux, par lequel débute le finale du pre- 
mier acte; l'air d'Antoine, au commencement du deuxième 
acte; le duo et le trio par lesquels ce même acte finit; le 
chœur en stvle fugué : ,1//ûhs , Jinissons ces façons; et le trio 
du troisième' acte. Dans l'autre genre, il nous faut citer, du 
premier acte, la romance : Pendant une nuit obscure; et le 
mnrceau d'ensemble : Ah! revenez à vous, dont la mélodie 
est d'un sentiment délicieux ; puis encore l'air de mademoi- 
selle Dareier au troisième acte. Il y a aussi dans la nouvelle 
partition de M. Grisar de ces morceaux d'un caractère mixte, 
c'est-à-dire qui ne sont ni bouffes ni sérieux, mais qui se dis- 
tinguent par la manière spirituel^ et gracieuse dont ils sont 
conçus et exposés : tels sont plusieurs fragments de l'intro- 
duciion do l'ouvrage, tout le chœur final du premier acte; 
au deuxième acte, le duettino du commencement, l'air 
chanté par M. Hermann-Léon , la romance : V Amant qui 
L'uiM implore, le quintette qui vient après, les couplets de la 
soubrette ; enfin toute l'introduction du troisième acte , qui 
contient des chœurs énergiquement écrits , une chanson à 
boire d'une tournure très-originale , et la lionde des Porche- 
rons, charmante chanson à deux voix, avec un refrain en 
chœur d'un effet neuf et entraînant. Toute cette scène est 
muiicalement traitée avec un talent vraiment de premier 
ordre; elle suffirait seule à justifier le succès de tout l'ou- 
vrage et à établir sur des bases désormais inébranlables la 
gloire d'un compositeur. — I^a pièce est jouée avec un en- 
semble parfait par mesdames Dareier, Félix, Decroix, 
MM. .Mncl.cr, lloniiann-l.éon et Bussine. Les costumes sont 
(rime friuclii'ur qui fiiit plaisir à voir, et les décors, dus à 
ra»soci;ili(iii(le MM. Martin, RubéetNolan, sont peints avec 
un talent cl un luxe i|iu ne laissent rien à désirer. Les chœurs, 
sous riiiii'lii-cnle diiiTtinii de M. Cornette, et l'orchestre, ha- 
billement riinihnt jiiir M . Tilmant, ne méritent que des éloges. 
— Je vous dis, moi, qu'il ne rentrera pas! — Et moi , je 
vous réponds qu'il rentrera. — Pui.s(|iril est malade? — Al- 
lons donc! Lablache malade, ça ne s'est jamais vul — On 
as.sure pourtant que sa voix le quitte? — Sa voix le quitte I 
mais réfiéchissez donc combien la cho.se est invraisembla- 
ble!... — Alors, c'est qu'il ne veut plus chanter? — Ceci 
est tout bonnement de la calomnie. Luil chanteur de nais- 
sance, ne plus vouloir chanter!... Comment cela se pourrait- 
il-.' — Enfin, il no rentrera pas, vous dis-je? — Parbleu! 

vous dis-je, il rentrera » Et, en effet, il est rentré, à la 

grande joie de ceux-ci, au grand éhahissement de ceux-là; 
avec celle bonne ligure, à laquelle la lielle humeur sied si 
bien ; avec son esprit, sa gaieté, toujours respirant lajeu- 
ni'ssi' comme il v a vingt ans; avec son organe incompara- 
ble de puissance et de justesse. 

lin même trmps que la rentrée de Lablache. nous avons 
eu la repris,, d,. (■.■nrrrnlvla et iVII H'irhi.'rr ,1, S-r,,ilia. 
deiiv iniprrissidiles cliefs-d'œiivre , h's drii\ plus 1„mu\ et 
les plus élonnanls qui aient peul-êlrr j.niiai. rie .'iiit- ilaiis 
le genre comique en musiipie. Tout a clé dit sur ces admi- 
rables partitions où le génie étincelle à chaiiue ligne; nous 
n'avons donc à parler que do la manière dont elles sont 



exécutées cette année. — Le rôle de Cenerentola est rem- 
pli par mademoiselle d'Angri, qui s'en acquitte avec un 
très-remarquable talent. Le succès qu'elle y a obtenu est 
d'autant plus honorable y)Our cette artiste, que le souvenir 
de mademoiselle Alboni dans ce même rôle est encore tout 
récent. Mais quel que soit le charme de ce souvenir, made- 
moiselle d'Angri est parvenue à le rompre, et les applaudis- 
sements n'ont pas plus manqué à la nouvelle Cenerentola 
qu'à la précédente. Ce qui prouve bien que rien n'est plus 
profitable à nos jouissances que l'éclectisme en matière 
d'art. — C'est madame Persiani qui chante le rôle de Ré- 
sina dans // Barbiere. Dire tous les trésors de vocalise qu'elle 
prodi'.'ue, soit dans l'air : Una voce poco fa, soit dans le duo 
avec Figaro, soit dans les variations de la scène de la leçon, 
c'est absolument impo.ssible. On écoute, on est surpris, ravi, 
émerveillé, on applaudit; et l'on ne peut faire aulre chose, 
car de tels prodiges d'art ne sauraient être racontés. — Don 
Magnifiée et don Bartolo nous présentent Lablache sous 
deiix formes différentes, mais toutes deux également excel- 
lentes. Quel magique effet que celui de la voix de Lablache ! 
Grâce à elle, tout un finale, avec cha-urs et à grand orches- 
tre , est redemandé comme le serait la cavatine la plus or- 
nementée de fines fioritures. Ce ne sont pourtant ici que 
grosses notes, toutes simples et toutes rondes ; mais quelles 
notes! quelle imposante simplicité! quelle majestueuse ron- 
deur! et comme, dans leur magistrale émission, on sent le 
musicien consommé, solide, d'aplomb, l'artiste éminent ! Il 
n'y a pas le moindre danger, quelle (pie soit la niasse qui 
l'entoure, que personne s'égare, tant qu'il est là pré.sent : on 
peut être sans aucune inquiétude. Du reste, nous en sommes 
toujours à nous demander ce qui est le plus extraordinaire et 
le plus digne d'être applaudi, de Lablache comédien ou de 
Lablache chanteur. El, très-probablement, la question de- 
meurera longtemps ainsi pendante. — J.e nouveau ténor 
Lucchesi , dont le succès a été croissant de jour en jour à 
chacune des représentations de Malilde di Schabran, a 
trouvé, dans les rôles de Ramiro et d'Almaviva, deux occa- 
sions nouvelles de prouver que rien n'était plus mérilé que 
l'accueil favorable qui lui a été fait dès son premier début. 
C'est une précieuse découverte, une vraie bonne trouvaille, 
qu'un ténor tel que M. Lucchesi , par le temps de vociféra- 
tions qui court. On comprend à peine comment il a pu se 
former de la sorte, alors que tous les autres ténors se dé- 
forment à qui mieux mieux d'une manière si déplorable. 
Plus on V songe , et plus on e.st étonné d'entendre aujour- 
d'hui un' gosier d'homme vocaliser avec tant de netteté, 
émettre le son si purement et avec si peu d'efforts. Tandis 
que la plupart des chanteurs célèbres de nos jours font pé- 
niblement des choses assez faciles et fort simples, M. Luc- 
chesi, lui, fait simplement et avec la plus grande aisance 
des choses très-difficiles; il les fait même si simplement, 
avec si peu d'apparente prétention , que le public ne s a- 
percoit presque pas de la difficulté vaincue, et quelque- 
fois' ne rend pas instantanément au talent de M. Lucchesi 
toute la justice qui lui est due. Mais ce qu'il ne fait pas 
sur l'instant, il le fait après réflexion, et, en fin de 
compte, cela revient au même; peut-être cela vaut en- 
core mieux. M. Lucchesi n'est pas moins distingué comme 
acteur que comme chanteur. L'air de Ramiro, au second acte 
de Cenerentola, textuellement rétabli, montre ce que le 
chanteur peut faire ; la physionomie qu'il donne a chacun 
des travestissements du comte .4lma'viva , indique qu'il pos- 
sède aussi bien l'intelligence de la scène que la connaissance 
de l'art du chant. En un mot, depuis bien longtemps, ce 
rôle n'avait été ni si bien chanté , ni si bien joué au Tééàtre- 
Italien. — Dandini ou Figaro, M. Ronconi est toujours mer- 
veilleux d'entrain, de verve, de brio et de talent. Et cepen- 
dant il n'est jamais le même. Vrai prêtée, il change de figure, 
de manières, de forme et de couleur vocale, comme si c'était 
la chose du monde la plus naturelle. Contemplez aujourd'hui 
cette béate physionomie de valet déguisé en prince ; voyez 
demain ce sourire narquois du rusé messager d'amour ; qu'y 
a-t-il de commun entre eux, aulre que le talent vraiment 
supérieur? Les mille transformations de son chant ne sont 
pas moins surprenantes.: écoutez le vieux poète famélique 
Isidore chanter en entrant cette scène ; Oh ! che famé! et 
puis prêtez l'oreille à cette voix de jeune poète sans souci, 
qui entre en scène la tête haute en chantant : Largo al fac- 
totum délia cilla : c'est à ne pas croire que ce soit le même 
chanteur. — Ajoutons enfin que M. Majeski dit très-conve- 
nablement le rôle d'Alidoro dans Cenerentola: que, pris à 
l'improvisle pour remplacer dans le rôle de don Basilio M. Mo- 
relli tombé subitement malade, il s'en est fort bien tiré, et 
a chanté l'air de la Calunniade manière à se faire très-légi- 
timement applaudir. — Nous n'hésitons pas à le dire , sans 
crainte d'être démenti par personne, en aucun temps, le 
Théàtre-llalien n'a offert aux vrais dilettantes une réunion 
de talents plus excellente, un ensemble d'exécution plus 
parfait. Comment se fait-il donc qu'il n'y ait pas tous les 
soirs, aujourd'hui comme autrefois, chambrée complète à la 
salle 'Vcntadour? Car cela n'est que trop vrai, et nous ne 
voyons pas à quoi servirait de ne pas l'avouer. A quoi 
pense donc le public de ce théâtre de revenir si lentement 
a ses bonnes et anciennes voulûmes? Est-ce donc toujours 
cette même vieille peur du mal qui donne le mal de la peur? 
La peur! de quoi? — Bref, il n'y a plus aucun bon pré- 
texte à rester chez soi , lorsque tant de savoureuses et sûres 
jouissances invitent à sortir. On a d'abord dit, pour ne pas 
aller cette année aux Italiens : Il n'y a p,is de ténor. — Voilà 
Lucrhesi. — On a dit ensuite : Lalilaihe ne rentre pas. — 
Lablache est rentré. — Que dira-t-on à présent? Savez-vous 
ce qu'on dit?On dit que madame Ronconiadministre ce théâ- 
tre. C'est là, certes, une grave accusation ; sans doute, si la 
chose est vraie, madame Ronconi a lort ; d'autant plus 
qu'une jolie femme qui s'expose à voir son front bientôt 
ridé, vieilli, tourmenté par les soucis administratifs, no 
saurait, en aucun cas, avoir raison. Mais ce qui devrait ras- 
surer en ce cas-ci , c'est que madame Ronconi , en femme 



bien avisée , parait se préoccuper bien plus de ses toilettes 
que de l'administration du théâtre dont son mari est direc- 
teur. Qui ne les a remarquées, ces toilettes ? |toujours d'une 
exquise élégance, sortant, on le voit bien, de chez les fai- 
seuses les pïus renommées. Cela ressemble-t-il à quelqu'un qui 
administre n'importe quoi? — Espérons donc que ce prétexte 
s'en ira sans tarder où sont allés les autres , et que le pu- 
blic, le vrai public, reviendra au Théâtre-Italien comme il 
aurait dé'jâ dû le faire depuis longtemps. 

Nous n'avons pas oublié que nous avons mentionné au 
commencement de cet article la Société des concerts du Con- 
servatoire , (iont la première séance, qui a eu lieu dimanche 
dernier, a été si brillante ; mais faute d'espace, cette fois, 
nous sommes obligé d'attendre jusqu'à la semaine prochaine 
pour en parler comme il convient. Nous en parlerons alors, 
ainsi que de la première séance de la Société des concerts de 
l'Union musicale, qui aura lieu dimanche prochain. 

Geobc.es BolSQlET. 



Li'4lnianacli «le» .IdrcuBe* de Pnria 

socs LOCIS XIV. 

(1G91- 1692.1 

[Suile et fut. — Voir le N» précédent.) 

Une classe de gens dont on omet à tort la rurieiisc catégorie 
dans nos modernes almanuchs des adresses, ot dont Du Praili-I, 
plus scnsi; , fait une si^rie à part , c'est celle des amateurs , bi- 
bliophiles, antiquaires, collectionneurs de tableaux, etc. Puis- 
qu'on indique aux acheteurs en quels lieux se trouve ce qu'ils 
cherchant, on devrait bien de même dire «n peu aux marchands 
où se trouve pour eux une clientèle toute faite. C'est ce que 
tente ici notre vieil almanach, en nous donnant la liste des 
principaux amateurs de son temps. Il les appelle les fameux 
curieux, entendant le mot curiosité dans le sens qu'il avait 
alors et que lui donne La Bruyère, quand il dit dans son cha- 
pitre de la Mode : » La curiosité n'est pas un RoiU pour ce qui 
est bon ou ce qui est beau , mais pour le qui est rare, unique, 
pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point... Ce n'est pas 
un amusement mais une passion, et souvent si violente, qu'elle 
ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son 
objet. ■• Entre autres ciirifwx donc, Du Pradel nous cite le duc 
d'Aumont , rue de Jouij; Saint-Simon , rue Taranne : — pour 
celui-là, il était, vingt endroits de ses iro-moires nous l'appren- 
nent, fort curieux de portraits, surtout de ceux |>eints par 
Rigaud ; — le duc de Ritlidieu , pince Hoijale ; les présidents 
Lambert et Bretonvilliers, ite .\olre-JJame: — les opulents ma- 
gistrats qui firent peindre par Lesueur et par Le Brun les gale- 
ries de leurs hôtels méritaient bien une place ici ; — Furf tière, rue 
du Iloi-de-Sicile; M. de La Planche, rue de la Planche; etc. 
Mais trois noms nous ont surtout frappé dans cetic nomenclature 
d'amateurs : celui de .laback d'abord. C'était un riche banquier 
de la rue Neuve-Saint-Méry , faisant , comme Du Pradel nous 
l'apprend ailleurs, toutes les affaires avec les pa>s du Sord-llst : 
r.Vllemagoe, la Pologne, la Hongrie et la Turquie. Les énormes 
bénéfices de sa banque étaient tous consacres à satisfaire son 
goût intelligent pour les arts. Quand la galerie de tableaux 
formée à Londres par Charles 1" fut mise à l'encan, il y courut, 
se fit adjuger à prix d'or les plus belles toiles, et revint tout lier 
parer son hôtel de ce riche butin. 11 était surtout ardent collec- 
tionneur de dessins. Quand , par suite de je ne sais quel caprice 
ou de je ne sais quelle yicissilude, il vendit sa galerie, il s'y 
trouvait 5,542 dessins et tout au plus cent tableaux, mais la 
plupart du meilleur choiit. Le tout se vendit 210,000 francs. 
C'était pour rien. Le Cabinet du Roi , premier fonds de notre 
Musée national , s'enrii hit plus que tout autre de ces magnifi- 
ques dépouilles. Nos plus splendiiks Van-Dyck, nos Ilolbein les 
plus authentiques, nous vienmnt de Jaback. M de Chantelou, 
.. près le Trône, rue du Faubourg-Sninl-Anloine , >• est l'un 
des deux aolies i urieux que nous avons surtout aimé à trouver 
cités par Du Pradel. C'est que c'est là un des protecteurs de l'art 
à cette eprapie les plus ardents et les plus éclairés. ?>ous devons 
à sa munificence les plus belles leuvresdu Poussin, qui, perdu 
pour nous à Rome , ne se rattacha longtemps à la France que 
par un seul lien, les lettres, les encouragements et les com- 
mandes que M. de Chantelou lui adressait. Le troisième curioiix 
est M de Gaguiére, à Vlidlel de Guise. In fin bibliophile celui- 
là, dont le nom brille encore aux plus belles pages du Manuel 
de Brunet, à la suite des livres les plus précieux, les plus riche- 
ment reliés, les plus dignes de rivaliser dans les ventes 3\n- 
ceux même de C.roslier. La demeure de M. deC.agnièreà l'IiiM. 1 
(le (;uise était bien choisie. Il y trouvait un fort bon voisina-e 
pour .sa bibliothèque; elle s'j adossait aux superbes galeries ,1e 
tableaux appartenant à madame la duchesse de Nemours, et à ce 
riche musée de pierres précieuses tant vanté et tant jalousé par 
Coulanges. Hélas ! dit-il un jour, .songeant au gortt ruineux qu'il 
y avait pris pour ces raretés , 

Hflas' c'est toi qui m'as giti!. 
Brillant hôtel de Guise' 

Les riches antiquailles, les vieux meubles, étaient principale- 
ment à la mode. On avait, comme de notre temps, le goOt 
efiréné du Imliut et de la cri'dence. Saint- Amant y fait allusion 
dans la préface de son Mmse sauré, ipiand il dit, pour s'cxciimt 
des termes arcliiiques qu'il a mêlés aux mots nouveaux : » 1 ne 
glande et vénérable chaise à l'antique a quelquefois tres-honne 
^.(■((c et tieut fort bien son rang dans une chambre parée d. s 
menhirs les plus à la mode et les plus superbes. .. Du Pradel 
nous dit ou il fallait aller pour se fournir de ces précieuses vii li- 
teries. 11 mnis adresse à Baclot , rue du llarlay; à Fanai;in , 
prés la dcicente de la Samaritaine; à Xarenne et A son as»', i. 
Malafer, quai de l'Horloge. Ce dernier était surtout fam.u\ 
C'était le Monhro du dix-septième siècle, l.'abbe de \illici.., 
s'indignant , dans son poeiue de l',4i»i«<', contre celle vogue d. s 
vieux meubles, contre tous ceux qui s'y adonnaient, ainatoiir^ 
et marchands , ne nomme que lui : 

Voiilez.vous voir cliel vous vos salons inutiles, 
Montrer aux curieux mille ornements fragiles, 
Kn antiques tourner et le brome et le (er. 
Kl dans un cabinet mellre loul Matafer etc. 

L'antique n'était pas la seule roanic des curieux, Punique 



L'ILLUSTRATION, JOUKNAL UNIVERSEL. 



il 



spccialilé des vendeurs de curiosités. « Ces marclisnds, dit 
notre alnianacli , vendent des porcelaines , des meubles de la 
Chine et des terres ciselées en détail. » Encore fouime do nos 
jours ! le vieux et l'eNotique allant de cnni|iagnie : le bahut 
(iioven âge et le paravent de laque de Chine s'etonnant d'être f n- 
senible 1 et, gens du dix-neuviéme siècle, nous nous targuons de 
l'originalité de nos goùlsl " 11 n'y a de nouveau que ce qui a 
ueilli I » Le vieux Chancer a bien raison de le dire. 

Si l'on voulait des meubles à la mode du jour, fabriqués et 
rrnpmentés dans la bonne manière , il fallait, comme à préstnt, 
iller au faubouig Saint-Antoine et dans quelques rues du centre 
ijue Du Pradel nous indique ainsi : « Les meubles de placage et 
M].itqueterie se font et se \endent qronde nie du Fnulioiircj- 
Siihit-Antoine , rue .\<ine-Siuiil-M<'iij , rue Gmiier-Suiiit- 
l.dzare , rue du Muil et rue SainZ-Viclor. » Puis il ajoute, à 
propos des meubles plus somptueux, quelques lignes d'autant 
plus intéressantes que nous y trouvons le nom et l'adresse de 
l'illustre Boul , l'homme qui sut le mieux façonner en meuble 
les bois précieux, le cuivre et le bronze, et qui distribua le plus 
Jélicatement en légères filigranes, en gracieuses arabesques les 
iniiusiations d'ivoire et d'étaille. ■< Les meubles d'orfèvrerie 
«.ont fabriqués avec grande perfection par M. de Launay , orfèvre 
(iu roi , devant les galeries du Louvre. 

» M. Boul, son voisin, fait des ouvrages de marqueterie d'une 
heauté singulière. ■• 

Quand Du Pradel écrit que de Launay et lioul logeaient devant 
les galeries du Louvre, il entend dire qu'ils habitaient le jialais 
même. Nous savons en effet par Germain Brice que Boul , jouis- 
sant du privilège réservé aux plus grands artistes, y occupait un 
ippartement. 

L ne dernière phrase de notre almanach sur la fabrication et le 
[^nuimerce des meubles nous fait voir toute une population 
i'ébénistes dans un quartier que les gens de ce métier n'ont pas 
piillé depuis, c'est-a-dire dans les rues de Cléry et Bourbon- 
Villeneuve : « 11 y a sur la ville neuve un grand nombre de 
luenuisiers qui travaillent à toutes sortes de meubles tournés et 
ion tournés. » 

-\ous allons maintenant faire hâter le pas à notre Abraham Du 
l'r.idel pour qu'il nous guide au plus vite en des quartiers non 
luoins curieux, mais où nous pouvons le laisser pailer sans avoir 
ifsoin de l'interrompre aussi souvent de nos commentaires 
!)avards. 

Il nous mènera d'abord vers le quartier des Banquiers, pres- 
ijui: tous logés dans les rues Saint-Méry, de Venise, et surtout 
lans la rue Quincarapoix, qui sen.ble ainsi prédestinée à devenir, 
pielque vingt-cinq ans après , le siège de la banque de Lavv. 
V 'lis y trouvons en lt'>9l : Marcel, banquier pour Normandie, 
L'hauipagne, etc.; puis MM. Rigioli et de Hemand , qui , ne tron- 
lant pas qu'on déroge i> la banque en se faisant marchands, 
■ f.int, dit Du Pradel, commerce d'étoffes d'Italie, or, argent, 
lelours et autres. « 

t)e là nous passons au quartier de la Draperie, que Dufresny, 
lans ses Lettres siamoises, appelle le riche pays des Jîourdim- 
inis , qualification qui pourrait encore lui convenir aujourd'hui. 
< "ist là, dit-il, que le luxe vous conduit dans des Pérou en 
iinuasin , où les lingots d'or et d'argent se mesurent à l'aune; et 
elle femme, après y avoir voyagé avec quelque étranger libéral, 
101 1', sur elle plus que son mari ne gagne, et traîne à sa queue 
ont le bien d'un créancier. " Du Pradel est moins brillant mais 
lins précis : « Les dentelles et les galands d'or, dit-il, se vendent 
ne. des Bourdonnoys et rue Saint-Honoré, entre la place aux 
lluls et les piliere des Halles. ■■ II ajoute dans un autre endroit : 
I.:' bureau des marchands drapiers est dans la rue des De- 
ll irgeurs. » 

i Entre les marchands drapiers qui ont de gros fonds et qui 
oui de grandes fournitures, sont dans la rue Saint-Honoré : 

" M. de Vins au grand Louis; les frères Berny au C/idleait 
oi.ronné; Faré et Paris ati grand Monarque; Boucher au Lion 
^'argent. •■ Cette dernière maison existe encore rue Saint-llo- 
loie, au coin de la rue des Prouvaires, avec son ouvroir antique 
P'ine modifié, et son écusson en guise d'enseigne portant lion 
p'^Hi'nt sur champ d'azur et cette devise orthographiée à l'an- 
i.pi,' : AV F.ION D'AROr.NT. 

I 1)0 quartier delà riche draperie à celui de la friperie il n'y 
iiil qu'un pas, pas plus loin que du Galon d'or au Haillon, Du 
.kI'I nous y mène sans désemparer. Mais d'aboril laissons 
lier encore le spirituel Dufresny : " D'un côté tout opposé, le 
n marché vous mène dans une contrée où le hasard vous ha- 
lle. Là, quantité d'importuns officieux appellent le passant, 
arrêtent, le tiraillent et lui déchirent un habit neuf pour l'accom- 
rrider d'un vieux. •• L'aimanach nous donne des détails plus 
Irifs, il nous montre, entre autres originaux trafiquant sous 
[liliers , un certain Fournerat chez qui l'on pouvait s'enlre- 
V d'habits par abonnement annuel ; » Le sieur Fournerat , 
• hand fripier sous les piliers des halles, entrelient bour- 
Uornent et honnêtement d'habits pour quatre pistoles par 
" Ce n'est certainement pas cher, surtout quand on songe à 
uel prix étaient alors les moindres objets d'une toilette honnête; 
î souliers par exemple, surtout les patins des femmes, pour 
u qu'ils fussent d'un bon faiseur , coûtaient plus de vingt- 
i.itre francs la paire : « Le sieur Desnoyers, corilonnier rue 
iirte-Anne, est renommé pour des souliers de femme qu il 
en 1 un louis d'or. » Le luxe et la cherté des habits avaient été 
oussés si loin que Louis XIV par décri .somptuaire du 27 no- 
embre 1660 avait dû défendre les broderies, cannetille^, pail- 
llfs, guipures, etc., ce qui avait bien mis en joie les gens 
loroses que la toilette offusque, les maris jaloux qui voient un 
anger pour eux dans la toilette de leur femme. Oli ! dit Sga- 
arcUe : 



! fois béni soit cet édit ! 
ents le luxe est interdit ! 
ris ne seront pas si grandes, 
ûnt un [rein à leurs demande: 
roi bon gré de ces décris, 



Oh! trois et 
Par qui des vétemei 
Les peines des mari: 
Et les femmes aiiroi 
Ohlq.iejesaisaur 
tt que pour le repo: 
.le voudrais bien qii 
Comme de la gui^iui 

l'.n 1691 pourtant, en dépit de l'édit du roi et !k la barbe de 
ganarelle , on vendait toujours à Paris force guipures et force 

oderies : 

n Les points et dentelles se vendent en plusieurs boutiques et 
i.igasins de la rue Bétliizy, de la rue des Bourdonnais et de la 
re .Saint-Denis 

» Les dentelles, guipures et galands de soie se vendent sur 

Petit-Pont et rue aux Febves, où l'on vend aussi les galands 
a livTée 



« Les marchands qui font des garnitures de rubans ont leurs 
boutiques dans les cours, salles et galeries du palais. ... 

» U y a aussi plusieurs boutiques de lingères qui vendent des 
dentelles et garnitures de tête au palais et sous les charniers du 
cimetière des saints Innocents » 

Pour le commerce et l'étalage des garnitures de perles et de 
diamants , on n'avait point alors les galeries du Palai.s-Royal et 
les passages, toutefois on aurait pu les loger mieux qu'à la rue 

I hibault-aux-Dcz, où du Pradel nous les montre en vente ; « Les 
garnitures de perles et de pierres fines sont commereces par les 
sieurs Alvarez et Maçon, rue Thibault-aux-Dcz. >. 

" Les garnitures de pierres fausses se vendent au quartier du 
Temple. " C'est de là qu'est venue la locution de diamant du 
Temple pour pierres fausses. 

Les merciers abondaient dans les quartiers où leurs boutiques 
se trouvent encore : ■. Les aiguilles et é|iingles se vendent en 
gros près de la croix du Tiroir à la Coupe d'or, et rue de la 
llinhette à l'Y. » Cette dernière enseigne que quelques merciers 
gardent encore et sous l'invocation de laquelle on vend toujours 
les meilleures aiguilles, a besoin d'être expliquée. C'est une lé- 
pende-rébus dont peu de gens ont le mot. Autrefois on appelait 
le haut de chausses, grégues, à cause de sa ressemblance avec 
les courtes et larges culottes des Grecs. Le nœud de ruban que 
les meicieis vinihiieut pour l'attacher au pourpoint se nommait 
lie-grègne. Or, c'est de ce mot un peu modifié que vient notre 
enseigne. De tie-gre'jue, en forçant légèrement la prononciation, 
on eut l'V; et la fameuse lettre lut ainsi acquise aux merciers. 
File a d'ailleurs assez bien la forme d'une culotte les jambes en 
l'air, et par là, convient d'autant mieux , comme armes parlan- 
tes, à ces marchands de culottes et de caleçons. 

Les perruques étaient une grande affaire en 1691 et comptaient 
pour beaucoup dans les frais de toilette pour les hommes. Nous 
n'avons donc pas été surpris de trouver dans l'aimanach de Du 
Pradel un article spécial pour les ouvrages et iiiarv/iandises de 
cJieveux : 

'• Entre ceux qui sont renommés pour faire les perruques du 
bon air, sont MM. Pascal, quay de Aesle: Pelé, rue Saint- An- 
dré; Vincent, quag des Augustins;... ceux-ci font aussi com- 
merce de cheveux en gros et en détail...» 

Dans un autre endroit, il nous parle d'un accessoire indispen- 
sable pour ces chevelures postiches : « On fait des calottes de 
toile jaune et de serge à mettre sous les perruques chez un ca- 
lottierquiasa boutique sous la porte de la cour neuve du Palais. •■ 

Le premier de tous les entrepreneurs en cheveux était l'illustre 
M. Binet ■ « M. Binet, qui fait tes perruques du roij, demeure 
rue des Petits-Champs. .. Certes ce devait être là un homme de 
conséquence. L'artiste qui fabriquait la perruque royale! cette 
perruque in-folio qui fut la véritable couronne de Louis XIV, 
celte perruque sans laquelle on ne l'a jamais vu, qu'il mettait 
lui-même derrière les rideaux de son lit afin d'apjiaraitre déjà 
majestueux aux courtisans du petit lever, le soleil ne se levant 
pas sans ses rayons 1 ! Quel homme c'était pour Louis XIV 
que ce bon M. Binet, le faiseur de perruques ! H lui dut, tout le 
temps de son règne, les trois quarts de sa majesté. Mais cette 
tâche de perruquier royal exigeait un art infini et des soins sans 
nombre, surtout en ce qui regardait le choix des cheveux. Nous 
en jugeons du moins par ce que nous dit le marquis de Louville, 
des précautions prises pour la fabrication des perruques de Phi- 
lippe V, roi d'Espagne et petit-fils du grand roi : " U y a une 
difficulté pour les perruques à quoi il faut qu'on fasse attention, 
écrivait-il au ministre de France; c'est qu'on prétend que les 
cheveux avec lesquels on les fera doivent être de cavaliers ou de 
demoiselles, et M. le comte de Benaventé n'entend point raillerie 
sur cela. Il veut aussi que ce soient des gens connus, parce qu'il 
dit qu'on peut faire beaucoup de sortilèges avec des cheveux, et 
qu'il est arrivé de grands accidents. Vous voyez que l'affaire est 
(le conséquence et qii'il n'y faut rien négliger. » 

Les parfumeurs chez qui se vendaient les cosmétiques, les 
pommades et les odeurs propres aux perruques étaient alors en 
nombre à Paris. Jamais la mode des parfums n'y avait été pous- 
sée si loin; c'était une contagion qui venait de Louis XIV, le roi 
Xt plus doux fleurant qui se soit vu. C'est Martial, si fameux 
par un plaisant passage de la comtesse d'Escarbagnas, qui lui 
fabriquait ses parfums, le plus souvent en sa présence; car le 
grand roi était défiant et se souvenait sans doute des gants de 
senteur sortis de la boutique de P.ené et. dont les vénéneuses 
exhalaisons avaient causé la mort de la reine de Navarre. Le 
Parfumeur fraui'oiis , etc., livre fort curieux de cette époque, 
nous fait voir dans son avertissement Louis .XIV chez Martial, 
en ajoutant de précieux détails sur quelques parfums et parfu- 
meurs de la même époque ; '< Le plus grand des monarques qui 
ait jamais été sur le trône s'est plu à voir souvent le sieur .Mar- 
tial composer dans son cabinet les odeurs qu'il portait sur sa 
personne. M. le prince de Condé, dont la mémoire sera toujours 
en vénération à la France, faisait parfumer devant lui, par le 
sieur Charles, le tabac et plusieurs choses de cette nature dont 
il se servait. Le nom de Poudre à la Maréehalle n'a été douné 
que parce que madame la duehesse d'Aumont se divertissait à la 
faire. » Le Liore commode des Adresses nous instruit de ceux 
qui rivalisaient avec ces fameux parfumeurs : -■ Le sieur Bailly, 
rue du Petit-Lion, près la rue Pavée, vend des savonnettes lé- 
gères qu'il dit être de crème de savon et meilleures que les sa- 
vonnettes ordinaires. » 

La réclame est encore bien modeste, bien craintive, elle n'a 
pas encore son franc parler; elle suppose, elle croit, elle n'af- 
iirme pas. 

« Lt sieur Adam, courrier du cabinet du roi pour l'Italie, 
apporte souvent des essences fines de Rome, de Gènes et de Nice. 

II demeure chez M. Crevon, marchand devant fa barrière Saint- 
Honoré. 

« M. Guilleri , rue de la Tabletterie, fait venir de Portugal 
la véritable eau de Cordoue. >■ 

P.ir celte dernière phrase, ce bon Du Pradel, qui nous enseigne 
tant de choses, nous appren I, pir surcroît, qu'il n'était pas très- 
savant sur la géographie de la Péninsule. 

Au dix-septième siècle la propreté passait avant le luxe. L'u- 
sage des biins transmis par les éluvistes du moyen âge et qui ne 
se perdit que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, était 
encore en pleine vigueur; nou-î trouvons donc dans notre alma- 
nach une mention spéciale pour les baigneurs en renon. 

" Les harbiers-ba'gieurs qui tiennent de? brins, des éluves et 
des déjilfitoires p>ur la pr-iji-e'é du corps iiumata soat MM- Du- 
pont et Mercier, rue de Ricltelieu; Jordannis, rue d'Orléans; 
Du Bois, rue Saint-André... 

» Les dames sont lavées cliez 'M. Du Bjis par mid^moiselle sa 



femme. » Les bourgeoises, comme on sait, n'osaient pas alors 
prendre le titre de madame. 

Avant ces baigneurs de 1691, on en avait eu de plus fameux ; 
La Vienne, chez qui le roi , rians le temps de ses premières 
amours, allait souvent se baigner et se pariunier, et dont par la 
suile il fit son premier valet de chambre; PruUhomme, en la 
maison duquel madame de Sévigné ne trouvait pas trop mauvai.<i 
que Bussy allât loger pour une nuit. « Comme je ne suis pas une 
femme de cérémonie, lui écrit-elle, je suis trop raisonnable pour 
trouver étrange que la veille d'un départ on couche chîz le bai- 
gneur. Je suis d'une grande commodité pour la liberté publique ; 
et pourvu que les bains ne soient pas chez moi, je suis contente : 
mon zèle ne me porte pas à trouver mauvais qu'il y en ait dans 
la ville. » Il y a, toutefois, de la malice dans cette lettre de ma- 
dame de Sévigné ; on y voit qu'elle n'était pas dupe de la soi- 
disant innocence d'une nuit de Bussy cIihz le baigneur, dans un 
logis public, qui tenait le milieu entre l'hôtel garni et des mai- 
sons pires. 

Quant aux hôtels garnis proprement dits, ils ont aussi leur 

filace dans l'aimanach de Du Prudel. On les y trouve cités avec 
outes leurs appartenances et dépendances ; tables d'hôte, cou- 
verts atout venant, etc. ■ Le sieur De Lamotte, à l'hôtel de Man- 
toue, rue Montmartre, tient une fort bonne table à quarante sols 
par repas, et fournit même une seconde table aux iniervenants. .. 
C'est notre restaurant à deux francs compliqué d'une labls d'hôte. 
Ensuite viennent d'autres détails pour quelques autres maisons 
où l'on mangeait. " On trouve des auberges réglées dans tous 
les quartiers de Paris, où l'on mange plus ou moins somptueu- 
sement, selon la dépense que l'on y fait. Dans quelques-unes on 
ne paye que dix sols par repas j mais il y en a d'autres à quinze, 
à vingt, à trente et même à quarante sols... 

» On mange à dix sols par repas au Heaulme, rue du Foin; 
au Paon, rue Bourg-l'Abbé... 

>• A quinze sols rue de Savoie, à f'Uàtel couronné; rue du 
Petit-Bourbon, à ta belle Image; rue de la Rose, à la Sama- 
ritaine... 

>■ H y a quelques auberges où se trouvent trois tables diffé- 
rentes ; à quinze, à vingt et à trente sous par repas... 

>• Les personnes qui ne peuvent faire qu'iine médiocre dépense 
trouvent d'ailleurs dans tous les quartiers de Paris de petites au- 
berges 011 l'on a de la soupe, de ta viande, du pain et de la bière 
à suffisance pour cinq sols. » La gastronomie à bon marché n'est 
donc pas une invention de nos gargotiers. Un dîner pour cinq 
sous, ils n'en sont pas encore revenus là î 

Il n'y avait pas seulement des auberges, des pensions pour les 
gens bien portants, on trouvait encore des pensions pour les 
malades en tout semblables à ces maisons de santé que noire 
siècle philanthropique se glorifie tant d'avoir inventées. C'est dans 
le quartier Popincourt ou de Pincourt, comme on disait alors , 
que Du Pradel nous fait voir un de ces hospices bourgeois. 
" Celte pension, dit-il, est placée à Pincourt, c'est-à-dire dans 
une grande et belle rue qui était naguère us hameau , qui fait 
partie des faubourgs de Paris etqui se trouve entre la porte Saint- 
Louis et la porte Saint-Antoine... En tel temps et à telle heure 
qu'on y puisse arriver, on y est reçu et on y trouve une chambre 
prèle en payant par avance la pension de huit jours ; et on est 
môme assuré d'y trouver le médecin tous les matins, au moins 
jusqu'à dix heures; et tous les soirs depuis six heures jusqu'au 
temps du coucher. » 

Puisque cela nous amène à parler des choses de la médecine, 
nous allons citer ce que dit Du Pradel des apothicaires de sou 
temps, aussi bien c'est peut-être le plus curieux passage de son 
curieux ouvrage. On croira souvent relire une scène de Molière : 

« Les marchands épiciers qui s'attachent particulièrement à la 
droguerie médicinale, sont pour la plupart dans la rue des Lom- 
bards. 

" Les apothicaires et les épiciers, qui ne composent ensemble 
qu'un même corps, ont leur bureau au petit cloître Saint-Oppor- 
tune. 

>' .M. Bouvière, apot/iicaire ordinaire du roi et des camps et 
armées de sa majesté, qui n'est pas moins curieux dans sa pro- 
fession et qui fait deux préparations publiques de la thériaque 
d'andromachus , avec un applaudissement général, vend d'ail- 
leurs une eau vulnéraire qui est d'un très-grand effet dans les 
plaies d'arquebusade, rue Saint-Honoré, près Saint-Roch, où il 
a une boutique d'une propreté extraordinaire. 

" M de Ble.|ny fils, apothicaire ordinaire du roi, sur le quiy 
de iVesle, au coin de la rue Guénégaud. 

'1 C'est le seul artiste à qui les descendans du signer Iliero- 
mino de Ferranti, inventeur de l'orviétan, ayenl communiqué le 
secret original. 

" Il dispense aussi tous les remèdes achetés et publiés par or- 
dre du roi , une conserve et une liqueur pour la guérison des 
phtisiques et des pulmoniques, une ptizane philtrée pour purger 
doucement et agréablement la bile, la pituite et généralement 
toutes les superfiuités. 

» Une eau vulnéraire qui guérit le scorbut et les ulcères de la 
gorge,... une eau anodine qui apaise avec une promptitude sur- 
prenante les douleurs des (Jents,.., une liqueur de Jouvence qui 
rectifie les constitutions vicieuses, qui désopile les viscères ob- 
strués, qui corrige les défauts de la digestion, qui guérit radica- 
lement \i vertigo, la migraine et les vapeurs, qui règle les excré- 
tions, en un mot qui rajeunit comme une espèce de fontaine de 
Jouvence... 

" Les eaux d'ange de Cordoue d'amaranthe, de fleurs d'orange, 
de thym et généralement les eaux odoriférantes et médicinales 
qui servent aux cassolletles philosophiques pour parfumer et 
désinfecter les chambres et pour guérir les maladies par sympa- 
thies, w Et deux longues pages dans ce style! 

« Tous ces remèdes sont distribués dans des bouteilles et boîtes 
cachetées sur lesquelles on fait coller l'imprimé qui enseigne 
leurs vertus et leurs usages. Une personne solvable qui enseigne 
la vertu de c^s remèdes s'oblige, quand on le veut, d'en payer 
la valeur ei l'acquit des malades en cas qu'ils ne guérissent pas, 
pourvu qu'ils conviennent de les iiayer au double, pour une par- 
faite guérison. » Pends-toi, Purgon, ce grand moyen d'empirique 
a élé trouvé sans toi I Et dites encore après tout cela que Molière 
a exagéré le ridicule des médecins et des apo'hicaires de son 
temps; que nous sommes les premiers inventeurs de la réclame 
plrrrinaci'uliqiie, et que Voltaire n'a pas eu raison de dire dans 
ini" ili' si's li'llres à propos de je ne sais quel apothicaire : " Ce 
111 i;nN' l>^t une grande foire où chique polichinelle cherche à 
s'attirer la foule; chtcun enchérit sur son voisin. » 

EnocMiD Foi'KNitn. 



48 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



Depuis quelque temps l'hôtel des ventes de la rue des 
Jeûneurs sest fréquemment transformé en musée artisti- 
que : tantôt c'était une riche et précieuse collection d'objets 
d'art, recueillis par un goiU éclairé à force de soins, de re- 
cherches et de dépenses, et que la mort de son proprié- 
taire ou le malheur des temps ramenait sur le terrain de 
l'encan; tantôt c'était l'atelier lout entier d'un artiste mo- 
derne avec toutes ses œuvres achevées ou à peine ébau- 



Beaax-ArtH. 

chées, ses études, ses croquis, les secrets de sa pensée, les 
rêves et les aspirations de son âme, qui venaient affronter 
leur dernière publicité, celle de l'afTiche et de la criée. Rien 
de plus triste que la vue de ces nobles patrimoines du goût 
et de l'intelligence, de toutes ces œuvres fraternelles gar- 
dées avec tant d'amour au foyer de l'artiste, et qui, dispu- 
tées par les enchères, vont cotnmenc«r là leur dispersion et 
leur exil. 



Lundi dernier, 14 janvier, avait lieu la vente de la collec- 
tion de tableaux du pianiste célèbre feu Kalkbrenner, com- 
posée de trente tableaux seulement, mais tous choisis ei 
quelques-uns d'un ^'rand prix. Parmi les plus remarquablf^ 
étaient : un Camp, par Philippe Woiwebmans , qui a eh- 
adjugé pour 2o,000 fr.; une Chasae au lièvre, par le même, 
payé 6,iOU fr.; une petite toile de Paul Potteh, provenant 
de' la collection du duc de Caraman, ■19,500 fr. ; un petit 




^^;^3r< 



ANTONIN MOINH. 




Kahel-Bi'jardin , 4,3^0 fr. ; une Scène d'intérieur, par 
Pierre de Hooch, qui avait été vendu 15,000 fr. par M. de 
la Hante, a été adjugé à 3,650 fr. seulement. 

Le lendemain, 1 5 janvier, commençait la vente des tableaux, 
dessins et croquis d'après nature faits par Dominique Papetï. 
La vue de ces dessins si nombreux, l'examen de ces portefeuil- 
les, si riches de documents de toute nature, recueillis pen- 
dant des voyages, aura été un sujet d'étonnement pour le 
public. En présence de ces immenses travaux , Dominique 
Papety lui aura apparu comme un laborieux bénédictin. Ce 
n'est certes pas l'aspect sous lequel il devait s'attendre à 
trouver le peintre du fléve du Bonheur, On ne connaît géné- 
ralement que le côté brillant de la carrière des artistes; on 
ne songe pas à tout ce (ju'il leur faut d'efforts , de persévé- 
rance,' de luttes pénibles pour se faire jour. Ici le talent de 
feu Papety se révèle sous deux aspects nouveaux. Dans ces 
dessins le paysage et l'architecture sont traités avec une 
égale habileté. Tout semble digne d'intérêt à cet esprit cu- 
rieux , et un crayon silr et facile vient en aide à son cosmo- 
politisme ardent et inquiet. Les musées, les églises, les 
monuments, les sites de la France, de l'Allemagne, et prin- 
cipalement de l'Italie et do la Grèce, ont tour à tour provo- 
qué ses études. Une suite d'aquarelles représentant les cos- 
tumes des États romains et du royaume de Naples attirait 
surtout l'attention à l'exposition qui a précédé la vente. Ces 
aquarelles sont exécutées dans un excellent sentiment pitto- 
resque. Mais c'est dans ses cartons surtout qu'il fallait 
aller chercher les trésors accumulés par son activité. L'un 
de ces cartons contenait trois cent vingt dessins recueil- 
lis en 1846 pendant un voyage en Grèce. Protégé par une 
cscx)rte, il s'arrêtait partout ou quelque objet intéressant 
sollicitait son crayon. C'est alors que l'amiral Turpin, com- 
mandant nos forces navales dans le Levant , ayant mis le 
brick VArijua à sa disposition, Papety put aller visiter le mont 
Athos et y étudier les ouvrages des peintres byzantins, qui 
forment le lien entre l'art anti(|ui' et n'Iui do l.i renaissance. 
Dans co coin perdu de la Grèce, oii M. .Minoïde-Mynas, en- 
voyé en mission par M. Villemain. retrouvait, de son côté, 
des manuscrits précieux qui ont été publiés, le courageux 
artiste put copier, entre autres ouvrages, les admirables 
peintures du jrand artiste hv/antin, Panselinos. li nous le 
fit connaître par ses liellcs .i(|ii,irclles exposées en 1817 et 
qui font aujourd'iuii piiitic île la cellection du Louvre. Li'i il 
réunit des matériaux précie\ix pour l'histoire il(> l;i peioliire 
byzantine, si importante à étudier, puisiine seule elle re-i;e 
pendant les époques de barbarie. Cette seieuee ,iivheele.:ii|iie 

acquise |i:u- lie si I(1M;/Iles ('■Indes, i'.iili- 

aVeM'jlelneul (1,111s se, (■( ,ii(| m-i I -. t' I 

le pelll I, il. le, 111 lllhllllc l/c.e/i/l-v. ■■\| 
celui lie ,S(,;,„| difliinl .sc'. lu, s I iNil, , 

semblait appeli'' à de plus brillantes 
seilleon l,-li:;, ayant nlitenu en 1s:i:i I 
par son tableau do Muise frappant 



le lui saiTiliail pas 
;i|.|i;ir;iit que dans 
■ en IS',;'., et il, lus 
immile M, P.ipelv 
tini'es. Ni'' Il M;ir- 
■;iml |in\ île limiie 
■/icr, il attirait l'or- 
temenl l'attention publique en 1843 et faisait concevoir de 
randes espérances par son tableau ; Un rire de bnnhmr. 



Le socialisme de l'époque, le phalanstère spéculatif l'adopta 
pour son peintre. Il ne sembla pas prendre au sérieux cette 
mission providentielle. Car il inclinait seulement à la pein- 
ture lubrique dans sa Tentation de saint Hilarion (1844) et 
dans son voluptueux et nonchalant Egyptien de Memphis 
(1845). Il ne semblait guère s'occuper de palingénésie dans 
son Récit de Téléinaque (1847); il payait son tribut au goût 
moyen ûge dans son tableau de Guillaume de Clermont dé- 
fendant rtolémaïs (1845), et le Solon dictant ses lois (1846) 
était une commande du gouvernement. La seule chose que 
l'on puisse porter au compte du phalanstère, c'est la grande 
composition : le Passé , le Présent et l'Avenir, exposée en 
1847; et c'est un des aspects les moins intéressants sous 
lesquels se soit manifesté le talent de l'artiste. Cette préoc- 
cupation de fouriérisme, mêlée aux choses d'art, peut donc 
être écartée dans l'appréciation de ses œuvres. L'épidémie 
qui l'a emporté, il y a quelques mois, dans la force de l'âge, 
I enlève au moment où , fort de ses études et de sa science 
acquise, il allait sans doute manifester avec plus de vérité 
et de franchise son sentiment pittoresque fin et élégant. 
C'est un véritable sujet de deuil que l'existence d'un grand 
artiste ainsi interrompue et brisée au milieu de son déve- 
loppement! 

Un souvenir plus douloureux, peut-être, vient réclamer ici 
notre attention. S'il est triste de voir une existence encore 
jeune tranchée par la mort avant qu'elle ait donné tous ses 
fruits, combien n'est-il pas plus triste de voir un artiste déjà 
avancé dans sa carrière, et qui, plein d'activité et d'opiniâ- 
tre persévérance, s'élanl tour à tour exercé dans le long ap- 
prentissage du peintre et du sculpteur, est tout à coup saisi 
par un doute mortel et amené sur les traces de Gros et 
de Léopold Robert, jusqu'à ce dernier refuge de la mort vo- 
lontaire contrôle découragement, la mélancolie et le délais- 
sement. Comme tous les artistes sincères, Antonin Moine, 
dont nous reproduisons ici les traits, avait dû connaître, et ses 
tâtonnements seuls au besoin en seraient la preuve, il avait 
dô éprouver ces angoisses réservées surtout aux hommes 
d'imagination, il avait dû souvent douter de lui-même et do 
son avenir. Après avoir quitté le pinceau pour l'ébauchoir, il 
venait de les délaisser tous les deux pour le pastel , et il avait 
eu dans ce genre nouveau des succès qui, tout en étant lucra- 
tifs, semblaient devoir servir à sa réputation artistique. La 
Révolution de février vint interrompre ses espérances. Au- 
tour de lui ses iiinis fuient frappés.... Le désespoir et l'éga- 
rement dans un iiiiuienl fatal vinrent ébranler ce cerveau 
iinprossionnalile el dej.i iii.ilade. Un regret sur cette âme qui 
,1 été liisie jiis(iu';i Ui mort dans ces jours do tempête, où, 
au milieu des préoccupations les plus graves, la société re- 
tentit trop souvent de ces sourdes paroles : l'rr rictis! — 
Aiitunin .Moine, mort à Paris le 18 mars 1840, était no à 
.■saiiit-Ktionne (Loire) le 30 juin 1796. Sa famille avait voulu 
on faire un médecin; il voulut être artiste. 1815 vint pour 
(luelques mois l'arracher à ses paisibles éludes. Il assista 
comme soldat à Waterloo, ftlève de Girodet et de Gros . 
il so dégage vers 1830 des lions de l'enseignement clasaiqii», 



s'abandonne à sou goût naturel, aborde la sculpture, et sur- 
prend pour une de ses premières œuvres , en usant du stra- 
tagème employé par Michel-.\nge , les suffrages des maîtres 
et des habiles. Sa carrière sembla décidée. Il produisit alors 
ces œuvres que tout le monde se rappelle ; les Lutins, la 
Scène du Sabbat, et les statuettes du .Sonneur d'Oliphant, 
(i'Esmeralda, de Phœbus, de Don Quichotte, du Grognard... 
Parmi ses ouvrages de plus grande dimension sont plusieurs 
statues et bustes, parmi lesquels on distingua dans le temps 
le buste de la reine, tant à cause du modelé que par l'habi- 
leté des ajustements. Un jour, M. Antonin Moine laisse là la 
terre à modeler pour la poussière légère du pastel , et il ne 
larde pas à se faire un nom dans ce genre nouveau. On n'eût 
pas cru , à voir la grâce un peu molle avec laquelle il traitait 
ses portraits, que ce crayon vaporeux était manié par la 
main d'un sculpteur. Cet artiste laborieux avait laissé une 
grande quantité d'ébauches et d'éludés qui , recueillies dans 
ses deux ateliers de .sculpteur et de peintre , ont été mises 
en vente , il y a queli|ue temps , à l'hôtel de la rue des Jeû- 
neurs. Les amateurs et les nombreux amis de cet artiste . 
justement apprécié pour ses aimables qualités, y ont ac- 
couru avec un empressement rdigieux. 

A S. D. 



VELLE 




EXPLICATION Dt DERNIKR RT;|C!1. 

L'hommo In-iroqne est souvent insupportibie. 



On s'abonne directement aux bureaux, rue de Rirlielieu, 
n» 60, par l'envoi franco d'un mandat sur l.i poste ordre Leche- 
valier el C" , ou près des ilirerlcurs de poste el do messageries, 
des principaux libraires île la France et de l'étranger , cl des 
( orrespondanr es de l'agence d'abonnement. 

P.MLIN. 

Tiré à la presse méraniqiie île Plot fr^rrs , 
36 , nio lie Vaimtrard, 



L'ILLUSTRATION, 

mWWMàlM 1TMI¥lESlIi. 








Ab. pour Pans. 3 mois. 8 fr. -émois. 16 fr. -Un an. 30 fr. N« 361. VOL. XV. — SAMEDI i6 JANVIER 1830. Ab. pour le» dëp - 3 mois. 9 fr. — 6 moii. 17 fr. — Un an. 32 fr. 
Prix de chaque N°, 75 c. — La collection mensaelle, br. , 2 fr. 75. Boréaux i rue Rlehellea, 09. Ab. poor l'étranger, — 10 fr. — 20 fr. 40 fr. 



SOMMAI&B. 

Ustoire de )a semaine. — Deux agitations en Angleterre. — Courrier de 
Paris.— Variations sur un thème Cûiinii : Ceiidrillon , nouvelle, — Revue 
dts arts. — Publicistes contemporains: le petit ngneron de Johannis- 
berg. — Chronique musicale. — Lettre à M. de Saulcy, par le docteur 
Hoerer. — Communiqué. — Bulletin bibliographique. — Histoire des 
épiées : le giroflier. 



Gravures : Bal donné le 19 janvier au profit des pauvres des 3^ et 7e ar- 
rondissements à la salle Sainte-Cécile. — Les épingles et les aiguilles, 
deux gravures. — Portrait de M. de Saint-Priest , membre de l'Aca- 
démie française. — Une jeune fille dévorée par un tigre. — Curiosités 
et objets d'art de la collection de M. Debruge-Duméuil , 26 gravures. 
— Aventures de M. Verdreau ( 3' suite ), 20 caricatures. — Le giro- 
flier ; arbre , fleurs , feuilles et fruits. — Eébus. 



Histoire de la semaine. 

Ce n'est point rabaisser la politique que de signaler, dans 
ce temps de misère, et durant la saison rigoureuse, les ef- 
forts de la bienfaisance publique pour ven'fr au secours des 
nécessiteux. Tandis que les projets d'amélioration popu- 




3til donné le 19 janvier IS-'iO au profit des pnuvrps dfs 3» pt 7« nrrondissenients de Paris, dans la salle de Sainte-Cét^ile 



50 



L'ILLUSIHAIIUN, JUUHNAl. UNIVERSEL. 



laire sont forcés (le céder le pas à des discussions stériles , 
à des récriininations passionnées, voici des magistrats mu- 
nicipaux qui font appel à la générosité do li^urs administrés 
fin laveur de leurs pauvres; qui sollicitent le superflu en 
faveur de l'indigence. Les maires des troisième et septième 
arrondissements, pour ne parler que de ceux-ci, [>uis(|ue le 
crayon d'un artiste nous y convie, ont loué i)Our se[it soi- 
rées une des plus belles salles de la ville, et y ont déjà donné 
cinq bals par souscription, dont le proiluils'élève pour les 
cinq premiers à la somme de 40,000 fr. C'est la salle Sainte- 
Cécile qui a le privilège de s'ouvrir à ces réunions bienfai- 
santes. Uien n'égale le goût (|ni |iii'-iili' à l.i ili'i (u.ilion de 
la salle Sainte-Cécile, dans i c^ Irirs .|iii :-mii[ i{i)( Ii{iii i,,i- des 
concerts, comme ceux dont .M. l'Muij.ml li iilii_;iic n pn^ la 
direction par amour do l'art et de la ilunilé, deux i;iiulr- i|ui 
honorent M. Rodrigue et qui ne se déparent point l'iiii l.iii- 
tre ; quelquefois des assemblées moins éclatantes, mais non 
moins généreuses dans leur but ; telles sont les œuvres de 
la Miséricorde, de Sainte-Sophie , des crèches, etc. N'ost-il 
pas bien qu'à côté des temples vénérables où la religion en- 
seigne la charité à ses (idèles, on trouve comme in\ champ 
neutre où tous peuvent se réunir pour la pratiquer '/ La salle 
Sainte-Cécile est ce temple profane placé entre l'église et 
l'hôpital, réalisant selon le monde le plus respectable ensei- 
gnement de l'Église, arrêtant sur le chemin de l'hôpital tous 
ceux qui ne demandent que d'être un peu secourus pour ne 
pas achever ce triste voyage. 

— L'Assemblée législative a terminé dans la séance du 19 
janvier la première délibération sur le projet de loi relatif à 
l'enseignement. Elle a voté la deuxième délibération à là 
majorité de 453 voix contre 187. M. Thiers avait prononcé 
la veille un discours qui a puissamment contribué à ce ré- 
sultat en affermissant la majorité très-divisée sur cette ques- 
tion, même après l'adhésion avec réserves de leurs préten- 
tions anciennes, de monseigneur l'évèqiie de Langres et de 
M. de Montalembert, deux orateurs stipulant, dans cet acte de 
conciliation, au nom du parti catholique. Jamais M. Thiers 
n'avait fait preuve dans sa longue carrière toute brillante de 
succès oratoires, d'une habileté plus consommée. La ques- 
tion de savoir si la loi était nécessaire et si elle n'était pas 
écrite d'avance dans la Constitution qui déclare que « l'en- 
seignement est libre, » celte question peut encore être dé- 
battue et elle le sera, mais nous doutons qu il reste rien à 
dire à ceux qui n'admettent la liberté d'enseignement que 
pour donner ce nom à un régime qui aspire à exclure l'Eglise 
au nom de l'Universilé ou celle-ci dans l'intéiêt exclusif de 
l'Eglise. Si ces deux puissances peuvent vivre d'accord, l'ex- 

Ïiérience vaut la peine d'être faite, c'est M. Thiers qui aura 
a gloire d'avoir le mieux exprimé les conditions de l'alliance. 

Au vote sur le projet de loi de l'enseignement a succédé , 
lundi, la discussion sur le projet de loi relatif à la Iranspor- 
tation des insurgés de juin en Algérie. On sait qu'aux termes 
d'un décret rendu par l'Assemblée constituante, les insurgés 
de juin devaient être transportés dans nos colonies transat- 
lantiques. On sait également que cette mesure n'a jamais 
reçu d'exécution complète, puisque les individus arrêtés, au 
lieu d'être transportés dans les colonies, ont été détenus dans 
les ports de mer ou au fortdeBelle-lsIe. Il s'agit aujourd'hui 
d'exécuter le décret de l'Assemblée constituante, en le mo- 
difiant dans un esprit de justice et d'humanité. C'est dans ce 
but que l'Algérie a été substituée aux colonies transatlanti- 
ques. D'autre part, l'exécution du décret primitif a été bien 
simplifiée par les mesures de clémence qui ont successive- 
ment réduit le nombre des individus transportés à 46S; 
c'est le nombre de ceux qui sont encore détenus à Belle-Isle. 
Cependaiit l'insurrection qui vient d'éclater parmi les déte- 
nus devait être prise en considération : sur la demande du 
gouvernement et do la commission , l'Assemblée a déclaré 
l'urgence. 

_ Ce projet a remis en présence les partis extrêmes, dont 
l'un se rattache par ses passions et ses sentiments à l'insurrec- 
tion de juin , dont l'autre, après avoir applaudi les chefs de 
la répression, a fini par confondre, sous une même dénomi- 
nation qui lui est odieu.i^e, les vainqueurs et les vaincus. Noos 
comprenons, en la détestant, cette fureur des partis violents; 
nous comprenons et nous désirons l'action libérale de la dé- 
mence envers les dernières victimes enchaînées do la guerre 
civile; mais ce qui passe la puissance de notre raison, c'est 
le langage de ceux qui, après avoir concouru à la répression 
et aux mesures légales qui en ont été les conséquences sa- 
lutaires, vont jusqu'à flétrir leurs propres actes pour relover, 
dans une glorification tardive, les vaincus de juin aux dépens 
de la juste cause qu'ils ont fait triompher. C'est un spectacle 
dont nous livrons les acteurs au jugement calme de l'histo- 
rien futur. Nous no craignons pas (le lui livrer notre senti- 
ment actuel en nous associant aux paroles d'un illustre gé- 
néral qui sait se tenir à égale distance des folios ré\oli]|ion- 
naires et des passions violentes do cei|u'on :i|i|ielle la icartion. 
<t Si les insurgés do juin , a dit le géiii'ral Rcdcau , soni des 
calomniés , les généraux blessés oii tués , les soldais do la 
garde nationale, do l'armée et do la garde mobile sont donc 
les calomniateurs et les coupables. » 

La discussion générale a été fermée avant-hier ; et la loi , 
qui se compo.se de M articles, comptera, à ce qu'il parait, 
autant de scrutins de division, un sur chaque article; 
manière ingénieuse , inventée par la Montagne , de prolonger 
le débat, de tuer lo temps et do retarder les airaires utiles. 

— On signale, cette semaine, un duel entre un représen- 
tant de la Montagne, M. Teslclin (du Nord) , et M. de Coislin 
(de la Loire-Inférieure) Ceux-ci y ont été de bon cœur, au 
rapport des témoins, et s'ils ne so sont pas fait grand mal, 
ce n'est pas leur faute. 

— Le troisième N» du Napoléon ne contient de remar- 
quable i|u'uii .-irlicle sur la canne à sucre, cl un autre sur un 
système d a^riciiUiiie. Pui!(|iie le Jauiiial dru Drhals ne fait 
aucune attention aux nouvelles élrangercs publiées par lo 
Napoléon, c'est qu'apparemment il le croit moins bien ren- 
seigné que lui. Il y a pourUnt là une étude, à faire pour co 



qui regarde le clioix de ces nouvelles. Quant au coup d'Etat, 
il n'en a jamais élé question. M. le président de la Républi- 
que est trop ri;oilest8 ; on l'a reçu l'année dernière dans plu- 
sieurs de nos cilés avec le-î mêmes acc lamations dont on sa- 
luait son oncle au retour d'Austerlitz. et d'Iéna ; « il lui se/n- 
liait , dil le rédacteur, ne les avoir pas encore iiièriléfu. » 

l'our faire comprendre les a%anlaL:ea qui s'attachent au 
nom et à la race, le grand empereur disait quelquefois : 
« .le voudrais être mon fils. » Si seulement il avait été son 
neveu ; cela rend tout facile. Quand on n'est que le père de 
son liU ou l'oncle de son neveu, on est condamné à gagner la 
bataille d'Austerlilz. 

Les nouvelles étrangères n'apportent aucun fait nouveau. 



Deux aKltationn anglalsea. 

Il en coûte fort cher pour mourir à Paris , 

Et les enterrements, monsieur, sont hors de prix. 

C'est une vérité reconnue depuis longtemps ; mais il pa- 
raît qu'il en coûte encore plus cher à Londres et sur toute la 
surface du territoire britannique. Les Anglais ont vivement 
regretté la reine douairière Adélaïde, que Dieu vient derniè- 
rement d'appeler à lui. Elle fut, disent-ils, un mo ele de 
toutes les vertus modestes; mais savez-vous ce qu'ils ont 
surtout admiré en elle"? Le sage esprit qui dicta ses der- 
nières volontés, et notamment celle-ci : « que ses funérailles 
fussent faites le plus simplement possible. » 

Depuis lors , l'armée des journaux , le Timeft en tête , et le 
joyeux l'unch caracolant sur les lianes, a donné le signal 
d'iine ngitatioh contre les entrepreneurs des pompes funè- 
bres. Chaque jour et chaque feuille apporte sa révélation cu- 
rieuse sur la manière dont on exploite, de l'autre côté du 
détroit, la douleur inattentive et hors d'étal de calculer, ou 
la vanité fastueuse de la gent héritière. Il y a là une assez 
bonne étude à faire des mcEurs de nos voisins. 

C'est, par exemple, un exécuteur testamentaire chargé, 
dans une très-petite localité, d» faire inhumer un orphelin 
peu riche. Il commande à la ville voisine un corbillard, une 
seule voilure de deuil , deux pleureurs (mourners) , enfin les 
accessoires tout à fait indispensables dans une certaine con- 
dilion ; on lui présente un mémoire rie 77 livres (1925 fr.) ; 
notez que ceci se passe dans l'ile de VVight, qui, nous ap- 
prend Baibi, a trois lieues de long sur six de large, un sol 
montagneux , et possède quelques fabriques. 

Cependant il convient de dire que dans cette somme est 
comprise la rétribution accordée au clergé. En Angleterre, 
l'usage est que les entrepreneurs se chargent de toute la 
dépense. (Kousallonsvoiien quoi consiste celta rétribution;. 

Un correspondant du Tii)ies ciscuto quelques articles d'un 
mémoire d'enterrement. « Je n'ai pas plus à me plaindre, 
dit-il, de l'entrepreneur que j'ai employé que j'aurais eu à 
me plaindre de tout autre. Je le connais depuis longues an- 
nées , et je le regarde comme un homme très-respeclable ; 
mais il est, comme tout le monde, porté nalurellcmcnt à 
faire payer aussi cher que faisaient payer ses prédécesseurs, 
aussi cher que nos pères ont bien voulu consentir à payer, 
et que payeront encore nos enfants, à moins que nous 
n'ayons le bon sens de couper court à l'abus immédia- 
tement. 

» Je commence par prévenir que la maison mortuaire était 
à environ deux milles (trois quarts d'une lieue française) des 
magasins de l'entreprise, et l'église à moins d'un mille de la 
maison mortuaire. Le mémoire porte, pour le corbillard à 
deux chevaux et deux voilures de deuil , aussi à deux che- 
vaux, 4 livres 13 shillings (indépendamment d'un surcroît 
de lu shillings 6 deniers pour u droit de Iranfpurt » et de 
quelqo'autre chose pour le péage des barrières). 

» L'entrepreneur n'a-l-il pas là un assez bel intérêt de son 
argent';' Quel est le loueur de voitures qui ne se trouverait 
plus que largement rétribué en recevant 4 livres 13 shill. 
(115 francs environ) pour le service de trois voitures pen- 
dant trois ou quatre heures? Comment se fait-il alors que le 
mémoire réclame encore une livre {î'.i francs) pour le loyer 
du velours et de la housse du corbillard, et 13 schillings 
pour pareille chose aux voitures de deuil"? Il ne serait pas 
plus déraisonnable de faire payer aussi bien pour la pein- 
ture en noir du corbillard que pour la housse. Je serais cu- 
rieux de savoir ce qu'ont coûté dans le principe le velours et 
la housse; combien de fois ils ont servi, c'est-à-dire com- 
bien de fois ils ont rapporté la livre que j'ai payée, pour 
évaluer au juste le béniifice de monsieur l'entrepreneur, en 
sus lie ce loyer déjà si flatteur de i livres 13 shillings pour 
les voitures. — On en peut dire autant de l'article suivant : 
« Drap mortuaire en velours, ce qu'il y a de mieux , 10 shil. 
» Il deniers, n — Continuons ; o Deux porteurs en costume 
» complet (cqiiipped), 11 shill. » Ce sont là, je suppose, 
co qu on appelle vulgairement les nmets (mute). Si chacun 
de ci'S hommes gagne b shill. 6 deniers (environ 6 francs 
(jO cent.) pour une faction de deux heures à une porte, tan- 
dis (pi'iin journalier gagnera 10 shill. (environ 12 francs) par 
semaine, en travaillant aux champs t^nalorze heures par 
jour, on m'acrorilera qu'ils sont siimsamuient payés ; mais 
si, comme je [,• présuine, partie de cet argent \a à l'entre- 
preneur )ioMr loyer il'i costume, je |)roti'sle contre l'article. 
— J'aurais é.naleincnt à protester conlre le lojcr parfaite- 
ment inutile do o huit manteaux à 12 shillings. » 

» J'arrive à cet autre item : « Gaiiiiliire dp chapeau en 
» soie pour l'entrepreneur, le sacristain, le clerc de la (la- 
n roisse, une livre 7 shillings. » Je consens à respecter les 
droits des sacristains et desclèrcs ; j'accepte égaleinent cette 
autre charge de 2 livres 2 shillings pour tr garniture de 
» chapeau et écharpe à l'ecclésiastique, » mais n'est-il pas 
absurde que j'en doive accorder autant à monsieur l'entre- 
preneur, ipii cumule tant d'autres profils"? Il me dira : « Je 
« dois porter un cordon de chapeau, l'u.sage le veut ainsi. » 
A quoi jo lui répondrai : « Vous devez également porter un 
» habit noir; ne m'allez-vous pas aussi demander de vous en 



» payer un "? ^— Il en est de nr.ême pour ces autres articles : 
» 5 shillings 8 deniers, pour manteaux aux cochers; pour 
» cannes et baguettes aux pages. — 2 livres b shillings 
» 6 deniers, pour garniture de cfêpe au chapeau des par- 
rt (cur.1 , des pages et des cocherS y ( observez que ceci est 
en sus de l'article pu^tfurs équipés) ; — et » 19 shillings 
n 6 deniers pour gants a ces mêmes fonctionnaires. » Fort 
heureusement, j'avais bien recommandé que ces garnitures 
de chapeau fussent en crêpe et non en soie; autrement , 
Dieu sait à quel chiffre l'article eût monté ! Félicilons-neus 
de ce que le boucher n'imagine pas, à l'exemple de l'entre- 
preneur, de mettre aussi sur son mémoire : tant pour le 
loyer du couteau, des crochets, des baquets à l'usage de ses 
garçons. 

Maintenant vient un item a 1 livre 12 shill. pour les 
qiialii- pages du corbillard et les quatre pages des neux voi- 
tures ». Et cependant le crêpe, les gants, les cannes et 
bagiiclli'S que j ai payées pour eux, à qui va cet argent, et 
coiumciit ai-je de nouveau à payer pour eux un .salaire"? 

J ai encore un autre item pour des porteurs. Quant à 
ceux-ci , je déclare ne pas même avoir vu leur personne, et 
il m'a bien semblé que fis page'^ avaient fait ce service. 

Le mémoire se termine par le joli item de providence ou 
refresJimrnt pour les employés et les cochers, 13 shillings. 

Une autre lellre adressée au Times mentionne le fait sui- 
vant, arrivé dans une petite localité de province. Un voya- 
geur meurt loin de ses parents et héritiers. L'entrepreneur 
aes pompes funèbre-: l'avait quelque peu connu; il avança 
les frais d'enterrement et le traita en ami. Or la succession 
monta à environ 6.000 fr., les héritiers eurent à acquitter 
un mémoire de 1,700 fr., dans lequel l'article providence 
pour les employés n'allait pas à moins dé 3 livres 3 shill. 

Un autre correspondant nous montre le clergé aciuel 
rétribué grossièrement en nature à l'occasion des funérailles, 
absolument comme au moyen âge. Le lendemain des luné- 
railles de la princesse Charlotte, dit-il, le haut clergé en- 
voya chercher un mercier qui partagea le velours du drap 
mortuaire entre tous les ayants droit. Le beau drap noir 
qui avait servi à la tenture du chœur fut partagé de même; 
quant aux garnitures de chapeau et aux é^ harpes pour les 
Irois minisires, elles furent le sujet d'un arrangement aM r 
l'entrepreneur, qui, en échange, donna des robes à lOurs 
femmes. 

Il paraît qu'à ces mêmes funérailles d'une altesse royale, 
quelques-uns des employés des pompes funèbres étaient 
tellement ivres que c'est à peine s'ils pouvaient suivre la 
procession. 

Un correspondant raconte l'histoire d'une garde-malade 
qui, le malade trépassé, offre les services d'un entrepreneur, 
en ajoutant que c'est son mari et qu'il fait les choses à juste 
prix. Elle soit pour aller le chercher : comme elle inspirait 
peu de confiance, on la suit, et on la voit entrer chez trois 
entrepreneurs différents. Ce fut après s'être assurée de celui 
qui lui donnerait le meilleur courtage qu'elle eut le front de 
rentrer et de présenter l'entrepreneur son mari. On mit 
l'honnête couple à la porte. 

Outre l'agitation contre la rapacité des bandes noire? 
(BLACK GUARDs), la prcsse anglaise ne s'avise-t-elle pas d'en 
provoquer une aussi contre la fâcheuse persévérance des 
bouchers à débiter à un prix constamment le même la 
viande que, drpuis plus d'un an, ils paient sur les marchés 
beaucoup moins chers que par le passé. 

Un long gémissement s'est élevé dans tout Israël, éveillé 
par la voix de ses prophètes (le journaliste d'aujourd'hui est 
évi lemment le prophète des temps bibliques). Toutes les 
voix retentissent comme une seule voix de la cuisine à la 
boulii)ue, de la boutique à l'appartement et jusque sdus les 
somptueux plafonds du château. Le prolétaire et l'artisan, 
le domestique et la servante, le petit détaillant et le gros 
marchand, le paysan et le genlleman-rarmer, le rentier et 
jusqu'au lord lui-même , chaque classe fait sa partie dans le 
concert d'imprécations contre «notre boucher;» chaque plume 
veut verser de son encre pour édaircir une queition qui 
intéresse plus que tous les cerveaux, plus que tous lescœi.ns, 
qui intéresse tous les e.-tomacs, et des estomacs angl.ii-' 
Une correspondance s'accumule où sont enregi.strés les ii r- 
faits de « notre boucher », montagne d'iniquités qui ne Uir- 
dera pasàretomber de tout son poids sur celte lèteendurcn'. 

Je suis pauvre, écrit un humble plaignant, et il m ist 
par trop dur d être rançonné de la sorte. J'aimerais mii o\ 
pouvoir enlendre de temps en temps la musique des iini- 
cheltes de ma famille jouant sur un plat de moulon. (lu.' 
d'avoir, à entendre tant que le jour dure la musique du piano 
do la fille de notre boucher, » 

« Notre boucher, » d'un ton rogue et tranchant, établit a 
Sii manière le budget de ses dépenses et recettes, Viiis 
voyez : Les peaux et le suif sont aujourd'hui tombés si b.is 
tpie je dois in'indemniscr sur les mangeurs de roastbeef. Et 
puis, l'animal sur pied est si trompeur! A bien compter, je 
devrais vous élever mes prix: je me ruine, d'honneur! » 

Un calculateur reprend les comptes par doit et avoir, et les 
épluche. Il prouve clair comme le jour que la petite dimi- 
nution sur l'enveloppe de la chair est compensée cl bien au 
delà par le bas prix actuel du bétail, qui afllue avec une 
facilité extrême sur le marché, de tous les points du royaume, 
grâce aux chemins de fer, et qui arrive en outre abondam- 
ment de l'Allemagne et du lilloral de France, o Le public, 
conclut-il, consenlira-l-il encore longtemps à acheter aussi 
cher que jadis, dans I unique intention d'augmenter le bien- 
être de notre boucher, » de lui donner un cottage el de 
payer les cachets des leçons de piano de sa fille? » 

l.à-dessus notre boucher change de ton; il se décide à un 
acte de contrition, <i Vous m'arrachez un aveu pénible; je 
vous (lirai le fin mot : Je dois acquitter la conlrilnition du 
pounilage, du sol pour livre à la domeslicllé; aulremint jo 
perdrais votre piali(pie. Donc ce n'est pas moi qui vous ran- 
çonne ; la domesticité se sert de ma main.; 'en rougis, helas! 
pour fouiller dans vos poches, » 



É 



L ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



M 



A cette attaque toute la domesticité éclate en un transport 
d'indignation. Ces àines pures viennent se grouper autour 
de la. robe d'un prêtre catholique, comme de blanches brebis 
effrayées autour de leur défenseur. Il écrit ceci, qui servira 
à la glorificaiion d'au moins une d'entre elles. 

(( Une femme de charge, dans une grande maison, s'adressa 
un jour à moi comme à son directeur; elle était catholique. 
Elle me demanda si elle pouvait, en sûreté de conscience, 
accepter lé poundage que lui offraient les fournisseurs. Je 
lui disque non; car l'argent donné sous cette forme était en 
définitive de l'argent pris dans la bourse des maîtres. A la 
fin de la saison de Londres, elle fit sa tournée pour acquitter 
les mémoires. Lorsque vint le tour du boucher, dont le mé- 
moire s'élevait très-haut, celui-ci lui olfrit quelques livres 
pour elle-même; elle refusa et sortit de la biiutique. Le soir 
même le boucher vint la trouver, il s'e.\cusa de lui avoir 
offert trop peu le matin, et la pria d'accepter une belle chaîne 
d'or qui représentait au moins le double de la somme La 
femme de charge refusa de nouveau, et cette fois lui donna 
les raisons de conscience qui s'opposaient à ce qu'elle ac- 
ceptât. Le boucher l'assura qu'elle était la seule fiersonne qu'il 
eût jamais rencontrée se conduisant avec cette sévérité dé 
principes. » 

La domesticité ne se trouve pas suffisamment justifiée; 
elle s'en remet à l'habileté d'une madrée servante, de laquelle 
émane la haute politique de la lettre suivante, probablement 
rédigée par un écrivain public : « Notre boucher agit comme 
ces gens qui, lorsqu'on les prend la main dans le sac, s'en- 
fuient en criant au voleur! dans l'espoir qu'on arrêtera quel- 
que autre à leur place. Voilà quatorze ans que je suis en ser- 
vice, et j'ai servi dans des familles de différentes conditions. 
J'affirme solennellement que pendant tout ce temps il n'est 
venu à ma connaissance qu'un seul fait du sol pour livre, 
offert ou reçu par une personne en service de la main d'un 
fournisseur, encore s'agissait-il de marcliands qui travaillaient 
ainsi à gagner les domestiques, pour achalander une maison 
tout nouvellement établie et inconnue. Mais même en sup- 
posant que cet usage déshonnête serait réellement général, 
il resterait toujours au boucher à répondre aux reproches 
qu'on lui fait. H ne faut pas être bien savant, il sullit de 
comparer le prix auquel il acheté et celui auquel il revend, 
pour voir qu'il rançonne les maîtres et qu'il gagne au moins 
iO pour cent. Et ce n'est pas pour payer le sol pour livre, 
soyez-en sûr, c'est pour payer la partie fine du dimanche, le 
poney de maître Jacques et le piano-forte de miss Carolina 
Wilhelmina. » Cette attaque, reproduite par tous les con- 
sommateurs, contre le piano de la fille de notre boucher, 
donnerait à présumer que le piano est encore resté en An- 
gleterre le caractère distinctif de certaines classes, et que 
le fléau musical y sévit moins que chez nous. Heureux 
Anglais! 

Un tailleur, le voisin de « notre boucher, » et à qui 
celui-ci aura probablement glissé dans la manche quelques 
pieds de mouton , s'est chargé de répondre à la lettre du 
champion de la domesticité. « Le boucher, écrit-il, est en 
butte à bien des attaques ; mais j'ai bon espoir que le bou- 
cher ne sera pas sacrifié. La servante qui a si indignement 
démenti le fait du poundage imposé aux fournisseurs par la 
domesticité a des yeux singulièrement indulgents. Permettez- 
moi de citer quelques faits qui mettront le public à même 
de juger lequel a dit vrai du boucher ou de la servante. — 
Je suis tailleur, et voici ce qui est à ma connaissance. Un 
tailleur reçoit une commande de plusieurs habits de livrée, 
et vite la bande qu'il est chargé de galonner accourt chez. 
lui : le cocher, le sous-sommeiller, le valet de pied, le 
groom, joyeux et se froltant les mains à cette nouvelle 
occasion de duper le maître et de rajeunir leur petite garde- 
robe particulière. Le plus orateur prend la parole ; « Mon 
costume du matin est en très-bon état. J'ai deux habille- 
ments complets dont un quasiment neuf; j'aimerais mieux 
avoir au lieu de ce qu'on vous a commandé quelque chose 
de fantaisie, quelque chose à la mode, pour mon u?age à 
mci, pour ma sortie du soir. » Comment le tailleur oserait-il 
refuser? On apporte chez lui en cachette l'habillement quasi- 
ment neuf, lequel rentre à la maison en qualité de fourniture 
nouvelle. Le jour vient où la garde-robe particulière est si 
bien remontée , qu'on en échange une partie chez le tailleur 
contre du bel et bon argent. Voilà à quelle complaisance le 
tailleur est contraint de se prêter. » 

Lord Esspx, qui ne croit pas au-dessous de là dignité d'un 
grand seigneur le soin d'administrer sagement son patri- 
moine, n'a pas dédaigné d'apporter dans cette agitation le 
poids de sa parole à la fois sévère et conciliante. Il a écrit 
aussi sa lettre au Times, lettre datée de sa résidence de Cas- 
siobury, qui est l'une des merveilles de la Grande-Bretagne. 
« Il serait bien aux fournisseurs, dit-il, d'avertir franche- 
ment et loyalement des tentatives que l'on peut faire pour 
leur imposer le poundage. Ce serait pour eux le moyen le 
plus efficace de se soustraire à pareille exigence; peut-être 
se feraient-ils un ennemi du serviteur, mais ils se feraient un 
solide ami, fasi friend, du maître. J'ai sommé un jour un 
fournisseur de me déclarer, sur sa parole d'honnête homme, 
s'il subissait ou non l'obligation de pratiquer cet usage , lui 
promettant, de mon côté, qu'un aveu n'aurait pas d'autre 
conséquence pour la partie coupable que la cessation de 
l'abus. Il m'assura qu'il ne pratiquait rien de semblable, 
bien qu'à sa connaissance cela se fasse généralement; et il 
ajouta que les fournisseurs s'estimeraient heureux d'échap- 
per à la tyrannie de la domesticité, mais qu'ils craignaient 
de perdre leur clientèle. Toutefois je suis convaincu qu'il 
existe beaucoup de domestiques incapables d'une telle chose, 
pour peu qu'ils sachent se respecter eux-mêmes. Mais les 
maîtres négligents font les serviteurs infidèles. — Quant à 
la question du prix exorbitant de la viande, il n'existe qu'une 
opinion parmi les consommateurs, c'est que c'est un fait 
extrêmement déshonnête, most dishonesl, et injustifiable. Je 
n'ai pas à me plaindre personnellement ; car voilà plusieurs 
mois que j'ai signifié a mon boucher que j'entendais ne 



payer la viande que tel prix, et il a accepté à l'instant même. 
Je conseille à chacun du faire comme moi. » 

Sous le rude coup porté de si liant, notre boucher reste 
atterré. Cependant une bouchère recourt à l'expression du 
désespoir. iMistress IVIarie Siell écrit à son tour « qu'elle est 
depuis vingt-six ans dans la boucherie, qu'elle a eu trois 
maris, tous trois bouchers; elle pleure la perle du dernier 
depuis six mois. L'ingrat public n'a pas la moindre idée de 
ce que c'est que la vie de boucher i Pour lui , pas nne mi- 
nute de repos, si ce n'est le dimanche; son chrislmas (jour 
de l'an), il le passe à tuer, .le le demande aux maîtresses de 
maison que j'ai l'honneur de fournir, leur serait-il agréable 
de voir leur mari venir se mettre au lit à une heure, sentant 
le bœuf et le mouton ou toute autre odeur que la délicatesse 
m'interdit de nommer ? frouveraient-elles doux dé le vbir se 
lever dès trois heures du matin pour aller au marclié, oll 
bien de le voir tuer et habiller jusqu'à six boeufs et vingt 
moutons, ainsi que j'ai vu faire, pendant vingt-six années, 
à mes pauvres maris; et puis, en hiver, retourner au lit 
jusqu'à six heures, juste le temps de rattraper un petit 
somme avant d'ouvi-ir sa boutique. .\h ! Monsieur, le petit 
bénéfice qu'on peut trouver à vendre de la viande est un 
argent bien rudement gagné ! » 

Cependant « notre boucher, » qui , pendant les doléances 
de la veuve, a retrouvé quelque peu de son intelligence, 
hasarde un dernier argument ; « Nous sommes dans la capi- 
tale environ deux mille bouchers. Est-il présumable qu'il 
nous soit possible de nous concerter tous ensemble V L'uni- 
formité du prix dans tous les étaux prouve sulfisaitirnènt no- 
tre bonne foi. » 

Alors c'est la rédaction du Times elle-même qili se lève 
vengeresse, et qui donne au malheureux le dernier coup 
d'assommoir, avec un long article premicr-Londreti. « Si 
vous êtes deux mille bouchers, répond-elle, nous sommes 
deux millions do consommateurs, et le concert de nos do- 
léances forme une harmonie bien autrement imposante que 
le concert de votre jusiiflcafion. » 

Nous terminerons par demander si le concert britannique 
n'éveillera pas quelques échos dans notre ville de Paris, et 
si nos pompes funèbres et nôtre boucherie sont piires de 
toute iniquité. ,. 



Conri-iër àc- Ptii-ié. 

D Muse! s'il en est une poili- leS 'Courriers de Paris, di- 
sait un faiseur d'historiettes des anciens jours, descends de 
les sommets empourprés, abandonne cet olympe de ruelles 
où tu te plais, où il est si fort question de la pluie et du 
beau temps , et qui est l'empire de la mode et le siège de 
ses métamorphoses; viens, ô Muse de la grande épopée 
bourgeoise, et raconte {causas niejnora) les merveilleuses 
choses que tu sais si bien voir, tous ces feux d'artifice du 
monde, coups de foudre de la politique, coups do théâtre 
de tous les théâtres, etc. 

Ainsi parlait le petit homme d'une voix sonore et empha- 
tique, la bouche béante, le front couvert d'une noble sueur 
et les yeux fermés, lorsqu'en les rouvrant il aperçut sous 
son toit solitaire quatre ou cinq divinités parées les unes 
comme des fées, les autres comme des marchandes à la toi- 
lette, elles avaient été jeunes, elles avaient été belles, et le 
fard empourprait leurs joues. 

— Nous voilà, nous voilà ! s'écriaient-elles tout d'une voix, 
nous voilà, pour vois que faut-il fAiiie'? Cela ressemblait 
beaucoup à l'apparition du petit diable vert dans la Clo- 
chette (musique d'Ilérold). 

— Mais, répondit machinalement notre historien, c« qu'il 
faudrait îalre, c'est encore le Courrier de Paris. 

— Qu'à cela ne tienne, murmura la première à l'air éreinté, 
et qu'à sa *oix rauqiie on reconnaissait facilement pour être 
la politique èri ner.sunne, qu'à cela ne tienne, je n'ai jamais 
été plus occupée ipie cette semaine. Et elle déroulait un 
grand diplôme bariolé de ces majuscules attrayantes : projet 
DE loi stm l'enseignement, c'est du nouveau! 

— Odéesse, interrompit notre homme avec un profond sou- 
pir de satisfaction , ces grandes nouveautés ne me regardent 
pas, et aussitôt il se tourna vers les autres divinités, qui se 
disputaient comme de simples mortefles. « Écoutez! disait 
l'une en tapant de toutes ses forces sur un piailo portatif. — 
Voyez! ajoutait l'autre en tourbillonnant comme une syl- 
phide d'opéra. — Admirez! reprenait la troisième, qui dé- 
bitait des lazzis de vaudeville, nous somihès les trois sœurs 
inséparables, le^s trois Grâces du jour, les invariables séduc- 
tions de tous les temps, l'éternelle inspiration des poètes et 
des Courriers de Paris, l'éclat du passé, lé charme du pré- 
sent, le rêve de l'avenir; nous sommes la musique, la danse 
et la comédie, c'est-à-dire le concert, le hal et le vaudeville. 

— Et chacune de vous, marmotta l'historiographe comme 
s'il se parlait à lui-même, chacune de vous vient me dire 
encore : Prenez mon ours! » 

Et déjà, relevant ses manchettes, fidèle â si mission et 
résigné à son sort, il allait écrire sous.leul- dictée en corii- 
mençant par la phrase de rigueur ; Cn bal magnifique a été 

donné hier à la lorsque le papier, chassé par un souffle 

invisible, et s'échappant sous ses doigts, voltigea çà et là 
agité par une main fantastique qui le lui rendit bientôt orné 
de dessins. 

C'était la plus charmante de ceS fées qui accourait à son 
secours, la Fantaisie! — C'était la Fantaisie elle-même, qui 
se plaît à déranger les plus sérieux plans de la politique, la 
Fantaisie, qui est l'enchantement des plus belles fêtes quand 

elle n'en est pas le trouble-fête, qui n'a rien de sacré et 

qui ne respecte rien, ni l'histoire, ni la fable, ni les réputa- 
tions, ni la sûreté des informations, ni l'authenticité des 
nouvelles, et qui se joue de tout le monde, sauf des lecteurs 
des Courriers de Paris. C'était la Fantaisie qui apportait au- 
conteur cette histoire attachante écrite par avance avec la 



plume du dessinateur et qui se résume en deux mots : Ai- 
guilles et Epingles. 

Mais où trouver des paroles dignes d'encadrer convena- 
blement ces deux médaillons : Aiguilles, Épingles. Où est 
le poète dramatique capable d'inventer une situation plus 
éloquente que celle qui résulte du contraste de ces deux an- 
tithèses'? Quelle maxime de moraliste serait plus mordante 
que ce croquis à double tranchant? C'est l'histoire de la 
femme en deux traits, c'est le roman d'Ère la Biblique. \u\- 
garisée pour tous les temps. Qu'est-ce que les Aiguilles, si- 
non le travail, qui n'est pas toujours le travail béni Pauvre 
enfant, courage ! la mère est malade, la cuisine est froide, la 
huche vide, il faut tirer l'aiguille sans relâche, et oublier le 
froid , la faim et la misère ; il faut oublier surtout que tant 
d'autres jeunes filles comme toi et peut-être moins belles 
trouvent l'abondance dans la dissipation, tandis que tu tra- 
vailles pour la disette. Tu souffres, mais c'est pour ta mère; 
tu grelottes, mais c'est pour la vertu ; l'ongle de la souffrance 
creuse tes joues, et ta beauté s'efface dans les labeurs, mais 
c'est la beauté souveraine aux yeux de Dieu. Hélas! l'agonie 
de la mère a commencé et elle s'achèvera à l'hôpital. Alors 
un vertige étrange monte au cerveau de la pauvre fille , des 
voix mystérieuses lui apportent des mots qui brûlent, elle 
voit, à la clarté de sa lampe fumeuse, passer des fantômes 
tentateurs, son cœur est gonllé par le désir, sa fierté s'in- 
digne des outrages du sort, voiià les aiguilles jetées au vent. 

Les épingles, c'est le bonheur qui vous arrive sous la 
forme d'un billet doux et d'un coffret de bijoux, c'est le 
plaisir sous-entendu et promis par les parures, les colliers, 
les bracelets, les pories, les diamants et les cachemires; 
c'est le luxe et la chute, le triomphe et la damnation. 
jeune femme! il y a un troisième chapitre à ton roman, et il 
viendra bien vite ce jour où tu regretteras la mansarde et 
les aiguilles de la vertu, préférables aux épingles du vicel 

C'est ainsi que le chroniqueur du temps passé ayant ter- 
miné son prêche sous la dictée de la fantaisie... du dessina- 
teur, put se livrer de nouveau à ces autres fées infatigables: 
la danse, la politique et la comédie. 

Il est trop juste cependant de payer d'abord notre tribtit 
à l'éloquence académiipie. Un succès d'académicien, cela «e 
se voit pas tous les jours, un discours de récipiendaire qui 
se trouve applauili par tout le monde, l'événement est assez 
i-are pour qu'on le constate, alors même qu'il date d'une se- 
maine. L'empressement du beau monde qui avait accueilli 
dernièrement la réception de M. le duc de Noailles s'est re- 
trouvé pour M. le comte Alexis de Saint-Priest. C'était la 
fusion de toutes les nuances politiques et littéraires en vue 
d'un fauteuil; indépendamment de l'agréable front de ban- 
diére que les dames développaient au" premier rang, l'assi- 
stance se composait des personnages les plus considérés et 
considérables. C'était la dignité d'un congrès ou d'un sénat 
transportée dans l'asile des''Muses. A côté des notabilités de 
l'Institut voici les beaux e.sprits de pariement , tous les en- 
cas ministériels; voici l'autel et le trône des célébrités : 
l'histoire, la poésie et la diplomatie ; au premier rang 
M. Guizot, qui a vu tant de fêtes, M. Mole, qui n'en man- 
que aucune, et jusqu'à M. Pasquier, le Nestor de tous ces 
dignitaires. 

La tâche du récipiendaire n'était pas facile, et il fafiait une 
rare sûreté de goût et toute la souplesse du langage acadé- 
mique pour associer l'éloge de M. Ballanche'à celui de 
M. Vatout dans le même discours. L'exorde se devine, et 
jamais on n'avait répondu avec une modestie plus délicate 
et mieux ornée à l'invitation connue : Prends un siège, 
Cinna. « Ce n'est pas le sanctuaire des lettres , c'est un 
salon que vous m'ouvrez, » a dit M. de Saint-Priest. Son 
premier mot a été d'une grande hardiesse pour notre temps. 
« Les lettres sont la plus durable des choses humaines. » 
Dans Ballanche , il a loué principalement l'homme fidèle à 
ses convictions et, ce qui est plus rare, à son indépendance 
d'homme de lettres. U l'a peint tel qu'il était, ingénieux et 
bon, indépendant sans humeur, penseur audacieux mais 
chrétien soumis, et, comme le philosophe antique, vivant 
dans la solitude au milieu du monde. Comme hi^torien, il a 
montré que Ballanche avait trouvé des résultats lumineux 
dans les nuages de son système , et qu'on pouvait arriver à 
la vérité de l'histoire par le roman de l'érudition. « En vou- 
lant courber l'érudition par la science, il n'a réussi qu'à les 
rendre inséparables, le but qu'il poursuivait n'est pas celui 
qu'il a atteint, semblable, dans sa bonne fortune imprévue, 
au navigateur qui poursuit une île et découvre un continent.» 
Comme écrivain, il l'a montré, dédaignant trop peut-être 
le lieu commun qui gouverne le monde, mais unissant la 
na'îveté à l'élévation , et séparé seulement des plus grands 
par cette ligne légère et secj-ète qui sépare le talent du'génie. 
A la vue des formules mystérieuses de l'auteur de la Palin- 
génésie et de cette prose algébrique, beaucoup de mondains 
ont répété que Ballanche est le premier des auteurs qu'on 
ne lit pas. M. de Saint-Priest a prouvé qu'il n'était illisible 
que pour ceux qui ne savent pas lire. Mais pourquoi avoir 
comparé le Vincent de Paul des penseurs à .loseph de Maistre 
qui fut le panégyriste de l'inquisition et du hou. ^au, et que 
Ballanche , miséricordieux jusque dans le sarcasme se con- 
tentait d'appeler le Prophète du passé? Pourquoi aussi avoir 
répété contre Jean-Jacques Rousseau la plaisanterie des 
Malthusiens : c'est l'architecte du vide. Il est vrai que 
l'auteur du Contrat social ne fut pas de l'Académie, et M. da 
Saint-Priest n'était tenu de louer que les personnes de la 
maison. • 

Plus réservé dans son éloge de M. Vatout, à défaut d'en- 
cens pour un talent contestable, M. de Saint-Priest a eu 
des paroles de sympathie pour l'homme de cœur. « Dans 
une position où il pouvait servir et nuire, a-t-il dit, M. Va>- 
tout servit toujours et ne nuisit jamais. » Au sujet d'une 
distinclion faite autrefois entre les grands seigneurs et les 
gens de lettres par La Harpe, obligé comme lui de méiflt 
dans son panégyrique les noms de deux hommes bien diffé- 
reots, M. de Saint-Priest a fini par dire que ce» classifica- 



02 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



Mons n'avaient plus de sens que pour 
la malveillance , et qu'il n'existait plus 
de grand seigneur aujourd'hui, ci ce 
n'est l'orateur ou l'écrivain à la parole 
énergique et ornée. Il faut espérer 
que l'Académie s'en souviendra désor- 
mais, et qu'elle ne s'interdira pas plus 
longtemps les clioix exclusivement lit- 
téraires. 

Il n'y a plus de grands seigneurs, et 
I ancien régime a disparu pour ne plus 
revenir, de sorte qu'on ne saurait être 
soupçonné de rechercher des allusions 
en racontant les menus faits de cette 
semaine comme des aventures de l'au- 
tre siècle. Ecoute?.! 

— La dispute de l'université et du 
clergé aiguise toutes les plumes; il en 
a été beaucoup parlé à la grand'diam- 
bre , et M. le chancelier ne cesse pas 
d'en conférer avec le rui. 

— On parle d'une commission d'évè- 
ques, qui serait nommée pour aviser 
aux affaires de Rome. 

— Un ancien pharmacien devenu 
traitant a renouvelé la proposition de 
se charger de la ferme des jeux et de 
la régie des théâtres ; la mesure afl'ran- 
chirait le trésor d'une charge trop pe- 
sante et aiderait beaucoup le roi dans 
l'état fâcheux de ses finances. M. le 
contrôleur général passe pour être très- 
favorable à ce projet. 

— Mademoiselle Lecouvreur de la 
t'omédie-Krançaise a toujours maille â 
partir avec ses camarades. Les derniers 
avantages qu'on lui a faits n'ont pas 
adouci son humeur ; elle disait der- 
nièrement à deux princes du sang : 
« Je ne serai contente que lorsque je 
verrai ces mutins au Fort-Lévêque. 

— Dimanche dernier, la princesse de 
*"*** avait attiré au cours la Reine 
beaucoup de peuple à sa course en 
traîneaux. L'équipage lui a été envoyé 
par son premier mari , qui est un 
boyard de Moscovie. 

— M. le lieutenant de pohce a rendu 
nue nouvelle ordonnance au sujet de 
l'enlèvement des boues que ce dernier 
dégel a amassées sur tous les points 
de la ville ; il se confirme que la toilette 
de la capitale regardera désormais les 
habitants, la police étant trop occupée 
ailleurs. 

— Le gala donné mardi par M. le pré- 
vôt de marchands a été Ijrillanl. Le 
roi y avait envoyé plusieurs personnes 
de sa maison. Les ministres et les 
menins se sont retirés très- tard. Il y 
a eu du bruit autour des dessertes , et 
l'on \a procéder à des épurations dans 
la liste des invités pour le prochain bal 
qui aura lieu à la Chandeleur. 

— La marquise d'A****, connue par 
sa liaison avec le sieur L*"**, joueur 
de luth , vient d'entrer au couvent des 
Oiseaux. 

— Un fameux coupe-bourse, qui fai- 
sait de la fausse monnaie, a été pris 
près de la Samaritaine. On a trouvé à 
son domicile des matrices qu'il se pro- 
posait d'employer à la fabrication des 
nouvelles pièces de quatre sous en ar- 
gent que les badauds recherchent beau- 
coup. 

— Au dernier jeu du Roi, on a remar- 
(|ué la présence d'un fameux person- 
nage parlementaire, très-proche parent 
de M. de Broglio, qui n'avait pas re- 
paru â la cour depuis la régence de 
M. d'Orléans. 

— On vient de pourvoir de la surin- 
tendance des beaux-arts et des affaires 
de la Comédie un cadet de la maison 

de Monlg , qui fut la coqueluche de 

ces demoiselles. On tient sa nomina- 
tion secrète , et il exerce encore m 
partihux in/iilrlium. 

— A la rec]uêtedu procureur général 
du roi. le Châlelet verbalise contre les 
auteurs de certaines feuilles , qui pré- 
tendent qu'on ne se conforme pas aux 
derniers edits et qu'on veut attenter â la 

Oiiiatilution du royaume. Il sera 

fait justice de ces gazetiers. 

— Une autre affaire de gazette fait 
grand bruit. Un de ces entrepreneurs 
de carrés de papier imprimés , dont les 
autres produits étaient alt,ii|ues clia(|ue 
matin par un voisin, lui ,< proposé une 
part do son gâlciui (piolidicn pour met- 
tre une .sourdine au l'Iiarivari, mais le 
soism él;ul incc.niiplihie, et on assure 
ipiil .1 jeté le lciit;ili'iir â la porte. — 

Maintenant, reculons d'un siècle 
et même de deux, pour arriver au 
Tlièùhc lien Voriéth peu amusaides. 



S?^"»- 

\ 




Les aiguilles. 




qui nous donne les violons chez Made- 
moiselle, avec le célèbre Lulh. Com- 
ment le roman -feuilleton n'a-t-il pas 
encore mis Lulli au nombre des innom- 
brables personnages de ses légendes ''. 
Ces deux actes trés-décousus et même 
vides n'eflleurent pas même l'homme 
qui a commencé en aventurier pour 
finir en grand seigneur. Quelle vie 
pleine et courte! Lulli, mort vers la 
cinquantaine , fut successivement ou a 
la fois petit violon , danseur, acteur, 
directeur de l'Opéra, bouffon du roi, 
et son secrétaire des commandements. 
Malgré de nombreuses inimitiés , et 
entre autres celle des gens de lettres, il 
se maintint jusqu'à la fin dans les bon- 
nes grâces du maître, et sut faire de 
ses ennemis autant d'instruments de sa 
fortune. Venu quinze ans plus tôt, il eut 
étéMazarin; c'est lui-même qui l'a dit; 
mais il est resté Lulli, l'un des pères 
de la musique française. Dans l'espace 
de vingt ans, il composa' vingt grands 
opéras, sans compter un nombre infini 
de ballets, de motets et d'oratorios. Il 
eut pour disciples Laiouette, Lorenzani 
et Rameau, et n'eut pas de maître. 
C'était un petit homme, maigrelet, a 
I extérieur négligé et rebutant ^ circon- 
stance qui ajoute une autre sinL'ularité 
à sa fortune. Au nombre des faiseurs 
de ses libretli, il compta Quinault, 
Molière, La Fontaine, Carapistron et 
Fontenelle. Son opéra d'Atys s'acquit 
une vogue égale a celle que le réper- 
toire de Rossini obtint de nos jours ; 
son CaJmus et sa Proserpine , qu'on 
appelait les opéras du peuple , remuè- 
rent Paris comme une révolution. Le 
tapage que fit son ArmiJe ne se re- 
trouva plus que pour celle de Gluck, et 
M. Meyerbeer lui-même et son Rubert- 
le-Diable n'en firent jamais autant. 
Louis XIV avait une telle affection pour 
son Baptiste qu'il lui permettait toutes 
sortes de familiarités, jusque-là que 
S. M. autorisait les plaisanteries de son 
favori sur la fameuse perruque royale. 
Lulli avait son logement au Louvre et 
à Versailles, et quand il mourut, riche 
comme un traitant et plus glorieux que 
Corneille et Mohère, le clergé, que ses 
impiétés italiennes n'avaient pas scanda- 
lisé , mit son tombeau dans une cathé- 
drale, avec l'mscription de Santeuil. 
Louis XIV, fort peu tendre, le pleura 
beaucoup, et plaça son buste dans sa 
chapelle. L'apothéose fut complète. 

Aux Variétés, où nous sommes tou- 
jours, Lulli ne fait absolument que ce 
qu'on lui prête dans le livre des En- 
fants cflebrex. Il racle du violon dans 
les cuisines de Mademoiselle, et il est 
fait allusion au piédestal de la statue de 
r.\niour, où Lulli est censé avoir posé 
in naturalibus. Les couplets de la Bou- 
langère , dont on lui attribue l'air, et la 
chanson à Quinault , ne sont pas plus 
authentiques, puisqu'ils datent de la 
Régence. On le voit encore courtisant 
une fille d'honneur et bernant un mar- 
grave ; mais si la pièce est insignifiante, 
mademoiselle Déjazet n'a pas permis 
qu'on s'en aperçût. Depuis le temps où 
mademoiselle Déjazet jouait au théâtre 
des Jeunes-Eleves les amoureuses de 
quinze ans (en 1812, disent les con- 
temporains), elle n'a pas vieilli , et ja- 
mais fleur bien conservée ne mérita 
plus de madrigaux. On dirait c|u'à force 
de jouer l'adolescence, elle y revient. 
Elle a fait de ce vilain petit Lulli une 
délicieuse miniature de Petitot. 

.4u Vaudeville, ce sont les Watteaii 
et les Lancret qui sont à la mode. Les 
déesses de ce théâtre sont aussi peu 
vêtues que les bergères de l'églogue 
antique. Ces Saisons vivantes sont 
celles des tropiques ; le Printemps est 
décolleté, l'filé sort du bain, l'Au- 
tomne n'a guère que des pampres pour 
ornement indispensable, et l'Hiver est 
bien doux s'il faut en juger d'après son 
costume. A l'heure qu'il est , on dit que 
les Siiisi'ns riianles Sont mortes pour 
cause (le politique. Cependant la pièce 
ét.iil spinluelle et les couplets avaient 
de 1.1 rr.iîcheiir. Quand donc le Vaude- 
ville se di'iidcra-t-il à donner à ses la- 
bleau\ vivants un autre cadre que les 
prcmiers-Paris de l'inivers religieux 
ou de r.4.'iS('ni6/('(' nationale? 

Au Gymnase , trois auteurs ont eu 
la singulière idée de refaire .1/i.<:an- 
Ihropie et Repentir pour Tisserand et 
in.iileinoi.selle Melcy. Laurence est une 
leiiime un peu trop sensible, qui a u:i 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



o3 



honnête mari et une fille déjà grande- 
lette dont elle fait le bonheur. Laurence 
est un ange jusqu'au jour où l'époux 
découvre que sa femme lui a joué un 
tour diabolique. Cette découverte fait de 
cet homme débonnaire une espèce de 
tigre domestique ; il tourmente sa femme 
au nom de la morale offensée, et pousse 
la vengeance jusqu'aux dernières limi- 
tes. Le Code ne va pas aussi loin. C'est 
une épreuve terrible dont la mère cou- 
pable fait profiter sa fille en l'arrachant 
aux fascinations d'un séducteur. Au dé- 
noùment il y a mort d'homme ; le com- 
plice de Laurence se fait tuer en duel, 
et le mari pardonne à sa femme. C'est 
un très-petit succès de larmoiement. 

Des deux pièces nouvelles de la Mon- 
tansier, l'une, les Vignes du Seigneur, 
n'a fait que passer et trépasser ; quant 
à Rosette et Nœud coulant, c'est un 
amusant trumeau où l'on voit un mari 
de l'invention de Gavarni , très-étonné 
de voir un nœud coulant au corset de 
sa femme à la place de la rosette qu'il 
y avait faite le matin. Un M. Ovide est 
l'auteur de la métamorphose qui n'a 
rien de criminel. 11 avait pose avec ma- 
dame. Son cœur aspire à d'autres nœuds 
coulants, et il a fait une rosette ailleurs. 
Il y a une scène d'homme jeté par la 
fenêtre dont les échos de la Montansier 
riront longtemps. 

Il nous reste à parler de l'accident 
qui a fourni le sujet de cette dernière 
gravure. M. Wambell, qui, à l'instar 
du fameux Titus, promène dans les 
villes d'Angleterre une ménagerie d'ani- 
maux féroces, se trouvait à Chatam le 
vendredi H courant, et il se préparait 
â donner une représentation le suir 
même. Le public arrivait déjà pour la 
fête , lorsqu'une jeune fille de 17 ans, 
EUen Bright, surnommée la Reine- 
Lion, que le directeur employait dans 
ces exercices , entra dans la loge où se 




-M. de Saint-Pnest, membre de I Académie Irauçaise , reçu le 17 janvier 18.^0. 



trouvaient réunis un lion et un tigre. 

Elle fit faire quelques (ours au premier, 
et comme le tigre voulait se mêler à 
ces jeux , elle le frappa d'un coup de 
cravache. Aussitût l'animal furieux se 
précipita sur elle , et, la saisissant au 
cou, il lui fit avec ses dents et ses 
griffes d'épouvantables blessures. On 
finit par le forcer à lâcher prise, en 
lui assénant des coups de barre de fer 
sur le museau; niaisdéjà la malheureuse 
était tombée sans vie ; son sang s'échap- 
pait avec abondance par les quatre 
blessures qu'elle avait reçues, l'une au 
bras, l'autre au bas du visage et les 
deux principales à la partie" latérale 
gauche du cou. Le jury, consulté sur 
celte mort, a fait suivre son verdict 
d'une réclamation énergique pour que 
de pareils spectacles ne soient plus 
tolérés en Angleterre. 

Ce n'est pas le seul accident récent 
dont ces dompteurs de bêtes féroces 
aient été les victimes. Il n'y a pas 
longtemps, à Edimbourg, un de ces 
malheureux trouva une mort sanglante 
dans la gueule d'une panthère ; le cé- 
lèbre Martin eut souvent à disputer sa 
vie aui griffes de ses pensionnaires; 
plusietffs fois Carter eut besoin de 
toute son énergie pour échapper à leur 
férocité; enfin nous avons vu, il y a 
six ans à Paris , Van-Amburgh em- 
porté évanoui sur la scène à la suite 
d'un coup de dent de son lion favori. 
Quelque progrès qu'ait pu faire de nos 
Jours l'art â'éduquer les bêtes féroces 
et d'adoucir leur humeur, la longani- 
mité du lion lui-même n'est jamais 
durable. C'est ce qu'attestait déjà Mar- 
tial , il y a deux mille ans , en le trai- 
tant de leo perfidus , au sujet de deux 
petits Libyens employés à remuer le 
sable ensanglanté du cirque , et que le 
superbe animal dévora par passe-temps. 
Ph. B. 




La jeune Eilen Bright , étrangll-c à Londres dans s 



aïïeno par un tigre du Bengale 



54 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL 



FantaUloM et variai ion» sur de» «liènie» 

COOIIOM. 

tENUniLLON. 
1. 

C'était en 1832, au mois d'octobre, et le 26 je crois. 
Cinq heures venaient de sonner à toutes les pendules qui 
marchaient d'accord avec l'horlorie de la Bourse. 

.l'attendais des chevaux de poste. J'étais en costume do 
voyage, et une berline toute char'.'ée de malles se pavanait 
dans'la cour de mon hôtel. J'allais, dans quekiues minutes 
peut-être, monter en voiture, et je confesse pourtant que je 
ne savais pas encore exactement vers quel point du globe je 
devais dirii;er ma course. 

J'avais feuillette deiLx allas déjà et t]iielque3 livres de s;oo- 
graphie, mais cela n'avait servi qu'à me faire changer de 
résolution vin^t ou trente fois. Depuis deux ou trois secon- 
des cependant je mûrissais le projet — qui semblait bien 
arrêté chez moi — de i^agner le Havre, pour do là m'em- 
barquer à bord du premier bâtiment qui mettrait le cap sur 
les grandes Indes. Sauf à changer d'avis une fois arrivé au 
Havre , ou même en roule. Je me senlais , en vertu du 
■vieux proverbe, très-capable de m'éveiller à Rome un beau 
matin. 

Mais, avant tout, laissez-moi vous dire que depuis quelque 
tennis je me trouvais dans une disposition d'esprit inexpli- 
cable pour moi-même. Je tenais bien encore un peu à la vie, 
mais je ne savais plus à quoi l'employer, après en avoir fait, 
il est vrai , un assez mauvais usage jusqu'à l'heure de mes 
Vhigt-six ans, qui venait de sonner il n'y avait guère plus 
d'une semaine. 

La musique, que j'avais toujours aimée passionnément et 
cultivée avec succès, avait perdu, pour moi , tout attrait. 
Depuis trois mois au moins, mon violon dormait sur une ta- 
ble, couvert de poussière et veuf de ses cordes. — C'était là 
le signe le plus certain , pour mes amis et pour moi , de la 
tempête morale que je venais d'essuyer et du naufrage d'es- 
prit dont j'étais victime. 

Evidemment il manquait à mon existence quelque chose 
que je ne pouvais pas définir. Ce quelque chose, j'étais donc 
presque sur le point de l'aller chercher au fond du golfe 
du Bengale, lorsque, au moment même où les chevaux de 
poste entraient dans la cour de l'hôtel, — ce qui me donna 
un certain frisson, — mon domestique me remit une lettre 
qui changea toutes mes résolutions et me fit tourner le dos 
aux grandes Indes. 

Cette lettre était fort courte, et on ne comprendrait guère, 
au premier abord , qu'elle eôt pu exercer une si profonde 
inlluence sur moi. La voici d'ailleurs; on jugera : 

u Quand vous aurez le temps de songer à votre vieille 
» tante, mon cher neveu, vous lui enverrez les morceaux pour 
j) piano dont la note est ci-jointe. » 

— De la musique pour ma tante Gertrude ! m'écriai-je, 
voilà qui est singulier, par exemple! Et depuis quand donc 
ma tante Gertrude est-elle devenue nuisicienne et touche- 
t-elle du piano".' 

Vous comprendrez aisément la portée de mon exclamation 
quand je vous aurai dit que ma tante Gertrude avait sur la 
tète soixante bonnes années, sans compter les fractions peut- 
^tre... Et je ne pouvais m'imaginer que, depuis dix ans que 
je l'avais ([uittée, la fantaisie lui fût venue de se donner un 
professeur. 

Cette lettre décida donc de la roule que je devais suivre. 
Au lieu d'aller à Calcutta, je pris tout simplement le che- 
min des Ardennes. Ma tante y habitait un antique manoir, 
vaste comme un monde. 

Madame Gertrude était une sœur de mon afeul maternel. 
C'était une excellenle vieille femme qui m'aimait éperdu- 
«nent et (|ui,]aiii<, eut vendu ju-(iu'à son carlin pour me 
procurer une bnîle de diaLïécs. Je pensais à elle — ingrat 
qne j'étais — ipiiunl il m'en restait le temps. Cette com- 
mande do mu^i(|ui' c:i(liiut-elle un mystère, ou n'était-ce 
■qu'une façon dclicatpiiieîit indirecte de gronder mon insou- 
ciance'? Je ne sa\ais que résoudre; mais comme je trouvais, 
en tout cas, dans ce voyage , une occasion de me distrairsi, 
je me décidai à partir pour les Ardennes. 

— Si je m'ennuie là-bas, me dis-je en montant dans la 
voiture, il sera toujours temps d'aller mourir à Calcutta ou 
dans quelque autre lieu. Au moins aurai-ji^ fait mes adieux 
à ma tante, ce qui est convenable et ce à quoi je n'ai pas du 
tout songé. 

Je n'oubliai pas mon violon. Je le mis en parfait état, et 
fouette postillon 1 

Le second jour j'étais rendu au château do ma tante, le- 
quel se trouvait à quelques lieues — comme on disait encore 
en ce temps-là — de Laval-Dieu , en deçà de Monthernu , 
dans la partie la plus boisée du département. 

Mon cii'ur se serra cl battit d'une étrange sorte, quand 
j'aperçus la tourelle du cliùteau , s'élançanl du milieu d'un 
massif toulTii. Je 'ne poiuais non plus me rendre un compte 
exact de l'érnolion que jo ressentis en me trouvant dans 
les bras de ma tante. Cette émotion était bien pui,<sanle ce- 
pendant. Je me contentai do l'attribuer aux caresses mater- 
nelles que ses lèvres nie prodiguaient: iieut-ètre la devais-jo 
au souvenir des boites de cliiii-iilal praliné dont elle m avait 
si longtemps abreu\ é. J avoue que j'oubliai coniplétenient les 
grandes Indes en ce ini)iiii'nt-là. 

Mon premier soin , en entrant dans le salon du château, 
avait été d'y cherclier un piano, A ma surprise estrême, je 
n'en vis aucun. Je remis à ma tante le paquet do musique. 
Elle ne prit seulement pas la peine de le dénouer, et ne ma- 
nifesta aucun signe de cette curiosité qui m'eilt paru bien 
naturelle, en un pareil moment, do la part d'une musicienne. 
Cela ne laissa pas que de m'intriguer, 

La fatigue de mon voyage me fut un prétexte excellent 
pour avoir le droit d'aller prendre du repos. Ma tante sonna 
et donna l'ordre qu'on me conduisît au pavillon. 



Le cliàteaii était fort délabré. Hors les pièces que madame 
Gertnidi' ociiqiait, il ne restait plus que deux ou trois cham- 
bies habitables dans un petit pavillon séparé de quelques 
pas du principal corps de lo.gis. La maison de ma tante se 
composait modestemenl (l'itné espèce de maître Jariiues qui 
avait été le vajel dç çiiambré de feu .^j. Ip marquis, — mon 
oncle, — mort il y avait environ dix-huit s^ps , et d'une vieille 
servante, sorte (Ifi'^ifèet, du même i^e'a peu près que ma 
tante. 

Le domestique s'appelait Bertrand, la servante Marthe. 

(Juand le vie(ix dotnestique, qui avait mission de me con- 
duire à mon appartement, passa di^vant l'aile gauche du 
château , — la plus voisine du pavillon , — il se signa dé- 
votement. 

— Savez-vous bien, monsieur le vicomte, me dit-il, qu'il 
est bien heureux que madame la marquise n'ait pas eu l'idée 
de vous loger dans cette aile , qui est assez propre cepen- 
dant, à ce qu'il paraît! 

— Et pourquoi cela'.' 

— Parce i|u'il y a des revenants. 

— Vous plaisantez, Bertrand. 

— Par ma foi non, monsieur, et la preuve c'est que, tous 
les soirs, il s'y fait une musique diabolique, un vrai bac- 
chanal... 

— Et de quoi se compose cette musique? 

— D'un piano qui toute les nuits gronde comme le ton- 
nerre, à en casser les vitres, monsieur... 

— Et depuis quand cela dure-t-il? 

— Depuis deux mois environ... 

— Atii ah! de la musique!... un piano!... Ma tante se- 
rait donc de complicité avec les revenants'/ 

Cette réflexion, que je voulais faire à voix basse, fut en- 
tendue de Bertrand, qui, se rapprochant de moi, me dit 
presque à l'oreille et d une voix mystérieuse : 

— ■ Il faut que cela soit, monsieur Raoul ; oui, je soupçonne 
madame la marquise... d'en être. 

— Et qui vous fait supposer cela, Bertrand? 

— C'est que madame , dont la chambre à coucher tient à 
cette aile maudite, et n'en est séparée que par une simple 
cloison, prétend qu'elle n'entend rien. 

Je fis un pas cpitmie pour me diriger vers la partie du 
château, objet de la terreur de Barlrand. Le vieux serviteur 
m'arrêta pqr le pan de l'habit en s' écriant ; 

— Au nom du ciel, n'entrez pas là! 

Et comme j insistais, il laissa tomber la lumière et s'en- 
fuit à toutes jambes. Je ne fus pas maître d'une certaine 
émotion; je me résignai cependant à gagner ma chambre, 
et je m'endormis bien vile, remettant à la nuit suivante le 
soin d'épier les revenants. 

II. 

Le lendemain, en efTet, à peine dix heures étaient son- 
nées, que j'entendis de merveilleux préludes sur un piano 
dans la direction que Bertrand m'avait indiquée. Je me jetai 
en toute hâte à bas de mon lit , j'ouvris la croisée et je re- 
gardai d'abord. D'épais volets, hermétiquement fermés, 
n'auraient permis à aucune lumière de trahir la présence de 
personne en ce lieu. Le piano fit une halte de quelques in- 
stants, puis se prit à chanter avec une pureté et une netteté 
admirables. Je restai ravi, étonné, aspirant avec bonheur 
ces notes que le vent m'apportait un peu assourdies. 

Le piano jouait la belle et mélancolique sonate pathétique 
do Beethoven. 

J'écoulai ce morceau tout entier dans une véritable extase, 
en riant biet( un peu de la naïveté de Bertrand, qui attribuait 
cette musique céleste aux habitants de l'enfer! Won imagi- 
nation s'exalta, et je refermai ma croisée en me demandant 
si, par originalité, il ne se pouvait pas faire que les revenants 
prissent une fois la forme des anges et toutes leurs séduc- 
tions. 

A ce morceau succéda un assez long silence; puis les 
chants recommencèrent aussi suaves , aussi poétiques que 
la première fois. Je sortis alors du pavillon, et, le cœur tout 
iialpitant de crainte, de joie et d'émotion, je me dirigeai vers 
l'aile du château d'où les sons jiartaienl. Guidé par eux, je 
montai lentement et silencieusement l'escalier; j'arrivai ainsi 
à une porte contre laquelle j'appliiiuai l'oreille. J'ignore si 
l'on devina ma présence ou si je lis quelque bruit. Toujours 
est-il que l'instrument se tut presque subitenuMit. Je ilèlibr- 
rai pendant quelques minutes, et je cherchai enfin à ouvrir 
la porte. Elle céda facilement; j'entrai dans une vaste pièce 
autour do laquelle je promenai les rayons d'une lanterne 
sourde dont je m'étais muni. 

J'aperçus dans l'un des angles de la chambre un piano 
cntr'ouvert vers lequel je me dirigeai. Jo posai les doi;;ls 
sur les touches d'ivoire de l'inslrument; elles rendirent les 
accords que j'en voulais tirer, .('eus ainsi la conviction que 
de ce côté il n'y avait point de fantasnKUorie. 

Je vous ai dit, je crois, que l,i chanibre de ma tante alié- 
nait à cette pièce. Je jilongeai les veux à travers les fi.^sures 
de la porte et je ne vis ipie les rayons tremblotants d'une 
lampe de nuit. ToHt était calme et sriuhlait re|ioser dans 
cotte chambre. Les rideaux du lit étaient si iH'rnu'Iiqiiement 
fermés qu'il me fut impossible de di-lingucr si ma tante 
Gertrude et.iit ou mm derrière <'e rempart de soie. 

Je fis le tdiir de la pièce où je me tniuvais, interrogeant 
loutes les boi.-^eries, les unes après les autres, m'imaginant 
découvrir des ressorts impossibles et des portes secrètes qui 
n'existaient point. .\ ma grande surprise. — pcul-éln' aussi 
à mon grand regret , — chaque objet me parut paifaitement 
naturel et tout à fait à .sa place. 

Je regagnai mon pavillon, et pendant plus d'un quart 
d'heure , je demeurai le coude nppuyé sur le bord de la croi- 
sée, attendant. ... Mais le piano resta muet. Je pris alors 
mon violon , tremblant tout à la fois de crainte et d'espi^ 
rance. J'avais eu maintes fois l'occasion de jouer devant de 
nombreuses réunions ; jamais jo ne m'étais senti intimidé 
pomme je l'étais en ce moment. Je parvins cependant, après 



quelques hésitations, à tirer de mon instrument des sons 
qui me parurent merveilleusement purs. L'imagination 
fait de si grands écarts en pareille circonstance , qu'il me 
sembla que mes doigts couraient malgré moi sur les cordes 
vibrantes. 

J'entamai , sans savoir même ce que j'allais jouer, la To- 
mance du Saule, et je dois confesser que je la chantai avec 
un sentiment, une énergie, une puis,sance que je ne me 
connaissais pas. 
J'attendis. 

Le piano alors résonna à son tour , et fit pleuvoir une 
grêle de notes fines, nettes et admirablement accentuées, 
qui ne pouvaient tomber que de doigts admirablement or- 
ganisés. Je repris les premières mesures de la sonate pa- 
thétique de Beethoven ; quelques mesures plus loin, le piano 
me suivit, et nous jouâmes ainsi cette délicieuse composi- 
tion, qui est tout un rêvé, tout un poème, 

A peine la dernière note expira-t-elle sur mon violon, que 
je jetai 1 instrument sur mon lit pour descendre rapidement 
l'escalier. Je montai avec les mêmes précautions les mar- 
ches qui conduisaient à la chanibre du revenant. Comme la 
première fois, le silence le plus complet y régnait. J'entrai 
de nouveau dans la pièce, elle était vide ; le piano était ou- 
vert; et lair semblait encore imprégné des dernières vibra- 
lions de l'instrument. 

J'allais me retirer, triste et désespéré, lorsque j'aperçus, 

couchée sur la pédale une petite pantoulle longue comme 

le doigt, et que le menant avait sans doute oubliée dans sa 
fuite précipitée. Cette pantoufle était brodée avec un rare 
talent ; la soie y courait en tous sens et formait des dessins 
ex(]uis. Mon premier mouvement fut de la porter à mes 
lèvres et de la presser sur mon cceur. l'uis l'idée me vint 
cependant que cette pantoufie pouvait appartenir à ma tante 
Gertrude, et avoir été brodée par des mains mercenaires. La 
crainte de paraître ridicule, même à mes propres yeux. 
calma en un instant tout mon enthousiasme. Mais je recon- 
nus bien vite que cela n'était pas possible. 

Il était donc évident pour moi qu un être mystérieux habi- 
tait le château. Ma tante ne l'ignorait pas ; bien plus, le fil 
de l'intrigue devait être entre ses mains. L'inspection de 
cette charmante pantoufle me fit faire des rêves magiques. 
En moins d'une minute, j'eus taillé dans l'illusion, comme 
le sculpteur dans le marbre, la plus belle, la plus pure, la 
plus suave créature, telle que l'imagination la plus exaltée 
n'en a jamais pu créer une pareille ! 

Tout plein de mon beau rêve, je m'en retournai au paviU 
Ion , où je jouai immédiatement sur mon violon deux ou Irois 
passages de (^endrillon , ce qui était une allusion assez déli- 
cate, mais à laquelle on ne répondit pas. 

Avant de sortir de la chambre, j'avais écrit sur un papier, 
que je laissai dans le piano , ces mots : « Demain la sym~ 
phunie pastorale. » 

III, 

Je passai une nuit de fièvre ; tantôt me promenant à grands 
pas dans ma chambre, tantôt la tète appuyée sur mes deux 
mains et l'œil fixé, dans une muette contemplation , sur les 
fenêtres impénétrables du château. Deux ou trois fois, j'es- 
sayai de demander au sommeil un peu de calme.... C'était 
appeler au contraire l'armée des rêves en délire qui enva- 
hissait mon lit, se cachant dans tous les plis de mes ri- 
deaux. La charmante petit pantoufle ne m'avait pas quitté 
d'une seconde; son contact semblait allumer le feu sur ma 
poitrine, où je lavais enfermée. 

Le lendemain , j'apparus pâle , défait , et les traits ren- 
versés devant ma tante; j'étais bien résolu à lui deman- 
der des explications. 11 me sembla remarquer sur le coin de 
ses lèvres un sourire moqueur, et son regard me paraissait 
plein d'ironie et de provocation. 

— Ma chère tante, lui dis-je sur un ton en apparence in- 
difl'érent, voulez-vous bien me prêter pour qiiel(]ues instants 
le paquet de musique que je vous ai apporté de Paris ? 

— Qu'en veux-tu faire? 

— V cho sir un morceau que je voudrais transposer pour 
le violon. 

— Je n'ai plus cette musique ; je l'ai envoyée chez un 
voisin, pour qui était la commission que tu fis, me répon- 
dit-elle. 

— El demeure-l-il loin , ce voisin ? 

— A deux ou trois lieues de pays... 

— Ah ! je l'aurais cru plus près d'ici... 

— Pourquoi le pensais-tu? 

— Parce que j ai entendu... ces deux dernières nuits... 
presque à mon oreille, ma foi! les sons d'un piano... 

— C'est une erreur de ton imaginalion. 

— Si bien, repris-j" , qu'entraîné, subjugué, je me fuis 
mis de la partie, et que le piano en question et monviil i. 
ont joué un duo,.. 

— Rè\e de musicien! c'était probablement la vieille 
Marthe qui psalmodiait des cantiques en s'accompagnanl 
sur une guilarc; et lu l'es laissé prendre à cela! 

— Voulez-vous <iue cette nuit je vienne vous éveiller, i : 
que je vous fasse assister à ce concert ? 

— Non pas..., non pas..., fil ma tante: à mon âge on .i 
besoin do repos et de sommeil , et je le prie bien de no 
point me déranger... 

Il y avait tant de simplicité, de naturel, de nonchalance, 
je dirai d'aplomb , dans les réponses de madame Gertrude, 
que je fus un moment ilesarçonné de toutes mes supposi- 
tions, et je me laissiii aller à croire, qu'en vérité, il y avait 
dans tout ceci de la magie , et que la bonne femme n avait 
réellement rien entendu. 

— Mais, repris-je en allant plus droit au but cette fois. 
ce qui m'élonne, ma tt\\s-chere lanle . c'est que vous parliei 
de repos et de sommeil quand on jurerait que c'esl dans l.i 
pièce voisine de votre chambre que se donnent ces concerts 
nocturnes. 

— Bah ! c'est singulier ! murmura naïvemeni madamo 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



KJ) 



Gerirude. Jo no m'en suis jamais aperçue... Et Bertrand et 
Marthe entendent-ils au?si? 

Cette fois, il y avait un certain accent de curiosité dans 
la façon dont ma tante me posa cette question. 

— Parfaitement, murmurai-je; seulement ils altribuent 
cette musi([iie à des revenants, et, pour n'en être plus 
troublés, le soir, en se couchant, ils se mettent de la cire 
dans les oreilles. Mais revenons à vous, ma chère tante; je 
persiste à m'éloniier de votre quiétude, attendu que je dois 
vous avouer que j'ai pénétré, sans trop d'escalade ni d'effrac- 
tion, dans la pièce d'où j'avais oui' partir cette délicieuse 
mujique, et... 

— O" y as-tu trouvé? 

— Un piano... 

— Vraiment? 

— ! Mais de pianiste, point... 

— Tu vois donc bien ! Ce doit être quelque vieux meuble 
oublié dans cet endroit. 

— Que non pas! Les touches d'ivoire de l'instrument 
étaient encore liedes de leur harmonieux travail. Et, à moins 
que vous ne soyez complice , il y a de la magie dans la façon 
dont cet artiste inconnu parvient à s'évader dès que j ap- 
parais. 

— Tu es fou! 

— Pour pieuve que je ne le suis pas tout à fait, c'est que, 
outre le-piano, j'ai trouvé... Pardon, matante, voulez-vous 
me montrer votre pied? 

— Volontiers, fit madame Gertrude. 

Et ayant relevé le bas de sa robe, elle allongea vers moi, 
et avec un peu de coquetterie , son pied encore bien con- 
servé, et qui avait eu, je me le rappelai, une grande 
réputation d'élégance. Mais la pelile pantoufle que je portais 
sur mon cœur neùt pas contenu la moitié de l'un des pieds 
de ma tante. Je ne pus dissimuler une sorte de joie du 
résultat de cette comparaison. 

— A quoi vpux-lu en venir? demanda madame Gertrude 
avec une simplicité des plus nai'ves. 

— A ceci, lepris-je, que j'ai là, sur moi, les traces in- 
contestables du passage d'une femme dans cette pièce : et 
cette preuve , la voici. 

En disant cela, je montrai la petite pantoufle; ma tante 
voulut la prendre. 

— Non pas, ni'écriai-je en reculant, je ne la rendrai qu'au 

pied qui la chaussera, sinon Mais, ma tante, ayez pitié 

de moi, si vous savez, et vous devez le savoir, le mot de 
ce mystère, dites-le moi, ;e vous en supplie! Je ne crois 
pas aux revenants, moi, mais je crois aux anges, aux femmes 

charmantes, aux pieds mignons Et je partis de là pour 

parler en termes si passionnés de mon inconnue , que ma 
tante, bien qu'elle ne prononçât plus une parole sur celle 
aventure, me parut émue un moment. 

IV. 

Le soir vint; je me promenai avec agitation dans ma 
chambre, jusqu'à ce que sonnât l'heure de mon concert in- 
visible. A dix heures précises, les gammes commencèrent 
de rouler sur le piano; j'y répondis par quelques accords de 
mon violon. Puis, de part et d'autre, nous entamâmes la 
symphonie, pa^iurale. de Beetlioven. 

La première partie de ce morceau achevée, je me rendis, 
comme la veille , avec précaution, jusqu'à la porte du sanc- 
tuaire. Je fus saisi alors d'un tremblement nerveux et d'une 
émotion si vive, que je dus m'asseoir sur les marches de 
l'escalier pour ne pas rouler jusqu'au bas. 

Je n'osais cntr'ouvrir la porte. Je collai mon oreille 
contre les planches , et j'écoutai. Le plus grand Silence régnait 
dans la pièce; il me lut impossible d'y plonger le moindre 
regard indiscret. Après un moment de crainte et d'hésitation, 
je saisis mon violon, et j'indiquai quelques notes de la seconde 
partie de la symphonie ; aussitôt le piano y répondit, et 
nous continuâmes notre concert. 

Je pris alors une violente résolution.... j'ouvris brusque- 
ment la porte. Involontairement je portai les mains à mon 
visage, et je demeurai un instant debout à l'entrée de la 
chambre, muet, immobile, tremblant; enfin j'ouvris les 
yeux. Une lampe posée sur le piano éclairait l'appartement. 
Mon premier éblouissemenl passé, je vis devant moi, à 
quelques pas ma tante! Je poussai un cri et laissai tom- 
ber mon violon. 

Madame Gertrude se retira de côléen souriant, et j'aper- 
çus alors une jeune lille, de seize ans à peine, plus belle 
encore que je ne l'avais rêvée. Mon premier mouvement fut 

de me jeter à ses pieds et de lui essayer la pantoufle Elle 

lui allait à merveille 

— C'est donc vous, m'écriai-je avec transport I 

Ma tanle ne me donna pas le temps d'épancher tout ce 
que j'avais au fond de l'âme et sur le bord des lèvres. Elle 
nous prit par la main , et nous conduisit dans sa chambre. 

— Séraphine, dit-elle à la jeune lille, laisse-nous seuls. 

— Restez, restez, m'écriai-je en saisissant les mains de 
Séraphine, où je croirai encore que je rêve 

— Laisse-la partir, fit ma tante, et je te ferai que ton 
rêve sera une réalité. 

J'avais eu le temps de contempler tout à mon aise la jeune 
fille. Je renonce à décrire tout l'éclat de sa beauté , toute la 
pureté des lignes de son visage, toute la candeur de son 
Iront, toute la naïveté de son regard qu'elle n'avait cessé do 
tenir baissé vers la terre. 

— Alors, dis-je en me retournant vers ma tante, vous me 
permettez de baiser c«s jolis doigts qui m'ont rendu fou 
pendant deux jours 

Et sans attendre même la réponse de nndame Gertrude , 
je m'étais agenouillé devant Séraphine, etj'avaisabai.ssé mes 
lèvres sur ses mains, queja sentis trembler dans les miennrs. 
En levant les yeux, je rencontrai un regarl de la jeune 
lille ., un de ces regards qui ne se définissent point!... 

Séraphine sortit. Quand je me trouvai seul avec ma tante, 
elle me fit asseoir à ses côtés, et commença, en rougissant 



un peu , une confidence qui remontait au temps qui avait 
précédé son union avec leu le marquis. Le fil, interrompu 
par les vingt-huilannéis de son mariage, reparaissait à quel- 
ques mois après la mort de mon oncle Dans cette confidence 
enfin se trouvaient compris un lord qui avait été jeune en 
même temps que ma tante, une jeune fiUe que je reconnus 
être Séraphine, un couvent où l'enfant avait été enfermé 
presque des sa naissance... enfin, ami lecteur, devinez tout 
ce que vous voudrez... 

Sachez seulement que deux jours après, ma tante éloigna 
du château ses vieux serviteurs, et que pendant leur ab- 
sence nous partîmes pour Paris, tous les trois, Séraphine, 
ma tanle et moi .. 

A quinze jours de là, j'épousais ma charmante cousine... 
(suis-je bien indiscret?) etje trouvais ainsi ce quelquecho.se 
qui manquait à ma vie, el que je n'eusse certainement pas 
rencontré aux Grandes-Indes. 

Xavier Eyma. 



Bcv|ie dea Arts. 

COLLECTION DEBUIT, E-D UMÉNIL. 

Mercredi 23 janvier de cette semaine , a commencé à 
l'hôtel de la rue des Jeûneurs la vente de la collection 
Debruge-Duménil, une des plus belles qui existent en Eu- 
rope, conlcnant plus de 2,000 objets d'art, principalement 
dans leur application aux usages de la vie privée et aux pro- 
ductions de l'industrie européenne depuis le commencement 
du moyen âge jusqu'au dix-huitième siècle. Il s'y trouve 
aussi un choix de monuments orientaux, et c'est par cette 
pariie de la collection que la vente a été ouverte. Celle des 
objets d'art du moyen âge commencera après-demain 28 jan- 
vier. Demain dimanche aura lieu une exposition publique. 

L'illustralion devait à ses lecteurs l'annonce de cette 
nouvelle, qui met en mouvement tout le peuple des ama- 
teurs, et elle va essayer de leur donner une idée générale 
de la coflection. Mais auparavant nous croyons devoir dire 
un mot sur l'utilité d'une pareille collection! Tels qui admet- 
tent les galeries de tableaux ou d'histoire naturelle sont 
disposés à regarder une collection de la nature de celle 
de feu M. Debruge-Duménil comme un objet de pure cu- 
riosité, de stérile satisfaction. La science archéologique, un 
des flambeaux de l'histoire, proteste contre un jugement 
aussi superficiel el aussi erroné. C'est dans le domaine de 
l'histoire surtout que l'on peut répéter avec vérité le vers de 
Térence : 

Humani ni/iU a me alienum puto. 

Au point de vue historique, rien de ce qui concerne 
l'honime ne doit être indittérenl. Des rapprochements inat- 
tendus peuvent sortir à chaque instant îles faits en appa- 
rence les plus insignifiants et des plus petits détails. Avec le 
simple cartouche contenant le nom de Piolémée , Champol- 
lion le jeune a été mis sur la trace de la langue des anciens 
Egyptiens. Si on considère la liaison intime qui existe entre 
lart el l'industrie, surtout avec cette partie de l'industrie 
qui ne fjit qu'éleudre aux objets d'un usage domestique le 
sentiment du beau, de l'élégance, du fini, "on admettra ai- 
sément que les meubles, les Vases, les bijoux appartenant à 
une époque puissent, eux aussi, former un musée d'un très- 
vif intérêt el plein de renseignements précieux pour l'his- 
toire. — L'humanité perd souvent ses titres; elle les retrouve 
quelquefois, et quand elle ne les a pas retrouvés, elle s'en 
lait uïmaginaires. Cela est arrivé plusieurs fois pour l'indus- 
trie aussi bien que pour l'art et pour la science. Bien des 
choses qu'elle prend pour les nouveautés d'une époque sont 
les vieilleries oubliées d'une autre. La filiation a été perdue 
de vue. Il suflit d'entrer et de faire quelques pas dans la col- 
lection Debruge-Duménil, surtout si on a pour s'y guider la 
Oireclion complaisante et érudile de l'archéologue qui l'a 
mise en ordre, pour saisir des rapports intéressants de pa- 
renté et d'origine entre les industries des époques et des 
peuples les plus éloignés. J'en citerai de suite deux exemples, 
pour l'mtelligence desqueU le lecteur voudra bien consentir 
a quelques détails techniques. L'un est emprunté à l'histoire 
de la verrerie, et l'autre à celle de l'émaillerie. Je commence 
par le premier. 

Une des armoires de la collection contient une série des 
plus beaux produils de la verroterie vénitienne, depuis le 
îianap l^n» 1269) le plus ancien, et celui (n» 127ii en verre 
de couleur, décoré ei'ornemenls et de médaillons à portraits 
en émail, genre de fabrication que Venise avait emprunté 
des verriers grecs après la prise de Constantinople en 1204, 
jiLsqu'aux ouvrages à ornementations filigraniqiies, vasi a 
riturti, du seizième siècle, dont iMurano répandait les mer- 
veilles par toute l'Europe. Les plus jolies de ces productions 
ne contiennent en général que îles filigranes blancs. C'est ce 
genre que l'on reconnaît le plus vulgairement comme verro- 
terie vénitienne. Parmi les vastes et minces plateaux, les 
aiguières, hanaps, biiires, coupes et vases de toutes les for- 
mes réunis là, SI vous venez à considérer une coupe (n° 1ol5) 
ressemblant pour la forme, à ces bols à rincer que vendent 
tous nos faïenciers, vous remarquerez que le fond vert en 
est semé de petites éloiles à rayons plus ou moins diver- 
gents, plus ou moins réguliers, et formant des taches jaunâ- 
tres ou violacées. X première vue, vous prendriez ce bol pour 
un de ces vases ddsmillejîvri, de fabrique vénitienne. Cette 
mosaïque de petites étoiles est composée de menus tronçons 
de cannes ou baguettes de verre nuancé de ditlérentes cou- 
leurs, lesquels tronçons de cannes ont été épai pillés sur une 
paraisun de verre de couleur verte formant le fond. C'est là 
un procédé usité des verriers de Murano. Ce bol, que vous 
croiriez sorti des fabriques de Venise, n'a pourtant, été tait 
p^r aucun des compatriotes des Mocenigoet des Pisani. Il a 
été fabriqué peut-être avant la fondation de Rome jjour quel- 
que Lucumon de Volsinies. C'est du moins un produit de 



l'art étrusque. Cette co'i'ncidence de fabrication à 2600 ans 
de distance n'est-elle pas chose vraiment curieuse? Est-ce à 
dire oue cette industrie avait pris naissance en Etrurie? 
Probablement pas davantage qu'à Veni.se ; je soupçonne fort 
le Corinthien Démarate d'avoir avec sa colonie introduit l'art 
hellénique chez les Etrusques. A leur tour, les Hellènes ne 
tenaient-ils pas leur industrie des Phéniciens et des Egyp- 
tiens ? Nous voilà bien loin de Murano 1 

Deuxième rapprochement singulier se rapportant à l'his- 
toire de l'émaillerie. L'art d'émailler les métaux était prati- 
qué au troisième siècle dans la Gaule. Au neuvième, il était 
florissant à Constantinople. C'est à Constantinople que le doge 
Orséolo, à la fin du dixième, commandait la célèbre palla 
d'oropour le maitre-autel de Saint-Marc. Ces émaux anciens 
sont tous mtTu.«(é>i, c'est-à-dire introduits à l'état de pâte hu- 
mide, avant d'être soumis au feu , dans les espaces circon- 
scrits, soit par le petit rebord extérieur de la plaque de mé- 
tal servant de fond, soit par des cloisons inlérieures de mémo 
hauteur que le rebord , et contournées de façon à figurer les 
traits du dessin de la figure à reproduire. Ici se présente 
entre les deux fabrications une différence qui parait être 
essentielle. Les émaux exécutés en France sont champlecés, 
c'est-à-dire que les cloisons établissant les linéaments du 
dessin sont adhérentes au fond de la plaque métallique, 
dans laquelle elles ont été réservées par le travail de l'échoppe. 
Les émaux grecs, au contraire, sont cloisonnés à cloisons 
mobiles Les tiandelettes, quelquefois d'une ténuité extrême, 
qui forment ces cloisons, sont seulement posées sur le fond. 
Ces ouvrages sont ordinairement en or et de petite dimen- 
sion, tandis que les émaux champlevés beaucoup plus grands 
sont le plus souvent en cuivre. Maintenant, si nous nous 
transportons dans la Perse , dans l'Inde , en Chine , là aussi 
nous retrouverons les émaux incrustés, mais suivant le pro- 
cédé du cloisonnage mobile. Par quelle singularité l'émail- 
leur de Péking ou de Ning-Pho a-t-il le même procédé que 
celui de Constantinople? La collection Debruge-Duménil 
vous évite la peine d'aller en Chine pour faire ces rappro- 
chements; elle vous met à même de le constater sur un beau 
vase chinois (n" \li\) , portant au fond une inscription qui 
lui donne la date de 1450 environ. — Le petit coffret en fili- 
grane d'argent (n» 1803), placé dans une montre à peu rie 
dislance ne semblerait-il pas un ouvrage fait à Gênes, si la 
catalogue ne le classait dans l'industrie chin.oise? Si les bra- 
celets en filigrane d'or d'un Iravail si délicat (1810), ou tels 
bijoux antiques de la collection Pourtalès, dont nous vous 
parlions au mois de février 1847, étaient exposés chez Ja- 
nisset, la petite maîtresse parisienne se douterait-elle que ce 
sont là des objets fabriqués à Canton ou à Pompéi? 

Ces exemples pris au hasard ne sont-ils pas une preuve 
de ce qu'une pareille réunion d'objets rassemblés avec goiU 
peut offrir d'instruction et d'indications précieuses à la sa- 
gacité d'un antiquaire? Après les avoir si,gnalés, je reprends 
une tâche plus modeste ; cefle de donner une idée générale de 
la collection Debruge-Duménil par une description sommaire. 
Huit années seulement suffirent à M. Debruge-Duménil 
pour l'accomplissement de l'œuvre qu'il avait entreprise. 
C'est en 1830 qu'il commença la recherche des monuments 
meubles du moyen âge et de la renaissance. Grâces à ses 
voyages, à ses acquisitions aux ventes de plusieurs riches 
collections, et aux acquisitions faites en Italie par son fils, 
à la fin de 1838, il avait réuni plus de 6,000 objets. Le 
moyen âge et la renaissance s'étaient complètement installés 
chez lui et ne lui avaient laissé que la place de son lit. La 
mort le surprit lorsqu'il se préparait à faire une épuration 
sévère. Son gendre, M. Jules Labarte, se chargea de ce 
travail, classa toute la collection, el publia une description 
raisonnée des divers objets. Il la fit précéder d'une intro- 
duction historique sur la technique et le développement de 
la sculpture en ivoire, en bois, en métal, de la glyptique, 
de la calligraphie , de la peinture à l'huile et sur verre , de 
la mosai'que , de la gravure', de l'émaillerie , de la damas- 
quinerie , de l'orfèvrerie, de l'art céramique , de la verrerie , 
de l'horlogerie, etc.. Ce travail important el substantiel est 
rempli de notions qu'on ne trouverait nulle part ailleurs réu- 
nies. M. Labarte, à l'aide de recherches et d'études nou- 
velles, soit en France, soit par des voyages entrepris dans 
différentes parties de l'Europe, se propose de compléter co 
premier travail, et d'en faire un jour l'objet d'une nouvelle 
publication. Cette histoire de l'industrie artistique au moyen 
âge et à la renaissance sera pour la science archéologique 
une acquisition du plus haut intérêt. 

Donnons un rapiae coup d'œil à chacune des divisions de 
la collection. 

SciLi'TiiBE. — La collection compte plus de 400 pièces 
sculptées en bois, en ivoire ou en diverses matières; quel- 
ques-unes datent des premières années du moyen âge. Nous 
signalerons entre autres une charmante statue de la Vierge 
(n» 146), un des plus parfaits modèles de la sculpture de la lin 
du treizième siècle. On admirera les croix de bois (n"" 2 et 3!i), 
travail grec d'une grande finesse du quinzième siècle; un 
cadre de miroir (n" 34), orné d'arabesques d'un fini précieux, 
travail allemand dans le goût artistique d'ornementation ré- 
pandu en Italie depuis Raphaël; un grand bas-reliel (n" lOi) 
en calcaire à grains fins fspeckstein), morceau de sculpture 
allemande du seizième siècle. Le catalogue seul peut énu- 
mérer les diptyques, les triptyques, les retables fixes ou por- 
tatifs et placés sur les autels seulement pendant le temps do 
la mefse, qui abondent dans la collection. Dès le commen- 
cement du dix-septième siècle, la prédominance du style de 
l'école de Rubens s'étend à la sculpture. Au siècle de Louis XIV 
survient la surcharge des ornements. — Au quinzième siècle 
les sculptures en bois obtiennent une grande vogue. La sculp- 
ture en ivoire est principalement appliquée à la décoration 
des armes, des meubles, des usiensiles de la vie privée. A 
côté de l'oliphant, espèce de cor du moyen âge, voici le pul- 
vérin, les vases, les vidrecomes, les bas-ieliefs, les figurines, 
les camées, le beau couteau, ouvrage célèbre sous le nom 
de couteau de Diane de Poitiers (n»n6). — Vers le milieu du 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 




Miiiintnn'<Vinip^aiiti«'rdiuiiiator7.i^m»- --i^cl. 



aille* (]eR«rnard Pnlissy. 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



57 



C'urloftités et Obj<^fft «l'art de la Collection de M. Oebrage-Doménll 




Burettes en cristal de roche 



Pendant en or ciselé et ^maillé. 



L ILLUSTRATION , JOURNAL UNIVERSEL. 



feizième siècle, la sculptnip fn ivoire prend i:n £;rari(l d('-ve- 
loppement en Fliindrc, en llnlkindcclcii Allimai^iii'. Parnjiies 
premiers artistes ivoirieis cm (■( iiiplr I)iii|iu'sri(i\ , dit François 
Flamand, el Copé, >iirn(iiiii];c FiiiinriiiriL'", ddiit la collection 
possède un mai;riili(|iii' \a>^m il sdii ;iil'iiiiic (n» Iil2). La 
sculpture en métal, la iiiniiiMii.ilh|iir . 1rs Im rizes (loicntins 
du seizième siècle, parmi lr-,]\u I, imu, oh icms le bas-relief 
(n™ 335) représentant l'enlrvc iiiinl dr l laii; iiiede d'après un 
marbre de Jlichel-Anse de la galerie de Lucien Bonaparte à 
Rome; la ciselure allemande en fer, le travail au repoussé 
y présentent dillérentes pièces ayant.plus ou moins de valeur. 

tîLYPTiQiE. — Parmi les caii|6es byzantins, les intailles 
et les cafiièes du seizième siècle de la collection, nous signa- 
lerons seulement un beau camée, ijravé par Jacopo Oraglio 
et représentant Buona Sforce, qui épousa Sigisniond, roi de 
Fologne. 

Calligbapiiie. — Elle oft dignement représentée par le 
grand missel in-l'oli" di Gin exécuté pour .Iiivénal des Uisins, 
et dont les UO niini.iiiiii s lui ment une .-oile ilciicyclopédic 
mobilière du iiiiin/ mu. Mirir, — La eiiiNTiiiF. si n vkuhe 
l'est, de son cùle , par dit- Mtiaiix ou (pnir/ieîiic sccle el 
particulièrement par ceux de l'uliriipie suisse. Mes e^lL-es ils 
s'étendirent jiisiiu'aux maisons des particuliers. D.iti- ce pays 
de ré,,'alilé, les moindres bourgeois ont, dans ci ilaiiis can- 
tons, leurs tableaux généalogiques couverts d'ai iiiuii les. Lis 
artisans eux-mêmes voulaient aviiir leurs (mi liait» el l.iisaiint 
placer dans un écu les insignes di^ leur profession Si quelque 
habitant de Rapper.scli\vyl assiste à la vente, il sera sans 
doute désireux u'acquérir un vitrail de i;>s-2 repié.-cntant 
son compatriote le brave aubergiste Kuster et sa femme 
Butllerin, veuve UuIVrow (n" 496). 

La PEiNTcriE A l'iicile ne pouvait pas entrer dans le cadre 
de cette collection déjà si vaste. Cependant elle y compte 
deux productions très-remarquables : un triptyque {n" îjis) 
peint par Albert-Durer avec une grande suavilé de pinceau 
et provenant de la collection Érard, et un autre contenant 
deux cent quatre-vingts personnages, attribué à Lucas de 
Leyde. — Nous nedirons rien de la mosaïque et de la cka- 
vi'iiE pour arriver aux parties |es plus impoi tantes de la col- 
lection , celles ipii lui donnent une valeur inappréciable, sa- 
voir : rémaillcrie , l'eu févicrie et la verrerie. 

Émaillkhie. — \"M pièces précieuses, soit par leur rareté, 
soit par leur beatilé, y lormint une série qui permet de suivre 
riiistoire do cet art, depuis les éuiaux cloisonnés byzantins 
des premiers siècles de notre ero jusqu aux peintures de 
Petitot et de sps successeurs. Nous avons déjà parlé précé- 
demment des émaux cloisonnés et chamiilerèx. JL Labarle 
indique une troisième divisipn fondée sur ses études person- 
nelles, celle des émaux iriiusiuciji's fur relief. Les émaux 
incrustés étaient des espèces de mosaïques plus ou moins 
grossières La roideur du dessin , la crudité de la couleur et 
l'absence du clair-obscur étaient des défauts inhérents à 
leur mode de fabrication. Les artistes italiens, au milieu du 
treizième siècle, ouMirent a l'art des voies nouvelles. « Les 
incrustations d'émail, dit iM. Laharle, furent remplacées sur 
les vases d'or et d'argent, que les richesses du clergé et les 
progrès du luxe firent adopter presque exclusivement au 
quatorzième siècle, par de Unes ciselures qui rendaient les 
ornemenis que l'artiste voulait représenter; des émaux trans- 
lurides eu teignaient ensuite la surface de leurs brillantes 
couleurs et s'identifiaient tellement avec la ciselure , que le 
travail prenait l'aspect d'une fine peinture à lustre mélalli- 
que. » Limoges, l'industrieuse cité de la Gaule, qui, du on- 
zième au treizième siècle, inonda le momie de ses émaux, 
que l'on a longtemps confondus avec les émaux byzantins, 
brille dans la collection par des productions nombreuses et 
d'une haute importance. On peut voir dans l'introluction de 
M. Labarte la discussion à l'aide de laquelle il établit que Li- 
moges, après avoir été longtemps le foyer des émaux incrus- 
tés, fut le berceau de la véritable peinture en émail. \'ers la 
Rn du quinzième siècle il s'opéra un grand changement dans 
la fabrication. Au lieu de déposer la pâte d'émail à l'état li- 
quide dans les vides préparés pour la recevoir, on couvrit le 
métal tout entier d'une couche uniforme démail noir ou 
foncé, et sur ce fond les peintres émailleurs établissaient 
leur dessin avec de l'émail blanc opaque , de mnnière à pro- 
duire une grisaille où les oiiihies étaient obtenues, soit en 
réSiTVant plus ou ninin- Ir liii I noir, soit en le faisant repa- 
raître par un grall.i_'i' iihh- .ivant la cuisson sur l'émail 
blanc. Le* émaillnns qiiiliairnt le domaine de la mosaii|ue 
pour entrer dans celui de la peinture. Mais le moment do la 
décadence approchait pour l'école de Limoges. En 1C32, 
Jean Toutin, orfèvre de Chàleaudun, parvint à trouver une 
gamnii' de coulriirs vitrifiables, opaques, qui, étendues sur 
un fiiid lies-leger d'émail d'une seule couleur, auquel une 
plaque d or servait d'excipient, se paiTonilaient au feu sans 
s'altérer. Desliirsiui punail peindre avec ces nouvelles cou- 
leurs comme avei I ■•- rniliuis à l'eau employées pour la 
miniature. On eiiii.ni ilaii^ rrite voie nouvelle de l'art où 
Petitot allait proilime de si li-aiix ouvra4"<- <"'ll ' histoire 
de l'émailh'rie, duat nmis diniiinns ici un "i' le-imic'. est 
décrite d'une manière détaillée el pi' ni" il iiilriii dans l'ou- 
vrage de M. Labarte, et elle est déveloiqu'e par une série 
de types précieux appartenant à toutes les épociues dans la 
collection Debrugc-Duménil. 

Orkévuerie et uijoi tehie. — Lei mniuments de ces 
deux arts seraient naturellement ceux qui, par le soin qu'on 
porte à leur conservation, devraient le plus ri'sisli'r à l'ac- 
tion du temps; mais la riche.sse iiiéine de la m ilieie provo- 
que leur dostriicliiin, el h miiil" n\ eonliiinii- pas moins 
que la cupidité on l,i n re-il • ilen Imi p iih il.ins des temps 
désastreux. La lliniiiuliiiii li.ine,ii-.e a fnï -h paraitre du tré- 
sor de Saint-Denis les ouvrages de saint Flny. l'habile orfè- 
vre devenu ministre et canonisé saint. Ces deux litres n'étaient 
pas alors une bonne recomtnauilation. Mailla lépulalion po- 
pulaire que lui a f.iile un i chanson aurait clù protégi't ses 
œuvres. C'est à Constantinonle (pi'appartient pendant les 
gièclaii IjarbariM lii supériorité en cet ar-t encouragé par lu 



luxe et la magnilicence des empereurs grecs. Au douzième 
siècle, l'ouvrage du moine Théophile, encyclopédie dps arts 
industrifls de son temps, consacre à l'orfèvrerie soixante- 
dix-neuf chapities ou il tiaite des connaissances variées né- 
ces.saires à ceux qui l'exerçaient. .\u commencement du 
quatorzième sieele. laii snt des cloîtres, et ses produits 
cessent d'être pie-i|iie exi ;ii,ivement consaciés aux églises. 
En Italie, dés le lui/une siècle, l'orfèvrerie participa au 
mouvement de la renaissance. Pour donner une idéo des 
beaux ouvrages ([ue l'Italie dut prorluire, ne si.llit il pas de 
dire que les Donateilo , les Bruni llesclii, les Ohibciti, les 
Verocchio, les (ïhirlandajo, sortirent des ateliers des orfè- 
vres, el praliipierent eux-mêmes l'oifévrerie. Un person- 
nage singulier, en même temps (pie grand artiste, Benvcnulo 
Cellini , semble avoir assunié sur 'ui toute la gloire de cette 
industrie au seizième siècle. La collection contient un bi ou 
qui lui est attribué (n» 9!)2), et sous les numéros (!Ki3, 99i), 
997) des euH'iynes, genre de bijoux diiil il inipinla le gnùt 
en Fiance. Cedmi, dans son 'l'iailé de leifi \ii i ir . liit qu à 
Paris on travaillait piiiicipalenii nt en 'ji'sy<nr mli'Mtrie 
d'église, vaisselle de table i , et il proclame la siipeiioiilé de 
nos artistes. Un des plus habiles de cette époque, Biiot, 
dont on ne sait ab.solunii nt rien , si ce n'est qu'il vivait sous 
Henri 11. exécutait une poterie d'étain dans un style tré.s- 
eir'j.iiil La riillection possède de lui une aiguière et son 
|i,i,.-in In -H iiiarquabits (ir 970). Les monuments d'orfé- 
\ifiie (lu sei/.ieme siècle sont Irès-fares. Les bijoux le sont 
enco.c plus. Ils n'ont pu résister à linlluence de la mode. 
En Allemagne, la réfoime a dépouillé les églites de leurs 
richesses. Les belles pièces d'orfèvrerie exécutées pour 
Louis XIV |)ar lialin et Uelaunay huent fondues à la Mon- 
naie en ■IC^8. Des chefs-d'œuvre de plusieurs artistes qui 
avaient coûté dix millions en produisirent trois seulement. 
— La série do bijoux de la collection depuis le treizième siè- 
cle jusqu'à la lin du dix-septième , est peut-être unique en 
Europe. 

VEimERiE. — Nous en avons déjà parlé au commencement 
de cet article. Les pièces retraçant l'histoire de la lerrerie 
depuis le commencement du quinzième jusqu'au dix-huitième 
siècle forment encore un ensemble qu'on ne trouverait nulle 
part ailleurs. 

Art ciîBAMiQiE. — Sous cette division, on trouve des po- 
teries hispano-arabes du quatorzième siècle, des faïences 
italiennes du seizième, '22 pièces de Bernard de Palissy, des 
grès d'Allemagne, etc. 

La DAMASQUINEIIIE, I'aRT DE L ATIMIRIER , la SERRIRERIE, 

y offrent aussi un choix de pièces anciennes curieuses. La 
collection contient encore un grand nombre de pièces inté- 
ressantes par leur âge et précieuses par le fini du travail ou 
par leur conservation, appartenant au .mobilier civil et 

RELTC.IECX. 

L'iioBLOGEBiE enfin attirera tout particulièrement l'atten- 
tion des amateurs par sa série des plus jolies montres laites 
depuis les premiers temps de l'invention au commencement 
du seizième siècle jusqu'au règne de Louis XIV. On y voit 
de ces montn s d'.AIIemagne appelées, à cause de leur "forme 
ovoïde, oeufs de Nuremberq. Plusieurs sont dans des cuvettes 
de cristal ; dans la nouveauté de ces objets, on était curieux 
d en voir fonctionner le mécanisme. Parmi un nombre con- 
sidérable d'ohjpts choisis dans les différentes divisions de la 
collection, el dont nous reproduisons ici les dessins, on re- 
marquera la petite montre d'abbesse en forme do croix pec- 
torale (n" I'i60). C'est une corde à boyau qui en forme la 
chaîne. Ce bijou à deux fins devait servir au..si mal le temps 
que la religion. 

. Les "2,000 objets formant la collection Debruge-Duménil 
étaient classés et distribués avec gnùt dans quatre salons à 
la file. Ce musée, élevé par un parlirulier à l'art et à l'indus- 
trie du moyen âge et de la ren ussaiire, était une des mer- 
veilles de Paris. Maintenant cette réninion d'objets si précieux 
va se désagréger, l't celle haute valeur que leur rapproche- 
ment leur iliainail peur l.i srience \a disp.iraiire et s'évanouir 
dans leur dis|icr-iiiii, .\ e^l-i| pis regretlalile, en pré.senee de 
cette instabilité deschuses, ipie nos musées nationaux ne 
soient pas asse?. richement dotés pour pouvoir soustraire 
aux chances de la circulation et de l'émigration peut-être le 
plus grand nombre de ces monuments? 

A.-J. D. 



PiiItlicIalFS Conlcmporalna. 

I. 

LE PETIT VIGNERON DU J OU ANNISBE RO, 

Nous apprenons que l'on s'occupe de réimprimer outre- 
Rhin les œuvres principales d'un homme pohtiipie, à peu 
prés inconnu de nous ; c'est à peine même si en Allemagne 
il a la plac:' ipi'il mérite. Pourtant, son llhloire de lu Seience. 
piililiiiue, ce livre qui nous manque en France, le classe, à 
notre avis, parmi les piihliei-tes les plus éinhienls de ce 
siècle. Il serait fort à die-irer .pe' i|iie|.iiie e lileiir ,u i-e s'em- 
naràt de ce bel ouvrage el en e imliii imlre l,iii;iie. (Jiiant 
a l'auteur, mort il y a peu d années, sou lu^liuie e:-! sinqile 
et touchante. C'est celio d'un pauvre enfant du peuple qui 
fut vigneron, mais non point à la façon de l'aiil-l.duis. il 
naipiit tel et s'él.'va à l'aristocratie réelle, celle du talent et 
de la science, à fnier île pers,.véiMnce, de feu sacré et d'hé- 
ro'ïsmo; — ce n e-l m.ihii ni pas trop dire. .S.i lutte contre la 
misère et la -riKsierrir un. ne alteuilrit l'àine et la repose; 
son coiira-i' le uni ihe .<\. .■ | liini;iniii'., en ce temps d'alTais- 
sement tnp j MieMl ,1 •, e.n.i, ir.vs el de eniihisinn morale. 

Peiit-éiii\ eh 'r lerieiir. a\r/-v,iii> p ircmirii les campagnes 
du Uheiugau. Peut-être, sur le pont d un navire entraîné par 
le U'iin écum-ux, vous èt>'S-vuus, au moins une fois dans 
votre vie, abandonné aux impressions que fait naître l'aspect 
du lleuvB et de ses rives chargées d'une riche végétation, 
toutes couvertes de villages, au-dessus desquels plane une 
l'umi'e hospitalière, et deiU les habiUals accourent sur le 



seuil de leurs riantes maisonnettes, pour voir passer le py- 
ro.-capho et vous saluer du regard. — Tout à coup, après 
Mayence, et un peu avant Bingcn. une haute colline a surgi, 
dont la pente est i nsevelie stus les ceps et au sommet de 
laquelle se dressent les hauts murs d'un mancir gothique et 
princier. A celte vue, chacun de vous s'est écrié joveuse- 
ment : o Voici le Juhannisberg ' n — Puis, renonçant pour 
((uelques heures à votre course fluviale, vous avez fait un 
pèlerinage plus ou moins sobre à la col.ine chère aux bu- 
veurs. De la, vous avez pu contemplera souhait tout un 
horizon inchanté, un vrai paradis terrestre. Puis, enfin, pour 
peu que vos poches hissent doublées d'une (piantilésulli.-ante 
de florins et de reidiflhater. vous avez (mpoité quelques- 
unes de ces bouteilles de Johannisberg qui font oubher à 
l'homme d'Etat les chaînes dorées eu pouvoir, et dans les 
grands jours de fête, au bourgeois et à l'étuiliant, les pour- 
suites du collecteur et les pédants de l'Université. 

Non loin du chàlrau, et à demi masqué par des bouquets 
d'aibres à fruit, vous avez sans doute aperçu le'village de 
Juhannisberg. Ce lifu fut, vers la lin (lu sieele dernier, le 
heiceau d'un homme dont la réputation a rempli l'Allemazne, 
et dont le nom y sera toujours vénéré. Le 21 octobre 1771 
naquit dans ce village Jean Weilzel, fils d'un pauvre vigne- 
ron qui, sans principes et sans inaitres, avait compris la mu- 
sique el la poésie, et honoiait d'un culte pur et assidu ces 
deux sœurs divines, le soir dans sa chaumière, aptes les 
liavaux de la journée. Malheureusement ce brave homme 
mourut lorsque son fils avait à peine i)ualre ans. — La mère 
de Jean resta chargée de son éducation, et eut en mémo 
temps à pourvoir à celle de ses trois sœurs. Ses ressources 
étaient modiques; aussi l'enfant connut-il de bonne heure le 
besoin et les privations. De bonne heure aussi se développa 
chez lui, sous cette amère influence, une certaine puissance 
de volonté qui devint plus lard une énergie remarquable, et 
le caractérisa par-dessus tout. Souvent persécuté et honni 
à cause de sa pauvreté, objet des rigueurs de sa mère, 
femme d'une grande dévotion, mais austère jusqu à la dureté, 
obligé de refouler au fond de son âme les idi'es et les senti- 
ments qui l'assaillaient en foule , il devint beaucoup plus ob- 
servateur que ne l'est habituellement l'enfance. Les mauvais 
traitements lui donnèrent en même temps le goût de la 
rêverie et de l'indépendance. 11 aimait à errer" librement 
dans les forêts des environs. 

Lorsqu il eut atteint làge dç dix ans, il fut question de 
lui donner un état. 

— Que voulez-vous faire d'un marmot si frêle? dit un 
voisin d un air capable; il n'est bon qu'à être tailleur. 

C'était au reste l'avisde tout le monde, mais ce n'était pas le 
sien. Nous pouvons en juger par un passa.ge de ses Mévioires : 

Il — A l'époque, dit-il, où il était souvent question de me 
mettre en apprentissage chez un tailleur, ma sœur aînée fui 
un jour envoyée à Mayence. Je la rencontrai sur la route, a 
peu de dislance du village, el m'offris aussitôt à raccom- 
pagner. Elle ne voulut pas y consentir, d'abord parce que 
ma mère n'était pas prévenue, ensuite parce que j'étais nu- 
pieds. Pour écarter es obstacles, je courus droit à la mai- 
son. La mère n'y était pas. Je ne m'arrêtai pas longtemps à 
délibérer; Je pris mes souliers; je rejoignis heureusement 
ma sœur, et, quelques remontiances qu'elle pût me faire, 
je m'obstinai à la suivre jusqu'à Mayence. tenant jiies sou- 
liers à la maiv. Je n'avais pas du tout l'air d'un citadin : 
aussi ma sœur fut-elle excusable d'avoir un peu honte de 
son frère. Elle me laissa donc à l'entrée de la ville, tout près 
du couvent das Carmélites, où je devais attendre son retour. 
L'ennui el la curiosité me conduisirent dans l'église du cou- 
vent, où l'on célébrait justement la grand'messé. C'était un 
jour de fête. De ma vie, je n'avais vu pareille magnificence. 
La musique, les vêtements sacerdotaux, les riches orne- 
ments de l'église, où brûlaient des milliers de cierges au 
milieu de la vapeur embaumée qui s'exhalait des encensoirs, 
le beau monde qui assistait au service divin, tout cela me 
je.la dans une joyeuse ailmiralion. Ji- ne pouvais me lasser 
de voir et d écouter : j'étais ivre de surprise et d'enthou- 
siasme. Des sentiments jusqu'alors inconnus, des désirs in- 
finis gonllaienl ma poitrine. J'avais été remue jusqu'au fond 
des entrailles; c'était au point que je ne pus rester dans 
l'église : je me glissai tout doucement dehors, et je me 
prosternai sur les marches de pierre qui conduisaient à la 
porte du temple. De la, j'entendais les chants, l'orgue et 
les autres instruments, mais sans voir et sans être vu. 
D'étranges visions apparaissaient à mon âme plongée dans 
une indélinis.sable rêverie. En ce moment solennel, mes 
vœux et mes espérances prenaient un sublime essor. Mais 
un coup d'ipil sur mes pieds nus et le souvenir de ma mi- 
sère rappelaient bien vite mon âme des hauteurs où elle 
tendail à s'élever. Dans ce combat (dein d'amertume, el où 
cependant je liouvais un charme bien vif, ce fut l'espérance 
qui triompha. Je me rappelai soudainement ce que j'avais lu 
ou eu que j'avais entendu dire de papes qui, du dernier 
échelon de la vie sociale, étaient parvenus au plus haut de- 
gré que puisse atteindre un homme , a être ici-bas les repré- 
sentants de la majesté divine. N'avail-on pas vu autrefois à 
la tête du monde chrétien cet énergique frère Félix, qui 
asail iianlé les pourceaux' Je songeai ensuite au roi Ch.ir 
les XII et à ces héros dont les vieux livres de mon père 
m'avaient rendu tous les noms familiers. — El moi. niedisai.s- 
je, serai-je ilonc condamné à conlempler obscurément le 
triomphe de ces grands hommes, et a n'être qu'un humble 
lailleur ! Alors je pleurai, non de rage, mais de désir et 
d'attendris.sement. Dans cet instant, je seiais mort de bon 
cœur! n 

A dater de ce jour, la vocation de WtMizel fut décidée. Il 
signifia d'une voix ferme à .sa mère que pour rien au monde 
il ne serait tailleur et qu'il voulait êliiiiier. On pense bien 
que sa deiuan le ne fut point accueillie, llcureusemcnl le 
vieux maille d'école du village, louché de son amour pour 
la science, consentit à lui donner d(^s leçuiy, cl sous sa di- 
rection Weitzol Ut d»> progrès rapides. 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



59 



Quand il eut douze ans, sa mère, voyant que chez lui le 
fgoùt de l'étude était un penchant indonaptable, sacrifia cin- 
quante florins pour l'envoyer à l'école des Carmélites de 
Kreuznach. Il y passa une année à traduire un mauvais alle- 
mand en un latin plus mauvais encore : chez les bons pères, 
l'enseignement, tout hérissé de formes pédantesques, était 
en quelque sorte une œuvre mécanique beaucoup plus faite 
pour étouffer l'esprit que pour le vivifier. Au bout de l'an- 
née, la mère de Weilzel lui déclara qu'elle ne pouvait con- 
tinuer à payer sa pension. Le pauvre enfant se vit donc con- 
traint d'abandonner le sentier au bout duquel il entrevoyait 
les honneurs et la fortune. Pourtant sa résolution ne se 
trouva point ébranlée. Il avait reconnu le vide de l'ensei- 
gnement qu'il recevait à Kreuznach, et il osa porter ses re- 
gards sur la célèbre Mayence, celte ville dont il n'avait en- 
core vu qu'une église. Elleétait alors dans toute sa splendeur, 
et ses écoles étaient fort renommées. 

Sans dire un mol à personne, sans même prévenir sa 
mère, il partit un beau jour pour la grande vdle derrière le 
carrosse d'un homme riche, la joie au cœur et six kreulzers 
(six sous) en poche. Arrivé à Mayence, où il ne connaissait 
pas une àme, il se mit à parcourir les rues pour trouver un 
logement, et finit par retenir une étroite mansarde, bien per- 
suadé qu'en donnant quelques leçons il gagnerait assez pour 
payer son loyer et acheter du pain. Par bonheur l'événe- 
ment ne trahit pas sa noble confiance. 

A peine installé, il courut au Johannisberg afin d'instruire 
sa mère de sa résolution. Puis il revint en toute hâte à 
Mayence, emportant ses hardes et muni de douze nouveaux 
kreulzers; il se fit admettre sans difliculté au Gymnase; 
c'est ainsi qu'on appelait le collège 

« Le jour de mon arrivée, dit-il dans ses Mémoires déjà 
cités, mes condisciples et moi fûmes tous interpellés pour 
savoir si nous étions en état de payer le mUntium, c'est-à- 
dire les répétitions des matières qu'on enseignait en classe. 
A la question du professeur chacun répondait suivant ses 
ressources. Comme l'appel avait lieu par ordre alphabétique, 
je me trouvais un des derniers; j'eus donc le temps de mé- 
diter ma réponse et de rassembler mon courage. 

» Enfin mon nom fut prononcé : je devins rouge comme 
le feu. 

» — WeitzeV. dit le régent, es ne pauper aut solvens? 
» Je me levai et je répondis hardiment : o Solvens! » 
» Le professeur me lança un regard perçant ; « Solvens, 
me dit-il, signifie : celui qui paye! » 

» — Je le sais, et je paierai, » répondis-je avec un imper- 
turbable sang-froiii. 

» Mon interlocuteur fixa longtemps sur moi un œil sévère. 
C'était un moine rigoureux et dur. Il ne me comprit pas, et 
ce qui aurait dû me gagner son afl'ection m'attira sa haine. » 
Pendant quatre ans de suite , le silcnliuin fut payé avec 
exactitude, mais souvent avec peine. Quelle force d'âme ne 
fafiut-il pas à Weitzel pour supporter les privations de toute 
nature dont il achetait la science! Il sut aussi triompher 
d'un ennemi dangereux, le scepticisme, dont les ténèbres 
commençaient à ternir sa vive intelligence. Après cinq an- 
nées de veilles et de travaux opiniâtres , Weitzel quitta le 
Gymnase pour entrer à f Université Alors son horizon s'é- 
tait agrandi et l'avenir s'offrait à lui sous les couleurs les 
plus brillantes. 

Sur ces entrefaites éclata la révolution française. D'abord, 
elle eut ses jeunes et vives sympathies, et il avoue qu'il 
perdit une de ses plus chères illusions, lorsque, selon lui, il 
la vit s'écarter de la hgne que semblaient devoir lui tracer 
le droit et la vertu. En 1702, l'entrée des Français à Mayence 
sous les ordres de Custine interrompit les éludes du jeune 
homme, qui d'abord voulut aller à léna où il espérait trouver 
Schiller, Wieland, Gœthe et Herder. Mais, ayant plus de 
goût pour les sciences exactes que pour la philosophie cri- 
tique, il se décida à partir pour Gœttin.gue, où il resta jus- 
qu'en 1796, époque à laquelle il revint dans sa chère patrie, 
dont il ne pouvait plus supporter l'éloignement. 

En 179S, Weilzel est nommé commissaire du directoire 
fxe'cuf//' à Kaiserslautern. Mais il- n'était pas homme à se 
maintenir dans les fonctions publiques. Son énergie et son 
indépendance appelèrent sur lui la disgrâce de l'autorité su- 
périeure, et à la nouvelle organisation du pays, en 1800, il 
perdit son emploi. Il le regretta peu : quelque temps aupa- 
ravant il s'était marié et il venait de publier son premier 
ouvrage sur la Destinée de l'homme et du citoyen. Dès le 
collège et l'université, il avait eu le goût des travaux litté- 
raires. D'abord cette tendance avait été chez lui purement 
artistique, et il s'était mis à composer des tragédies, des 
comédies, des opéras et des romans. Mais en 1791, lorsqu'il 
vit quelle tournure prenait la révolution française, il s'opéra 
en lui une autre révolution morale, en quelque sorte inévi- 
table chez les hommes d'une grande portée, et qui de nos 
jours a fait descendre de leurs sommités religieuses et poé- 
tiques MM. de Chateaubriand, de Lamennais, de Lamartine, 
Victor Hugo, etc. Quel poète pourrait ne pas échanger sa 
lyre contre une épée, une plume ou la tribune aux haran- 
gues, quand la patrie est en danger, que le sol trcm'olc sous 
nos pas et que l'étranger nous menace! 
Weitzel devint donc publici,-te. 

Il rédigea d'abord le iournal l'/iy^rîc, dans lequel il inséra 
un article fort remarquable sur les causes des grandes révo- 
lutions. Il fut appelé en même temps à rédiger en chef la 
Gazette de Mayence, qui bientôt fixa, grâce à lui, l'attention 
générale de l'Allemagne. 

Survint l'empire, et Savary, depuis duc de Rovigo, prit 
le commandement de la ville de Mayence. Un matin, Weitzel 
fut mandé chez le général : 

— Je sais, monsieur, lui dit Savary, que votre talent et vo- 
tre caractère bien connus vous donnent une grande influence 
sur vos compatriotes. Eh bien ! faites leur comprendre qu'il: 
ont le plus grand intérêt à se rapprocher franchement et ou 
vertement de la France, à faire cause commune avec elle 
leur bonheur en dépend. 



— Général, répondit Weitzel, ce n'est pas mon opinion. 

— Peut-être, lui dit Savary, vos convictions pourraient- 
elles changer, si vous voyiez les choses de plus haut, si 
vous étiez appelé à travailler vous-même à la prospérité de 
vos concitoyens, si, par exemple, la confiance de l'Empe- 
reur.... une haute mission... 

— Je comprends , interrompit Weitzel ; non, général, mes 
convictions ne sauraient changer. 

.Savary, le trouvant insensible aux flatteries et aux pro- 
messes, essaya des menaces; il échoua pareillement. 

— Non , dit Weitzel avec fermeté , jamais je ne ferai de la 
propagande au profit d'un peuple étranger. 

— Adieu , mon cher, lui dit brusquement Savary ; vous 
êtes trop Allemand. 

Le résultat de cette conversation, qui pouvait assurer la 
fortune de notre publiciste, fut un renvoi et une disgrâce. Il 
perdit la rédaction du journal de Mayence. 

Il ne la reprit qu'à la chute de l'empire ; de cette époque 
datent plusieurs de ses publications les plus remarquables, 
entre autres la Mémoire de Napoléon Bonaparte, qui produisit 
le plus grand effet. Il fut nommé en même temps professeur 
du gymnase de Mayence, et ré.iiideur [iriucipal du journal 
au iiliin; mais, apiès les Statuts do Karisbad, il renonça à 
cette dernière position, ne croyant pas pouvoir la conserver 
avec les nouvelles entraves qui étaient imiiosées à la presse. 
Enfin, en 1820, Weilzel reçoit le titre de conseiller auli- 
que a\ec celui de bibliothécaire à Wiesbaden. Le voici donc 
enfin dans une position digue de son talent. Sa réputation 
avait alors atteint son apogée ; les libraires et les recueils 
périodiques se disputaient les moindres productions échap- 
pées à sa plume. De 1820 à 1830, il ne cessa d'écrire, et 
publia un grand nombre d'ouvrages et de brochures qui n'ont 
plus d'intérêt actuel , mais qui obtinrent presque tous un 
succès d'enthousiasme. Tel est souvent le sort du publiciste : 
ses œuvres, applaudies la veille, sont oubliées le lendemain. 
Heureusement, Weitzel a laissé un plus durable monu- 
ment dans celte Histoire de la Science politique , qui est son 
œuvre capitale, et dont deux volumes seulement avaient 
paru avant sa mort. L'heure fatale l'a surpris comme il se 
hâtait d'achever le troisième et dernier, craignant de laisser 
incomplet le livre important sur lequel il comptait avec rai- 
son pour lui assurer une gloire durable. Pour donner une 
idée du coup d'œil politique et des sentiments de l'auteur, il 
nous suffira de citer quelques pensées de la préface, qui sert 
d'introduction au livre; il n'est rien de si actuel ; 

« Il y a dans la masse du peuple un sens politique qui 
échappe à la plupart des hommes d'État et des hauts fonc- 
tionnaires, et il n'en peut être autrement, car ceux-ci se 
figurent toujours avoir pourvu à ce que pas une idée ne 
puisse entrer dans la tête du peuple autrement que par leur 
canal et sans leur permission expresse.... 

» — Pour diriger le mouvement, il (aut, première condi- 
tion, s'y mêler. 

» — La concession libre et spontanée en apparence de 
droits qu'on ne saurait refuser sans périls passe pour de la 
générosité. On la reçoit avec reconnaissance. Si , au con- 
traire, vous laissez au peuple le temps de conquérir ces 
mêmes droits, il vous traite en ennemi ! » 

Après avoir grandi et vécu en héros, Weitzel sut mourir 
avec la quiétude et la sérénité d'un sage. A une époque où 
le journalisme remplit une mission sociale de phfe en plus 
active, de plus en plus prépondérante, il nous a paru bon 
d'arracher à l'oubli et d'esquisser â grands traits la vie si 
pure, si candide et si courageu,se d'un confrère, digne de 
servir de modèle, et comme écrivain cl comme homme. 

F. M. 



CCurontqae maulrale. 

Le programme du premier concert de cette année contenait 
des fragments du SiVje Je Cor/n(/ie de Uossini, et une romance 
de Martini, l'.e dernier morceau n'a, à notre avis, au point 
de vue do l'art proprement dit, qu'une très-mince valeur; 
comme imagination , il y règne , il est vrai , un sentiment de 
grâce et de douce mélancolie assez agréable; mais l'inspira- 
tion en est, somme toute, froide et incolore ; si ce n'était 
la nuance pmja'ssi'mo de chœur qui succède au solo, nuance 
très-finement rendue par les choristes de la .Société des 
Concerts, ce morceau serait sans effet, et cet effet-ci est 
purement matériel, complètement indépendant de l'idée de 
l'œuvre en elle-même. Ce n'est donc certainement pas une 
œuvre de génie que cette fameuse romance : Plaisir d'amour 
ne dure qu'un moment. Cependant elle a eu les honneurs du 
bis. On sait, il est bon de l'ajouter, on sait, à n'en pas 
douter, que l'auteur de cette romance est mort à Paris, en 
1816, le 10 février; il était alors âgé de soixante-quinze ans 
et quelques mois. 'Vous voyez, l'extrait mortuaire est en 
bonne forme. Quant aux fragments du Siège de Corinihe, 
c'est à peine si quelques mains hardies se sont risquées à 
les applaudir; les autres se lenaient froidement immobiles, 
comme étonnées , scandalisées peut-être de la présence du 
nom de Rossini sur le programme de ce jour. Et pourtant, 
ne leur en déplaise, cette prière de femmes, ce chœur 
d'hommes : liépondons à ce cri de victoire, qui lui faisait 
suite, sont, on ne peut lo nier, des modèles achevés de 
musique dramatique, portant l'empreinte indélébile du vrai 
génie : l'imagination, l'art, l'inspiration y brillent du plus 
vif éclat, en s'y tenant dans un parfdit équilibre. Pourquoi 
Rossini n'est-il pas réellement mort après avoir écrit Guil- 
laume Tell? Au lieu de cela, non-seulement il parait qu'il 
vit encore, mais même qu'il vit assez dédaigneusement à 
ne rien faire depuis vingt ans, ni plus ni moins que le pre- 
mier oisif venu qui serait très-riche. Comment voulez-vous 
qu'au Conservatoire on applaudisse ses œuvres ainsi qu'elles 
méritent d'être applaudies"? Gardez-vous, néanmoins, de dire 
que le public qui fréquente assidûment ces belles matinées 
musicales n'est pas le plus connaisseur en musique, et le 



plus sévère connaisseur de tous les publics. N'a-t-il pas 
devant ses yeux, sous ses oreilles, pour justifier sa haute 
opinion de lui-même, le plus excellent orchestre du monde? 
Ce dernier point, il n'est personne qui puisse le contester. 
La symphonie en fa, la huitième de Beethoven, commençait 
le concert; l'ouverture des Nozze di Figaro de Mozart le 
terminait. Quelques mots encore à propos de ces deux 
morceaux. Le premier est une des symphonies de Beethoven 
les moins connues. C'est la seule raison, sans doute, qui 
fait qu'elle est mieux appréciée que les autres, qu'on la 
nomme habituellement une des petites, et qu'on l'applaudit 
avec un enthousiasme modéré, à l'exception de l'andante, 
qu'on redemande chaque fois et qui le mérite bien , quoique 
ce soit plutôt un chef-d'œuvre de finesse que de grandeur. 
Rien n'est aussi plus fin, plus vif, plus spirituel que l'ou- 
verture des Nozze di Figaro. Nous lo disons avec quelque 
peu de honte, elle a été à peine écoutée, par conséquent à 
peine applaudie. Elle venait en dernier sur le programme, et 
suivant l'usage des gens bien appris, mais qui n'entendent 
rien ou pas grand' chose en musique, le public, tandis qu'on 
exécutait le dé icieux morceau de Mozart, disparaissait peu 
â peu de la salle; c'était un bruit de portes qui s'ouvraient, 
se refermaient; de piétinements dans les couloirs, de con- 
versations avec les ouvreuses ; enfin tout ce qu'il y a de plus 
insupportable pour quelqu'un qui aime à écouter conscien- 
cieusement et religieusement. Par bonheur, il n'y a qu'un 
seul morceau, après tout , qui puisse être le dernier dans 
un concert. L'andante de Buillot, exécuté par M. Cuvillon, 
était placé au milieu. On y a donc prêté toute l'attention que 
méritaient l'œuvre et le virtuose. L'une et l'autre ont reçu 
de justes applaudissements. 

La salle des Meuus-Plaisirs a beau être comble, cela ne 
fait jamais que sept à huit cents personnes qui jouissent à 
la fois du suprême bonheur d'entendre une belle symphonie 
parfaitement interprétée. Qu'est-ce que ce nombre compa- 
rativement au chiffre énorme de la population parisienne? 
Fort peu de chose. C est donc une heureuse idée, ayant 
grande chance de succès , qu'ont eue quelques courageux 
artistes, de commencer, l'an dernier, la fondation d'une 
nouvelle Société de concerts, qui a pris le nom d'Union mu- 
sical'. Malheureusement, ce n'est pas sans de graves et 
nombreux obstacles qu'une idée semblable arrive à s'instal- 
ler dans le domaine des faits accomplis. Déjà nous devons 
inscrire au martyrologe des musiciens le nom de Manera , 
de celui qui entreprit et dirigea, â sa naissance, la Société 
de l'Union musicale. Un autre chef lui a succédé, M. Seghers, 
artiste non moins opiniâtre, recommandable sous tous les 
rapports. Et la jeune Société de concerts vient enfin d'attein- 
dre sa deuxième année d'existence le 20 janvier. Elle a 
donné, ce jour-là, une matinée vraiment remarquable qui 
fait concevoir pour son avenir les plus belles espérances. 
Accueil aux nouveaux maîtres, en même temps que res- 
pect aux anciens. Les noms di Berlioz et de Reber à côté 
de ceux de Beethoven et de Mozart; le doux et tendie 
Grétry auprès du fier et majestueux Gluck; c'est ce qu'on 
appelle prendre de bonne heure de bonnes habitudes. L'exé- 
cution de chacune de ces œuvres si diverses a été presque 
de tous points digne des plus grands éloges; M. Seghers l'a 
dirigée avec intelligence et savoir. Ce qui nous a principale- 
ment frappé, c'a été de trouver, dans un orchestre tout ré- 
cemment organisé, une délicatesse d'interprétation qui ne 
s'obtient ordinairement qu'à la suite d'une longue expérience , 
après des années de continuelle fréquentation entre mêmes 
exécutants. Du premier coup, par conséquent, le plus diffi- 
cile a été fait. Maintenant, afin que rien ne laisse à désirer, 
nous engageons le nouvel orchestre à s'abandonner avec 
plus d'expansion aux nuances furte, alors que la pensée do- 
minante d'une œuvre se déploie ênergir|uement dans toute sa 
splendeur. Dans ces nuances, les insliuments à cordes par- 
ticulièrement nous ont paru manquer d'amph ur et de sono- 
rité, surtout les instruments à sons graves, ceux qui doivent 
être comme les fondements de l'édifice instrumental. Il sera 
aisé, nous le pensons, de corriger ce défaut; car c'est en 
général par la fougue et la vigueur que se di^linguent nos 
orchestres français; il serait bien surprenant que celui-ci 
péchât précisément par l'absence de ces qualités. A part 
cette observation critique relativement peu importante, l'or- 
chestre de la Société de YUnion musicale s'est montré dès 
à présent digne de prendre rang immédiatement après celui 
de la Société des concerts du Conservatoire. Les œuvres 
symphoniques qu'il a exécutées à cette première matinée 
ont été chaleureusement applaudies; l'ouverture de Coriolan 
a même été hissée. La pai lie chorale, dans les morceaux de 
Gluck et de Reber, a été aussi fort bien remplie. En un mot, 
les amateurs de belle musique bien exécutée qui n'ont pas 
de place à la petite salle du faubourg Poi.-sonnière, pourront 
dorénavant s'i n consuler à la Cliaussée-d'Antin. Les séances 
delà société de rC'niiin musicale \'( nt se succéder jusqu'à la fin 
de l'hiver, les dimanches, de quinzaine en quinzaine, ailernali- 
vcmen t a\ ec celles de la société des concerts du Conservatoire. 
Une autre société musicale, qui s'appellera la Société phil- 
haimonique de Paris, va bientôt être inaugurée. File se com- 
posera de deux cents exécutants, insirumentistis et choristes, 
sous la direction de M. Berlioz. Elle se propose de donner 
des séances mensuelles pendant toute l'année. 

Quant aux amateurs qui préfèrent la musique dans des 
réunions plus intimes, ils auront aussi avant peu de quoi coi - 
tenter leur goût exquis. Onannonce, comme devant très-prc- 
chainement recommencer, les séances de musique de cham- 
bre de MM. A lard et Franchomme; celles de mademoiselle 
Charlotte de MalleviUe. qui, l'hiver dernier, eurent tant de 
succès; celles de MM. Tilmant frères. On annonce, en outre, 
que l'excellent pianiste-compositeur, M. Rosenhein, dent les 
lemarquables productions sont si estimées des conrai.-seurs, 
s'est décidé à entrer en lice lui aussi, et qu'il donnera in- 
cessamment quelques séanC' s de musique classique. En fait 
de bonnes nouvelles musicales, il est impossible de trouver 
rien de mieux. Georges Bousquet. 



00 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



Aventareat de H. Verdrt^an, par Stop. — (Sui7<>. — Voir les N» 359 et 360.) 




< pointes ... M. Verdreau en conclut que )apuis.sance magn 
tique de Nick.. . est dans sa queue. 




Pendant qu.=lq«s«ns,.n« M. Verdreau se livra ^''1^;,';^;- P^^^-- ---[e-^;^'. -^^r aW, du -«és.unm i. d.p,.„ .»ens de .... T.n,6, ., prive le, Jeunes «Ues de ,.ute ,«,r sen.biUt.. 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL 



61 














. Et gagne sournoisement ta po: 



.... Ses amis dtsespérés allèrent réveiller M. Veidreau pour qu'il vint le démagnétiseri il s'y rendit. 




L'opération fut pénible ponr les nerfs du jeune artiste.. 



. Et qu'il vogiiiiit dans K-s eiiii.\; du chapeau jaune. 

( La Hute au prochaui nuD^tro. 



ry2 



L'ILLUSTRATION. JOLKNAL UNIVERSEL. 



A M. deSaalcy, membre de l'Académie des inscriptions 
et belles-letlres. 
Monsieur , 

Vous m'avez fait l'honneur de répondre, dans le Moni- 
teur du 1S janvier et le Journal de l'In^Iruction /mblique, 
à un artirle où j'ai contesté Vaulhmlicilé des ruines de 
Ninive {Illustration du 22 décembre 1819). Apres avoir repro- 
duit une partie de mes objections, vous vous exprimez amsi : 

« Nous ne perdrons pas notre temps à relever toutes les 
r)énormilés. comme dates, comme noms, comme faits, 
«comme arguments, dont cet article est rempli ; nous n en 
» finirions pas. Nous aimons mieux , par une simple énon- 
» dation de faits qu'il n'est pas possible d'allaqucr, repondie 
» aux assertions toujoure vulnérables de M. Hœfer. Pour 
» aborder une question comme celle qu'il tranche , Il laudrait 
«être en état de l'examiner sur toutes ses faces, et nous 
» n'hésitons pas à déclarer que M. Hœfera fort à faire encore 
» avant d'avoir sous la main l'arsenal qui lui serait néces- 
nsaire pour battre en brèche les croyances académiques, 
» croyances fondées sur une critique certainement meilleure 
» qu'il ne veut bien le dire. » , 

Vous mettez , Monsieur, ma modestie a une rude épreuve. 
Dans un article de journal , vous ne l'ignorez pas , on ne 
saurait faire élalaw d'érudition. J'en suis fâché, comme 
vous ; car j'ai pour habitude d'appuyer toujours mes asser- 
tions sur les textes originaux précis , et je ne m'en fais 
aucun mérite. , , 

Sous peu, j'aurai l'honneur, Monsieur, de vous adresser 
un mémoire où je commenterai, avec une conviction iné- 
branlable, les énormités que vous ne voulez pas perdre 
votre temps à relever. .le vous montrerai , monsieur, que je 
n'ai pas fort à faire i< avant d'avoir sous la main l'arsenal 
nécessaire pour battre en brèche les croyances académiques. » 
En hérétique endurci, j'établirai, par les nombreu.ses con- 
tradictions des textes anciens, qu'il n'y a rien de plus 
obscur rien de plus contestable que les faits qui vous parais- 
sent si' inattaquables. Je fais abstraction de ceux qui copient 
Rollin : ils s'accordent parfaitement entre eux. Niebuhr 
aurait eu infiniment plus de droit de nier l'histoire des rois 
assyriens que celle des rois de Kume. Les meilleurs esprits 
admettent que la véritable histoire , cette inflexible logique 
du passé, ne commence, pour l'Asie occidentale, qu'à 
l'époque des guerres nationales des Grecs contre les Perses. 
Libre à vous, monsieur, de croire qu'ils n'ont pas le sens 

commun. .„,... ■ i a 

Plus loin, vous dites : « A 1 endroit même ou les géo- 
)) graphes anciens et modernes, l'Illustre d'Anville en léte, 
» placent Ninive, c'est-à-dire vis-à-vis Mossoul, Se trouvent, 
»à quelques lieues du Tigre, Khorsabad et lé village de 
n Ninveh. Plus loin encore sont placés les monticules de 
oNimroud, de Koioumljouk et de Karamies , explorés par 
11 M. Layard; mais tous, celui de Khorsabad compris, sont 
n matériellement enclavés dans l'enceinle de 480 stades que 
» mentionne Strabon. La Ninive antique devait être là. » 

Voudriez-vous, Monsieur, me faire l'honneur de m indi- 
quer l'auteur ancien qui a déterminé la j)ositiun ijéogra- 
phique de Ninive'? Hérodote et Ctésias (je cile les plus 
anciens) sont loin d'avoir à cet égard la même opinion. Le 
premier place Ninive sur les bords du Tigre, le Ucrnier sur 
les bords de l'Euphrate. Et il est impossible d'expliquer 
cette divergence par une erreur de copiste ; car dans tous 
les manuscrits de Diodore , qui nous a conservé des frag- 
ments de Ctésias, les mots Ninive sur l' Euplirate se lisent 
non pas une fois, mais quatre fois dans quatre endroits 
ditTérents. Xénophon , de quatre siècles plus ancien que 
Strabon, se retira , après la bataille de Cunaxa, le long du 
Tigre ; il indiqua avec soin toutes les villes, même les villes 
en"ruines par où il passa , et il ne nomme pas une seule fois 
Ninive. 

Permettez-moi de vous citer encore ce passage de Lucien 
où le nautonier Caron demande à Mercure ce que sont deve- 
nues les fameuses cités de Ninive, de Babylone, d'ilion, etc. 
Mercure lui répond (je traduis littéralement) ; A'inive, 6 
nautonier, n'existe plus, et il n'en reste pas jnéme de ves- 
tiije ; lu ne me dirais même pas où elle était jadis. 

Pensez-vous, Monsieur, que Lucien aurait avancé légère- 
ment un fait que tout le monde pouvait vérifier? Ses con- 
temporains, qu'il raillait avec une impitoyable verve, ne se 
seraient pas fait faute do lui dire qu'il a outragé la vérité. 
Lucien, qui vivait plus de seize cent.-i ans avant l'illustre 
d'Anville, avait probablement d'excellentes raisons pour sou- 
tenir que les ruines qu'on vient de découvrir aux enviions 
de Mossoul ne sont pas celles de la ville de Sardanapale. 

Quant aux géographes et archéologues de nos jours, je 
sais bien qu'ils ont changé tout cela. Mais l'orthodoxie aca- 
démique ordonne-t-elle de croire à un tel miracle? 

Vous prétendez, Monsieur, puiser votre principal argu- 
ment dans la lecture de l'écriture cunéiforme, dont vous 
admettez trois espèces : « l'une, déchithée depuis plus de 
» vingt ans par un académicien, M. Burnouf; la seconde, la 
>i méilique, déchiffrée depuis quatre ou cinq ans par un aca- 
» démicicn encore, M. Weslergaard ; et la troisième, \'assy- 
» rienne, en bon train d'être déchiffrée « ilieure qu'il est 
r> iiar di's ai'iidihnicirns français et rlniiKirrs. » 

,1c M. IIS ïi'lirilr. Monsieur, (i'all(>r si bon train. Déjà vous 
aviv, lin hillie h' miin du roi qui a li.'ili le palais de Khorsa- 
bad. Mais le pciinl de départ de Mitre lecture est une pure 
hypothèse. Qu'auriez-vous à objecter, si un savant, non aca- 
démicien, il est vrai, lisait le nom d'un roi de la dynastie 
des Achéménides là où vous lisez Sardim , que vous croyez 
être l'Asarhaildon de la Bible. Supposé même que vous ayez 
trouvé (ce que d'autres ont chenhé en vain) l'espèce assy- 
rienne de l'éciiture cunéiforme, cela ne prouveiail encore 
rien on laveur de votre thèse. Pourquoi sous les successeurs 
de r.yrus no se serait-on pas servi d'inscriptions trilingues? 
Après l'exposé de mes doutes , ot surtout après l'examen 



des monuments de Persépolis, qui offrent une si frappante 
ressemblance avec ceux de Khorsabad , j'avais commis \'é- 
norinité de choquer les croyances académiqu'S et de dire 
que les ruines découvertes par MM. Botla et Layard pour- 
raient bien être celles d'une ville perse ou médo-perse, 
c'est-à-dire d'une ville construite et habitée par la nation 
qui est venue après les Assyriens. 

Vous avez passé sous silence, Monsieur, la ressemblance 
ou plutôt la presi|ue identité des monuments perses de Per- 
sépolis avec vos prétendus monuments assyriens. Je me 
trompe ; car voici ce que vous avez écrit : 

« M. Hoefer prétend qu'il s'agit d'une ville des Perses ; 
» mais comme Mossoul n'est pas en Perse, il est bon d'étayer 
)i cette opinion toute nouvelle sur quelque chose de positif 
» comme argumentation. » Et plus loin vous ajoutez dans 
une forme de rhétorique qui n'est |)as d'une imitation heu- 
reuse : Il Ces monuments sont loin de la Perse; donc les 
monuments en question Sont assyriens. » 

C'est me donner beau jeu. Monsieur. Comment! si je 
vous parlais des antiquités romaines de Nimes, vous me ré- 
pondriez que Nimes n'est pas dans les Étals romains! 

Ignorez-vous par hasard que la Mésopotamie fut une pro- 
vince du grand empire des Perses, renversé par Alexandre- 
le-Grandi comme la Gaule fut une province de l'empire ro- 
main? Qui donc songe, dans une question d'archéologie 
médo-perse, aux Élats du sultan et du shah de Perse? 

Avec de pareils arguments, Monsieur, vous ne servez 
guère votre cause. Je suis loin de m'en plaindre; mais je 
doute que vous ayez l'approbatiori unanime de vos savants 
collègues de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. 

Veuillez âgtêfer, etc. 

HoEFEn. 



t'onimuiiiqu^. 

Le trait suivant aura quelque importance dans l'histoire 
de ce temps-ci. Nous le rapportons avant que ses consé- 
quences aient éclaté, si elles doivent éclater, ou pour qu'il 
ne soit pas perdu si iies convenances que nous n'apprécions 
pas lui accordent le bénéfice du silence ; 

Le cabinet de Louis-Philippe aux Tuileries, les archives 
de ce palais dont l'entrée était placée sous le guichet de la 
rue de Rivoli, en face de l'entrée du chef de l'état-major de 
la garde nationale, renfermaient un grand nombre de docu- 
ments et de pièces dont beaucoup offraient un immense in- 
térêt pour notre histoire Contemporaine. Des liasses, des 
dossiers qui étaient déposés dans ces deux endroits, plusieurs 
furent dispersés ou enlevés au 24 février ou à la suite de 
cette journée, mais des portefeuilles remplis de correspon- 
dances d'un haut intérêt avaient été mis, on le croyait, en 
sûreté, et une commission avait été instituée pour classer 
tous ces documents et faire la part de ce qui devait être 
rendu à l'ancienne famille royale, comme papiers purernent 
intimes, et de ce qui devait être déposé aux archives géné- 
rales dé la République, comme offrantjun intérêt historique. 
Celte commission, présidée par M. de Broglie, était com- 
po.sée de M. l'amiral Cécille, de M. Vavin et de plusieurs 
autres représentants. 

Si nous sommes bien informés, et nous avons toute raison 
de croire l'être parfaitement, cette commission se trouverait 
mise dans l'impossibilité d'accomplir la tâche qui lui avait 
été confiée. Après avoir recueilli ce qui pouvait se trouver 
encore aux archives des Tuileries, elle a écrit à M. Portails, 
ancien procureur général près la cour d'appel de Paris, pour 
lui demander la remise des portefeuilles qui avaient été dé- 
posés entre ses mains. Après quelques jours, M. Portails a 
répondu à M. le président de la commission qu'au reçu de 
sa lettre il avait cru devoir consulter M. le président de la 
République sur la (piestion de savoir entre quelles mains il 
devait remettre le dépôt qui lui avait été confié, et qu'il avait 
été invité à en opérer la remise à l'Elysée. 

Une lettre de M. Léon de Malleville sur les cartons du 
ministère de l'intérieur relatifs aux affaires de Boulogne et de 
Strasbourg, nous avait bien révélé déjà l'intention de former 
aux dépens de nos archives administratives et de nos archi- 
ves publiques, un dépôt particulier et secret au palais de la 
présidence. Le fait nouveau nous apprend que, conlraire- 
ment aux vœux de l'Assemblée, ce projet se poursuit. On 
attend les explications du Moniteur ou plutôt du Napoléon. 



Bibliographie. 

Élude sur les pamphlets politiques et religieux de Millnn , par 
A. Gekfcioï, doclour ès-lettres, professeur U'Iiistoiro au lycée 
Descartes. Paris, Uezobry, Stassin ot Xavier. — Lu vol. in-S". 

Millnn n'i'st |i.is cniiur ii)m]i!iHi'iiii'ut cnnnu. Tmit \e momie 



lit l|W 



lin ii.-i 



|^•^-|.l■lll M" 

liant . Iiii'ii i| 



iliic 1» 



1 l'artnlii pmlti 
m- lil : 



rialili' 



iliinl un 



iii|ii;imnriil l'i'xisli'iui' ; et icpcn- 
pulilii i>li- cl II' iiliiliiMi|ilii- soient liiez lui de 
lii-aiiriiu|i icil.ni'iirs ;iu pni-ti-, ils iiii'iilriil il coup srtr plus d'at- 
trnlimi et île ci'lilii ili- qu'ils ii'rn uni iihicnu jusqu'à ce jour. 
A défaut d'autii's luiiilis, r.liiili' que M. (lelTriiy vient (le pu- 
blier sur les pami'lilil- iinliliquis et religieux de Millon aurait 
donc celui d'être um- iiroUsljlioii intelligente contre une regret- 
table injustice. 

1\1. Villcmain, dans son Histoire de Cromirelt et d.ins la no- 
lirc hiogra|iliiquc qu'on trouve dans ses Discours et Mélanges 
en is-':i, ingi' Milton comme un linmnic de )iarli et 



1 

(l'un |iaili al 



laimii' .rrluili.r les niMlilnruscs 

i|iu iint liiViiMi- si.n |. ne, on 

ihiamner. Il pnle .regaiemenl, de 
miiui des fanaliques, de l'asceii- 
il.ilieiix, d'erinlilnm sauvage, que s,-»is-jc en- 
llentals oontro le trOnc, cf s'il est forcé d'avouer 



piilil» 

-, .si |H 



que, malgré le péilantisnie du sljle et l'absurdité fréquente des 
rai.sonncmenls, les traites politiques de Milton sont remarqua- 
bles par un tour niftlc et vigoureux, il s'empresse U'ajouter que 
la postdrilé, laissant ces diatribes dans l'oubli qu'elles niérilent, 
ne dierclie Milton que dans son poème, qui fait un éternel bon^ 
neur a l'esprit humain. 

Deux aniiéis après, en 1823, M. B. Maoaulay insérait dans 
la leMie (l'Kilimbouig une étude bien différente sur Milton : .. U 
nous reste à mentionner ce qui fait la grande gloire du caractère 
politiiine (le Millon, disait-il après avoir apprécié ce caraclèrej 
ce qu'il tenta pour renverser un roi parjure et une hiérarchie 
persécutrice, il le tenta en a.ssociant s^s elfoits à d'autres; mai» i 
l'honneur d'une autre lutte est tout entier à lui, la lutte qu'il 
soutint pour cette espèce de liberté, la plus précieuse de tout.» 
et alors la moins comprise, la liberté de l'àine humaine Dis 
milliers de voix s'éle\èrent a>ec la sienne contre l'imiiùt sur |. , 
Ba\ires et contre la chambre étoilée; mais ils élai. nt en hirQ 
petit nombre ceux-là qui dénonçaient les Iléaux bien plus lii- 
nesbs de la servitude morale et intellecluelle, ou appréciaient 
les bienfaits qui devaient résulter de la liberté de la presse ou 
de la liberté de conscience. C'étaient là les questions que MiMon 
regardait comme les plus importantes. Il desirait que le peuple 
pût penser par lui-même comme se taxer lui-mômc, et • 
émancipé de la tyrannie des pri'jugés aussi bien que de c«ll. 
tharles. Il savait que ceux qui, avec les meilleures intente n 
iiégligeaient (es pmjels de réfoime, se contentant de renverser 
le roi et ses partisans, imitaient les frères imprudents ds son 
poi'me de foinus, iiiii, pr. ssés de disperser la bande du néero- 
manl, oublient les uiujins de délivrer la captive.... Ses attaque» 
étaient g. ni lali nient bien moins dirigées cxjnlre desabus pail» ii- 
liers que contre les erreurs enracinées sur lesquelles se foDil. ni 
tous les abus, rnntre le culte servile des hommes éminents, e( !a 
peur déraisonnable de l'innovation... U n'attendait pas pour en- 
trer dans la place que la brèche fût ouverte : on le voyait tou- 
jours aux avant-postes et à la tète de ceux qui montaient les 
premiers à l'assaut. U n'est pas d'entreprise plus hasardeuse que 
eell • (le porler le llaaibeau de la vérité dans ces sombres riqiaire» i 
ou la lumière n'a jamais pénétré. Mais, par goût et par plaisir, 
Millon pénétrait à travers les vapeuis délétères de la mine et i 
bravait la terreur de l'explosion. Ceux qui désapprouvent le plut | 
ses opinions doivent lespecler son courage : il laissait générale- i 
ment aux autres le soin d'expliquer et de défendre les partie» ) 
populaires de sa croyance poliliquc et religieuse, pour se char- I 
ger de celle que la majorité de ses contemporains repoussait i 
comme criminelle ou raillait comme paradoxale. On peut com- 
parer sa carrière si tëconde et si railleuse à celle du dieu de la 
lumière et de la fertilité. » 

M. de Chateaubriand avait déjà tenu à honneur de venger Mil- 
lon prosateur de l'injuste oubli de la postérité. ■> Millon, avail-il 
dit dans son Essai sur la littérature anglaise, est un aussi 
grand écrivain en prose qu'en vers ; les révolutions l'ont rapprorhé 
de nous ; ses idées politiques en font un homme de notre époque : 
il se plaint dans ses vers d'être venu un siècle trop tard; il au- 
rait du se plaindre dans sa prose d'être venu un .siècle trop tôt. 
Maintenant l'heure de sa résurrection est arrivée; je serais heu- 
reux d'avoir donné la main à Millon pour sortir de sa tombe 
comme prosateur. . .> " 

VElnde dé M. Geffroy sur les pamplilels politiques et rell- 
gieur. de Millon est le développement et la justifiiation de l'ap- 
préeialion de M. Macaulav et de l'exilamation de M. de Cha- 
teaubriand. M. Geffroy a su, lui aussi, comprendre Milton; et il 
a voulu non-seulement joindre ses protestations à celles que je 
viens de mentionner, mais prouver qu'elles devaient être accep- 
tées comme l'expression de la vérité. Il a analysé, commenté, 
traduit les divers ouvrages qui avaient formé sa conviction. Et ce 
tcivail d'autint plus eslinialile, qu'il s'adresse nécessairement à 
un nombre assez restreint de b i tenrs, peut avoir, outre son in- 
térêt intrinsèque, une donliie utilité; en nous faisant mieux ton- 
nalire le passé, il nous fournit de salutaires enseignements pour 
le présent et peut-être pour l'avenir, car parmi toutes les graves 
questions dont notre société malade se piéoccupe si vivement 
aujnurd'bui, il en est bien peu que .Milton n'ait soulevées et réso- 
lues avec cette supériorité d'esprit qui , selon M. de Chali au- 
briand, lui faisait prévoir les révolutions futures. 

Dans une courte introduction, M. Geffroy, après avoir e\ni s,- 
brièvement le sujet de son livre, résume la vie de Milton depuis 
sa naissanre jusqu'au jour où, renonçant à Rome, à un voyage en 
Grèce, il abandonne l'Italie et ses travaux les plus doux pour re- 
venir en Angleterre combattre au premier rang iiarmi les plus 
valeureux champions de la liberté politique et religieuse. Il nous 
le montre successivement — en publiant la substance de sm 
écrits en prose — défendant la liberlé religieuse contre l'église 
anglicane, la liberté de penser, la liberlé domestique, la cause 
de la révolution, comballant malgré sa cécité, la restauratiot 
qui approeli", et proposant une nouvelle l'orme de gouvernement, 
puis enfin insulté et déçu dans sa vieillesse, composant le para- 
dis perdu et un traité de la doctrine rbrêlienne. ., La biographie, 
dit-il dans son résumé, ne saurait fournir beaucoup d' siierla- 
cles aussi majestueux que celui d'une vie si austère et si dévouée, 
et, parmi les innombrables monuments de la littérature pam- 
phlétaire, bien peu sans donle niéiitent d'être comparés .i ces 
pamphlets de Milton, soit pour l'imporlance des idées qui y sont 
exprimées, soit pour le mérite du style. Quelques-uns des écrits 
composés dans ce genre au dix-huilième sièele offriront penl-être 
plus de précision et de netlelé ; mais cette marelie en.barrassée 
d'une prose hérissée de citations, entrecoupée de lonsi.es paren- 
thèses, et que déparent le faux goUt et les sul)tilit('s Ibe .logiques, 
était encore en Angleterre au temps de Millon un deiaiit :;ineral; 
loin de l'en accuser lui-même, il faudrait au contraire admirer cel 
esprit indépendant, essayant de secouer les entraves du move» 
fige et d'arriver, par un raisonnement plus libre et des formes 
plus (légagi^es que celles de presque tous ses contemporains h U 
franche allure des compositions modernes. D'ailleurs de grandes 
et .s('rieu5es qualités, originales chez Millon, rarliètent cette ap- 
parente infériorité; une constante élévation d'àme, une conti- 
nuelle émotion pour tout ce qui est grand et beau, de nanes 
aspir.itions vers Dieu, la patrie, r('leinile, de ferventes prière» 
intininnpant tmil à coup le reiil, une trau.le vigueur d'expres- 
sion il.iiis les eniporlemeuls d'une indignation généreuse, inlini- 
inenl il'espnt dans la peinture ironique des travers et des vices, 
le sivie iMiiestnenx et poétique de l'enlliousitisrae religieux, la 
legéiv il lai il.' parole d'une libre conversation ou de la plus line 
ciîinedie, tous les mérites du pamphlétaire se retrouvent eha 
Milton. 
» ses écrits politiques ne furent pas, il est vrai, suivis immé- 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



(53 



diatement des résullals qu'ils devaient enranter ; une restaiiiatinn 
survint, qui (^Imiffa, hmnnics d choses, une grande paitie des 
(BUVITS de la Répuljliquc ; l'église anglicane, maigre toutes les 
attaques, subsista avec tout son orgueil ; la séparation des pou- 
voirs temporel et spiiituel fut encore, et pour longtenips, ajour- 
née. La presse resla esclave et les universités aveugles; mais de 
nouvelles et gi'néreuscs idées n'en avaient pas moins été mises 
au jour par Millon el les écrivains républicains; sous l'inspira- 
tion de l'esprit niiiderné qui résidait en eux, leuis idées se lirent 
jour avec une activité nouvelle après la révolution de 1G88, 
pour passer de là tn France et s'y traduire en de glorieuses ré- 
Ibimes. » 

VAppertâicè qui termine cette intéressante et utile étu<le con- 
tient : 1° Une bibliographie des œuvres en prose de Millnn; 
•y- une note Sur l'état des universités anglaises au dix-se|ilièiue 
s ècle; i° une note sur l'état religieux de l'Angleterre au dix- 
septième siècle; 4° la liste des vingt-sept proposdions condam- 
nées en 1683 par l'université d'Oxford dans les écrits de iMilton, 
lîaxter, Knox, etc.; 5» un article sur l'ouvrage intitulé : Joannis 
Miltoni anijli de doctrind christianil. 

Ad. J. 



VVnivers pittoresque (Afiique), tome Vil. Un volume in-8». 
Paris, 1860. Didot. 

MM. Didot frères viennent de mettre en vente le tome VII de 
l'Afrique, un des derniers volumes destinés à compléter l'im- 
portante colleciion qu'ils publient sous le tilre général iVUnivrrs 
liittoresque. Ce volume se divise en 3 parlies : il comprend 
l'Algérie, les Etals tripolilains el Tunis. 

VAlgirie a eu pour rédacteurs MM. les capitaines du génie 
Carelte et Rozet; seulement sur les 350 pages dont elle se com- 
pose, M. Rozet n'en a rédigé que 32 , qui font en outre double 
emploi avec les 318 pages signées par M. Carelte Le travail de 
ce dernier fornieraitau moins deux volumes in-8°. C'est l'éluilc la 
plus complète et la plus exacte qui ait paru jusqu'àcejour sur nos 
possessions africaines, encore si peu connues et surtout si rare- 
ment décrites. L'auteur y a résumé avec autant de conscience que 
de talent tous les dot uments épars dails les diverses |iubliialiiins 
faites par le ministère de la guerre et siirlout dans Vi;>jilor(i/iiin 
scientifique rie l'Algérie, dont il aVait déji rédigé les uiinioMes 
le.s plus nouveaux ei les plus intéressants. Elle se subdivise elle- 
même en deux parlies, l'une descriptive, l'aulre historique. Dans 
la première, M. Car.tle traite de la géographie dé l'Afrique fian- 
i.iise; il décrit tous nos établissements en en i-acontant I histoire 
sommaire; il peint les mœurs, les coutumes, les institutions des 
diverses poptdations qui y vivent avec nous en paix ou en hos- 
(ililé; il traite du climat, des antiquités, du commerce, des 
linances. La seconde est consacrée tout entière à l'histoire g'n^- 
rale; elle commence aux temps anciens et se continue jusqu'à la 
révolution de février L'iniroduclion et les périodes ae la domi- 
nation arabe et beibère et delà douiinalion turque ont été rédi- 
gées par M. J. Uibain, inlerprèie poui- la langue arabe, attaché 
pendant dix années à l'aimée d'Afrique. 

Les Etals iriiiohliiins remplissent 17.0 pages. X l'histoire et 
à la description de Tripoli, de la Itlarmariqne et du Feizan, rédi- 
gées sur les textes originaux et d'après lés voyages les plus ré- 
cents, M. le docleur IKelVr a joint uh appendice contenant d-s 
extraits dU voyagé de M. de la Condaniitie à Tripoli , et des dé- 
tails étendus sur les palmiers d'Afliqiie. 

Tunis A llf. pages. M. Marcel, ancien membre de l'Institut 
d'KgypIe et professeur suppléant des langues oriental' s au Col- 
lège de Frani», avait élé chargé de la rédaction de cette partie 
de ce volume. Il a publié textuellement, mais en l'anaolanl, une 
description de la régence de Tunis, que lui avait cédée le doc- 
leur Louis Frank, ancien médecin du bey de Tunis, du pacha de 
Janina et de l'armée d'Egypte. A celle dissertation , dont le seul 
défaut est d'avoir un peu vieilli, mais qui est encore le travail le 
plus complet que nous possédions sur celle curieuse contrée, il 
a joint un précis historique des révolulinns de Tunis jusqu'au 
voyage du bey Ahmed- hacha à Paris en 1846, rédigé en grande 
partie sur des irianuscrils arabes, et terminé par Un tabltau gé- 
néalogique el chronologique et une notice illustrée sur les mon- 
naies dé Timis. 

Il est à regretter qu'une collection de livres fails pour êlre 
consultés souveht, encore plus que pour être lus de suite, man- 
que de tables, — ne fût-ce que des tatjfes des c/t'tpitres ; — car 
nous ne pouvons prendre pour une table analytique 3 pages 
consacrées à la matière de 800 pages en petit-texte. Nous signa- 
lons ce desideratum aux éditeurs de V Univers pittoresque. 

An. J. 



Mdtliode de Chant, par madame Cinti-Damoiiem. 

Les innombrables admirateurs de la cantatrice la plus parfaite 
que l'Ecole de musique frani^aise ail jamais eue n'apprendiont 
pas sans un très-vif plaisir la publicalitin de cet ouviage. Cha- 
cun y voudra chercher le secret de ce talent si fin, si élégant, si 
pur, si délicat, qui a pendant longtemps ravi tous les cœurs, 
charmé toutes les oreilles. Il est certain que si une Méthode de 
Chant peut en ce moment fixer l'aitenliondu public, c'est évi- 
demment celle à laquelle est attaché un nom d'auteur tel que 
celui de madame Cinti-Damoreau. Pour tout amateur de bon 
goût, ce nom vaut à lui seul les meilleurs éloges. .\ vrai dire 
cependant, cette méthode n'en e^t pas une, en prenant ce mot 
dans son acception rigoureuse. La théorie n'y occupe pas plus 
de deux pages; elle se borne à quelques excellents conseils, 
en manière de préface, que la célèbre maîtresse de chant adresse 
à ses élèves sur le ton de la plus affectueuse amitié, en termes 
si doux , si bien choisis, si naturels, qu'on croirait encore l'en- 
tendre chanter. Ces conseils ne sont autre chose que l'histoire 
de sa carrière d'artiste Irès-simpliuient racontée. Ils peuvent se 
résumer ainsi : « Mes chères élèves, vous vouln devenir chan- 
teuses, faites comme moi , mieux si vous pouvez; je le souhaite 
de tout mon cœur. » Là, nous le répétons, se borne toute la 
partie théorique de sa méthode , et l'auteur ne s'inquiète guère , 
après cela, de savoir ni d'enseigner d'après quelLs lois jibysio- 
logiques l'appareil vocal existe, se modifie, se détériore, se con- 
serve et agit. Elle croit qu'on peut chanter et très-bien chanter 
sans avoir la moindre notion d'anatomie. Nous n'entrerons pas 
là-dessus en discussion avec elle; d'ailleurs , dès qu'elle ouvri- 
rait la bouche, dès qu'un son en sortirait, elle serait silre d'avoir 
raison contre tous ceux qui ne partageraient pas son avis. — 



Dès la première page du livre commencent donc les exercices ; 
exercices de toute espèce, au moyen desquels il parait en effet 
impossible que la voix la plus rebelle et la plus dure n; de- 
vienne pas tout à lait souple et obéissante. A ces exercices suc- 
cèdent six grandes études, puis six vocalises de style; tout cela 
est éciit avec un talent gracieux vraiment des plus rares. Mais 
ce qui donne un prix inestimable à l'ouvrage de madame Cimi- 
Damoieau , c'est d'y trouver réunis tous ces merveilleux points 
d'orgue qui ont valu à l'éminente artiste tant et tant d'applaudis- 
sements, soit lorsque, émule des Malibran et des Sontag, elle 
chantait au Théâtre Italien dans la Cenerentola et II Barbicre, 
soit lorsqu'elle brillait dans lout son éclat à l'ex-Académie 
royale de musique , soit enfin lorsqu'elle régnait en souveraine 
adorée au théittre de l'Opéra-Comique. Ce tiiple aspect du talent 
de mailame Cinti-Damoreau, condensé, pour ainsi dire, dans la 
quatrième phase de sa vie artislique, le professorat, est ici très- 
curieux à étudier. — Il va sans dire qu»^ la Méthode de Chnnt 
de madame Cinti-Damoreau a été immédiatement adoptée, dès 
son apparition, pour les cours du Conservatoire. Un rapport 
très-flatteur, signé de tous les membres du Comité des éludes 
niusicalts, en fait foi au commencement de l'ouvrag». On y 
trouve de plus , au frontispice , un portrait très-ressemblant de 
l'auteur, dessiaé par M. Alophe. 

G. B. 



Voyage illustré dans les cinq parlies du monde, par AnoLeiiE 
JoA^NE, ouvrage accompagné de neuf cents gravures imprimées 
dans le texte : vues, paysages, costumes, scènes de mœurs, etc. 
— sixiiiHE sÉiuE. — Bureaux de V Illustration , rue Riche- 
lieu, n° 60. 

Soixante-neuf gravures, toutes intéressantes par l'autlienticilé 
du dessin et dont la plupart joignent à cette fidélité de peinture 
un mérite de coraposilion artistique très-remarquable, tel e4 le 
contingent de celte sixième série, qui comprend les livraisons 
51 à 60. L'auteur continue la deseription de Ninive et l'his- 
toire des curieuses découvertes archéologiques dont les rives du 
Tigre ont été récemment le théâtre. Le mont Carniel est le sujet 
du chapitre xix. Ces contrées, que les livres saints ont rendues 
familières à nos souvenirs el chères à tous les voyageurs moder- 
nes, reçoivent, dans le récit de M. Joanne, l'honneur d'une élude 
faite avec une recherche toute parliculière, el un plaisir qui se 
communique facilement de l'écrivain au lecteur. Celle série est 
presque entièrement consacréi' aux lieux rendus célèbres jiar les 
récits bibliques. Voici le Sinaï, puis l'Egypte, le Caire et le Nil, 
trois chapitres où se trouvent résumées toutes les observations, 
toutes les curiosités qui font le sujet des milliers de relations pu- 
bliées depuis plus de cinquante ans sur cette partie du monde 
toujours mystérieuse comme la science de ses piêtrts antiques. 
Le Voyage illustré sera entièrement publié dans le courant 
du premier semestre de 1850. Les nombieux souscripteurs qui 
suivent aiec intérêt celte publication peuvent dire si l'auteur et 
les éditeurs se sont trop avancés en affirmant qu'ils allaient don- 
ner le p'us riche album de dessins originaux dans le livre le 
mieux fait pour plaire el pour instruire ses lecteurs. 



niNtoire dea l'^plccis. 

LE GIROFLIER. 

Rien au monde ne fait mieux ressortir l'esprit mercantile 
que I histoire des épices. Les marchands ont tour à tour em- 
ployé la force et la ruse pour s'approprier le monopole de 
ces spedes (d'où le nom d'épkes), c'esl-à-dire de ces espèces 
végélales qui, par leur arôme, flattent l'odorat et réveillent 
l'appélil des gourmands blasés : qualités précieuses qui de- 
vaient de bonne tieuie recommander au quart du genre hu- 
main le girolle, la muscade, le poivre, la cannelle, le gin- 
gembre. 

Les aromates, — c'est le nom que l'on donnait quelquefois 
aux épices, — étaient jadis une des principales branches du 
commerce. On les tirait ostensiblement de l'Arabie, tandis 
que leur provenance réelle était 1 Inde ou l'Afrique. De nos 
jours, ce commerce est beaucoup moins lucratif: c'est qu'il 
s'adre.sse plutôt à des goilts changeants qu'à des besoins in- 
variables. La cuisine des Romains serait trop excitante pool' 
nous; les mets préparés d'après les règles d'Apicius nous 
brùleraienirestomac; nous ne changerions pas nos vins na- 
turels contre les vins épices, conire l'hypocras, dont se dé- 
lectaient nos ancêtres; et la fameuse liqueur des chevaliers, 
infusion alcoolique de cannelle, île girolle, de muscade, de 
zédoaire et de cubèbe, nous donnerait infailliblement la gas- 
trite. Noire organisation serait-elle soumise à l'empire de 
la mode? 

Dans l'histoire des épices il y a deux périodes à distin- 
guer ; la connaissance, souvent fort ancienne , du proilltit, 
et la connaissance, beaucoup plus récente, de la plante qui 
le fournit. 

A (luellc époque a-t-on commencé à fair^ usage du girolle"? 

Pline, le même qui péril en l'an 79 sous les cendres du 
Vésuve, raconte que l'on rapportait de l'Inde, à cause de l'o- 
deur [odoris gratta), une substance semblable à un grain de 
poivre, mais plus allongée et plus fragile, nommée fliro/Ze 
\cariiiipUijllon). — K part l'odeur, nous ne reconnaissons 
pas ià notre girofle. La plupart des commentateurs pensent 
que le carynphtjthn de Pline est notre poivre cubèbe. C'est 
une question à vider. 

Paul d'Égine , médecin du septième siècle , dit dans le 
VlU'' livre desa Jl/at!ëremp(i(ra/e; o Le girolle n'indique pas 
|)ar son nom ce qu'il est [earyophxjHon, d'où girofle, vient 
du grec caryon, noix, el phylton, leuille). On appelle ainsi 
des Heurs ligneuses, noires, provenant d'un arbre de l'Inde, 
aromatiques, acres, un peu amères, chaudes et sèches au 
troisième degré, qui sont beaucoup employées et comme con- 
diment et comme remède. » C'est bien là notre girofle. 

Ainsi, déjà au septième siècle , cette épice était d'un usage 
très-répandu. Nous pouvons donc en faire remonter lintro- 
duction au temps où les successeurs de Constantin réuni- 
rent sous leur sceptre les débris du grand empire romain. A 



Cftte époque, le commerce des aromates se faisait encore 
par la mer Rouge : les marchandises, aminées sur des na- 
vires arabes à lléropolis (suez), étaient de là transportées à 
Alexandrie. Les Grecs les achetaient aux Arabes, et les Ara- 
bes aux Chinois, qui, avant la découverte du cap de Bonne- 
Espérance, trafiquaient seuls avec l'Inde et les iles du grand 
Archipel. Les Chinois trompaient les Arabes en leur vendant 
le girolle et la muscade comme des produits de l'Arabie, et 
les Arabes trompaient à leur tour les Grec* en les leur veti- 
dant comme des produits de la Chine. Par ce mensonge 
Ira litionnel , les Chinois ont su longtemps se conserver un 
précieux monopole. 

Après la découverte de l'Amérique et du cap de Bonne- 
Espérance, les Espagnols et les Portugais procédèrent sans 
façon au partage du monde. Ce n'est pas là une métaphore : 
la chose est prouvée par un acte authentique qui porte la 
date de 1494 : « Il est convenu que, puisque la terre et la 
mer forment ensemble un globe, divisé en trois cent soixante 
degrés, on partagera ce globe par le milieu entre les deux 
rois (le roi d'Espagne el le roi de Portugal), en faisant deux 
portions égales par une ligne passant par les deux pôles et 
le centre (le la terre; que de ces deux moitiés, l'orientale 
appartiendra au Portugal et l'occidentale à l'Espagne. On 
commencera ce compte à trois cent soixante lieues du cap 
vers l'Occident. « ( Argensola, C'ontmista de las hlas Molucas ; 
Madrid, 1G09, in-fol.) 

Cet acte de partage, passé entre Sa Majesté Catholique et 
Sa Majesté Très-Fidèle, fut ratifié par le pape. Les autres na- 
tions ne furent pas consultées : elles s'en vengèrent en se 
réservant la part du lion. 

Les Espagnols tirèrent donc vers l'Occident et les Portu- 
gais vers l'Orient : aux premiers le Nouveau-Monde, aux 
derniers l'.ifrique et l'Asie. Mais ils n'avaient pas calculé 
qu'en voyageant ainsi, ils ne se tourneraient pas toujours le 
dos, el que, la terre étant ronde, ils Uniraient par se ren- 
contrer en face. Ce cas arriva sous le méridien des iles Mo- 
luques, qui produisent le girolle et la muscade. Ces épices 
devinrent la pomme de discorde; et voici comment éclata la 
rupluro : 

Le célèbre navigateur qui donna son nom au détroit de 
Magellan fut détaché de l'escadre d'Albuquerque qui sla- 
tionnait à Goa sur la côte du Malabar ; il pénétra dans le 
grand et périlleux archipel Indien, el y découvrit lés iles de 
Banda, d'.Xmboine, enfin les Moluques. Mécontent de la ma- 
nière dont il fut récompensé par le roi de Portugal, Magel- 
lan offrit ses services à l'Espagne. Il entreprit une nouvel'e 
expédition, en suivant la ligne de partage des Espagnols; au 
lieu de doubi T le cap de B^nne-Espérance, il tourna, tn 
1319, l'Amérique, fut le premier à traverser le grand océnn 
Pacifique, et parvint à découvrir une seconde fois les Molu- 
ques dont les Portugais avaient déjà pris possession. La con- 
testation qui s'éleva entre les deux nations rivales aurait 
dégénéré en un conflit sanglant, si la polilique de l'Europe 
et le protestantisme naissant n'avaient pas alors absorbé 
toute I altenlion do Charles-Quint. Ce dernier abandonna les 
Moluques aux Portugais moyennant une redevance de 
3ol),0l)0 ducats, que l'on ne se pressa point de payer. Le 
fameux pacte qui stipulait le partage du monde fut rompu^ 
el la mésintelligence ne cessa qu'au moment où Philippe II 
réunit, en 1580; le Portugal à la couronne de Castille. Le 
riche commerce des Indes , tant orientales qu'occidentales , 
resta dès lors exclusivement entre les mains du roi d'Espa- 
gne. L'ancienne route par la mer Rouge fut interdite : les 
Espagnols, unis aux Portugais; entretenaient des croisières 
sur les côtes de l'.Arabie et de la Perse, et coulaient bas tous 
les bâtiments étrangers venant de l'Inde. Mais grâce à Phi- 
lippe H, celte révoltante naucratie n'eut qu'une courte durée. 
-Le fanatique successeur de Charles-Quint se passa un 
jour la fantaisie d'équiper une immense flnlle pour subju- 
guer l'Angleterre et exterminer les hérétiques. Avant d'at- 
teindre la côte d'.AIbion, l'invincible Armada, i|ui avait 
épuisé les trésors du Pérou, fut anéantie par une lempéle. 
Kn mémoire de cet événement, la reine Élisalmlli lit frap- 
per une médaille avec celle belle éxergoe : Afjlanl Deus, 
et dhsipati sunt. (Dieu souffla, et ils furent ili-persés ) 

Les Hollandais ri'Ciieillirent les meilleiiis déliris de ce nau- 
frage. Alliés fidèles de la reine d'Angliierre, ils [irofilèrent 
de la défaite de leur ennemi moilel pmir s'emparer des 
possessions espagnoles dans l'archipel liiillen. 

Malheureusement les Hollandais ne se conduisirent pas 
en maîtres plus doux. Gommé leurs prédécesseurs, ils se fi- 
rent, par leurs exactions, détèsler des indigènes. Pour s'as- 
surer le commerce exclusif des épices, ils recoururent à des 
ifio^enS odieux : ils arrachèrent les girofliers et les musca- 
diers des iles Ternate, Tidor, Oby, Céram et des autres Mo- 
luques, à l'exception des seules iles d'Amboine et de Banda, 
qui devinrent par là plus faciles à surveiller. Ils forçaient 
les habitants à les aider dans cette œuvre de destruciion : 
les récalcitrants étaient pendus. Après cent ans de guerres 
sanglantes avec les rois du pays, ils crurent enfin avoir at- 
teint leur but, comme l'indiquent ces paroles de Rumphius, 
leur consul à Amboine : « Aujourd'hui (vers la fin du dix- 
septième siècle), les girofliers sont détruits et extirpés dans 
les îles Moluques; on n'en trouve plus que dans la province 
d'Amboine, comprenant les iles de Banda et d'.\mboine. » 
(llerbarium Amioinense , tom. IL) 

Cette déclaration ne découragea pas les autres Européens; 
ils en reconnurent bientôt toute la fausseté. Dampier, dans 
son voya?e autour du monde, trouva des girofliers dans les 
petites' îles situées à l'ouest de Gilolo, à Mindanao et dans 
(piclqiies Philippines. Plus tard, Sonnerai fit la même obser- 
validii sur une |ilus grande échelle : » C'est inutilement, dit 
ce voyageur , que les Hollandais ont des forts et des garni- 
sons si considérables à Banda et à Amboine : ces deux îles 
ne sont pas les seuls lieux où croissent les productions pré- 
cieuses qu'ils pensent y posséder , à l'exclusion des autres 
nations; on les trouve en beaucoup d'aulres endroits. Tou- 
tes les Moluques , les terres des Papoux et même la plupart 



u 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



des îles de la mer du Sud en sont couvertes. On peut aussi 
Sardr comme certain, que toutes les "««.''^JX: f„t^ ', 
NouveUe-Gumée renferment des arbres qu Pjod" senUe^ 
épiceries. » (Sonnerai, Voyage a la Nouvelk-Gutnee , Paris, 

"ces ^enselJneLnts ne furent pas perdus. Poivre inten- 
dant des îles'de France et de Bourbon, <^t'^,;g«^ ',, |° /,'' jj 
Etcheverrv lieutenant de vaisseau, commandant 1 btoile au 
!;!at; d'hier à la recherche des arbres à épices pour en 
introduire la culture dans les colonies françaises. L était 
porter le coup de grâce au monopole des Hol- 
landais. Etcheverry atteignit sans encombre 
nie de Céram, où il recueillit d'un transfuge 
hollandais des indications utiles. 

De là, il se rendit à l'île de Guerby. Les 
habitants firent d'abord mine de repousser e 
navire ; mais quand ils s'aperçurent que le 
pavillon n'était pas hollandais , ils changèrent 
de sentiments. Le roi de Guerby accueillit fort 
bien Etcheverry, et lui exprima des regrets de 
ce que les Hollandais avaient détrmt tous les 
.irbres à épices dans son île. « Mais, ajoula-t-il, 
le roi de Palany, mon voisin , pourra vous en 
trouver. » Et aussitôt il dépécha quelques-uns 
de ses gens. 

« Les députés du roi de Guerby , rapijor e 
Etcheverry, revinrent avec la quantité de 
muscades que je pouvais désirer, et que je hs 
embarquer avec tous les soins imaginables 
pour pourvoir à leur conservation. Mes vues 
n'étaient pas remplies; je désirais y joindre 
des girofliers. Sur la demande que j en hs, 
Bagousk, principal chef du roi de Patany, 
s'offrit à m'en procurer, si je pouvais attendre 
huit jours, .le me déterminai à ce sacrifice, 
quoique je fusse extraordinairement inquiet 
sur les obstacles que je pouvais éprouver par 
le changement des moussons. Je profitai de 
l'intervalle pour envoyer mon canot avec un 
de mes officiers , afin de faire aux enviroris de 
Guerby les observations que je croyais néces- 
saires.... Le temps que j'avais prévu pouvoir 
donner à Bagousk était expiré ; je perdais I es- 
pérance de le revoir ; n'osant m'exposer a la 
{■ontrariété de la mousson qui commençait à 
souffler, je me déterminai à quitter l'île de 
Guerby touché très-sensiblement de ne pouvoir emporter le 
principal objet de ma mùssion. Je mis à la voile ; le peu de 
frais me fit faire un chemin si médiocre, que je ne perdis pas 
l'île de vue ; cet heureux contretemps me donna la satisfac- 
tion de voir arriver Bagousk avec les girofliers , sur lesquels 
je n'osais plus compter. Cette circonstance me procura la 
visite des rois de Patany et de Guerby , qui vinrent à mon 
bord avec Bagousk me remettre l'objet dont ils étaient char- 
gés 1) (Œuvres de M. Poivre; Paris, 1797, page 253.) 

Etcheverry se hâta de retourner à l'île de France. Maigre 
toutes les précautions qu'il avait prises pour échapper a la 
surveillance des Hollandais, il rencontra cinq vaisseaux 
gardes-côtes , dragons du jardin des Hespérides. Le com- 
'mandant de cette flottille détacha sur-le-champ un canot 
chargé de gens armés , qui lui témoignèrent leur surprise de 
trouver un bâtiment français dans ces parages. Etcheverry 
leur dit qu'il sortait de la baie de Manille, et que son in- 
tention était de relâcher à Batavia pour se rendre ensuite a 
sa destination. Ils parurent satisfaits de ces raisons, prirent 
le nom du bâtiment et le laissèrent aller en liberté. 





Fciullf's, Ue'irs H fruits du Girollier. 

Le commandant de VHloilr du malin arriva le 25 juin 1 770 
à l'île de Franco , d'où il était parti le 1 mars auparavant. 
Il y apporta 20,000 muscades et 8on girofliers. Ces plantes 
réussirent si bien par les soins de Poivre et de son ami Céré 
(ju'au bout de quelques années on put en envoyer un grand 
nombre dans les colonies de l'Amérique. En juillet <79.'5 , il 
y eut, au jardin national de Cayennc , une péniniere do 
80,000 girofliers, qui fournit aux plantalions des autres 
contrées équinoxiales du Nouveau-Monde. Dés cette époque, 
grâce à Poivre , le girofle et la muscade ne nous viennent 
plus exclusivement des Moluques. 

Après ces détails historiques , qui ne serait pas curieux de 
connaître les arbres à épices? Le giroflier est un arbre di- 
moyenne grandeur. Celui du Jardin des Plantes, représenté 
dans la gravure, a prés de deux mètres de liaiil ; i-'e,-;! pcut- 
élre le plus beau ([u'ou puisse voir dans nus serres d'Europe, 



véritables hospices de végé- 
taux. Le tronc peu épais est 
recouvert d'une écorce gri- 
sâtre , lisse , très-adhérente ; 
les branches s'infléchissant 
gracieusement forment une 
cime large et touffue ; les ra- 
meaux sont garnis d'un grand 
nombre de 'feuilles qui res- 
semblent à celles du laurier 
commun : elles sont opposées, 
luisantes , entières , à bords 
légèrement ondulés et à ner- 
vures latérales très - fines , 
presque parallèles; écrasées 
et mâchées , elles ont l'odeur 
et la saveur du girofle pur; 
leur surface inférieure est 
parsemée de petits points 
résineux qui , vus à la loupe, 
sont la plupart transparents. 
Ces petites glandes, plus 
nombreuses encore sur la 
fleur, fournissent l'essence 
si forte de girofle; les feuilles 
sont portées sur des pétioles 
offrant à leur insertion un renflement coloré qui se remar- 
que dans beaucoup de plantes des régions tropicales; les plus 
jeunes contrastent par leur couleur rougeàtre avec le vert des 
anciennes et produisent un beleffetdans les forêts et les haies. 
Par les organes de la fructification , le giroflier se rap- 
liroclio du myrte ; aussi l'a-t-on rangé dans la famille des 
myrtacées. Les fleurs sont odorantes , groupées (lar trois et 
disposées en corymbe à l'eNlréinilé des rauuMiix. .\ la base 
de chaque fleur,' on aperçoit (leu\ pcliles liraclees (pu tom- 
bent de bonne heure; le 'calice à tube allongé, découpe au 
sommet en (lualie, quelipiefois en cinq, segments étalés , 
pointus, conslitue le rhu de girofle du commerce; Utéte 
du chu est formée des quatre pétales qui, avant leur épa- 
noHis^elneIlt, cachent , comme un liounet, les étiimines 
nombreuses insérées sur un wUnd do calice; colui-ii ren- 
ferme l'ovaire , surmonté d'un style a stigmate simple. 



"* Voici comment se lait, d'octobre en décembre, la récolte 
des clous de girofle : avant que les fleurs s'épanouissent , 
un homme monte sur l'arbre, attire vers lui les rameaux 
flexibles et cueille les corymbes qu'il jette à terre ou dans 
une corbeille. Si les rameaux se cassent, ce qui arrive sou- 
vent, l'arbre reste quelquefois stérile pendant deux ans. On 
trempe ensuite les fleurs dans l'eau bouillante, on les couvre 
de feuilles, on les expose à la fumée d'un feu qu'on fait au- 
dessous, et on les sèche au soleil. 
Quand on laisse les fleurs sur l'arbre , il leur succède une 
baie ovoïde, coriace, rouge-brun, quiressemble 
un peu à une grosse olive. Ce fruit, marqué 
d'une cicatrice en croix, reste du cahce, s'ap- 
pelle antu/le de girojle ou clou-matrice. Il ren- 
ferme une ou deux graines dures, appliquée» 
l'une contre l'autre. Les antefles sont beaucoup 
moins communs dans le commerce que les 
clous de girofle ; ils sont remplis d'une matière 
gommo-résineuse, noire, fort aromatique. Les 
Hollandais en font une sorte de confit-ure d'un 
grand usage dans leurs voyages maritimes : ils 
en mangent après chaque repas pour faciliter 
la digestion et prévenir le scorbut. 

C'est à un botaniste français, à l'Ecluse, 
plus connu sous le nom latinisé de Clusiuf . 
que nous devons la première connaissance 
botanique de l'arbre qui produit le girofle. H 
raconte lui-même que pendant son séjour a 
Amsterdam, en 1600, il acheta deux rameaux 
de giroflier , avec leurs fleurs et leurs fruits , 
qu'on venait d'apporter sur un navire de l'île 
Ternate. Il en donna la description et le dessin 
dans un livre qui , sous le modeste titre : 
Exod'ca , contient l'histoire de toutes les plan- 
tes nouvelles, alors introduites en Europe. Il 
compara les fleurs du giroflier à celles du ce- 
risier; seulement, au lieu d'être blanches, 
elles sont bleues , veinées de blanc. Plus tard, 
Rumphius compléta ces détails descriptifs dans 
son Herbier d'Amboine, et fit en même temps 
connaître la culture de ce précieux arbre, dans 
lequel toutes les parties sont odoriférantes. 

Autrefois on le propageait de graines, en 

semant le clou-matrice. Mais, dans ce cas, on 

n'obtient des produits qu'au bout de cinq ou 

six ans. On préfère aujourd'hui le propager 

de boutures, en se servant de rameaux coupés au moment 

où la sève commence à monter. On se procure ainsi des 

récoltes déjà au bout de trois ans. A dix ou douze ans , ces 

arbres donnent deux à quatre livres de clous; il faut cinq 

mille clous pour faire une livre. Rumphius parle d un giroflier 

de Ternate qui rapportait annuellement 1,100 livres de clous ; 

il avait cent trente ans , et son tronc étoit si épais que deux 

hommes à peine pouvaient l'embrasser. Ces exemples de 

lon-'évite sont maintenant très-rares. Le plus grand ennemi 

du "giroflier est une espèce de ver blanc a tête brune ; il 

attaque le bois et pénètre jusqu'au canal médullaire. 

La culture productive du giroflier exige beaucoup de soins : 
il craint é"alement le vent, le soleil et la sécheresse. Toutes 
les terres ne lui conviennent pas; il réussit le mieux dans un 
sol volcanique, couvert d'un humus frais et profond. Ce.st 
dans ces conditions que se trouvent les îles Moluques et les 
autres régions tropicales où le giroflier prospère. 

L'histoire que nous venons d'esquisser s'applique spécia- 
lement au Caryophyllus aromaticus. Lin., qu il vaudrait 
mieux appeler 'Car w/iy«u.v Molucensis, par allusion a sa 
véritable patrie; car il y a d'autres espèces qui son égale; 
ment aromatiques, tels que le CaryophyUus elhpticus à 
feuilles elliptiques, le C. anfisepacus acahcequinquedente 
le C. fa^tigiatus, C. floribundus. Ces espèces n habiten 
pas les Moluques, mais les forêts de Java; e^ es interessent 
moins le commerce que la science. D Hoefer. 



Rébus. 




EXPLICATION nu nïRNlKR RÉtOS. 

On cent souvent les cllansons iiouvollcs sur <! 

On s'abonne directemeni aux bureaux, rue de Rirlielieu, 
n» (iO par l'envoi franco d'un mandat sur la poste ordre Leche- 
valier et C" ou iiii>s des <lircctours de poste ol de messageries, 
des iirineii.aiix libraires de la France et de l'étranger, et des 

correspon ilan.es de l'ayeiiee g-alionneineiit. 

P.WLIN. 



Tiré à la presse mécaniquo de Plon frèris , 
3fi, nie de Vaiigirard. 



L'ILLUSTRATION, 



*.ï*^'î,',^ / ;;; 




Ab ponr Paiii. 3 mois. 8 fr. — 6 moi». 16 fr. — 
Prii de chaque N", 15 c. — La collection mensuelle 



an, 30 fr. 
, 2 fr. 15. 



N" 362. Vol. XV. — SAMEDI î FÉVRIER 1S50. 
Bureaux > rae Richelieu, «•. 



Ab. pour les dép. — 3 [ 
Ab. pour l'étranger, 



s. 9 fr. 
10 fr. 



moii, n fr. — Dn an, 32 fr 
— -20 fr. _ 40 fr. 



SOMKAIKS. 

Histoire de la semaine. — Voyage à travers les journaux. — Tourrier de 
de Paris. — Notice sur février. — Revue agricole. — Au rèdnctcur ilc 
CIliusiTation. — Curiosités de l'Angleterre , tes annonces. — Revue lit- 
téraire. — De l'origine de la chanson de Cadet Kousselle et de son au- 
teur. — Bulletin bibliographique. — Calendrier astronomique — Mo- 
des ; costumes de soirée. — Le grand sceau de la Californie. — Variétés. 

Crarures: Vue d'un temple en ruines à Lambœsa ( Afrique 1. — Une ava- 
lanche. — Scène du Pied de mouton. — Dessin allégorique de février. 
— Les curiosités de Londres : annonce de chapelier , du Lemdon adver- 
tising office, annonces ambulantes, annonce de bottier, annonce d'un 
journal des chemins de fer. — Aventures de M. Verdreau , par Stop , 22 
gravures (suite). — Fij 
sceau de la Californie. 



i de soirée. — Le 



nislotre de la «cmalne. 

L'Assemblée législative a terminé, le 24 janvier, la longue 
et violente discussion sur le projet de loi relatif à la trans- 
portation des insurgés de juin en Algérie. La Montagne, qui 
avait annoncé vouloir réclamer le scrutin sur chacun des ar- 



ticles , a renoncé à ce projet , dont la suite n'a donné lieu 
qu'à une question de quelque importance soulevée par M. le 
général Lamoricière. Nous empruntons au Napoléon un ar- 
ticle sur cet incident ; 

« Le général Lamoricière a présenté à l'Assemblée un 
amendement qui violait ouvertement l'art. 35 de la Consti-, 
tution. Cet article, comme on le sait, attribue au Présiden- 
de la République le droit de faire grâce après l'avis préala 
bledu conseil d'Etat. 

» Le général voulait investir r.\ssemblée du droit ex- 
clusif de mettre en liberté les i68 insurgés de juin détenus 
encore. 

» Cette tentative a causé une profonde surprise sous un 
double rapport. Personne d'abord n'ignore que le général 
Lamoricière appartient à cette fraction de l'A.ssemblée qui 
professe une admiration extrême pour la Constitution. En- 
suite nous ne comprenons pas comment un homme qui , 
llier encore , représentait le Président île la lii''iiuhlifiue à 



Saint-Pétersbourg, a pu faire le premier usage de son initia- 
tive parlementaire pour formuler une proposition qui est un 
acte de défiance contre le Président. Les voix qui s'y sont 
ralliées ont prouvé, par leur petit nombre, le sens significa- 
tif que lui donnait l'Assemblée. » 

Cet article lui-tnème soulève, dans les mots que nous 
avons soulignés , une question constitutionnelle qui sera 
vidée à l'occasion. L'ensemble de la loi a été voté à 306 voix 
contre 203 sur 609 votants. 

Le lieu désigné pour recevoir les insurgés est Lambœsa 
dans la province de Constantine. Ce pays, situé sur les der- 
nières pentes de l'Aurès , est à 8 kilomètres de Bathna an 
fond d'une vallée fertile. Un plan levé par M. le capitaine du 
génie Lagrenée montre que les ruines de cette ancienne viljp 
romaine couvrent un terrain qui n'a pas moins de 2,600 mi- 
tres de long sur 1 ,800 mètres de large. Les constructions 
sont si multipliées, si variées, qu'on entreprendrait en vain 
de les décrire sans le secours du dessin. Celui que nous 




Vue li'ui' Temple à laiibjsa (colonisation dAfin]ueJ, d'.p et un dessin de M i<; colonel Delynae.. 



66 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



donnons diiprps un croquis (le M. le rolonel DeUmare 
représente les débris dun temple consirré à Esculape; la 
façade porte une inscription qui nous apprend que ce temple 
a été construit par les ordres de Marc-Aurele et de Lucms 
Vérus. Toutes ces ruines oOient les matériaux propres à 
construire une ville nouvelle. Puissent-elles se relever sous 
les mains de ceux qu'une loi de salut public relègue sur cette 
terre qui est encore la patrie! 

L'ordre du jour appelait, le lendemain, la deuxième déli- 
béraliun sur le projet de loi relatif au traité de commerce et 
de navigation conclu entre la France, et la lielijique. Après 
quelcpics observations sans importance, il a été décidé que 
1 on passerait à la troisième délibération. 

Venait en second lieu la première délibération sur le pro- 
jet de loi tendant à transférer de Montbrison à Samt-Ktienne 
le chef-heu du département de la Loire. La commission, 
dont le rapporteur est M. Favreau, conclut au rejet de la 
loi ; le rapport n'a été soutenu que par un seul orateur, 
M. Desrotours de Cliaulieu. Deux orateurs, au contraire, 
M. Darisie et M. Heurtier, ont défindu le jirojet de loi. 
L'Assemblée ne pouvait pas trancher immédiatement la 
question principale; mais elle. a fait tout ce que son règle- 
ment lui permettait de faire en faveur de la me.'ure propo- 
sée; elle a décidé par 327 voix contre 253 qu'elle passerait 
à la deuxième délibéralion .sur le projet de loi. 

L'Assemblée n'a fait qu'entamer dans cette séance la pre- 
mière délibération sur la propcisilion du général Bara.L;uay- 
d'Hilliers, tendante à modilïer le décret du 111 juillet 1848, 
sur l'admission gratuite aux Écoles Pol\ lef liniipic et Militaire. 
On sait peul-èlre ipi'un décret de la ('.(instituante, en ilale do 
19 juillet 1818, a décidé qu'à l'avenir (c'est-à-dire en 1850) 
les élèves admis aux Écoles Polytechniipieet Militaire seraient 
entretenus et nourris i^raliiitemrnt. Le général Baraguay-d'Hil- 
liers a pro[)Osé de rapporter ce décret, et la commission d'ini- 
tiative de l'Assemblée, approuvant la pensée qui avait dicté 
cette proposition, a chargé M . Leverrier de la soutenir devant 
l'Assemblée. 

Nous n'avons pas à dire notre sentiment sur cette discus- 
sion. Il est certain que la date du décret qu'il s'agit de rap- 
porter est pour quelque chose dans les motifs qui font in- 
cliner l'Assemblée du côté de la proposition nouvelle. Il est 

heureux que la Hépublique n'ait pas inventé la vapeur 

mais elle no l'a pas inventée. 

L'Assemblée, à une grande majorité, a décidé qu'elle pas- 
serait à une seconde lecture. 

Au commencement de la séance, M. Thiers a déposé un 
rapport général au nom de la commission de l'assistance pu- 
blique. 

Nous analyserons ce document, qui est le résultat des dé- 
libérations multipliées d'une commission de trente mem- 
bres , à laquelle une multitude de projets et de plans avaient 
été renvoyés. Cette commission se composait de MiVl. Pisca- 
tory, Proa, Savatier-Laroche, Levavasseur, de Melun (d'IUe- 
et-Vilaine), de Uiancey, de Rémusat, de l'Kspinay, de Melun 
(du Nord), Cordier, Corne, Berryer, Coquerel, Lequien, 
Parisis, Béchard, Louvet, Noailles de Moiichy, de Monte- 
bello, Callet, Debèze, Godelle, de Montalcmbert, Emmanuel 
Arago, Baudot, Buffet, Ancel, Charles Dupin, Gustave de 
Beaumont, Thiers. 

Ce document n'est rien moins qu'un traité complet sur la 
matière. Les principes généraux de ^assi^tance publique y 
«ont posés, et, en partant de là, l'éloquent rapporteur ap- 
précie successivement toutes les propositions sur les(|uelles 
la commission a délibéré. Nous n'avons pas besoin de dire 
qu'on retrouve dans ce rapport, qui a été élaboré avec un 
soin particulier, tous les caractères de l'admirable talent de 
M. Thiers.' Mais, pour rendre dès aujourd'hui notre pre- 
mière impression, nous craignons que M. Thiers, dont l'es- 
prit ne manipie pas de hardiesse, ait trop cédé au sentiment 
présumé de la majorité, en restant en deçà de ce qu'il con- 
sidère lui-même comme praticable parmi les plans de ré- 
forme tpii ont été proposés sans mesure et sans motifs suf- 
fisamment justifiés. 

On a voulu , dans cette semaine , donner à la publica- 
tion d'une préface de M. Gui/.ot l'importance d'un événement 
politique. M. Giiizot, qui publie en ce moment la quatrième 
édition de son llistuire de la Itnvululiun d' Angleterre , et qui 
annonce un nouveau volume à mettre à la suite des volumes 
déjà connus, a fait précéder la nouvelle édition d'une Inlro- 
ducliun, où la curiosité cherche vainement des analogies qui 
feraient de cette histoire un pamphlet. Cette publication de 
l'illustre historien est donc l'oeuvre d'un grand écrivain et 
non celle d'un satiriste de mauvaise humeur et d un politi- 
que dérouté. 

La séance de l'Assemblée , disent les journaux , a été lundi 
de peu d'intén^t. Nous remarquons en passant que les séances 
qui ont de l'intérêt pour les journalistes, même les plus 
pacifiques, ne sont pas celles où l'on discute sérieusement 
les all'aires utiles, mais celles qui sont perdues dans li^< ré- 
criminations injurieuses des paitis. O'iand l'article com- 
mence par déplorer que le désordre, le tumulte les cris 
furieux aient troublé l'.Assemblée, le j'iiirnaliste n'ajoutera 
jamais que la séance a été de peu d'intéièt. Voici ce qui se 
passait lunrli ; On discutait la loi relative à la garde m' bile; 
il s'agissait de donner à des services éclatants une marque 
de la sollicitude nationale. On a fini par s'entendre sur ce 
qu'il était honorable et possible de faire pour ces braves 
gens , et la loi a été volée par !J33 voix contre 4!) ; c'est 
prescpie l'unanimité: on ne s est donc point querellé. Séance 
sans intérêt. 

C'est dans cette journée paisible que le ministre de la 
guerre a présenté un projet de loi relalif à l'achèvement du 
tombeau de l'Empereur. Le projet promet de réveiller les 
bruits récents 1 1 mal assoupis qui ont couru , il y a quelques 
semaines, à l'occasion du rappoit de M. de Luyi es sur 
l'emploi des crédits alTectés aux premières constructions de 
oc monument. 

La journée de mardi a été consacrée à l'examen d'un 



projet de loi concernant les moyens de constater les con- 
ventions entre (lalrons et ouvrit rs en matière de tissage et 
de bobinage. L'objet de cette discussion entre les hommes 
spéciaux et pratiques rie l'Assemblée est tellement techni- 
que, que nous nous bornons à l'indiquer à sa date. Il ne 
s'agissait d'ailleurs (|uo de la seconde délibération ; l'Assem- 
blée délibérera une troisième fois. 

Au commencement de cette séance , l'Assemblée a ren- 
voyé aux bureaux une demande en autorisation de poursuites 
contre M. iMarc Dufraisse, un des membres de la Montagne. 

Une question toute spéciale a encore occupé l'Assemblée 
dans la séance de mercredi. Il s'agit du haras de Saint- 
Cloud, dont le sort intéresse le perfectionnement de nos 
races chevalines et surtout celles qui sont propres au ser- 
vice de l'armée. La commission avait proposé la conserva- 
tion du haras de Saint Cloud et son acquisition aux frais de 
l'Etat. Celte proposition très-bien justifiée a été votée. Le 
haras de Saint-Cloud formera , sous la dépendance du mi- 
nistre do l'agriculture, un établissement d'études pratiques 
dirigées par un conseil de perfectionnement. Les élèves de 
l'institut agronomique de Versailles seront conduits à ces 
expériences par le professeur spécial, qui fera des moyens 
employés et des résultats obtenus le sujet de ses leçons. 
M. Bichard, dont nous avons eu plus d'une fois occasion, 
dans ce recueil même, de signaler les connaissances sur 
cette matière comme sur toutes celles qui tiennent à la 
science agricole, a soutenu avec talent, comme rapporteur, 
lavis de la commission, qui a triomphé. 

— Le parlement anglais ouvre sa session aujourd'hui jeudi. 
L'agitation en faveur du système protecteur, c'est-à-dire 
contre la loi récente sur la liberté du commerce des grains, 
paraît devoir faire l'objet des plus vives discussions de cette 
session. La réforme coloniale et la réforme financière, qui 
ont été agitées dans les meeting,^, seront également discutées, 
puis l'éternelle question de l'Irlande, cette lamentable com- 
plainte qui retentit chaque année dans le parlement anglais. 

— Bien d'important et de décisif en Italie, pas même la 
conclusion de l'emprunt romain, qui est la condition appa- 
rente du retour du saint-père à Bome. 

— En Allemagne, toujours les mêmes symptômes de 
résistance de la part des Etats , tels que la Bavière , le Wur- 
temberg , le Hanovre, la Saxe , à accepter la suprématie de 
la Prusse dans la question allemande, mêmes tentatives 
de former une contre-alliance pour contre-balancer l'action 
de la Prusse. 



^S\^'^h 



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\f a L'II LUSTBATION 

(\w l-s;\nftu\ U 1" I iMiir iflwiul 



^ i' ^ ^v^«^x•o.^^\^o"^àa,■^sV'Ml■«(nA,^^ln^!l^^tt\., JY'^'Ji, 
-fT"^ il % aà.tt*=ff aux V.\\)Xft\ït«. itt'as c\vat\\w i .f^'^'' 







^«.ssac^MWS, — o^i «ra,vo\\tT fi anco m.i>. \ -\ 



^br 



A LE CHEVALIER et O 







Voyage A travers Ip» alonrnaax. 

L'événement delà semaine, c'est... XKvénmunt. Voilà ce 
qui s'appelle débuter à la façon dégagée et folâtre des chro- 
niqiKurs hebdomadaires. xfEvénemeiil est un des derniers 
venus parmi les organes du journalisme parisien ; il est sorti 
triomphant, il y n une année tout au plus, du cerveau du 
plus olvinpien de nos poètes. A son début, les prétentions 
de celte feuille de style étaient gigantesques. L'l-:rénrmer,t 
ne tendait à rien moins qu'à rovoliilionncr le monde lilté- 
raire et politiipie. Appel avait été l'ait à tooles les cipniilés 
intellrcliielles. Si j'ai gardé bonne meinoii" ilc la doclaration 
qui parut dans le premier numéro, il s'agissait de porter la 
lumière dans loiitis les questions obscures, et de résoudre 
les difficultés par une succession non interrompue de victo- 
rieuses aniithè.ses. C'était désormais au premier l'arif Cor- 
nélien qu'était réservé l'honneur de sauver la société. Le 
grand style allait continuer l'œuvre du grand hnmine; le 
penseur était riiérilier direct de Napoléon. C'était mcmc le 
seul Napoléon possible de notre tinips (le A'(7;io/con domi- 
nical n prouvé le contraire). L'univers s'iiginouilla devant 
ces pompeuses pioinesses et attendit en silence. Mais I /;- 
vénemeni , il faut bien le dire, ne .sauva rien, pas mémo 
Traijaldaitas , celte homérique apothéose du porc aux choux. 



Après cinq mois de tartines éléglaques et poitrinaires, l Evé- 
nement descendit du Sinaï de la politique, et se Iransfoima 
en canard. Olympio se fit colporteur de faitr.-1'aris. 

Il ne faudrait pas confondre le canard de {'Evénement 
avec le canard plus modeste de la Patrie. Ce dernier est 
sans prétention;- ; il se sert quotidiennement dans les co- 
lonnes de la troisième page comme en cas et comme rédac- 
tion supplémentaire. Une ravaudeuse séduite , un portier 
romancsijue, une carpe savante, moins que cela, une simple 
baleine échouée dans le lac de Genève, tout est bon à la 
Patrie. Le cuinnier en chif de ce journal n'a pas de préfé- 
rence à l'endroit des volatiles littéraires; il les admet tous 
sans exce|)tion dans la basse-cour de sa rédbction paternelle. 
L'Evénement, au contraire, ne peut oublier la splendi ur de 
son point de départ; l'ange déchu sesouvierit du ciel : lletter 
to reiç/n in liell iliat nerve in heaven. Il cLsèle sa phrase, 
sculpte sa pensée, mor.umcnlalise son canard. De plus, il 
n'accorde droit de bourgeoisie qu'aux canards politiques. 
Tantôt il s'agit de .M. Victor Hugo, chargé de former un 
cabinet; tantôt II est question d'un nouvi au systcmede M. de 
iGirardin, nyaleme (ulyurant , destiné à changer la face do 
l'Europe. M. Victor Hugo a dit ceci , M. de Girardin a fait 

cela. Une dame demandait hier à M. Victor Hugo, elc 

Une littre a été adiesrée à M Emile de Girardin, elc 

L'frfn'/Hcnfnerecoiinaitquedeux hommes, deux penseurs, 
deux géants, deux microcosmes, M. Hugo et M. de Giranlin. 
Depuis que \' Erénemenl est entié dans sa seconde phase 
(la phase du canard), il s'est fait le caudataire de la Presse 
et l'adorateur de M. de Girardin. C'est ce journal qui an- 
nonçait dernièrement que la saisie de la fresse avait causi 
à la Bourse une baisse de 2 fr. 30 c. V Evénement déclarait 
la semaine dernière que lacquillement (Je la Presse avait 
jeté dans la population parisienne une émotion telle, que 
pour trouver trace d'une pareille agitation il fallait remonter 
jusqu'au 24 février 1848. Le lendemain la l're>.se se hâtait 
de reproduire ces importants entre-filets en les faisant pré- 
céder de la formule sacramentelle ; On lit dans un journal. 
Or, il n'est peut-être jias inutile d'apprendre au public que 
{'Evénement et la Presse se font dans les mêmes bureaux , 
se rédigent sur la même table, se tirent à la même presse 
mécanique. M. de Girardin (|ui gouverne la /^re.-.'i« du matin 
et qui règne sur {'Evénement du soir, corrige lui-même les 
épreuves de sa propre glorification. Quand {'Evénement an- 
nonce modestement que M. de Girardin est le plus grand 
homme d'Etat que la France ait possédé depuis Colbert, 
nous savons, à n'en pas douter, ce que M. de Girardin pense 
de lui-même. 

L'une des plus grandes maladies de noire époque, c'est le 
personnalisme; jamais l'adoration du mot n'a été si exclusive 
et si universelle Que M. de Girardin ait foi en lui, rien de 
mieux; il a assez de talent pour pouvoir faire quelque cas 
de son intelligence; qu'il croie fermement que sa trilogie 
ministérielle est l'ancre de salut de l'avenir, c'est une opi- 
nion qui n'est pas plus irraisonnable que le système du Cir- 
culus ou la théorie de 1 anarchie. Slais (|u'à for. e de répéter 
sur tous les tons et dans tous ses journaux qu'il est le seul 
homme d Elat et le seul homme de cœur du dix-neuvieme 
siècle, il se persuade que la France entière partage sa con- 
viction, voilà ce qui me parait fort. Ce n'est pas moi qui 
contesterai les qualités éminentes du rédact(ur en chef de 
la PV'Sse et de {'Evénement, mais, malgré toutes les ressour- 
ces de son esprit, M. de Girardin manquera toujours le but 
qu'il se propose d'atteindre. M. de Girardin qui sait beau- 
coup de choses est dans une profonde i:;norance à l'égard de 
lui-même. Ce qu'il semble savoir le moins, c'est le p.-écepte 
socratique. Il ne §e connaît pas, et c'est jiarce qu'il ne s est 
jamais connu qu'il s'agitera toujours dans le vide et qu'il pour- 
suivra sans jamais la saisir la siipième ambition de toute sa vie. 
Après bien des tâtonnements et des hésitations, M. de Gi- 
rardin, appuyé sur ses deux journaux, a définitivement fran- 
chi le liubicon. .\iijourd'liiii il est franchement socialiste, et 
dans l'épanchcment des conversations intimes il avoue, s'il 
faut ajouter foi à ipielques indiscrétions, le secret de celte 
évolution depuis longtemps prévue. Le socialisme mani)ue 
d'hommes, dit-il, dans l'é-poque bouleversée que nous tra- 
versons, toutes les doctrines peuvent avoir leur quait d heure 
rie triomphe, même les plus extravagantes. Si le socialisme 
vient à l emporter un jour, c'est moi qui serai le modi>ra- 
teur de ce parti sans chef, et qui sait si du même coup je 
ne pourrais pas faire l'application de mes idées, repoussées 
jusqu'à présent par tous les gouvernements? 

M. de Girardin est condamné à vivre dans une illusion 
perpétuelle. Depuis quinze ans il n'a qu'une ambition , la 
possession du pouvoir pour faire triompher, j'en suis cer- 
tain, ce qu'il croit indispensable à la prospérité do son p 
et il est le seul homme en France qui ne comprenne 
que ce pouvoir qu'il poursuit avec une opiniâtreté > 
exemple, il ne l'atteindra jamais. Son rôle e-l celui de S>; 
phe. Pendant toute sa vie il roulera péniblement le roi lie r 
desese.-.pérances. et ce rocher n tombera incessamment >ur 
lui. Lersqu'il n'aura plus qu'à étendre la main pour saisir 
le portefeuille lantdé.-iré, le portefeuille s'iMoigncia de lui- 
même plutôt ipie de se lais,ser prendre. El cependant M de 
Girardin a plus de lalenl, plus d'initiative, plus d'idéi- 
autant de cœur pinil-êtie que la plupart des lioinmes qi. 
sont succédé au pouvoir dans ces derniers lemps. 11 
leçon do moralilé dans une époque où l'on répète cli.. 
jour que rien ne compr( met ! .M. de Girardin, c'est le il 
ment de son passé, est destiné à être l'instrument de i 
les partis, cl lous les (wrlis le briseront sans pilié le li n . 
main de la victoire. 

En ISaCi, quelques jours après la fondation de la Pie-- 
M. de Girardin appuie le mini.-tère .Mole (n haine i e 
M. Guizot. (,)ue fait M. Mole pour M. de Girardin'! Je ne 
parle pas de> invitations à diner el ries petits services cou- 
raiils. En I8iu, M. de Girardin soutient M. Guizot en b.niie 
de M. Thiers; c'e.st lui qui prend la plus large part ,i l.i 
formation du cabinet du 29 octobre. U s'agite , se démène 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL, 



07 



i,(fiurl cliez celui-ci, rapproche celui-là, et pendant trois ans 
jj met son journal au service de ladministration qu il a en 
(|ui'l(|ue sorte installée. Puis tout à coup il se retourne contre 
.(• c:ibinet qui est en partie son œuvre, et ac^'use tout bas 
M. (lii.izut d'ingratitude. A partir de cet instant il attaque le 
: h: T Ae la doctrine dans la l'ie^se et vote contre lui au par- 
II! ni. Réduit au rôle de Cassandrc politique, il prédit ca- 
li irii|ilie sur catastrophe, et la révjlutiun de IS'i» le venge 
l'.iiiiilélrmentde l'ingiatilude des hommes d'État de la mo- 
narchie. iVprés avoir commencé par louer le gouvernement 
provisoire, qui compte dans son sein un ami personnel de 
M. de Girardin, il le bat en brùclie. M. de Lamartine s'est 
montré aussi oublieu.\ à l'égard du rédacteur en chef de la 
Prcs.'.e que les ministres de Loui^-Philippe. Sisyphe! Sisyphe! 
Plus taril, c'est M. de Girardin qui pose le premier la candida- 
ture de lU. Louis Bonaparte a la pré^idence. Cette fois on peut 
supposer qu'il va arriver de plain-pied avec l'élu du 10 dé- 
cembre; mais M. Louis lionapane, en remerciant M. de 
Girardin du concours que ce dernier a bien voulu prêter à 
sa candidature , lui vante les douceurs du journalisme et n'a 
pas l'air de se douter de l'existence de la trilogie politique. 
M. de Girardin croit-il que les socialistes, en admettant pour 
un instant l'hypothèse de leur succès, se montreraient plus 
reconnaissants que IM.M. Mole, Guizot et Limartine, que 
Louis-Philippe et Louis-Napoléon'? U. Proudhon ne demande 
pas mieux, et je le comprends parfaitement, que M. de Gi- 
rardin fraie la voie à la théorie de l'anarchie; M. Ledru- 
Rollln , M. Louis Blanc , M. Couîiderant consentent à accepter 
le rédacteur de la Presse comme un auxiliaire. Mais à l'heure 
où se partageraient les dépouilles ministérielles, U. de Gi- 
rardin serait impitoyablement rejeté dans les rangs d'une 
opposition nouvelle ; l'opposition, c'est-à-dire la lutte, telle 
est la tâche de M. de Girardin. M. de Girardin luttera sans 
cesse et toujours, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là, 
malgré lui , par la force des circonstances; je suis convaincu 
qu'à l'heure qu'il est le rédacteur de la Presse serait inac- 
c,e.ssible à loute tentative de corruption, et cependant il 
représente dans le journalisme, en dépit de lui-même, ces 
capitaines de compagnies franches qui allaient s'enrôler sans 
parti pris à l'avance sous un dra[ieau ou sous un autre. 
Vingt-quatre heures de pouvoir valent mieux que vingt- 
quatre ans de journalisme , disait un jour M. de Girardin 
devant celui qui écrit ces lignes. Mais le pouvoir est l'Ithaque 
inabordable que poursuivra sur tous les océans de la poli- 
tique ce proscrit de toutes les administrations condamné au 
journalisme, c'est-à-dire à la lutte à perpétuité. Il aura 
conquis par son industrie, par .son aciivité, par son talent 
qui est immense la riche.sse et môme une certaine popularité, 
mais la popularité et la richesse ne lui feront que mieux 
sentir tout ce qui manque encore a son ambition. Haute leçon 
de moralité, ai-je dit au milieu de cet article, ce n'est pas 
de trop de le répéter à la fin. 

.lUNfCS REDIVtVUS. 



Courrier de Pari*. 

C'est la semaine aux nouvelles : quelle fête ! Chaque 
matin votre journal, ce diseur de bonne aventure, vous ap- 
1 portail la sienne. On vous a donné votre pain quotidien 
I sous toutes les formes. Heureux janvier, c'est son privilège, 
I l'abondance et la variété. Il frappe à toutes les portes,"et 
I toutes les portes s'ouvrent. Janus, son patron, avait deux 
I visages; lui, il en a cent, il en a mille. C'est le plus éveillé, 
le plus actif et le p!us curieux de tous les mois. Infatigable 
marcheur et danseur plus infatigable encore, il est de toutes 
I les fêtes; c'est le Juif errant du plaisir; il ne quitte jamais 
[ ses sandales , et l'on n'a pas besoin de lui dire : Marclie , 
marche! C'est le mois aux trente jours et aux mille et une 
nuits. Pauvres faiseurs d'almanachs et d'allégories, c'est en 
vain que vous le montrez vieux , cassé , grelottant et malin- 
gre ; il rit dans sa barbe de neige et se moque de votre 
complainte. Par ma foi, voilà un beau jeune vieillard! comme 
dit la Toinon du Malade imaginaire. 

Par où commencer? Que dire et que ne pas dire"? On a fait 
du bruit partout. Il se donne vraiment depuis huit jours 
des représentations extraordinaires; le répertoire est riche, 
et toutes les troupes ont donné. Nouvelles politiques , scien- 
tifiques et 3rlisli]ues, nouvelles étrangères et nouvelles 
judiciaires, chronique des salons, des ruelles et des théâ- 
tres, sans compter les faits divers, voilà notre programme; 
nous ne le remplirons pas. 

Dans cette fourmilière, vous distinguez d'abord le groupe 
des savants, comme dirait un phalanstérien. Voilà un hiver 
qui les occupe, et ils auront beaucoup travaillé... dans les 
nuages. Us viennent de découvrir des taches dans le soleil, 
et lis signalent à l'envi des effets de neige dans toute l'Eu- 
rope. Oh ! la b?lle chose que la science ! s'écrierait encore 
H. .lourdain. 

A propos de science, l'Institut a eu son lion : c'est lord 
Brougham, qui lui a fait mardi un speech sur la propagation 
de la liimière. Les théories de Sa Grâce ont paru nouvelles 
à ceux qui n", connaissaient pas les travaux de Newton. Dans 
la soirée, le noble lord est allé poursuivre ses expéiienccs 
au bal de son collègue M Dupin. 

C'était éblouissant (il s'agit du bal), et Fouqiiet recevant 
Louis XIV n'était pas plus magnifique. Pourquoi n'y a-t-.l 
plus de Scudéry pour décrire ces astragales'? Le hasard, 
qui est parfois un aussi grand maître de cérémonies que 
l'étiquette, avait réglé les pas et la cadence. Suivant les pre.-- 
criptions du formulaire des cours, il y a cu'trois entrées de 
ballet successives sur dos airs appropriés au monde qui les 
composait et aux sympathies des danseurs. La pretintaille, 
la gavotte et la polka avaient leurs représentants Au point 
du jour, toutes ces nuances chorégraphiques se sont fondues 
dans une seule sous la chaleur des rafraîchissements. La 
fiaternité opérait sous la forme d'un verre de punch ou d'un 
biscuit glacé, et un moment ces trois mondes séparés par 



l'abîme des révolutions ont pensé , je veux dire dansé la 
mèiue c4ioso. 

« Us dansent, ils payeront, » dirait Mazarin plus que ja- 
mais. Chaque maison un peu comme il faut a son orchestre 
mamovible. En dépit des frimas, l'excitation du bal iiillige 
aux Parisiens la température des tropiques. La danse vous 
prend dès neuf heures du soir et ne vous lâche plus jusqu'au 
lendemain. Ou passe ses nuits en, serre chaude et dans les 
sensations d'un bain russe. 

vous, modeste citadin, qui regagnez pélestrement votre 
logis, prenez garde de trouver l'enfer à la porte du paradis. 
La ville est nuitamment parcourue par des légions rie vilains 
diables qui en veulent à la bourse des porteurs d'Iiabits noirs 
et dp souliers vernis. Le crime, qui rôde la nuit par les 
ruelles, se réfugie en plein jour dans la loge des concier- 
ges. Le fait judiciaire est là pour attester que ces petits et 
grands dignitaires du cordon ne reçurent jamais jilus de vi- 
sites suspectes. Ces vigilants gardiens de la propriété ont 
bien de la peine à conserver la leur. Les malfaiteurs vont 
parfois dénicher là des magots qu'on n'y soupçonnait guère, 
et l'on pourrait s'étonner de l'incroyable quantité de trésors 
que contient la niche d'un portier. Il faut glisser sur ces pe- 
tites drôleries pour arriver à la grande. 

Dans le roman et ailleurs on a souvent écrit l'histoire de 
l'ambitieux; sous ce rapport la confidence d'un sieur Van- 
neuvetz, condamné en cour d'assises, se recommande aux 
futurs historiens de notre temps. « Je n'ai qu'une ambition, 
écrivait ce César de la boutique à un ami, c'est qu'après la 
fortune je voudrais la considération. Si je ne veux que de 
l'argent, j'entrerai dans une famille de charcutiers qui me 
donnerait une dot superbe; si au contraire je prends une 
femme dans l'aristocratie, j'aurai des honneurs et peu ou 
point d'argent; il me faut les deux, voici comment ; Je suis 
électeur, c'est bien ; demain je serai juré ; puis me voilà de- 
venu , par un mariage distingué , capitaine en premier dans 
la garde nationale. C'est vous dire qu'au bout de deux ou 
trois ans on est chevalier de la Légion d'honneur, invité aux 
soirées du gouvernement, aux réceptions du jour de l'an, 
on est officier supérieur, et le reste s'ensuit. » Voilà le rêve , 
appuyé sur des étals de service qui malheureusement ont 
conduit l'ambitieux au bagne. Quelle chute! 

Il est plus que jamais question d'établir dans le plus beau 
quartier de Paris un établissement hospitalier pour la rou- 
lette sous le titre de Cerrje des Etrangers. C'est une mesure 
de salut public provoquée, dit-on, par la police elle-même 
qui se voit en butte à d'interminables réclamations à propos 
des maisons de jeu clandestines qui s'ouvrent à tout venant. 
Pourquoi ne tolérerait-on pas ce qu'on ne peut empêcher, 
surtout quand le trésor public profiterait de la tolérance de 
l'Etat'? L'argument nous paraît sans réplique, et le Cercle des 
Etrangers va nous tirer d'un cercle vicieux. Frascati est 
mort , vive Frascati ! Les casuistes l'emportent et les puri- 
tains avaient tort. Il faut que le biribi soit réhabilité par 
égard pour la morale. Ne reléguez plus le jeu parmi les plai- 
sirs illicites, et n'abandonnez plus son temple aux dieux in- 
connus , il est d'assez bonne maison pour lever la tête et 
marcher enseignes déployées, D'ailleurs l'administration n'a 
rien à se reprocher envers ses adminstrés, on ne dira pas 
qu'elle pipe les dés à leur intention; Cercle des Etrangers, 
c'est aux étrangers qu'elle procure des moyens légaux de 
se ruiner , les Parisiens sont prévenus que c'est un plaisir 
qui doit leur rester étranger et qui ne les regarde pas. L'a- 
vertissement s'adresse aussi bien aux provinciaux puisque la 
roulette ira se promener dans les départements. En effet, 
vienne l'été, le biribi se fera bucolique et champêtre, il 
voyagera pour l'agrément de son monde, il aura son château 
dans le Nord et sa villa dans le Midi : Rouge perd et rien 
ne va plus, voilà les mots sacramentels qui feront bientôt le 
tour de la France. 

Passons à d'autres jeux du sort. La. nouvelle se confirme; 
la Muse du chantre des Méditations prend la livrée du ro- 
man-feuilleton. M. de Lamartine s'est engagé à écrire un 
roman, Geneviève, en seize volumes, que d'habiles gens lui 
payent quatre cent mille francs. Molière consultait sa ser- 
vante, M. de Lamartine dédie Geneviève à la sienne. D'au- 
tres attachent dos noms dorés au frontispice de leur livre, 
l'illustre poète met au sien l'auréole du pauvre et le place 
sous la bénédiction do la vertu. Cette nouvelle immortelle a 
nom Heine Garde; les Elrire du beau monde sont furieuses 
de la préférence et ne dissimulent pas leur dépit : « Il ne 
lui manquait plus, disait l'une, que de faire un roman de 
cuisinière. » 

Les importants ou les indiscrets qui se targuent d'avoir 
pénétré les intentions du poète et de lui avoir dérobé son 
secret, répètent à l'envi que ces apparences d'idylle cou- 
vrent une vigoureuse satire des choses et des personnages 
contemporains; c'est une nouvelle galerie de portraits qui 
viendra gros-ir la nombre de ses expositions annuelles. 

Le portrait est à la mode, même parmi les peintres. Un 
humoriste dirait que l'histoire se rapetisse dans tous les 
genres. On parle d'un banquier célèbre qui a demandé son 
portrait à quatre de nos artistes les plus distingués. Ce César 
de la finance leur a dicté son image sous autant de costumes 
différents : en vert, il est Autrichien , rouge en Anglais, bleu 
en Prussien et tricolore en Français; les couleurs cliangent, 
mais c'est toujours le même visage ; la postérité ne s'y 
trompera pas. C'e.-t le même qui répondait à une demande 
d'emprunt remboursable sous huit jours ; « Je ne prête pas 
à la petite semaine. — Cependant, lui objectait le deman- 
deur, en 1830, après les journées de juillet, vous avez 

— Ah ! oui , c'est juste ... j'ai prêté à la grande. » 

Il est temps d'aller chercher nos nouvelles en dehors de 
l'enceinte continue, et même beaucoup plus loin; jusqu'au 
Simplon par exemple (voir la vignette ci-jointe). Quat'e 
personnes y ont trouvé la mort dans la matinée du 17 ja .- 
vier, au milieu des horreurs d'une tourmente. On cite parit i 
les victimes le vicaire de Ihospice, M. Arnacker. Il aura pr >- 
bablement péri en volant au secours des voyageurs. Au mo s 



de juin ISt:;, cet intrépide jeune homme avait failli périr au 
lueme endroit, en préservant des touristes surpris par l'ava- 
iaiiche près de la galerie des glaciers. On comprend que son 
dévouement ait trouvé plus d'une fois l'occasion de s'exer- 
cer sur cette ro'ute périlleuse de quinze lieues, qui monte ou 
s incline parmi les 'abîmes, depuis les gorges de Crevola jus- 
qu'à la descente de Brieg. 

En Angleterre, le dévouement de lady Franklin , qui avait 
commencé par exciter l'admiration générale, finit par y ral- 
lumer la fièvre des paris. Des sommes considérables sont 
engagées pour et contre la réussite de l'expédition à laquelk> 
la généreuse Anglaise a consacré toute sa fortune. Elle a 
équipé une Qotte et recruté une armée d'aéronautes qui doi- 
vent s'élancer jusque dans les glaces des pôles, à la recher- 
che de son mari. On a prêté pour stimulant au zele iie lady 
Franklin les révélations d'un somnambule, comme si l'amour 
conjugal n'était pas capable d'opérer ce miracle d'un époux 
sauvé par sa femme. Il est question d'une souscription na- 
tionale dont les produits seraient destinés à subvenir aux 
frais d'une .autre tentative, dans le cas de la non-réussite de 
la première^ La reine Victoria , qui comprend tous les dé- 
vouements conjugau,x, a fait inscrire son nom en tète de la 
liste. 

La reine, dont la position intéressante (c'est la septième) 
vient d'avoir un heureux dénoùment, avaif demandé un 
concert à mademoiselle Jenny Lind pour célébrer son jour 
de relevailles; mais la cantatrice s'est excusée ; elle venait 
de signer un engagement avec le directeur du théâtre de la 
Havane. Mademoiselle Lind recevra une haute pave de dix- 
huit cent mille franes pour quinze mois de service. C'est 
impayable. 

A Paris, lord Normanby prépare un bal ruuge; il y aura 
fête aujourd'hui à la salle Sainte-Cécile ; hier c'était la salle 
\'entadour qui donnait les violons, et puis viendra le bal des 
artistes dramatiques à la salle Favart, mais c'est toujours le 
même air pour la même chanson ; il est temps que le théâtre 
varie un peu l'accompagnement. 

Voici une grande nouveauté, mademoiselle Rachel qui ne 
réussit pas ! Faut-il s'en prendre à la pièce, Mademoiselle de 
Belle-Isle, faut-il s'en prendre à Tactrice'? Cet ouvrage de 
M. Dumas obtint un brillant succès autrefois, et clétait made- 
moiselle Mars qui remplissait le principal rôle. Llexcellente 
comédienne aurait-elle emporté la pièce avec elle comme tant 
de chefs-d'œuvre contemporains? Faute de loisir et de place 
suffisante, on ne saurait rappeler ici tout ce que l'inimitable 
Mars avait vu dans ce rôle écourté et brusqué, tout ce qu'elle 
y déployait d'art séduisant, de qualités supérieures, d'ingé- 
nuité pathétique, de grâce exquise et incomparable. D'abord 
elle avait le sentiment de la situation, qui est bien romanes- 
que pourne pas dire fantasque, et elle y mettait l'adoucissant 
et le correctif; elle avait le regard doux, ferme et chaste, le 
geste fier ou désespéré; elle s'établissait dans le drame, car 
c'en est un, sans sortir de la comédie; elle était passionnée 
quand il le fallait, tendre sans abandon, enjouée parfois, 
digne et vraie toujours. Elle avait creusé .son rôle, qui gran- 
dissait sous ses études; cette prose heurtée et superficielle 
s'était embellie sous sa parole; son jeu illuminait chaque 
scène, à chaque sentiment elle avait donné sa nuance propre 
et marqué la pièce entière de son cachet, si bien qu'elle 
pouvait se dire avec un orgueil légitime : « Malheur à la 
présomptueuse qui s'avisera d'y toucher après moi. «C'est 
que mademoiselle Mars était non-seulement une comédienne, 
accomplie, mais une femme supérieure, encore plus jalouse 
des conquêtes de son art que des triomphes de son amour- 
propre ; c'est qu'elle cherchait la perfection là où tant d'au- 
tres ne poursuivent que le succès, et qu'elle n'était pas 
d'humeur à s'en faire un a tout prix. L'incomparable fortune . 
qui couronna les tentatives de mademoiselle Mars jusque 
dans les ruines de sa jeunesse et de sa beauté tenait encore 
à d'autres causes ; par exemple, sa personnalité n'était pas 
exclusive à ce point de rapporter tout à soi et de se faire un 
holocauste du talent de ses associés; elle s'étudiait à étendre 
son répertoire au lieu de l'amoindrir, et loin de répudier les 
nouveaux rôles qui lui étaient offerts, elle se montrait tou- 
jours disposée à leur prêter l'armure de son talent. 

Il eu résuite qu'à soixante ans mademoiselle Mars empor- 
tait encore des succès d'éclat, et qu'elle couronnait sa car- 
rière par la création de Mudemnisetle de Belle-Isle, lorsque 
l'art profond de mademoiselle Kaeiiel, servi [lar une brillante 
jeunesse, y trouve un mécompte et un échec. Sans doute 
elle fera toujours bien de tenter de nouvelles conquêtes, à 
la condition toutefois d'inventer d'abord pour ces œuvres 
prosaïques la poésie qu'elle trouve toute faite dans les chefs- 
d'œuvre tragiques dont elle est l'interprète la plus habile. 
Sauf le cinquième acte, où mademoiselle Rachel a touché 
juste, elle a joué au hasard dans cette pièce de hasard, où 
jamais peut-être M. Alexandre Dumas ne se montra plus 
spirituel et plus entraînant, mais où la passion est si voisine 
de la déclamation , où les nuances sont sacrifiées aux coups 
de théâtre, et où l'actrice n'a rien ou presque rien adouci de 
ce qui devait l'être. On dit pourtant qu'à la dernière répétition 
j'actJ'ice était fort admirée; elle ava t été touchante, terrible, 
inspirée, pathétique; toujours est-il qu'à la représentation 
véritiible, le public, en l'applaudissant, a cédé à la force de 
l'habitude et qu'il a admiré par réminiscence. 

Amant alterna Cnmœnœ. Nous voilà aux Chercheursd'or 
de la Porte-Saint- Martin et au Pied de mouton de la Gaité. 

Le comte de Montalègre, le chercheur d'or, est un aven- 
turier ruiné par le jeu, qui s'est fait le chef d'une bande 
d'émigrés aux bords du Sacramento. Sa femme , qui l'a suivi 
par devoir, retrouve dans ces lointains parages un jeune 
médecin dont elle est aimée En même temps elle a le mal- 
heur de plaire au roi des Sables d'or, Mexicain d'origine, 
basané de visage, aussi riche que Montalègre est pauvre: 
ces deux hommes se font aussitôt une guerre acharnée; l'un 
court sus au bien de l'autre : Montalègre convoite l'or d'An- 
drès , et Andrès en veut à la femme de Montalègre. Comma 
elle a le don de la seconde vue, Montalègre profite d'une 



68 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



crise du sommeil ma;j;néli(nie 
pour lui arracher le secret de 
la cachette où Andrès a enfoui 
ses lingots. Cette cachette est 
un toinlieau de famille mal 
défendu par les Peaux-rouges, 
qui se laissent enlever le ma- 
got d'Andrès. On poursuit le 
ravisseur , qui livre sa com- 
pagne pour s'enfuir plus vite 
avec la prise ; mais alteini 
dune arquebusade , il vient 
mourir sous les yeux de sa 
femme qui lui pardonne; la 
veuve épousera le médecin. 
Enrichi d'incidents innombra- 
bles, vivement intrigué, bien 
écrit, bien joué et illustré de 
brillants décors, ce drame a 
complètement réussi. On a 
beaucoup applaudi le nom des 
auteurs, MM. Marc Fournier 
et Paul Duplessis. 

Deux vaudevilles , les Méta- 
mirphuses Je Jeannette (Va- 
riétés ) et la Perle des servan- 
'p,v (Montansier), se sont glissés 
à la dérobée dans l'omlire du 
dimanche. Cette Jeannette des 
Métamorphoses est grisetle, 
paysanne, baronne, et se tire 
à merveille de ces changements 
à vue. Ainsi de la Perle des ser- 
vantes, chaste Suzanne entre 
deux vieux garçons. Cette Ba- 
bel la rusée, les mène par leur 
vilam nez; elle les brouille, elle 
les raccommode , et gagne hon- 
nêtement une dot très-honnête. 
Mais voilà de belles histoires 
à conter au lendemain du Pied 
de mouton ! 

C'est une de ces pièces ra- 
res, du bon temps où l'on riait 
au mélodrame , où l'on admi- 
rait les mécaniques prenant la 
parole dans les féeries; on 
n'y entendait goutte , mais on 
riait, après avoir écouté de 

toutes ses oreilles ; on riait 

d'autant plus que l'on n'y avait °" 

rien compris, et, bonheur su 
prêmel vingt feuilletons ne 
se donnaient pas le mot pour 

embrouiller la question le lundi suivant. Le Pied de mouton 
fut joué pour la première fois en 1807, au lendemain d'Aus- 
terhtz , à la veille de Friediand , et à la cour comme à la 
ville , les aventures de Nigaudinos furent plus courues que 
les bulletins du Moniteur; demandez plutôt à Lazarille. 
Martainville est l'auleur de la pièce , une féerie qui se moque 
des féeries, qui traite les actions hérorques comme choses 
bouffonnes, si bien que de moqueries en moqueries, la police 




Une avalanche. 

du temps prit l'éveil , et qu'on parla d'interdire le Pied de 
mouton. Mais les Parisiens y avaient pris goût, Ribié ht du 
bruit , l'auteur redoubla d'épigrammes , et la censure se 
borna à rayer la pièce de l'annonce quotidienne du Moniteur. 
Le Pied de mouton fut joué deux cents fois de suite ; il sur- 
vécut à l'empire; la restauration vint, et il enterra la res- 
tauration. Nous voici en répubhque, et on reprend le Pied 
de mouton. Et vos intelligite... 



N'oublions pas le feuilleton 
de Geoflroi , qui interrompit 
un moment ses diatribes contre 
Voltaire et Beaumarchais pour 
rendre compte du Pied de mou- 
ton. Succès de public, de feuil- 
leton et de censure, rien up 
manqua à la gloire de la féerie. 
Dieu veuilleou'elle retrouve cei - 
te bonne auijaine aujourd'hui. 
Le débul fie la comédie <■>( 
charmant , c'est un dialogue 
aussi bien tourné que celui des 
conversations de Gil Blas. O 
jeune Gusman qui ne connaît 
plus d'obstacles , assez proche 
parent de Gusman d'Alfarache, 
est un fringant aventurier qui, 
dans un accès de dépit amou- 
reux, veut se tuer comme un 
benêt. La griffe d'un joli diable 
lui arrache des mains l'arme 
qui crève à terre , et la rem- 
place par un talisman , le Pied 
de mouton, .\ussit6t commence 
la vieille lutte de l'amour jeune 
et entreprenant contre les B;u- 
tholo et les -Nigaudinos; la belle 
Léonora , mise sous les ver- 
rous, conhée à des duègnes 
impitoyables et surveillée par 
la fée aux soucis , sera le pri.\ 
du vainqueur. Pendant trois 
actes la bêtise a des chances , 
parce que l'élourderie de l'a- 
mant lui en donne. C'est en 
vain que les soufflets pleuvem 
sur la joue des tyrans, que 1>'- 
donjons s'ouvrent et que le.- 
murailles attendries livrent pa.- 
sage à l'amant, il n'a pas plu- 
tôt enlevé sa belle dans jd 
conque de Vénus, qu'il perd 
son talisman ; puis son bon 
génie le lui rapporte , et après 
avoir remué ciel et terre 
quand on a passé par lanlrn 
de Vulcain, assisté a la toilellr 
de Vénus, on arrive dans l'O- 
lympe pour la noce des deux 
amants. Leur épithalame se 
chante sur la lyre à trois cor- 
des, et leur apothéose se con- 
somme avec accompagnement 
de feux de Bengale. Notre vignette vous montre ces mer- 
veilles en raccourci. 

La pièce, revue, corrigée et augmentée, a été Ire-s- 
applaudie sous sa nouvelle rubrique : Cogniard frères et C' 
L'ombre de Martainville sourirait à Numa, le plus efifaré, le 
plus comique et le plus charmant des Nigaudinos. Avec les 
décorations et les ballets en voilà jusques à PAques ou à l.i 
Trinité. Pu D. 




TiiKiiiii UK I.A GAiit. — l.r Pml '!'■ .V„ui.,„. ,i,ie :1' — Nia I.unv M N„,„,, Venus, made noisello K. G.ij ; L'Etoile Hlnnie, nwdemois«;lle B«i-belei. 



L ILLUSTRATION , JOURNAL UNIVERSEL. 



09 



On écrivait autrefois febvrier, et cette orthographe appro- 
chait davantage du mot latin februarius, auquel Varron donne 
l'origine sui\'imte : « Februum , chez les Sabins , signiflait 
purifiralion. Februarius est ainsi nommé de ce que pendant 
ce mois on sacrifie aux dieux infernaux. Je crois que februa- 
rius vient plutôt de februatus, nom du jour expiatoire où 
les Luperques parcourent tout nus l'ancienne ville du mont 
Palatin entourés de la foule du peuple. » 

Cette étymologie paraît naturelle : les Romains faisaient 
des sacrifices pendant les douze derniers jours de l'année 
pour se purifier et pour demander aux dieux le repos des 
âmes des morts, et, comme ces sacrifices et ces purifications 
étaient appelés februales , on a du nommer le mois où se 
faisait ces purifications et ces sacrifices februarius. 

Ovide , dans ses Fastes , donne la même origine au nom 
de février. 

« Februa chez nos père», signifiait cérémonie expiatoire, 
et en plus dune circonitance aujourdhui cette etjniolo^ie 





peut se reconnaître encore La laine que le^ pontifes reçoi- 

:5; vent du roi des sacrifices et du flamme s appelait februa 

,^_^ ^ tr:'ddnb 1 ancien idiome ainsi que le froment brûlé et le sel 

'T^rSR^ - '^"^ '® '"-'^'"" Po^'B dans les maisons désignées pour être 

"^ purifiées ainsi que le rameau ([ui coupe sur l'arbre pur, 

I ( ouronne le chaste front de» prêtres Moi même j'ai vu une 

^ llamino demander les februa et on lui donna une branche 

de pin Enfin tout ce qui est expiation poui la conscience 

de 1 homme etciit désigne sous co nom chez nos ancêtres à 

la longue barbe Ce mois s appelle donc feb)uarius. parce 

que le Luperque asperge alors tous les lieux d'eau lustrale 

/ a\ec des lanières de cuir et en clnsse toute souillure; ou 

bien pour qu on apaise alors les mânes des morts, et que 

^ la vie recommence plus pure, une foi les jours passés des 

cérémonie» lunebre» Il nest pas d impiété pas de crime 

funeste que no» aïeux ne crussent pouvoir effacer par 

1 expiation » 

Festus donne une autre elymolo^ie de février : il prétend 

\ que ce mois était consatré a Junon que les Romains appe- 

J laient februata ou februalts c est pnuiquoi ils Ihonoraient 

d un culte particulier pendant le mois de février. Nous 

'■^ CI oyons qu il faut stn tenir a la première version, car il 

nous semble que Fe»lus prend ici 1 effet pour la cause. 

Le mois de février n était point dan» le calendrier de Ro 
mulus II fut ajoute par Numa Pompilius de là vient que 
dans le» piemicrs siècles de Rome ce mois était le dernier 
de 1 année Février précéda janvier jusquau temps où les 
decemvirs ordonneient qu il deviendrait le second mois de 
1 année et suivrait janvier immédiatement 



Le soleil , durant la plus grande partie de ce mois , par- 
court le signe du verseau, et il entre vers la En dans le signe 
des poissons. 

Voici ce que dit Ovide sur l'origine des poissons : 

K Poissons , c'est vers vous que se dirigent les chevaux 
du soleil. Astres voisins aujourd'hui dans le ciel , vous étiez 
autrefois frères dans les ondes, où votre dos humide porta 
deux divinités. Alors que Jupiter combattait pour l'empire du 
ciel, Dioné, fuyant l'horrible Typhon, était parvenue jusqu'à 
l'Euphrate, ernportant avec elle Cupidon enfant. Elle s'était 
assise sur les bords du fleuve qui arrose la Palestine; l'extrémiié 
delà rive était plantée de peupliers et de roseaux; mais ce fut 
■surtout en voyant des saules que Dioné espéra se dérober à 
tous les regards. Elle s'y cache ; mais soudain le vent muât 
dans la forêt. Pâle de frayeur, elle se croit tombée déjà 
entre les mains de ses ennemis ; elle presse son enfant sur 
son sein et s'écrie : « Nymphes , secourez-nous I sauvez 
deux divinités! » Elle dit et s'élance : deux poissons ju- 
meaux la reçoivent , et c'est à cause de ce bienfait que nous 
les voyons aujourd'hui briller dans les cieux. Jamais, depuis 
ce temps , le poisson n'a paru sur la table des Syriens ; ils 
craindraient, en mangeant un poisson, de commettre un 
sacrilège. » 

Nigidius raconte que ces poissons étaient dans le fleuve 
Euphrate ; qu'ils y trouvèrent un œuf d'une énorme gros- 
seur; qu'ils le roulèrent sur le rivage; qu'une colombe, ou 
l'oiseau de Vénus, vint le couver, et que peu de jours après 
il en sortit la déesse de Svrie , la même que Vénus. Cette 
déesse s'intéressait au bonlieur des hommes et fit pour eux 
tout ce qu'elle crut de plus utile. Son respect pour les dieux, 
et sa bienfaisance envers les hommes lui ayant mérité le 
plus grand éloge, Jupiter voulut savoir ce qu'elle désirait: 
en conséquence, ce Dieu donna aux poissons une place 
parmi les douze signes du Zodiaque. Depuis ce temps, 
les Syriens ne mangent plus de poissons, et ils honorent 
singulièrement les colombes. 

Ce signe est le domicile de Jupiter, le lieu de l'exaltation 
de Vénus et le siège de Neptune dans la distribution des si- 
gnes entre les douze grands dieux. Il est affecté à l'élément 
de 1 eau. 

La guirlande humaine que notre habile dessinateur , 
M. Walcher, nous olîre pour le mois de février est une 
heureuse invention de sa fantaisie. Le grotesque se présente 
sous toutes les formes. Hommes et femmes rivalisent de 
folie. Sous le masque, tout est permis et l'on se permet 
tout. Bacchantes, sorcières, magistrats, artistes, postillons, 
Jupiter et Pierrot, tous s'abandonnent pêle-mème aux élans 
d'une joie bruyante. Carnaval règne en maître absolu , et 
chacun se ressent de l'influence magique de sa marotte. 
Politique, misère, maladie, que nous importe pendant ces 
jours de fête! nous avons une année entière, une grande 
année pour penser et soufl'rir, et nous n'avons que trois 
pauvres petits jours pour nous amuser! Ainsi raisonne-t-on 
dans le quartier Latin , chez la grisette et à tous les étages 
de l'échelle sociale. C'est en v'ain que la raison a voulu 
chasser ces restes de barbarie, le peuple français ne re- 
nonce point aussi facilement à son idole; et si les commo- 
tions terribles de la politique ont interrompu le règne du 
carnaval un moment , il reparait plus brillant et plus fou 
que jamais. C'est ainsi que 11. Walcher nous le montre au- 
jourd'hui, et c'est ainsi que nous le trouvons dans les rues, 
aux bals, aux barrières. 




70 



L'ILLUSTRATION, JOURJNAL UiMVERSEL. 



I 



Bévue agricole. 

UN NOLVEL APl'AKErL DÉSINFECTEIR. — LE BON JAnDl.MEn. 

Insensés que nous sommes 1 nous allons clierchei l'or au 
delà des mers, à travers milte périls, dans des déserts insa- 
lubres, au prix de fatigues excessives, tandis que chacun de 
nous possède ici même , entre les murs de son habitation , 
sous son toit , sa petite Californie particulière et intime, qui 
peut lui verser des trésors. 

Si nous traitons un sujet que , sous l'ancien régime , on 
aurait qualilié un peu gras, nos aimables lectrices nous par- 
donneront à cause de son importance ; et puis, ne sommes- 
nous pas en carnaval'? 

Il n'y a pas deux ans, M. Dumas , simple professeur de 
chimie , rappelait à ses collègues de la Société d'encourage- 
ment le noble but de leurs travaux ; La vie à bon marché 
four tous; la vie. saine pour tousl... et il signalait judicieu- 
sement comme l'ime des premières à résoudre, la question 
de la désinfection de l'engrais humain. 

Transformer ie magma délétère (un magma en chimie est 
un marc de toute composition) de tant de milliers de cloa- 
ques, une matière aux émanations pestilentielles, qui est 
pour nos cités une nuisance, en une substance d'une inno- 
cuité complète , inoffensive à l'odorat comme une saine fa- 
rine, et qui sera pour notre agriculture un bienfait, est un 
problème qui touche à la fois à l'économie et à l'hygiène, et 
que se sont posé plusieurs esprits distingués : Olivier de 
Serres, Fourcroy , Chaptal, Mathieu de Dombasie, le maré- 
chal Bugoaud, 'Parent -Duchatelet, et MM. Boussingault, 
Payen, Gasparin, .1. Girardin, etc. 

Déjà, en 1826, M. Salmon fabriquait une poudre -absor- 
bante très-peu coûteuse, en calcinant, dans des cylindres 
de fonte, la vase ou la boue provenant des rivières, étangs 
ou fossés, et qui renferme naturellement des détritus orga- 
niques et, par conséquent, une abondance de carbone. Un 
hectolitre de cette poudre désinfectait un hectolitre de l'hor- 
rible magma. On raconte que M. Darcet, ayant assisté à une 
des premières expériences de ce genre, en 183.5, par le pro- 
cédé Salmon, emporta soigneusement une petite quantité de 
la matière traitée. De retour chez lui, il la déposa sur une 
assiette, qu'on fit circuler dans le salon, où il y avait nom- 
breuse compagnie. Personne ne put deviner quel sel in- 
connu, ou peut-être quel élément nouveau, le célèbre chimiste 
présentait ainsi en grande pompe. 

Le procédé aujourd'hui place en première ligne est celui 
de M. Siret , pharmacien de Meaux , à qui l'Académie des 
sciences a décerné, en 18to, une médaille d'or de 1,i>00 fr. 
Il résulte d'expériences par lui faites, sous le contrôle d'une 
commission composée de MM. Boussingault, Payen et Gas- 
parin, qu'avec quinze ou dix-huit grammes de la poudre de 
M. Siret (poudre qui est un mélange de sulfate de fer, de 
sulfate de chaux, de houille, de goudron, de charbon de bois 
et de chaux vive) , on peut désinfecter la masse d'engrais 
qu'un homme fournit par jour en moyenne; et cette quan- 
tité de poudre coûterait environ un demi-centime. 

Voici venir M. Rohart, à qui la science devait déjà 
un excellent livre sur la fabrication de la bière. Il apporte 
aujourd'hui, dans le travail de désinfecter et vider un cloa- 
que, deux notables perfectionnements. « Trois grandes cau- 
ses, dit-il, peuvent contribuer à l'insalubrité ou à l'incom- 
modité de cette opération ; — 1° la présence de l'hydrogène 
sulfuré ; — 2" la volatilisation de quelques sels ammoniacaux ; 
— 3" la matière odorante particulière aux déjections anima- 
les. — La pr.'mière, ajoute-t-il, peut occasionner la mort 
dans certaines 'onditions; les deux autres ne peuvent être 
qu'un objet de i- t-pulsion fort légitime. » 

A la bonne heure! il existe donc un chimiste tolérant qui 
comprend les faiblesses de l'humanité, et; qui pardonne au 
vulgaire son préjugé contre certaines odeurs!... 

M. Rohart part (J" même principe que M Siret ; 1° il 
confie à des acides minéraux ou à des sulfates alcalins ou 
métalliques la mission de fixer les sels ammoniacaux, si dis- 
posés à se volatiliser. Il s'empare ainsi et renrlra plus tard 
ton compte aux agriculteurs du précieux dépôt de l'azote, 
ce gaz qui est la richesse principale des er^rais. — i" 11 
emploie des charbons, soit végétaux, soit animaux, dans les 
pores desquels viendront s'absorber et se condenser le gaz 
hydrogène sulfuré, mortel pour qui le respire, et la matière 
odorante des déjections animales, cet objet d'une simple ré- 
pulsion; il présçive ainsi nos poumons de toul danger) et 
notre ntiornt de lout dé.<agrément. 

M. Siret l'unseille uni^ liesinfection quotidienne et'prévcn- 
tive ; on jeltnra chaque jour dans le cloaque, en proportion 
de l'engrais humain qu il aura pu recevoir la veille, telle 
dose calculée de poudre. M. Roiiurt ne s'explique pas à ce 
sujet; mais, soit que l'on ait désinfecté quotidiennement et 
par parties, ou que l'on ne s'y prenne qu'en bUie au mo- 
ment de la grande opération d'exporter, il ajoute, comme 
garantie contre tout dégagement à prévoir du gaz fatal, un 
appareil fort simple et fort ingénieux. 

C'est un tuyau de cuir qui se termine à un bout par une 
lampe et à l'autre bout par un entonnoir renversé. Le bout 
muni de l'entonnoir s'introduit dans la partie supérieure du 
cloaque, tandis qu'au-dessous fonctionne de son cûté la 
pompe à soufflet chargée de d('cant(T le magma, travail qui 
précède l'exportation des p.irlirs snliilos. La combustion de 
la lampe détermine dans le tiiyiiu de cuir un courant a.scon- 
dant (les g.:iz (]ui ont pu s'cu^ciidiTr dans le cloaque, l'as 
une ImiIIi' du lm/. Ii\ drogcne sulfuré (pii , se (léL;ageant de 
l'infect lli|ui(lc' .i-ih' par la pompe, ne \icMiU' s'en;.;;iger sous 
l'entonnoir i('nv{Msé et monter jusqu'à la lliuiuiui do la 
lampe. Or, ce loyer est entouré d'un Iniv.; vo^^l^ trcs-étnin- 
glé à la base. L liydrogene suH'uii' est doni- Inri i' de venir 
se brûler, se dci-onipnsrr rn iv piiiiit Par surcinit de pré- 
caution . M. lliili;ni ilrpiisr Vers la partie du long verre une 
petite cip nie .!r ir. . <|i)! :, .■iIkiiiMi' à la llamme et dégage 
du cliloiiv I) ' iTllc m.iiiu'iv, SI , pur impossible, une quan- 



tité quelconque de gaz hydrogène sulfuré échappait à l'ac- 
tion du foyer, dont la température ne saurait être évaluée 
à moins de six cents degrés , à l'instant même elle rencon- 
trerait un courant de chlore qui la décomposerait et donne- 
rait naissance à quelques vapeurs d'acide chlorhydrique et à 
un léger dépôt de soufre, qu'il est facile de diriger au besoin 
dans Ta cheminée la plus voisine du lieu où l'on opère. 

Une objection pourrait s'élever au sujet des chances d'in- 
flammation que présente le gaz hydrogène sulfuré, lorS(|u'il 
est mélangé dans les conditions voulues pour produire un 
gaz détonant. Or l'inventeur ajoute dans son tuyau de cuir , 
comme rempart contre l'invasion de la flamme à l'inté- 
rieur, une série de toiles métalliques, ainsi qu'on les emploie 
pour la lampe de sûreté des mineurs et pour le chalumeau 
a gaz. 

Pour donner ample satisfaction aux narines les plus timo- 
rées, chaque tonneau de transport est aussi muni de son 
désinfccteur. Ce n'est plus un tuyau armé d'une lampe , 
mais un tuyau venant déboucher dans une caisse à l'avant 
de la voiture, laquelle caisse contient un grand excès de 
chlorure de chaux en dissolution. .A supposer encore quel- 
ques faibles et derniers dégagements du gaz satanique par 
suite de l'agitation du tonneau, ce désinfccteur, qui est là ce 
cju'est le gendarme à la voiture cellulaire, en fait justice im- 
médiate et complète. 

Nous ne suivrons pas le praticien dans son mode de con- 
version du magma en poudrette inaccessible à la fermenta- 
tion putride, nous attendrons que le temps ait apporté sa 
sanction aux expériences qu'il annonce. 

Nous en avons dit assez pour faire comprendre que l'or- 
donnance de police, rendue sous l'inspiration de M. Du- 
mas, ministre de l'agriculture, pour esiger désormais l'em- 
ploi des procédés désinfectants dans toute exportation de 
magna, est très-facilement exécutable, et que cette mesure 
sa^e sera pour les cités une cause très-efficace d'assainisse- 
ment. Mais aussi nous entrons dans un nouvel ordre de 
choses; la situation du propriétaire change singulièrement. 

A partir du jour où l'engrais humain cesse d'être une 
nuisance et devient substance irréprochable, dune exporta- 
tion innocente et d'un emmagasinage insalubre , à laquelle il 
serait injuste de refuser le droit de hbre circulation sur tout 
le territoire parla voie rapide et peu coûteuse des chemins 
de fer, l'agriculture en fait une demande énorme aux grands 
centres dé population, et il acquiert une valeur vénale con- 
sidérable. 

A qui serait tenté d'en douter, il suffira de rappeler sa va- 
leur intrinsè(pie, l'utihté dont il peut être, il suffira de rap- 
peler que, d'après les évaluations des chimistes (cours 
d'agriculture de JI. de Gasparin), la moyenne d'engrais 
foiu'ni par l'homme dans le cours d'une année renfermerait 
3 kilog. 6t d'azote, quantité suffisante, selon M. Boussin- 
gault , pour fournir l'azote nécessaire à la production de 
102 kilog. de froment. Dans son livre, Chimie de l'agricul- 
ture, M.' Liebig va plus loin ; il établit des calculs que l'en- 
grais fourni par un homme peut, à l'aide de ce que les plantes 
obtiennent de l'atmosphère, servir à produire assez de grain 
pour le nourrir. M. Tackeray, un Anglais, qui a publié dans 
notre langue une fort bonne brochure sur les engrais , partage 
cette opinion. 

Dès l'an 1669, lors de la découverte du phosphore, extrait 
d'un certain liquide, un alchimiste disait déjà : que si l'on 
savait tout co que contient ce liquide, on n'en perdrait pas 
une seule goutte. Liebig prétend que 100 parties de liquide 
d'un homme bien portant équivalent, sur une terre, à 1,300 
parties de crottin frais de cheval, et à, 600 parties de bouse 
de vache. Voyez aujourd'hui combien les agriculteurs an- 
glais apprécient les phosphates! Vous lirez, au Farmer's 
Magazine, que les élèves de l'École d'a.!;ricullure que dirige 
M. Nesbitt, ont fait, en une année, environ trois cents ana- 
lyses de tous les échantillons géologiques où peut se ren- 
contrer cette substance. 

Voici ce qu'écrivait, en 1814, M. Schattenhamm au Mo- 
niteur industriel: « En utilisant tout 'engrais humain, les 
cendres de bois de tourbe, les matières végétales et ani- 
males, on pourrait se passer, sinon entièrement, du moins 
en grande partie, du fumier des bestiaux. Ce résultat, qui 
rendiait libres les combinaisons de l'agriculture, serait fort 
important, car il résoudrait l'une des questions les plus dif- 
ficiles, en dispensant le cultivateur de l'entretien d'un bétail 
nombreux dans les localités où les fourrages sont rares , et 
où les terres peuvent être employées plus utilement à pro- 
duire les aliments nécessaires à une population nombreuse. » 
Nous ne méJirons pas comme lui du bétail; seulement 
nous voudrions voir l'homme associer aux produits de son 
bétail sa production de richesse, au lieu de la jeter avec dé- 
dain à la rivière comme on fait dans beaucoup de nos villes , 
ou à la mer, comme on fait sur la côte en Angleterre. 

Est-il besoin deTap|)eler qu'en Chine l'engrais humain se 
vend un bon prix; qu'en Flandre les paysans vont le cher- 
cher dans toutes les villes et le déposent dans des citernes a 
la portée de leur culture: qu'il en est de même en Stiisse; 
et (ce ((ui serait plus étonnant si l'on ne se rappelait que 
les Muum.s ont été d'excellents agriculteurs) dans plusieurs 
provinces d'Espagne'? .\ Nice, cette denrée a sa valeur bien 
établie ; des hommes trouvent à vendre ce qu'ils peuvent 
produire en le genre à raison de six francs pour une année 
ou pour leur entretien do sel penlant six mois. 

En France même, l'usage de la poudrelte semblait assez 
prés de triompher de la nonchalance et du dédain; il avait 
déjà fait certains progrès. Par malheur, des manipulateurs 
déloyau.\- ont céJe a la mauvaise pensée do dem;.Kler à la 
falsification, qui se prosentait facile, un excès de bénéfice 
qui n'était qu'un vol. sans songer que leur improbilé slii- 
plde aurait pour résultat infaillible le discmdit de celte in- 
dustrie naissante. Quelques fripons ont de la sorte failli la 
compromettre à tout jamais. Cependant le peu d'essais faits 
dans notre pays a servi du moins à constater que la ipialitc 
supérieure de l'engrais humain, comme celle de tous les en- 



grais animaux, dépendait essentiellement de la qualité' su- 
périeure des aliments consommés. Ainsi par exemple, un 
agriculteur eut occasion d acheter de cette denrée dont les 
com[)Osants avaient passé par les estomacs que réconforte 
un de nos meilleurs restaurateurs parisiens , elle provenait 
de la maison des Frères Provençaux : il obtint des prodiges 
dans ses sillons. Encouragé pat ce premier succès, il sa- 
drcsse à un réservoir bien plus abondant, il e.xporte toute la 
production d'une caserne : cette fuis l'ellet d<ins les sillons 
fut beaucoup moins énergique 

La valeur intrinsèque étant donc constatée; la presse vul- 
garisant chaque jour et cette vérité et un mode pralicpje de 
constater la quantité d'azote réellement livrée, c'est-à-dire 
de parer à la fraude; le transport devenant de plus en plus 
facile, à mesure que le territoire se couvre de voies nou- 
velles, comment se pourrait-il que la valeur commerciale 
tardât à s'élever'? Ce qui fut jusqu'ici un foyer pestilentiel, 
la plus efl'royable des nuisances, devient tout à coup un tré- 
sor, et trésor d'autant plus recherché qu'il pourra se parer 
de telle ou telle étiquette, du nom d'un quartier luxueux de 
nos grandes cités, enfin, prouver qu'il sort de bonne maison 
Les révolutions pensaient en avoir fini avec les aristocratie> 
de toute nature, elles les avaient précipitées dans l'abime, et 
voilà que de l'abime lui-même il sort une aristocratie nou- 
velle, l'aristocratie du Gaster : il est vrai qu'à la rigueur 
celle-ci n'est qu'une reproduction de la plus vivace, de l'aris- 
tocratie impérissable de l'argent. 

Heureux les propriétaires, et surtout celui d'une maison 
parfaitement habitée, qui ne comptera pour locataires que 
de dignes élèves de Brillât-Savarin 1 Les nombreux étages ei 
le rez-de-chaussée ne seront plus seuls à donner, à chaqu' 
semestre, leur riche moisson; au-dessous du rez-dc-chausse. 
certaine Californie mystérieuse donnera désormais sa ré- 
colte, qui de l'or aura quelqup apparence avec une utilité 
plus primordiale. Comme on cote à la Biurse le Bordeaux- 
Lalfilte, bientôt l'on cotera le Magma-Véfour, et par-dessu- 
tous ceux de la terre, le Magma-Rotschdd, garanti pur ei 
sans mélange. 

Maintenant nous prendrons un homme qui mène un. 
grande existence, qui a un grand train de maison, table oi. 
verte et table excellente. Il est à présumer qu'il a aussi i.: 
beau potager, une belle serre. Le produit de qualité sup- 
rieure qui s'extrait de la Californie de son hôtel s'applique 
rait admirablement à féconder le sol de ce potager, de ccti' 
serre. Je vous le demande, 6 édilité de nos grandes villes 
interdirez-vous à cet homme la faculté de faire parcourir au\ 
substances élémentaires, sous toutes les phases de leurs <li- 
verses transformations, un trajet non interrompu de la Sidl • 
à manger à la Californie, de celle-ci à la serre, et de la série 
à la salle à manger; de réahser un philosophique circulu> 
qui ferait sa joie, et l'orgueil de son cuisinier, assuré de n ,e 
voir à exercer son art que sur une quintessence ambr. -i 
sienne qui irait se raffinant de jour en jour'? Condamnere. 
vous cet homme à livrer en propriété à M. Domange, ou 
ses concurrents approuvés par la préfecture, une source li 
jouissances si pures et si innocentes'? 

Suffira-t-il à certains entrepreneui-s de s'être munis •! . 
quelques tonneaux et d'une patente, pour que leur soit li\ i 
le monopole d'une telle masse des nchesses privées'? JI- 
m;igma à l'état de nuisance tombe dans le domaine pn 
blic, je le reconnais, comme y tomberait l'exislence de ne 
pauvre terre-neuve, s'il devenait enragé, et que léilihté 
condamn.it. J'aurais à p.iyer l'exécuteur de cette bass. 
œuvre, comme j'ai eu jusqu ici à payer M. Domange, poi. 
exécuter une matière convaincue de lèse-humanité, .M;i ■ 
mon magma, purifié par une poudre selon l'ordonnance, ui 
poudre qu'aura versée ma main, ou celle d'un ami chimisi ■ 
mon magma rédimé de toute odeur choquante, mon cha-' 
magma, il reste dans le cercle inviolable de la pnipriélé 'i; 
citoyen, je conserve tous mes droits sur lui. Arrière M. fi' 
mange; il n'y a plus de criminel à exécuter! Vous ne pi i; 
vez plus vous présenter à moi (lue comme un simple coi: 
missionnaire de roulage. Vous me direz : « d'un roul.i_ 
spécial. » Je vous l'accorde, bien qu'à la rigueur, à coté du: 
substance aussi parfaitement inodore que M. Rohart va sax - 
la faire, rien ne voua empêchera de transpoi 1er toute aui: 
chose, du thé, du café, par exemple. Toutefois je veux bit;, 
consentir à la .spéciaUté. et je vous payerai un peu plus que 
l'on ne donne à M. l^hevet, lorsqu'il transborde des ananas 
de son magasin chez un client ; mais je conteste à l'édilité 
le pouvoir de vous transmettre mon droit de propriété. 

Je vous payeriii le loyer, à déballre entre nous, de vos 
véhicules; mais qu'il soit bien entendu désormais que la 
denrée m appartient; que je la ferai, s'il me plail, conduire 
sur mon champ, ou sur celui du voisin, sur le champ de tout 
acquiM-eur qui aura le bon sens de me la payer à sa juste 
valeur. Que s'il m'arrive encore de consentir à ce que vous 
en disposiez, c'est tout bonnement parce que je n'ai pas en- 
core trouvé le temps de m'occuper moi-même de la vente. 
Il est à croire que les courtiers en ce genre ne tarderontpas 
à se présenter, 

D'aujoiinriiui la concurrence commence. Nous avons déjà 
vu qu'à Nice la production annuelle d'un homme se paye en 
mo\enne 6 francs. .\ Grignon. le professeur d'agriculture en- 
seignait, il y a trois ans. qu'elle doit rcprésejiter dans le sol 
une puissance ferlilisanle évaluée à 20 francs au moins. 
MM. les propriétaires de maisons peuplées de ipialre-vingls 
ou cent locatiiires, faites votre calcul loi-sque vous trailerei 
:ivec un enlre|irenein- pour le prix des véhicules. Le prix de 
la pou-Ire (lesinfeelanle est facde à connaiire et minime. Le 
prix des appareils à iijouler n'est pas très-coùleiix , l'anivre. 
(le eoinmissiennaiie de roulage est moins rebutante que celle 
d'exécuteur: Il est impossible que le coût des opérations ne 
vienne pas à ihiniinier bienlel. à mesure que la valeur com- 
merciale de l'engrais humain s'élèvera. 

Pour nous débarbouiller rintelligence, parlons du Bon 
Jardinier, dont la librairie Ousacq vient de publier la cin- 
quante et unième édition. On l'a enrichie cetie année d'un 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



71 



fort bon arlide, intitulé : Principes généraux (le physique 
et chimie horticoles, et dû à la plume de M. Barrai, un des 
hommes qui s'occupent avec le plus de zèle et de succès des 
applications de la science au prolit du cultivateur. C'est 
M. Barrai qui, à partir du mois de janvier, a pris la direction 
du Journal pratique d' Agriculture . et va le publier deux 
fois par mois au lieu d'une. Le pulilic gagnera à cette mesure 
d'être tenu mieux au courant , et en temps plus utile , des 
prix sur les marchés. Entre autres nouveautés, le Bon Jar- 
dinier signale la Serradelle et la Picotiane, six variétés de 
poires, une de pèche, une douzaine de raisin. Parmi les 
fleurs, nous avons remari|ué le CaineUia archidusse Augusta, 
variété obtenue en Italie, d'un cramoisi carminé, panaché de 
blanc et de pourpre , et nuancé de violet bleuâtre au bord 
des pétales. Il va devenir l'ornement de toutes les serres. 
Saint-Germain Leduc. 



A M. le rédacteur en chef de l'Illustration. 

« Monsieur , 

«En IS46 M. Lamarre-Picquot rapportait de chez les In- 
diens - Vowa , près des sources du Missouri , une de leurs 
.substances alimentaires, qu'ils nomment Tipsina. Il la jugeait 
propre à pouvoir remplacer unjourla pomme de terre, dont 
la culture en Europe ne paye plus d'une manière constante 
le travail de l'agriculteur. Une commission composée de 
MM. Gasparin, Boussingault et Gaudichaud déclara que la 
souche tubéreuse (c'est l'expression dont se sert le rapport) 
présentée par le célèbre voyageur était très-riche en une fé- 
cule pure de tout principe délétère , premier avantage sur 
la fécule de la pomme de terre. 

» Le rapport concluait : « Qu'il faut tenter par 'tous les 
moyens possibles d'introduire en France ce précieux végétal, 
non-seulemen t pour l'essayer dans noscultures générales, dont 
il promet d'accroître les richesses, mais aussi pour en peu- 
pler les landes, les clairières de nos forêts , les terrains va- 
gues, spécialement ceux qui sont destinés aux reboisements, 
où, en cas de disette , il formerait des champs de réserve, 
et, il faut l'espérer, d'abondance pour les malheureux. » 

» En conséquence, le voyageur reçut du minisire de l'agri- 
culture la mission d'introduire en France la plante qui donne 
la tipsina. Elle avait été précédemment décrite par Purst 
sous le nom de Psoralea esculenta , comme appartenant à la 
famille des légumineuses; M. Lamarre-Picquot l'appela de 
son nom la Picotiane. 

» En novembre 1 848. de retour de celte nouvelle expédition , 
il rapportait trois cent cinquante semences et plusieurs kilo- 
grammes de souches desséchées. Il obtint d'une seconde 
commission, composée de MM. Gaudichaud, Payen et Cor- 
dier, un rapport très-circonstancié. 

» On constata que la lige périt après avoir donné sa graine, 
laissant dans la terre une souche tubéreuse, de laquelle sor- 
tiront de nouvelles pousses ; c'est dans cette souche que 
s'enggndre la fécule. La plante se reproduirait donc par se- 
mis et par boutures; c'est l'emploi de ce dernier procédé 
que conseille M. Gaudichaud. — II ne faut pas juger de celte 
plante dans son état actuel , état primitif et sauvage , sans 
qu'elle ait jamais reçu aucun soin de la main de l'homme; 
mais il faut considérer les perfections qu'elle est susceptible 
d'acquérir. Le rapporteur , M. Gaudichaud , rappelle à ce 
sujet l'exemple du céleri, du chouQeur, et celui des raves, 
carottes, betteraves, dont la culture et les engrais ont totale- 
ment modifié les formes et considérablement augmenté les 
produits nourrissants. — Il faut se répéter que la souche de 
deux ans a déjà, dès aujourd'hui , toute sauvage qu'elle est 
encore, l'avantage sur la pomme de terre de donner plus de 
substance comestible farineuse (33 p. °/„ au lieu de 25); que 
le p'.oduit de la souche d'un an elle-même est déjà aujour- 
d'hui très-satisfaisant , et que tout porte à croire qu'a\ ec 
quelques soins intelligents, ce produit d'un an entrerait en 
une rivalité fort honorable. La picotiane pourrait alors n'oc- 
cuper la terre que très-peu de temps plus que la pomme de 
terre. 

«"Elle offre de plus ces avantages importants que sa fécule 
n'a nul principe délétère ; que l'extraction est on ne peut plus 
facile, et la conservation assurée. — La plante est éminem- 
ment rustique, provenant du pays le plus rude peut-être 
par ses fortes transitions de température : après une journée 
de 32 degrés de chaleur, le thermomètre y descend la nuit 
à 4 degrés au plus, et l'on sait que par un ciel serein la 
température nocturne de certaines plantes descend jusqu'à 
8 degrés au-dessous de celle de l'air. — Le rapport termine 
par une dernière considération qui mérite aussi qu'on y 
songe ; a Malgré les poils blancs qui recouvrent toutes les 
parties des pousses annuelles ou rejets herbacés de la plante, 
poils mous et inolîensifs qui d'ailleurs pi;urront très-bien 
diminuer ou même disparaître eutièrement par la culture 
(phénomène très-ordinaire et tpii s'est déjà en grande partie 
produit sur un plant que M. Gaudichaud présenta à l'Aca- 
démie), elle sera encore, par sa nature tendre et succulente, 
très-recherchée des animaux, même du petit bétail, et pourra 
devenir à la longue un excellent pâturage non-seulement de 
plaines, mais aussi de collines et même des parties déchves 
de la plupart de nos montagnes. » 

» Certainement voilà d'excellents certificats et qui émanent 
du plus haut lieu; aussi le ministère ordonna-t-il que la plante 
fût mise en expérience. Une distribution fut faite en décem- 
bre 1848 entre trois établissements nationaux : le .lardin des 
Plant s à Paris , le terrain d'expérience réservé à la Société 
centrale d'agriculture, et l'Institut agronomique de Versailles, 
(^s dernier reçut la plus large part, quatre-vingts plants; 
c'est lui que naturellement M. Lamarre-Picquot devait inter- 
roger avec le plus d'intérêt sur le résultat de l'expérience. 
» Cependant qu'apprit-il'? Que ces plants, à leur arrivée, 
avaient été dépouillés de la motte naturelle où il les avait 
jusqu'alors conservés ; que la totalité de ces plants, mise dans 



une terre légère, avait passé le printemps entier soit dans 
une serre chauffée quotidiennement à 22 degrés en moyenne, 
soit sous un châssis dans une température moyenne de 1 G 
à 17 degrés, d'où il est résulté que la plante, plus boréale 
que tropicale, placée dans une tcmpéralure aussi élevée, a 
été surexcitée dans la végétation de ses organes extérieurs, 
et que sa floraison hâtive, sans fécondation, devait la con- 
duire à un étiolement complet deux ou trois jours après le 
déveloi)pement de la floraison. — Les pots où l'on avait ren- 
fermé les plants étaient de beaucoup in'érieurs aux dimen- 
sions de la plante avec ses racines pivotantes, en sorte 
qu'ainsi rabougries dans de petits pots, la végétation a dû 
nécessairement être difficile ou anormale. — Enfin il a été 
facile de remarquer que les phases de végétation hâtive et 
de dépérissement avaient présenté le même caractère d'étio- 
lemeiit sous le châssis comme dans la serre, ce qui indique- 
rait ])ar cette première expérience un peu hasardeuse, qu'une 
température élevée et concentrée ne convient pas. 

«M. Lamarre-Picquot pense que puisque la plante peut 
supporter dans son pays natiil un froid très-rigoureux , il 
vaudrait mieux , dans l'expérience nouvelle à tenter cet hi- 
ver, la placer à l'air libre, sous notre climat de Paris, moins 
rude que celui d'où elle vient. Toutefois il croirait prudent, 
tant qu'elle ne sera pas bien acclimatée , de la couvrir d'une 
couche de paille recouverte elle-même d'une toile mouillée ; 
cet abri remplacerait la neige, quelquefois épaisse, qui cou- 
'vre les prairies du Haut4lissouri quatre ou cinq mois de 
l'année. Il est un autre préservatif dont on pourrait user 
peut-être avec quelque succès : une couverture de huit ou 
douze centimètres de feuilles sèches ou en voie de décom- 
position. 

» Je vous transmets. Monsieur, cet historique des tristes 
aventures de la picotiane dans l'Institut de \ersailles, en- 
core à son berceau, il est vrai, parce que l'Illustration a 
été l'un des premiers journaux à signaler les grands avan- 
tages offerts en perspective par les deux commissions sa- 
vantes, le jour où l'on sera parvenu à acclimater et à 
perfectionner cette plante , et que la publicdtion de ces ren- 
seignements dans votre journal consciencieux m'est une ga- 
rantie qu'ils recevront du public une favorable attention. 

» .l'ai l'honneur, etc. 

» Un sincère ami du progrès agricole. » 

En donnant cette lettre, nous la ferons suivre de cpielques 
lignes empruntées à un article du Bon Jardinier pour l'an- 
née t850, et signé des initiales L. V. ; nous présumons, sans 
l'affirmer, qu'il est un compte-rendu de l'expérience faite 
dans le terrain de la Société centrale d'agriculture. « Un seul 
des neuf plants reçus du ministère, y est-il dit, a fleuri ; et 
comme chaque fleur est suivie d'une gousse qui renferme 
une graine unique, le nombre des graines recueillies ne s'élève 
guère qu'à une douzaine. » Il est fâcheux que l'on ait né- 
gligé d'indiquer les conditions et le mode qu'on a suivis 
pour la culture. Toutefois, ipie ce compte-rendu émane soit 
de la Société centrale, soit du Jardin des Plantes, il est im- 
possible que dans l'une ou l'autre de ces localités, qui con- 
finent à l'Académie des sciences, et même qui se confondent 
quelque peu en elle, l'horticulteur chargé de diriger l'expé- 
rience ait négligé de consulter le rapport de M. Gaudichaud, 
où les conditions dans lesquelles vit la plante , à l'état sau- 
vage, sur son sol natal, sont toutes relatées. Il nous semble 
peu probable qu'il soit tombé dans 1? singulière erreur qui 
a été commise à 'Versailles Nous le répétons, le mode de 
culture était fort essentiel à mentionner. 

Nous nous empressons de déclarer que, dans tout ceci, 
l'honneur de l'Institut de Versailles n'est nullement com- 
promis. Notre correspondant n'a point songé à ajouter que 
le fait s'est passé à une époque où le potager était encore 
sous la direction de l'homine habile que Charles X et Louis- 
Philippe ont honoré de leur amitié , comme Louis XIV ho- 
nora la Quintinie de la sienne. Sa position de directeur 
général des jardins royaux venait de crouler avec le trône ; 
le potager devenait un simple appendice d'une création nou- 
velle, rinstitut, et entrait désormais sous la haute et cen- 
trale direction d'un directeur en chef des cultures, tant agri- 
cole qu'horticole. L'organisation nouvelle ne comportait 
aucune position possible et offrable à l'ancien directeur gé- 
néral des jardins royaux. Une bêche qu'ont touchée quel- 
quefois des mains royales dans des instants de loisir con- 
sentirait-elle à travailler avec une soumission complète et 
beaucoup d'ardeur derrière la charrue républicaine'? Il est 
permis d'en douter. Que l'honorable vieillard, préoccupé 
par de douloureux souvenirs, ait négligé de lire le rapport 
de M. Gaudichaud sur la picotiane, au moment où on lui 
envoya la plante à mettre en expérience, qu'il en ait confié 
les destinées à des mains moins savantes que les siennes, 
cela se conçoit aisément, et personne ne sera tenté de lui en 
faire un crime. 

Mais aujourd'hui les choses ne se passeraient plus de 
même. La direction spéciale de l'horticulture est bien péné- 
trée de ce noble sentiment : que son devoir princii)al est 
celui d'expérimenter, de frayer les voies nouvelles du tra- 
vail amélioré. C'est sa mission spéciale , à laquelle elle ne 
manquera pas. Pour elle la question delà picotiane se résume 
ainsi : un vovageur, au prix d'un rude labeur, a rapporté 
une plante qui peut devenir d'une grande utilité; mais, 
avec elle, il n'a pu rapporter aucun enseignement pour sa 
culture , puisque la main de l'homme ne l'a encore touchée 
que pour la briser, non pour la reproduire. La gloire du 
voyageur consiste à avoir reconnu avec sagacité un petit 
appareil , jusqu'ici resté à peu près inconnu , appareil que 
Dieu a muni de fort beUes propriétés, de fabriquer de la 
fécule et aussi un fourrage pour le bétail. L'appareil existe 
mais encore à l'état rudimentaire, comme la carotte sau- 
vage, cet autre appareil, d'aspect si chétif, avant que 
la civilisation l'eût perfectionné, pour fabriquer le sucre. 
Une seconde gloire reste à conquérir, bien digne de sé- 
duire quelque noble esprit; acclimater chez nous l'appa- 



reil signalé par M. Lamarre-Picquot , perfectionner cer- 
tains de ses organes de manière à augmenter telle et 
telle puissance de sa végétation dans la direction la plus 
utile a l'homme. C'est une seconde édition à mettre au jour 
de l'histoire de la pomme de terre : Raleigh la ra]iporta 
d'Amérique, et plus tard Parmentier la domesticisa. L'hu- 
manité reconnaissante a uni ces deux noms dans une même 
auréole. La gloire du premier ne s'est consolidée qu'après 
avoir rencontré enfin le fraternel appui de la gloire du se- 
cond. La picotiane a déjà son Raleigh ; trouvera-t-elle avant 
peu celui qui inventera sa culture, son civilisateur, car elle 
est tout entière à créer, son Parmentier'? Nous l'espérons, 
et nous souhaitons vivement que ce soit dans les murs du 
potager de Versailles. 



Carloaités de l'Anglelrrre. 

I. 

LES .ANNONCES. 

La première impression qu'éprouve un étranger en arri- 
vant à Londres, c'est l'étonnement. Il admire avec une sorte 
de stupéfaction cette capitale des capitales si différente des 
autres villes qu'il a visitées sur le continent; tout en elle 
lui parait nouveau, splendide, curieux et grand; il se félicite 
à chaque instant d'avoir entrepris ce voyage. Mais bientôt 
à la surprise succède la satiété; autant il était ravi d'abord, 
autant il s'ennuie ensuite; il a le spleen; il veut partir, il 
part, il s'éloigne avec joie de cette ville si monotone dans sa 
diversité ; sans gaieté et sans vie, malgré son animation ; qui 
a inventé presque tout ce qui peut être utile, et qui ne con- 
naît presque rien de ce qui peut être agréable; où le goût 
et l'art se montrent aussi rarement que^e soleil. Bien qu'il 
ne.regrette pas de l'avoir vue, il se promet en la quittant de 
ne la revoir jamais. 

Cependant, si peu variés que semblent ses aspects, Lon- 
dres est peut-être de toutes les capitales de l'Europe celle 
qui offre à un observateur attentif le plus grand nombre de 
sujets d'étude aussi caractérisques qu'opposés. l'es prome- 
nades superficielles n'en donnent qu'une idée imparfaite. 
Pour le bien connaître, on ne doit pas le juger sur ses appa- 
rences générales; il faut l'examiner avec soin à certains 
points de vue particuliers ; et alors on constate que ses ha- 
bitants, si différents des autres peuples du globe, ne se res- 
semblent pas autant qu'ils en ont l'air; on parvient à y 
distinguer, au milieu d'une foule de types originaux, des 
mœurs et des institutions qui appartiennent à d'autres siè- 
cles, des habitudes bizarres qu'on chercherait vainement 
ailleurs. Ce sont ces curiosités britanniques trop peu connues 
ou trop rarement décrites que nous voulons montrer à nos 
abonnés. Les artistes les plus habiles de l'Angleterre ont 
bien voulu se charger de les leur représenter avec la plus 
scrupuleuse fidéfité; nous essaierons d'ajouter à leurs re- 
marquables dessins un commentaire sommaire cha(|ue fois 
que ce travail nous paraîtra nécessaire. 

Cette série nouvelle , nous l'annonçons donc , — quoi de 
plus naturel'? — par l'article consacré aux annonces, article 
qui ne sera pas , à coup sûr, le moins curieux de notre col- 
lection de curiosités. 

L'annonce, j'en emprunte la définition au ,\Ianuel le plus 
récent, n'a qu'un but: c'est de faire parvenir renonciation 
d'un fait à la connaissance du plus grand nombre possible 
d'individus, mais ses moyens varient. On peut la diviser 
d'abord en deux catégories principales, susceptibles à leur 
tour de diverses subdivisions. A la première catégorie ap- 
partiennent les annonces qui attendent, guettent ou pour- 
suivent dans les rues ceux à qui elles s'adressent; telles 
■qu'enseignes, prospectus, affiches, placards stationnaires ou 
ambulants, etc. La seconde se compose de celles qui se pro- 
posent de les atteindre jusqu'au fond de leurs plus secrets 
appartements, le prospectus et le journal. 

L'enseigne britannique diffère peu en général de l'enseigne 
française. En cherchant bien on en trouverait à Londres un 
certain nombre dignes assurément d'une mention, mais Paris 
en possède aussi une collection assez curieuse. 

Le prospectus dont nous faisons un usage presque aussi 
fréquent que nos voisins d'outre-mer a en général un 
caractère plus tranché et plus original que l'enseigne. La 
monographie en serait piquante. Je n'en citerai toutefois 
qu'un" échantillon après avoir raconté une des particularités 
les plus intéressantes de son histoire. Un jour, vers le com- 
mencement de ce siècle, comparut devant le ministère an- 
glais dont Pin était alors le chef un hnrame accusé de com- 
munisme. Il se nommait \\'illiam Sharp. C'était un graveur 
qui , après s'être essayé d'abord sur des pots d'étain et de 
plomb , puis sur des colliers de cuivre et des marteaux de 
porte , a fini par laisser en mourant un nom célèbre dans 
son art; homme fort original d'ailleurs, croyant tour à tour à 
Mesmer, à Swedenborg, à Johanna Southcoto, etc., et telle- 
ment tourmenté souvent par toutes ces extravagances aux- 
quelles il ajoutait foi, qu'il se levait à quatre heures du 
matin, courait à la Tamise, la traversait deux fois à la nage 
et revenait ensuite exécuter un de ces chefs-d'œuvre qu'ad- 
mirent encore les connaisseurs. .4u moment de son arresta- 
tion il était aflilié à une société philanthropique qui rêvait Is 
partage des (erres et le nivellement de toutes les fortunes. 
Les ministres s'étant interrompus au mflieu de ;n interro- 
gatoire pour se communiquer leurs impre-.-.,jns, Sharp se 
souvint tout à coup qu'il avait ses poches pleines d'exem- 
plaires du prospectus d'un recueil de ses gravures au succès 
desquelles il tenait beaucoup ; aussitôt il les prit à la main , 
s'approcha respectueusement de ses juges, les salua jusqu a 
terre avec un sérieux imperturbable, et leur en offrit à cha- 
cun un, en les suppliant de le lire et d'ajouter leur nom à 
la liste de ses soiiscripteurs. Il avait oublié, le malheureux, 
que les eravures qu'il les engageait à acheter devaient illus- 



72 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



Irer les pamphlets les plus violents de Home 
Tooke et de Cobbett. Cette distraction qui 
eût pu le perdre le sauva. Ce qui eût pu 
être ou paraître à leurs juges une imperti- 
nente bravade devint, à leurs yeux, un trait 
de mœurs comique. Evidemment un tel 
homme n'était pas un conspirateur dange- 
reux. Pitt éclata de rire, et Sharp, renvoyé 
de la plainte, fut immédiatement remis en 
liberté. 

Parmi les prospectus qui se distribuent 
actuellement à Londres, le plus fameux et 
le plus répandu est sans contredit celui de 
MM. Moses et fds , fourreurs, bonnetiers, 
confectionneurs d'habillements, tailleurs, 
chapeliers, fabricants de draps, merciers, 
cordonniers, etc., n"» 83, S4 , So et 86 
AIdgate, 154, 1S.5, 156 et lîiT Minories, 
City-London. Ce prospectus, de 24 pages 
in-32 , recouvert d'une couverture rose , et 
distribué tous les jours par milliers dans 
toutes les gares de chemin de fer, est le 
chef-d'œuvre du genre. Il a pour titre ; The 
Great Fact, le grand fait. C'est un mélange 
habile de prose et de vers ; seulement les 
titres de ses articles sont plus excentriques 
que leur rédaction. En voici quelques-uns: 

— Quelle heure est-il dans AIdgate? 
. — Souillez — brises — soufflez ! 

— Une lettre de femme. 

— Cour do sens commun : jugement de 
MM. Moses et fils. 

En prose, MM. Moses et fils abusent du 
jeu de mots et des concetti. Quant à leur 
poésie, elle est un peu plate, ainsi qu'on en 
pourra juger par les deux quatrains sui- 
vants : 

1 peep'd info my glasa to see 
The dreas coat Moses mnàe for me ; 
I look'd betiiod, and look'd bcfore 
And likwd the Garment more and more. 



« Je jetai un coupd'oîil dans ma glace foiir 
voir l'habit que Moses m'a fait. Je me regardai 
par derrière, je me regardai par devant, et je 
trouvai cet habit de plus en i>Ius à mon gré. 
Ce nouveau vêlement de printemps ni'allait 
bien, quoique je sois diinrilc à luihillor; et 
je pris le parti de retourner i hiz des t.iilleurs 
qui avaient l'art de me satisfaire ainsi. .. 

iV. B. — MM. Moses et fils donnent gra- 




LonlrL-'s. — Annonce c dehEp-lier- 



tis, à tous ceux qui en font la demande un 
élégant almanach , une gravure représen- 
tant leur établissement et les porlrails de 
la reine et ila prince Albert, et ils ne rou- 
gissent pas d'affirtner que leur prospectus, 
qui a successivement paru sous les titres 
de la 8" Merveille du monde , l'Orgueil de 
Londres, le Trésor du goût , le Temple de 
la mode, le Leviathan du commerce, etc., 
etc., est aussi impatiemment attendu dans 
le monde fasbionable au commencement de 
la saison que le discours de la couronni' 
ou le budget ministériel l'est dans un autre 
monde à l'ouverture d'une session du par- 
lement. En vérité, ce qui m'élonm-, r r-t 
que ces hpnorables descendants d l-i.i'l ne 
distribuent pas gratuitement leurs /W. «a-' , 
au lieu des portraits de la reine et du pnnce 
Albert. 

La supériorité incontestable que le pro- 
spectus a sur l'enseigne , l'afliche l'a sur le 
prospectus. Le seul inconvénient du pro- 
spectus c'est de ne pas pouvoir s'imposer. 
Non-seulement celui à qui il est oflért le 
déchire ou s'en sert souvent sans l'avoir lu. 
mais parfois même il refuse de le recevoir. 
L'afliche, au contraire, cette enseigne tirée 
à un nombre considérable d'exemplaires, 
oblige celui qui passe auprès d'elle, sinon 
de la hre, au moins de la voir. Il est impos- 
sible , quand elle est habilement faite et 
adroitement placée, qu'elle n'attire pas les 
regards. Si pressé, si indifférent, si timide 
qu'on soit, on finit tcjujours, sans s'en dou- 
ter, par entendre ce qu'elle veut dire. Mal- 
gré soi on en déchiffre un mot dans une 
rue où l'on s'arrèle, un autre mot sur une 
place qu'on traverse ; au bout de huit jours, 
si elle vit ce temps, on la sait presque par 
cœur. Aussi les Anglais ont-ils depuis bien 
des années apprécié les mérites de l'affiche, 
et ils excellent dans l'art plus difficile qu'on 
ne le croit de la composer et de l'exposer. 
Tous les murs des maisons de Londres dont 
une grille n'interdit pas l'approche au public 
ou sur lesquels le propriétaire jaloux de leur 
noirceur immaculée — le blanc est une cou- 
leur inconnue à Londres en fait de bâti- 
ments — n'a pas fait écrire ces mots caba- 
listiques 11 Bill-Stickers, beware !» ou « Stick 
no bills , n sont constamment ornés d'une 
couche épaisse de bills ou affiches qui se 
renouvellent presque chaque matin. Les 
planches qui entourent les édifices en dé- 




lonHre? — ADiiODCe du London adttrtiainij office. 




Londres. — Annonces ambulantes. 



molition ou en construction en sont aussi recouvertes de la 
base au sommet. Jamais une place, si petite qu'elle soit, ne 
reste, ne fût-ce qu'une hei>re , inoccupée. Les Londoners, 
comme on les appelle , m'ont paru en toute saison possédés 
de cette étrange manie d'afficher qui s'était répandue à Paris 
après la révolution^dej février — je_ persiste à croire [.que 



Quel choix de substintifs' Quel abus d epithetes' Qae\a as 
Mrtiments de points il e\clamition ' Quelles mosaïques de 
lettres do tdutis les fjrmes, do toutes les grosS(urs, de 
toutes les longueurs, de toutes les largeurs. Mise à cùté de 
ces échantillons fabuleux de la typographie britannique, une 
des lettres de V Illustration produirait le même effet que 
Tom Pouce au bas do la grande pyramide de Gizeh. Et ce 
n'est pas tout, la lithographie vient souvent au secours de 
la typographie. Là vous voyez un homme qui en tue un 
autre d'un coup de pistolet sur le pont d'un vaisseau en 
flammes, ici des soldats se battent avec des brigands, plus 
loin c'est un condamné à mort montant à l'échafaud où l'at- 
tend le bourreau. Que ces horreurs ne vous causent pas 
trop d'efl'roi. L'affiche théâtrale ne tient pas toutes ses pro-. 



Londres. — Annonces ambulantes. 



messes. Plus d'un mcnfreur d'animaux féroces qui ne pos- 
sède qu'un lion empaillé ne le représente-t-il pas sur le 
grossier tableau qu'il étale à la porte de sa ménagerie, les 
yeux ardents, la gueule écumante , la crinière hérissée? — 
L'industrie se plait du reste à grossir ses produits, à l'instar 
du théâtre. Voici des plumes aussi colossales qu'un homard, 




S 18 il l\'-^ #\% 




u Journal le Bailuay-Dell. 



74 



L ILLUSTRATION , JOURNAL UNIVERSEL. 



des gentlemen et des ladies qui se promènent à pied et à 
cheval avec des habits d'un prix incroyable, des bœufs 
comme on n'en voit pas, el surmontées dun arc-en-ciel 
éblouissant, une paire de lunettes dont un Titan n'eût pas 
pu se servir, l'tc etc. La foul(! ijui passe ne parait |ias 
.Im.wh" '\r rc, im"IA'm!1i'<: i-'r^l a pi'iiir v| , |||. ,|;ir..nc V jeter 
,!,i ,,. ! /,. :,,i ■<,-n\: ir.iiN l'Ile -.jririr cil.' -c |urs>c, elle 

:,Vlci;illr i|,.,,iiiM .illi>'li'Mr;n l'iiuii.il help.l ail.nii' qui cette 

semaine a eu lliciireuse tliaace de pouvoir réunir dans le 
même numéro : 

I^vjraonllnnry KlniicnieiiC ! ! 

IDi>rrBI)l«* ■iiiinlrr : ! ! 
l'-rU^litCiil accUEciit : '.: 

Forty llvOM lo^c:::: 
t'.tc, rir.. vie. 

Malheureusement, si supérieure <|ue l'alliche fût à l'en- 
seigne et au prospectus , l'afiirhe n'a jamais pu devenir à 
Londres un moyen de publicité sulli^ant; la faute n'en est 
pas à elle, mais au système de construction adopté dans la 
plupart dr, i|u.irliiis Les places , c'est-à-dire les murs lui 
manqueril I) |ini, lun^temps déjà le commerce et l'indus- 
trie avaiinl ih.rir xMil; le besoin d'y suppléer, lors;|u'une 
heureuse découverte vint réaliser leurs vœux. Un spécula- 
teur in:jénioux eut l'idée de remplacer l'alliche sédentaire 
par l'afTiche ambulante. De linventitm du placard — c'est 
ainsi qu'on appelle ce nouveau procédé — date une ère nou- 
velle dans le système des annonces anglaises. L'histoire 
complète de cette intéressante période remplirait à elle 
seule plus d'un volume. Je ne puis qu'esquisser ici ses 
principaux traits. 

D'abordde placard fut un, simple et modeste. On collait 
une afficlie sur une planche de bois carrée sans prétention 
aucune, on atUichait cette planche au haut d'un long bàlon , 
et on mettait ce liàlon entre les mains d'un pauvre diable 
qui se cliargeait, moyennant un shilling par jour, de se pro- 
mener avec cet étendard ])aci(iipie du matin au soir dans les 
quartiers les plus populeux. C'était, comme on le voit, un 
immense progrès. L alliclie n'altendait plus les passants à 
un endroit hxe , contre un mur de cété vers lequel ils ne dé- 
tournaient pas toujours la tète, elle les cherchait partout où 
ils allaient, elle se présentait à eux de face, elle leur barrait 
le passage, elle les forçait — à comble de l'art! — à s'im- 
patienter, à lutter contre elle pour se frayer un chemin à 
travers la foule : aussi le succès du placard fut-il grand , si 
grand, qu'il dure encore. 

Toutefois, comme l'habitude est une seconde nature et 
que le progrès est une loi de l'humanité, le placard ne resta 
pas longtemps ce qu'il avait été dans l'origine. On s'était 
accoutumé à le voir se promener par les rues et sur les places 
à l'état de vcxillum romain, et il n'avait plus guère pour spec- 
tateurs que des provinciaux et des étrangers. Force lui fut 
de se modifier et même de se transformer, s'il voulait con- 
tinuer d'attirer l'attention publique. Il se soumit à cette 
néce.ssité, et, grâce à son génie — le mot n'est pas exa- 
géré, — il parvint à se faire regarder et à se faire lire. 

Ses mo lilications furent de deux espèces, qui se combi- 
nèrent ingénieusement. Il se multiplia et il s'embellit tout à 
la fois. Du auteur dramatique des temps passés, jaloux du 
.succès de larmes qu'avait obtenu un de ses rivaux en choi- 
sissant pour les principaux personnages d'une tragédie une 
veuve et un orphelin , composa immédiatement une pièce 
du même genre dont l'Iiéroïne fut une femme restée veuve 
avi'c deux orplielins; mais un troisième auteur, ayant repré- 
senté un veuf avec six petits enfants sans mère, les sup- 
planta tous les deux dan; la faveur publique. La multiplic<- 
tion des [ilacards a été bien plus extraordinaire que celle 
des orphelins : elle ne sf I iun'icc qu ini intal do 300. .le 
n'en citerai qu'un exeni;il ■. i,i i 1,1:11';, niiiiini's avant la pu- 
blication du premier nuin'in ih V llluslroh;! London netcs, 
une partie de la population de Londres se trouvait rassem- 
blée dans les rues , sur les places et sur les ponts pour voir 
ce qu'on appelle la procession du lord-maire. Le fondateur 
du futur journal^eut l'idée de profiter de cette cérémonie 
afin do faire an^ancor sa prochaine apparition. Trois cents 
polebearcrs, portant des pro'^pcclus de la nouvi'lle entre- 
prise, suivirent ( n r:\ui ]<■ [iicinici iii,i-i~lr;il de la cité, et, 
ijuand il s'eml);)i:iii,i -m l,i I'miiim', il, . ciLluniuérent aussi, 
un bateau à vapi n p n.il I ■,:! , \,iiil d.- ii.i'piiré. Quelques 
mois après, i'IHusiiali:d Lumlim 7irus comptait près de 
.'i'i.OOO abonnés. 

.l'ai dit qu'en même temps qu'il se multipliait ainsi, le 
placard s'était eniballi : l'expi'ossion n'est pas parfaitement 
.juste, car toutes ses modifications ne le rendirent pas plus 
agréable à l'œil. Ainsi il se multiplia en restant un. .le 
m'explique : un marchand veut-il annoncer sa marchandi.se, 
il fait promener, ou plutôt rangt- en ligne, dans certaines 
rues, autan! de pule-bcirera qu'il y a de lettres dans son en- 
si'igne. Chacun d'eux porte une lettre seulement, et alors 
c'est chose curieuse de voir les gamins s'efforcer de dé- 
placer ces poteaux vivai\ts, qui souvent ne savent pas 
lire, et qui parfois composent des mots bien différents de 
ceux qu'ds sont chargés do former. Ainsi encore le placard 
descendit du haut du bàlon où il se tenait perché contre les 
quatre pans d'une espèce de cage carrée dans lacpielle m.u- 
rliait enfermé un homme qui, de quelcpie cêté qu'il se tour- 
nât, le présentait aux regards des passants. Tanlét il se 
dunna des airs d'étendard léoilal; taiilot il s affubla des ru- 
bans et des bou(])iels d'une jeune mariée; d'autres l'ois, il 
piit pour auxiliaires les articles de connnerce dont il était 
chargé d'annoncer le bon Mnrclié et de proclamer les qua- 
llés; il s:' lit p'['i''i'c''ili'r, par exemple, d'énormes chapeaux 
de l'eiiiin - , . ' I ,iril (ensuite les amaleuis (|ue vingt mille 
de ces r.ni. ,iii:r, i, sPnes arrivant de Paris venaient déire 
déballées d.in.-, le,. iii.;.;,isins do M. '11. ou de mistre.ss iK. 

Les translornititions de l'annonce ambulante n'ont pas été 
moins étonnantes que ses modifications. Non contente de se 



promener à pied , elle s'est promenée en calècli";. Les pro- 
priétaires de l' lllu^lrated Lundon newfi ont une voiture qui 
erre du matin au soir dans tous les quartiers fashionables 
uniquement pour annoncer leur journal. Le Metrufiulitan 
Aduertising-U/lice loue aux entreprises qui ne sont pas assez 
riches pour faire une pareille dépense, une place déterminée 
contre l'un des quatre cêtés d'une voiture toujours couverte 
d'annonces qu'il fait circuler incessamment par la ville et 
les faubourgs. Ici vous rencontrez un chapeau colossal qui 
couvre une voiture tout entière, ainsi que le cocher, et sur 
lequel on lit, en caractères monstres, le nom du fabri- 
cant ; là vous êtes arrêté par une colonne semblable à la 
tour de Jaggernauth, dont les inscriptions vous apprennent 
que tel perruquier vend d'excellentes perruques au prix le 
plus modéré. L'autre jour, je m'amusais à bouquiner près 
de Temple-B :i- , lorsque j entendis tout à coup un grand 
bruit; on criait, on courait, on se bousculait: je me re- 
tournai et je vis venir à moi deux Chinois montés sur d'é- 
normes écliasses. Le second tenait un parasol au-dessus de 
la tête du premier. Ils étaient richement vêtus et leurs lon- 
gues robes traînaient jusqu'à terre. iJerriere eux marchaient 
gravement vingt pole-bearers , dont les écriteaux m'apprirent 
que M. T. S. (j'ai oublié le nom de cet ingénieux négociant ) 
venait de recevoir directement de la Chine un nombre con- 
sidérable de caisses d'excellent thé. Mais la plus remar(|ua- 
ble de toutes les annonces ambulantes figuratives ou emblé- 
matiques fut celle d'un journal qui a cessé d'exister, le liail- 
icay Bell ( ou la Cloche des Chemins de fer) ; elle se compo- 
sait, en ell'et, d'une voiture métamorphosée en cloche et 
d'une cinquantaine d'hommes dégui-és de la même manière. 
Toutes les cloches-homuies étaient recouvertes des prospec- 
tus de la nouvelle feuille. Sous la cloche-voiture, décorée 
d'ornements semblables, était une musique bizarre qui fai- 
sait un vacarme effroyable, et tout autour, à l'extérieur, une 
petite locomotive courait incessamment sur un petit chemin 
de fer circulaire. 

Comme on peut en juger par cette énumération, l'annonce 
qui attend , guette ou jioursuit dans la rue ceux à qui elle 
s'adresse, a fait de tels progrès à Londres depuis quelques 
années, qu'il lui sera maintenant difficile de s'améliorer. Elle 
aura beau, d'ailleurs, réaliser merveilles •;ur merveilles, elle 
restera toujours incomplète ; elle ne remplacera jamais celle 
qui va chercher le consommateur jusqu'au fond de ses plus 
secrets appartements , elle n'aura jamais le même crédit, la 
même puissance. Aussi cette dernière dédaigne-t-elle les 
moyens extraordinaires qu'emploie sa rivale; et, tout en 
acquérant une autorité de plus en plus grande , continue- 
t-elle à être en apparence aussi modeste que par le passé. 

Si l'annonce anglaise proprement dite, en d'autres termes, 
l'annonce des journaux, est simple, ce n'est pas seulement 
parce qu'elle coûte cher, c'est parce qu elle sent sa force. 
Elle n'a pas besoin pour être lue de se faire bizarre et mon- 
strueuse; elle ne clierrhe point à rivaliser de singularité 
avec ses voisines ; elle consent à être imprimée avec les 
mêmes caractères qu'elles; comme elles, elle se maintient 
volontairement dans les limites et aux places qui lui sont im- 
posées; elle n'en diffère que par la longueur. Elle ne s'est 
transformée en affiche, comme certaines annonces françaises, 
que dans les petits jour;viii\. Les urg.mes sérieux de la pu-' 
blicité, leTimef, entre aniivs, re mi île l'annonce, l'ont sou- 
mise à un régime d'égaliic cl d linnnètetédont elle se trouve 
si bien, qu'elle n'a jamais été (ilus florissante. L'année der- 
nière, le nombre total des annonces faites dans la Grande- 
Bretagne a dépassé vingt millions. Le gouvernement perçoit, 
parcliaque annonce, un droit de 1 fr. 85-c. Le montant des 
droits perçus s'est élevé à p. es de 150,000 livres steding 
(3,7!;0,000' fr ) 

Pour se rendre compte du caractère et de Vautorité de 
l'annonce anglaise, il suffit de jeter les yeux sur un numéro 
du Times. Prenons pour exemple celui de samedi dernier, 
2'i janvier, qui, ayant un su|iplénient, ,se composait de 
■I i pages à 6 colonnes ou de lî colonnes. 6 de ces pages ou 
3(i de ces colonnes étaient couvertes d'annonces : j'en ai 
compté en tout l,OG(i. La plus courte, à l'exception de 
celles des domestiques, dont le prix est un peu moindre, se 
paye ii shillings (C fr. 2îi c). Au delà de six lignes, chaque 
ligne se paye à part GO c, et les compagnies jiubliques 
paient 1 fr. 2.') c. la ligne. Or, chaque colonne contient en- 
viron 300 lignes. On ne s'étonne plus, quand on connaît ces 
chiffres, que chaque numéro du T/nn's ayant un supplément 
rap[iorte de 25 à 30 mille francs d'annonces, que les bé- 
néfices de l'année s'élèvent à plus de 2 millions , et que 
M. .luhn W'ullers, son principal propriétaire , ait, dit-on, 
donné pour dot à sa lille la troisième page d'annonces île 
son journal. 

Parcourez du regard quohpies-uns de ces 1,068 adner- 
tixementx, et, rion qu'à voir leur modération et leur classi- 
fication, vous reconnaîtrez do suite que l'annonce est en 
Angleterre une des nécessités de la vie sociale. One analyse 
complète d'un pareil numéro (.llrirait un assez vif intérêt. Je 
regrette d'être oliligé de me borner à constater qu'il est peu 
de besoins physiques, inlidlectuals el moraux que je n'eusse 
trouvé le moyen de satisfaire, dans ces 3} colonnes impri- 
mées on petit texte. De combien de chapitres différents 
elles se composent et que d'articles lians cliaipw chapitre ! 
bateaux à vapeur pour toutes les régions d 1 globe, sermons 
à entendre, aumêuesà faire, livres à étudier, domestiques, 
chevaux, voilures, ventes mobilières et immobilières, 
denrées de toutes sortes, emplois do capitaux, professeurs, 
élevés, maîtres, apprentis, concerts, bals, spectacles, 
soirées, iilc, que sais-je encore, un monde tout entier. 
("est le cas de s'écrier ; Dis-moi ce ijue tu annonces, je le 
dirai ce que tu es. 

Que si vous vouliez passer du grave au doux , du sévère 
au plaisant, il vous faudrait lixcr votre attention sur le haut 
de la seconde ou de la troisième colonne do la première page ; 
c'est là que s'insèrent les annonces destinées à piquer la 



curiosiléouà provoquer le rire. Je n'en trouve qu'une seule 
de ce genre dans ce numéro. 

Si cette annonce tombe fous les yeux de R. T.,., qui a quitté 
son domicile lundi, 24 décembre, il est in.''tami]apnt prie de se 
mettre sur-le-champ en rapport avec sa sicur qui est très-malade. 

Mais j'ai recueilli une collection de ces annonces intimes, 
el j'en puis citer ici quelques échantillons plus curieux. 

— Tout va bien dans le Brunswick (i" septembre). 

— (En français.) Marie D. E. K., il faut m'écrire tout de 
suite et me voir aussi, septembre 18'i9. Koruiandie ('21 sept). 
' — (En allemand.) Louise de K. S. Geduld und Hofinung, pa- 
tience et espoir (13 septembre). 

— Chère Emilie , votre abandon m'a brisé le cœur. Je vous 
conjure de me voir. Ne me refusez pas celte faveur, .^dressez 
votre lettre à A. II. Weymoutli Street , oii je resterai un mois 
(19 septembre). 

— K. E. a reçu son pardon (13 septembre 1849). 

— .V. B., tout va bien , mais soyez sur vos gardes , on cherche 
à vous tromper. Thomas est arrivé. Dieu vous bénisse. 

— P. est averti que E. I'. n'a plus d'argent. Ecrivez vite. 

— Une dame de 33 ans désire se placer comme dame de com- 
pagnie ou être mise à la tête de la maison d'un revf. Elle a 
vécu dans la bonne société et elle peut donner les meilleurs 
renseigîienicnts. Comme elle veut surtout avoir un intérieur 
confortable, des appointemenls modérés lui sulfiront. 

(juant à cette dernière, tirée du Morning-f'ost (15 août 
1819), je la donne en anglais, afin qu'on ne m'accuse pas de 
l'avoir embellie ou défi..;uréc en la traduisant : 

TO U.NMAnitlElJ LADIES of BIRTH.— A Gentlemaa ofaB- 
l'iinl ramily,and riïlated and connecled wilh both llie Pecrage 
and tlie Baronetatïe uf Great Britain, îs desirnus to uvnr.\ a'Lady 
i>t giiod lamily. Ile bas never yet bc«ji in love witli any Laij 
ot lus acquain'ance, bas travelled and resided for y^rs in va- 
lions continental countries, is an ex-militai'y man, si\-and-1hirly 
years of agc, and, tliough nol bandsome, is by ne means répul- 
sive eillii r in appearance , liabiLs , or manners. Ile bis a roman 
Calholic (not liisb), but free from préjudice. Tlie qualities he 
seeks for in tbe Lady arc, a sweet voiee, an amiable, loving dis- 
position , and tlie usuat aceomplisbments ; aiso silky hair, good 
teeth, a pielly-sbaped b'asl(ofaoy size), bcautiful liands, arms, 
Icet, and anktes, and to dnss à la Françai.se. The agp of lli.'Lady 
is, in bis opinion, a point of onty secondary importance, and, as 
10 fortune, lie bas no prelensions to aspire to it, he liiiiiself ha- 
^i^g hutavery limited iocome. Should thèse Unes rome undec 
tlie notice of a Lady who is similarly dis|iosed, she is earneslly 
entreati'd by the Gentleman to Write to liim, as lie assures ber 
lliat she may phice implicit reliance in his bonour to kee p seiTet 
for ever everytliing m the slighte.st degree connecled witli the 
afiair. To facilitate an interview , tbe Gentleman would conie to 
ar.y part of the kingdom most convenient to Ihe Lady. Letters 
to be addressed (by post onty) to X. Y. '/.., under coTer to E. .M., 
iN". 2i, Edward-street, Portland-place, London. 

Les annonces intimes du Times sont, en général, plus 
tristes que gaies. Le plus souvent, hélas! elles ont été insé- 
rées par des parents désolés, qui supplient leurs enfants de 
revenir habiter la maison paternelle qu'ils ont quittée. Quel- 
que.s-unes témoignent d'une profonde et véritable douleur. 
« Mon cher Charles , 'écrit un père à son fils dans un nu- 
méro du mois de janvier, reviens, tout te sera pardonné. 
.Si tu savais lout ce que je voudrais te dire de vive voix, tu 
ne larderais pas un seul instant, » etc. Ce sont pourtant ces 
annonces si touchantes qui ont donné lieu aux plus nom- 
breuses plaisanteries. Celle-ci a joui de la vogue pendant 
quelque temps : n Ma chère fille , vous êtes attendue impa- 
tiemment par vos parents qui vous aiment; ne les laissez pas 
plus longtemps dans les larmes, etc., etc.... Que si vous ne 
vous décidez pas à revenir auprès d'eux , renvoyez-leur, du 
moins, la clef de leur coffre à hqueurs. « 

AnOLPIlE JOANNE. 



Bévue llitéralrc. 

i.'£i///sc. la Commune et l'Etat, par M. Béchàrd. repré- 
sentant du peuple il). — Dr l Assistance publique, par 
M, Patrice Holi.iît. — La France démocratique, par 
M. 1". d'Aktol. 

L'n représentant, deux jeunes gens qui débutent avec 
succès dans la haute politique, c'est là. pour un seul jour el 
une seule revue, un suflisant butia. Tâchons de le dépouil- 
ler par ordre et de donner à chacun, à chaiiue chose ce qui 
leur appartient, rien de plus, rien de moins. 

Et d abord parlons du p us ancien dans la carrière, de 
l'auteur de la Cominmie. l'Iùjl.se el l'Etal. M. Ferdinand 
BOchard. qui est aujourd hui le représenlant du déparlenn-nt 
dont i! n'était autrefois que le députe. Mais, député ou re- 
présentant, .M, Béchard a toujours rempli son mandat avec 
une gnmde lidélilé. C'est un de ces hommes exacts, ponc- 
tuels, tpii ne donnent pas même une heurt' à Zaïre, et croi- 
raient vi'ler au pays tout le temps qu'ils n'emploiraienl pas 
au soin de ses affaires. M. Béchard n'a pas même voulu se 
reposer pendant les six semaines do vacances que l'Assem- 
blée nationale s'élait accordcH-s et qu'elle avait si bien ga- 
gnées. Ces six semaines, noire représentant les a consacrées 
à écrire le petit livre que nous annonçons el qu'il diKlie à 
SCS collègues, les niemiires Uc la commission des lois de pré- 
\oyance et d'assiolaucc. 

L'objet de cet ouvrage, le but qu'il se propose, l'esprit 
qui l'a diclé se trouvent Ircs-neltement résumés dans ces 
quelques lignes de la déilicace ; 

Nous anpiaiidi.ssons tous à l'affranchissement du travail 
par rAssemliléo constituante de 1789, mais peut-être ne ju- 
geons-nous pas tous de la même manière le système que 
celte illustre assombk'esubslilua aux abus Jusleiiienl détruits 
pur elle. 

r Deux doc4rines sont en présence. D'un cùlé l'ivonomie 

1 Cliei Gir.V'.d, rue Gjëi:^g.iuJ. 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



'7;i 



politique du laisser- faire, laisser-pasiser , et le système ad- 
ministratif de la centralisation; de l'autre, l'économie poli- 
tique fondée sur les deux grands principes du cliristianisnie, 
la liberté et la charité . et le système administratif fondé sur 
II' ilroit û'associalion sous la surveillance de l'Etat. 

n Laquelle de ces deux doctrines doit obtenir la prefe- 
rriire et être mise en pratique? A vous, messieurs, de le 
(I. vider. 

" C.'est pourquoi j'ai cru de mon devoir d'utiliser les courts 
lni;,irs que m'a laissés la prorogation de l'Assemblée natio- 
n^ilc pour préciser la difficulté et pour formuler mon opinion. 
.Il' désire qu'elle puisse apporter quelques lumières dans le 
(l.'hal. Je désire surtout que l'union si désirable entre nous 
SDil solidement établie. » 

C'est à l'établissement, à la consolidation de cette union, 
?i compromise aujourd'hui, que M. Béchard a travaillé sur- 
tdul. Vraiment, après avoir lu son livre , on peut se denian- 
il.T iruelle est l'opinion politique de son auteur, s'il est légi- 
timiste, orléaniste, bonapartiste, républicain bleu ou rouge, 
(Ir kl veille, du jour ou du lendemain. Laissant de côté les 
iiicnccupati'ons, toujours un peu étroites, un peu systéma- 
tiiues de l'esprit de parti, il a recherché franchement dans 
I rliide des lois de l'économie politique, dans Kexpérience 
des faits de notre histoire, dans l'observation de l'état actuel 
de notre société, quelles seraient les conditions, les règles 
qui conviendraient le mieux pour garantir, en la dévelop- 
pant, la vie politique, religieuse et industrielle. 

1 »n le voit, la méthode de M. Béchard est à la fois large 
et sûre. Considérant tour à tour chacune des institutions 
qui se rapportent à son objet, il commence par en retracer 
lliistoire, par examiner tout ce quelle a produit de bons et 
de fâcheux résultats; puis il examine ceux qu'elle produit 
encore , si elle s'est maintenue, ou qu'elle produirait, si elle 
l'iiiit rétablie, et, dans ce cas, quelles sont les modificalions 
qu'elle devrait subir pour être en harmonie avec lo nouvel 
état des choses. 

Grâce à l'emploi constant de cette haute et philosophique 
mélhode, M. Béchard s'est élevé au-dessus de ces préven- 
thms qui bornent trop souvent les regards des esprits les 
plus perçants. Il n'est pas plus l'homme du passé que 

I hpinme du présent ou de l'avenir. Il ne sacrifie pas Turgot 
en haine de M. Proudhon, et, malgré M. Louis Bianc, il voit 
el expose très-nettement tout ce qu'une saje surveillance de 
lÉlat peut assurer de sécurité et de prospérité aux grands 
travaux de l'industrie et du commerce. 

C'est une surveillance, et rien de plus, que demande 
M. Béchard. Car, en somme, il est bien plus disposé à dimi- 
nuer qu'à accroître encore l'action déjà excessive du pou- 
vnir, et surtout du pouvoir central. 

C'est cette centrali-ation qui a enfanté cette innombrable 
■iinii'e de bureaucrates et d'employés de toute nature, dont 
I.' nombre sans cesse croissant pesé de plus en plus sur le 
budget. Il faut réduire cette armée-là, il faut laisser plus 
d'essor à l'initiative communale, à l'induslrie parlicnlière. 

II importe que les communes soient seules chargées désor- 
mais dérégler ce qui les touche, pour qu'elles retrouvent 
(]uelque chose de cette activité, de cette généreuse et 
durable impulsion qui rendit la plupart d'entre elles si flo- 
rissantes au moyen â;e. 

C'est dans le soin do la commune que pourront s'organiser 
aisément des associations d'ouvriers qui trouveraient de 
lariles ressources de crédit dans les banques locales. C'est à 
M' puissant ressort que les anciennes républiques d'Italie, 
([ue l'Angleterre , la Belgique, la Hollande ont dû et doivent 
encore les merveilleux progrés de leur commerce. 

" Apicoles ou industrielles, » dit fort bien M. Béchard, 
' les associations locales pourraient devenir le centre d'in- 
stitutions de crédit garanties par la connaissance que des 
compatriotes et des voisins acquièrent toujours aisément de 
leurs affaires respectives, malgré le secret des hypothèques 
K'.;ales et des privilèges fonciers. Le crédit ne prospère que 
ikins les pays où fleurissent les l'.bertés locales. "Voyez l'Al- 
lemagne, l'Ecosse, l'Amérique, chaque district, chaque 
\illage y a, à coté de son église ou de son école, une petite 
luiiique où l'agriculteur et l'ouvrier trouvent à emprunter 
sous la garanlie non-jeulement de leurs terres , mais sous 
la garantie, tout aussi réelle quoique impalpable, de leur 
luibilelé, de'leur moralité, de leur réputation; ce sont là 
les véritables banques populaires. Il ne peut y en avoir 
d'autres. » 

C'est avec le même libéralisme , avec la même sagacité 
que M. Ferdinand Béchard examine et résout toutes les 
institutions relatives à l'éducation populaire, la crèche, la 
salle d'asile, l'école primaire, l'école professionnelle , ainsi 
que l'apprentissage, le compagnonnage, les bureaux de pla- 
cement; et il considère tour à tour chacune de ces institu- 
tions dans ses rapports avec la triple autorité de la commune, 
de l'Eglise et de l'Elat. Au terme de chacun de ces examens, 
M. Béchard est logiquement conduit à proclamer l'immense 
.supériorité du principe de liberté et d'association solidaire, 
sous la surveillance de l'Etat , sur le principe d'omnipotence 
ministérielle qui nous régit. 

Renfermer l'Etat dans sa sphère, dans le cercle de ses 
attributions logiques , ce n'est pas le désarmer, et M. Béchard 
ne lui conteste aucun des droits dérivant du devoir qu'il a 
lie protéger la liberté et la sécurité de tous. Il voudrait 
iiiéine qu'à certains égards son action fût moins restreinte, 
et que , par exemple , il tint seul dans sa main tous les fils 
«: de la police politique. Il est certaines villes de France, Mar- 
seille notamment , où le commissaire de police est complè- 
tement indépenrlant du pouvoir central , et il en est résulté 
plus d'une fois de très-fàcheux conflits. Il y a là évidemment 
un vice auquel il est urgent de remédier. 

Quant au principe de notre nouvelle constitution politique, 
quant au suffrage universel par bulletin de liste, M. Ferdi- 
nand Béchard l'approuve très-franchement. Mais U demande 
aussi , ce qui est trop juste , que ce droit si puissant , le 
premier de tous , ne soit pas exercé par des coquins , mais 



seulement par des honnêtes gens , dont le domicile et la 
profession soient authenliqueinent reconnus, et personne 
assurément ne trouvera cette précaution inutile. 

N'avons-nous pas appris hier que sur les listes électorales 
de la Seine on vient de rayer, après vérification , cinquante 
mille noms qui s'y étaient indûment glissés'? Le temps vien- 
dra sans doute où ces pauvres voleurs, comme les appelle 
M. Pierre Leroux, seront électeurs. Mais cette glorieuse 
époque n'est pas encore venue, et d'ici là, il est bon que 
ces honnêtes gens soient particulièrement distingués. 

Après avoir étudié toutes les questions que soulèvent les 
grands problèmes de l'administration locale et centrale, 
après avoir indiqué les institutions les plus favorables au 
développement , a l'émancipation graduelle de la classe ou- 
vrière par le travail 'et le crédit, tout n'est pas encore fini à 
cette heure pour le publiciste et l'économiste ; il lui reste 
même à remplir la partie la plus difficile de sa lâche, il lui 
reste à chercher et à déterminer les moyens de pourvoir 
aux époques de chômage, de suppléer au travail privé par un 
vaste système de travaux ordonnés par l'Etat, à définir enfin 
tout ce que comporte une loi de bienfaisance et d'assistance 
publique. Tel est le sujet que M. Ferdinand Béchard se pro- 
pose de traiter dans une seconde brochure, qui complétera 
la première en nous indiquant les remèdes après les moyens 
préventifs. 

Nous ne douions pas que le nouvel ouvrage qu'il nous 
promet ne soit à la hauteur de celui qu'il vient de nous 
donner et dont nous n'avons pu faire qu'une trop brève et 
trop imparfaite analyse. Elle suffit du moins à prouver ce 
que nous avions dit en commençant , que ce livi-e avait été 
dicté par un esprit très-élevé , très-libéral, très-conciliant, 
étranger à tous les préjugés de parti. Ajoutez à cela beau- 
coup rie sens et de savoir, et vous serez peu surpris des 
éloges que nous avons décernés à M. Béchard, et vous le 
serez moins encore , si vous le lisez , comme je vous le con- 
seille , de trouver chez lui autant do vues neuves que fines 
et judicieuses. 

A côté du livre de M. Béchard, je recommanderai encore, 
quoique moins complet, moins inattaquable, moins sûr, le 
traité de VAssistance publique de M. le docteur en droit 
Patrice Rollet. Cependant . dans sa dissertation de quatre- 
vingts pages, il a su renfermer beaucoup de faits, et, ce qui 
est plus rare, beaucoup de bonnes raisons. Notre recueil a déjà 
publié de très-remarquables travaux sur cette grande loi de 
l'assistance publique. Je ne puis donc , à mon grand regret , 
insister sur la dissertation de M. Rollet, dissertation très- 
savante et très-substantielle , et qui n'a plus besoin de nos 
éloges, puisqu'elle a reçu ceux de M. Dufaure. Ce qui lui 
donne un intérêt» tout particulier, c'est qu'on y trouve, 
très-nettement exposées et discutées, toutes les lois, toutes 
les mesures que les nécessités de l'assistance publique ont 
fait établir dans les divers pays de l'Europe depuis les Ro- 
mains jusqu'à nous. Si nous ne nous trompons, cette brochure 
est l'œuvre de début de H. Patrice Rollet, et il était difficile 
do mieux soutenir sa première thèse d'économiste et de 
pyhliciste. 

L'auteur de la France démocratique, M. F. d'Artol, dé- 
bute aussi dans la carrière. Mais ce jeune écrivain n'est pas 
encore très-sûr de lui-même; sa fougue l'entraîne, et dans 
l'ai'deur de sa générosité chevaleresque, il va parfois jusqu'à 
combattre des' moulins à vent, ou du moins jusqu'à s'exa- 
gérer terriblement le nombre et l'importance de ses adver- 
saires. M. d'Artol nous dit, dans sa préface, que » jamais 
la démocratie n'a été plus attaquée qu'aujourd'hui. » Et sur 
ce, il a mis la main à la plume, et il a écrit son petit vo- 
lume. 

.Assurément il s'y trouve de fort bonnes choses, des pa- 
ges distinguées par de judicieuses réflexions et un style très- 
pur. L'aiiïeur, on le voit, est un'jeune homme loyal et sin- 
cère, qui a fait de très-solides lectures, qui voit juste assez 
souvent , mais chez lequel le chaos d'idées de la première 
jeunesse n'est pas encore très-nettement débrouillé. 

Ainsi, à l'exemple des législateurs antiques, reproduits 
en cela par Montesquieu, par lYably et par Rousseau, M. F. 
d'Artol s'attaque au luxe. Il en fait, dans une antinomie, le 
terme opposé à la misère. Supprimez le luxe , et vous sup- 
primez la misère, nous dit le jeune et inexpérimenté pu- 
bliciste. 

Mais je lui demanderai ce qu'il entend par luxe, où il 
commence et où il finit. Si l'on appelle luxe tout ce qui 
n'est pas nécessaire, quelles seront les limites de ce néces- 
saire lui-même'? Dio^ène, qui avait adopté, dans leur grande 
rigueur, les idées de M. d'Artol , ne s'était conservé qu'un 
manteau , une besace, un tonneau et une écuelle, et encore 
jela-t-il cette écuelle , lorsqu'il eut vu un enfant qui buvait 
et mangeait dans le creux de sa main. Est-ce là l'idéal que 
M. d'Artol nous propose"? 

Il y a aujourd'hui , je le sais, toute une secte d'économistes 
qui voudraient convertir tous nos parcs et nos jardins en po- 
tagers, nos palais et nos maisons en petits réduits cellulaires, 
et supprimer du même coup toutes les industries et tous les 
arts. C'est à ces barbares d'espèce nouvelle que M. d'Artol 
se rallie par ses déclamations contre le luxe, qui vont sans 
doute bien au delà de sa pensée ; car c'est un esprit élégant, 
qui aime les lettres et qui en parle souvent avec goût, 
même dans cette dissertation semi-socialiste. 

J'y vois quelques chapitres consacrés à ce que l'auteur 
appelle « la littérature démucratique. » Cette littérature, qui 
a ses plus vives prédilections, remonte, selon lui, à Marie- 
Joseph Chénier. Mais pourquoi pas à Voltaire? pourquoi pas 
à Molière, à la Satire Ménippée, à Rabelais, à Villon,^ à tous 
les satiriques, et conteurs, et romanciers du moyen âge qui 
se raillaient si fort et des grands seigneurs, et des gias pré- 
lats, et des rois, et du pape lui-même? A quoi bon instituer 
une httérature démocratique^! comme s'il y en avait d'au- 
tres qui fussent spécialement monarchiques, oligarchiques 
ou aristocratiques. La httérature est la littérature, c'est-à- 
dire l'expression du vrai sous la forme du beau. C'est pour 



cela même qu'elle survit à toutes les révolutions politiques 
et religieuses. Homère est toujours Homère, en dépit de 
M. Pro'udhon , et bien des constitutions passeront avant que 
ses vers ne passent , parce qu'ils sont à la fois beaux et vrais. 

Vouloir éprouver les œuvres de l'art à d'autres pierres de 
touche que la vérité et la beauté, c'est ne pas en compren- 
dre la véritable gi-andeur ; soumettre la muse aux exigences 
de l'esprit de parti, lui imposer des thèmes politiques sui- 
vant les circonstances, c'est tuer son inspiration Les poètes 
officiels des républiques ne sont pas moins plats, moins in- 
sipides que les poètes de cour. 

On peut se demander sans doute si la forme républicaine 
ne convient pas mieux au génie des poètes que la forme 
monarchique. C'est une question ciue se pose en effet M. d'Ar- 
tol, dont je n'ai pas besoin de dire la réponse. Il va même 
jusqu'à trouver les œuvres de Racine compassées et leur pré- 
férer les drames démocratiques de M. Victor Hugo. 

Chacun son goût , mais ce n'est pas le mien , comme on 
le sait peut-être ; je ne puis donc que conseiller à M. d'AituI 
de lire et de méditer encore. Il a, fait sans doute, dans quel- 
ques pages de ce premier essai, preuve de goût et de saga- 
cité ; c'est pourquoi il ne tardera pas, je l'espère, à recon- 
naître et à corriger ce qu'il y a souvent de trop aventureux 
dans ses opinions juvéniles. 

Alexandre Di'FAÏ. 



Mélapliijsicjue de l'art, par Antoine Moluère. Un vol grand in-S» 
de 550 pagps. — A Lyon, chu Baiicliu. 
Dans cette ville de Lyon, qui semble aujourd'hui uniqutmenl 
vouée aux grands travaux de l'induslrie et du commerce, il y a 
encore toute une colonie de poêles, de pliilosoihes, d'artistes et 
de penseurs qui mériteraient d'attirer plus souvent et plus for- 
tement l'attention du public. Les glorieuses traditions des Eal- 
lanclie , dçs Camille Jordan , des Roland , y sont de nos jours 
continuées par des hommes d'un talent plus ou moins distin- 
gués, mais «l'un talent toujours sérieux, consciencieux, et au- 
quel il est justii de rendre hommage, quand on le peut, et dans 
la mesure qui nous est permise. Aussi regrettons -nous que le 
caractère trop particulier, la nature transcsndanlale de l'ouvrage 
de M. Antoine iMollière, la Métaphysiriue de fart, ne nous per- 
mette pas de l'analyser avec plus de détail, avec la suite et l'éten- 
due qu'exigerait la discussion d'un tel sujet. Mais M. Antoine 
Mollière reconnaîtra avec nous sans doute que bien peu d'intel- 
ligf nctS sont assez puissantes, assez exercées à la solution de ces 
problèmes ardus pour qu'il soit possible i un recueil mondain 
d'en traiter ex professa. Si quelque exception à celle li'gle né- 
cessaire eût pu avoir lieu, c'eût été assurément pour l'ouvrage 
de M. Antoine Mollière. 

Redif relier l'objet de l'art, indiquer les phases qu'il a subies 
dans le passé, ses rapports avec les principes religieux et sociaux 
dont il a été l'exiiressionspl'ndide,décimposcr outisles formes 
plastiques pour y trouver U raison abstraite des impressions 
sensibles qu'elles produisent, déteriainer h s lois qui doivent le 
régir désormais, et l'organisation sociale qui conespond à ces 
lois, tel est le but que s'est propnsé d'atteinire l'auteur de cette 
Métaphijsique de l'art, et qu'il nous explique ainsi dans son 
prologue : 

1. Je vais, en me plaçant au point de vue métaphijsique simple 
et non pas au point de vue technique et matériel que j'aban- 
donne aux vrais praticiens plus compétents que moi à cet égard, 
je vais, dis-je, tâcher de formuler quelques-unes de mes médi- 
tations sur son origine et sa nature, ses moyens et son but. Je 
vais doDc l'étudier, non plus en l'appréciant dans sa sphère in- 
time it limitée suivant l'usage communément admis, mais en le 
raminant sous le régime des lois corrélatives de l'intellect, de 
l'imaginalicn et du cœur, et en déterminant ses r>pports essen- 
tiels avec toutes les facrs de l'èlre, avec toutes les puissances 
vives de l'Ame humaine. Je vais enfin établir : que si s actes ont 
pour but autie chose qu'un simple divertisstmint, qu'une agréa- 
ble jouissance pour l'œil de la chair ; qu'il est une haute fiuiclion 
sociale; qu'il est l'organe de Piniliation de l'homme â la Tenté 
absolue par rimagination ; qu'il est la pure volupté de l'œil de 
l'esprit. Il 

Ces quelques lignes ne donnent pas sans doute une idée de ce 
grand ouvrage. iNlais elles suftisent du moins à caracléiiscr l'es- 
prit éleié qui l'inspire, esprit essentiellement religieux et spiri- 
tualiste dans l'ordre le plus élevé, dans WrùK chrétien. 

Quant à la méthode de l'auteur, aux divisions de son ouvrage, 
aux dénominations sous lesquelles il les désigne, il me serait 
impossible d'en dire quelques mots sans me voir contraint, pour 
être clair, d'entrer dans de très-longs d;tails. L'auteur s'tsî fait 
un vocabulaire tout particulier, et dont il me faudrait d'abord 
définir les termes, pour qu'on comprit un peu les idées qu'elles 
représenlent. 

Je me bornerai à dire que l'ouvrage de M. Antoine Mollière 
recherche datis quatre chapitres distincts qui se servent l'un à 
l'autre de preuves et de corollaires : 1° Les facultés de la nature 
humaine qui la rendent capable de produire Ifs œuvres de l'art 
et susceptible d'en recevoir les impressions; 2° l'objet de l'ait, 
les règlfs qu'il suit dans ses manifestations et les principes aux- 
quels on les peut ramener ; 3» les conséquences de ces principes, 
ou plutût leurs différents effets suivant la différence d.s moyens 
que les arts emploient; 4° les résultats moraux et sociaux du 
i'art, considéré comme agent de civilisation, comme investi d'un 
caractère religieux et accomplissant une mission sainte. 

Une phraséologie trop savante, de la subtilité dans certaines 
n marques, le désir d'expliquer ce qui e.^t inex]>licab:e et de tout 
ramener à uae unité un peu systématique, voilà les défauts de 
cet ouvrage de M. Antoine Mollière. Mais ci s défauts sont plus 
que rachetés par des qualités très-rares, par beaucoup de sagacité 
et de profondeur, par une grande abondance de vues p'quantes 
et judicieuses, par un style qui a souvent beaucoup de verve et 
d'éclat. Sans doute ce livre-là, si distingué qu'il soit, n'empê- 
chera pas qu'on ne discute encore demain et sur l'art et sur son 
objet. Mais ces livres de théorie pure ne sont pas faits pour ter- 
miner des dscussious infinies comme la nature des esprits qui 
tour à tour les soulèvent. C'est assez, c'est b.aucoup que da 
donner à penser à ces esprits-là, et de leur révéler quelques 
points de vue nouveaux. C'est ce qu'a fait M. Antoine Jlollière, 
tt c'est pourquoi son ouvrage sera certainement agréé de ceux 
auxquels il le dédie, •< à des artistes sincères, des esprits gravis 
et méditatifs, des âmes pures et des cœurs vraiment religieux. .• 



70 



L'ILLUSTRATION, JOUKNAL UNIVERSEL. 



AvenlurcN «le M. Verilpcttu, pur NIop. — {Suite. — Voir les N"» 339, 360 et 361. ) 







^T. Verdreau n'alla coucher et rêva qu'il magnétisait 
l'objet aimé. 



Mais el'c était écrite en caractères étranges M. Yerd/eau 

pensa que c'était du chinois 




« Mon BIEN-AIMÉ, 

1' Toi qui es parfumé comme le lolus 
des bassins , et qui as la couleur de la 
cannelle, je t'ai vu, et mon cœur a dit : 
J'aime ! — Enlevée par un prince rusre 
à mon illustre famille , je gémis dans 
les fers de ce tyran. — Mais que je te 
voie, ô toi dont le regard est comme 
celui du dragon Li, et mes maux seront 
oubliés!... 

Je t'attends ce soir, à la septième 
heure, prés du grand temple. liens, ô 
doux ami! viens de bonne heure, lu 
feras celui de 

NiNi-Fo-LEU-Ki-TcHi-XAo-TA-Tii- 



Cettc lettre était ainsi conç'; 





Ignorant la langue chinoise, M. Verdreau lui Elle lui lait comprendre de In r 
exprime, par imc pantomimsTirc et animée, la. procédés de son barbare époux ci 
(lammc dont il est consumé. 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



77 




~-ëZ 





. C'était son barbare êpoi 



i d'un (le ses amis». 



. qui l'ompêelie de massacrer les coupabi 




queue ni œi] au bout, M. Verdn 

{La [:>■ v. , h.i.u nu; 



7R 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



De l'orieim de la Clianson de Cadet RousseUe, 
et de son auteur. 



(1" 



de-.) 



Dans son excellent livre D^s Variations du langage , français, 
M. Génin a confacié un cliapilic à la chanson de Monsieur 
d' Malbrou, el a paifaiiemcni établi que le héros de cette ro- 
mance n'était pas Anglais, et qu'il appartenait, non au dix-hui- 
tième siècle, comme le duc de Marlb iroush, mort en I7Î2, mais 
au moyen âge. La découverte que nous avons faite récemment 
d'un livre ignoré nous met à même d'établir que Cadel Hous- 
selle n'est point ime importation en France île la Bn du siècle 
dernier, et que si tant est q l'il n'ait pas pris na-ssance en France, 
qu'il ne soit pas originaire de Touraine, il avait droit de cité cht z 
nous dès les preuiièrus années du dix-spplièntie siècle. Tout au 
plus s'est-il borné, pour déguiser l'ônciinmté de sa race, à 
changer de nom, comme tant d'autres , pendant notre première 
révolution. 

Pour bien asseoir notre démonstration, nous ne pouvons nous 
dispenser de transcrire ici la chanson de Cadet Kovssctle. Nous 
la copions dans les Chants et chansons populaires de la France, 
I" série, Paris, Delloye, 1843, in-»°. L'éditeur fait remarquer 
dans son Introduction que jusque-la on ne l'a» ait imprimée qu'en 
six couplets, mais qu'il a pu la compléter et la porter à dix-sept, 
en retrouvant, dit-il, des couplets piesque introuvables. Voici 
sa version : 

Cartel Eousscllc a trois maisons, ( 4ts. I 
Qui n'ont ni poulros, ni clii-vrons; [Us.) 
C'est pour loger les Iriron'toMes ; 
Que direi-vous d' Cadet Roussellc! 

Ail ! ah ' ah; mais vraiment , 
Cadet Rousselle' est bon enfant. 
Cadel Eousselle a trois habits , 
Deux jaunej<, l'autre en papier grifl , 
Il mclceloi-li(iuandil gèle. 
Du quand il pleut et quand il grêle : 

Ah: ah! etc. 
Cadet Rousse'Ie a trois chapeaux ; 
Les deux ronds ne sont pas trèi-bcaux , 
Et le troisième est à deux cornes. 
De sa létc il a pris la turme ; 

Ah 1 ah ! etc. 
Cadet flous^elle a trois beaux yeux, 
l.'im r'garde à Caen, l'autre à Bayeux ; 
Comme il n'a pas la vue bien nette , 
Le troisième c'est sa lorgnette ; 

All< ah! etc. 
Cadet Rousselle a une épée 
Très-longue, mais toute fouillée; 
On dit qu'ell' est encore purelle , 
C'est pour faire peur aux turondelles ' 

Ah ! ah ! etc. 
Cadet Rou.sselle a trois soutiers, 
II en met deux dans ses deux pieds ; 
Le troisième li'i pas d'semelle, 
II s'en sert pour chausser sa belle : 

Ah' ah! etc. 
Cadet Rousselle a trois cheveux . 
Deux I our les fae", un pour la queue , 
Et quai dilvavoirsa maîtresse, 
Il les met tous les trobi en tresse ; 

Ahiah' etc. 
Cadet Rousselle a trois gar<;ons , 

Le trois;ème t-st un peu flcelle . 
Il ressemble à Cadet Rouss. Ile : 

Ah : ah ! etc. 
Cadet Rousselle a trois gros chiens , 
L'un court au lièvr' , l'autre au lapin ; 
L' troi ièm s'.-nfutt quand on l'appelle, 
Comm le clii n de Jean de Nivelle ; 

Ah ! ah ! etc. 
r ,|,.î Ruussell.- a 11 



i Chais 



.Ses trois tilles dans troi 
Les deux premier' ne si 
La troisième n'a pas d' 

Ah I ah ! etc. 
Cadet Rousselle a trois 






Illet 



Ah! ah! 



ibour! 



etc. 



Cadet Roussell' s'est tait acieu 
Comme Chênier s'é t fait aiite' 
Au Café quand il joue son n'ile. 
Les Aveugles le trouvent drôle 
Ah! ah I etc. 



gueri 



Cadet Roussel e 

A la façon de Du 

r.t quand il marche à la victoire j 

Il tourne le dos à la gloire : 

Ah 1 ah : . te 
C ulet Rousselle a des plats bleus 
Qui .sont beaux, qui i.' vont pas au 
si vous voulez en faire emplette , 
Adressez-vous A La Fayette 

Ah ! ah I etc. 
t-adet Rousscir fait des discours 
Qui n' sont jias longs quand ils son 
L'abbé Maiiry -e les applique 
Pour endormir la République : 

Ah ! ah ! etc. 
Cadet RousSfir i-.. n'-Mirr:i pis. 



Cadet Rousselle est lion enlaiit. 

Diimersan, chansonnier, auteur dramatique et lonservalcur 
ilf la liibliothèquc nationale , a accompagné cette chanson d'une 
notice historique. On y lit : ■ 

" On chantait en I7'JÎ comme on a toujours chanté en France, 
tomme on avait chanté penilant la Ligue et pendant la Fronde. 
Les chansons épigramnialiques n'ont manqué sous aucun régime 
et les chansons populaires ont souvent servi de cadre à des poêles 
ipii y faisaient entrer par contrebande des couplets auxquels le 
tlièuw général servait de passe-port. 

» La chanson de Cadel It.iusselle fut fameuse à celle époqije; 
elle -n'était qu'une im|)orlalion étrangère. Nos soldats avaient 
entendu cliantcr dans le Urabant une chanson de Jean Nivelle, 



qui, sans doute, faisait allusion à Jean de Nivelle, fils de .Jean 11, 
sire de Montuiort^ncy, qui avait épousé Jeanne de Fosseux, dame 
dé Nivelle. Le père, luarié en secondes noces à Marguerite d'Or- 
gemout, s'allacha à ia fortune de Louis XI, pendant que le fils 
suivait la banuiëre de Charles-le-réméraire, dans les Ktats du- 
quel il était né. Jean de .Montmorency, à l'instigation de sa femme 
et de Louis .\1, lit sommer trois fois, (wr ses sergents et les hé- 
rauts il'arin 'S, Jean de Nivelle, son fils, de le venir joindre et de 
coiuhatlre pour le roi de l'iance. .Mais Jean, secrètement instruit 
qu'on voulait le jeter dans ime tour, s'enfuit au Heu de suivre 
les émissaires de son père, q:ii s'éci'ia : « Ce chien de Jean de 
Nivelle s'enfuit quand on l'appelle. » 

>' Cette tradition corrompue donna lieu au peuple ignorant de 
penser que Jean de Niv. Ile avait un chien, el de dire: « l^e 
chit-n de Jran <\r M.*; , -^'i uluit quand on l'appelle (I). » D.-S 

ballades et ih i " ,1 elé laites sur Jean de Nivelle, et 

quelques bio.;! , il iiut avoir vu la chanson dans un pelit 

imprimé, l'uil im , I..1I a .Naïuur en 11180. Cependant dans un 
article de ( Éinuiieipution, répété par le Cabinet de lecture, ils 
y joignent le eoupUt des trois cheveux que nous avons vu faire 
nous-iiiême à .\ude. 

» Comme nos soldats connaissaient fort peu Jean de Nivelle, 
il est probable qu'ils appliquèrent la chanson à quelque lousi ic 
de régiment, ajqielé Cadet Kousselle, et c'est sous ce nom qu'en 
1792 cette chanson tievinl si populaire que deux auteursjugèrent 
à propos tl'en faire tme |iièce de circonstance (2). » 

Duuiersan fait observer que « cette chanson procède toujours 
par trois. On sait , ajoute-l-il , que le nombre trois fut , dès la 
plus haute anliquiié , mystique et sacré , qu'on lui attribuait des 
vertus occultes, que Us philosophes ont vanté son inlluenr e , 
depuis Hermès irimégistejusqu'à (>laton,et quedans la mytho- 
logie tout piocède par trois, depuis les trois grands dic'ux et la 
tiiple Hécate jusqu'aux trois fiiàceset les trois têtes deCerbère.» 
Cette observation, dont on reconnaiira tout à l'heure la juste.sse, 
aide à distinguer les couplets interpolés , et rédtjit à un assez 
petit niinibrc ceux de la chanson primitive, ayant surtout à m 
retrancher de plus, comme on le voit par son témoignage, le 
couplit des trois cheveux, et, bien entendu, tous les couplets 
poliliiiues et de circonstance. 

Or, tandis que les Be'ges se vantent d'avoir découvert la 
chanson primitive de .Tean de Nivelle dans un recueil imprimé ft 
Namur en 1680, voici que nous la trouvons dans un recueil 
français antérieur à celui-ci de près d'un siècle, publié à Rouen 
en 1812, et qui avait eu évidemment une précédente édition. 
Cette chanson la voici : 

Jean de Nivelle a trois enfants , { bis. ) 
Dont il y en a deux marchands; (?*«.) 

L'autre écure la vaisselle; 

Hay avant, Jean de Nivelle! 

Hav ! Hay ! Hay avant ! 

Jean de Nivelé est un galant. 

Jean de Nivel'e a trois <liev.aux. 

Deux sont par monts et par vaux. 

Et l'autre n'a point de selle i 
Hay avant, Jean de Nivelle ! 

Hay ! Hay! etc. 
Jean de Nivelle a trois beaux chiens. 

L'autre luit quand on l'appelle; 
Hay avant, Jean de Nivelle I 

Hay! Haylelc. 
Jean de Nive'le a trois gros chats. 
L'un prend souris, l'autre rat:^ 
L'autre mange a chandelle; 
Hay avant, Jean de Nivelle ! 

Hay! Hay I etc. 
Jean de Nivelle a un valet. 
S'il n'est beau, il n'est pas laid; 
Il accoste unepucelle, 
Hay iivunt. J««ii d.- Nivelle! 
Hay! Hay! Hay avant! 
Jean de Nivelle est triomphant. 

« On ne sait pas, dit Dumersan, de qui est l'air qui futapporti' 
en France avec la chanson, et qui a un caractère fort original c. 
fort gai. 11 

On doit reconnalfre évidemment, par la mesure de la vieilbi 
chanson que nous venons de transcrire, qu'elle a fourni l'air, 
comme la coupe et les couplets, et que, si nos soldats, ce qui est 
fort peu probable, ont eu à les aller chercher en Biabant, ce 
n'était qu'une réimportation. 

Nous avons trouvé ce chant populaire dans 1rs Clian.mns fo- 
lastrrs et prologues tant superlifir/ucs i/ue drolalii/ues rfc.t 
comédiens françiiis , revues et angniftitees de nouveau par le 
sieur de Itcllone , à Rouen, cbei Jean Petit, 1612, in-12; 

(1) Si c'était de l'origine de ce proverbe que nous eussions à nous 01- 
cnper ici , nous ferions observer que quelques détails de la tradition 
rapportée par Dumrraan dînèrent du récit qu'en tait Fleury de Bellingeii 
dans son Elymologic des provnOcs françnis , p. 29, édition de 1636. 

(2; Dumersan, faisant le récit complet de la carrière dramatique de 



Cadet Roi 

H La manie de la comédi 
jouait dans tous les oins 
entre autres au Café des f 
composé de Quinze-ViniM- 
nos jours et qui s'est relu 



•,'né toutes les classes; on la 
ous les cafés du boulevard . et 
une parce que l'orchestre était 
.lie qtli s'est conservée jusqu'à 
lyal dans un caveau où le sau- 
t de timbales , et otl l'on joue 
la comédie à la manière de Cadet Rousselle. 

" La pièce des citoyens Aude et Tissot frondait assez gaiement cette ma- 
nie burlesque des comi diens el des tragédiens de café. L'acteur Beaiilieu 
y jouait d'une r,i, n Imh ,,„,,i,|.,e le rfllc du tragédien Cadet Roussell.' ; 
maisil y futsuii ': ; - i ur qui éclipsa sa gloire, et qui lit de Cadel 

Rousselle un tyi 1 r. '- iuel il acquit une réputation. Cet acteur 

était le fameux Hmmm t .11,1 ,1 1 le sceptre du comiqiie-boufron pendant 

un demi-siècle i.nii eniur rar il n'a abdiqué lui i\ r.ili ,|u'. n 1S12, et l.i 
dernière année de s-iu régne, il a encore joiif un ' . .!. lî is . ;:, , le Cad- ' 
iJousir/ie toiu-pjrc.imilation burlesque de 1.. Il,, n . n ■iC.rndr.f. 

" Le pcrsonnaK'e de Cadet Rousselle, ayant 1 1. s i. i.mmmIu Pnnl- 

Neiiffur le thejtre , fut exploité comme type idenl Je la souise bouffonne 
nrétenticuse. Le nombre des pièces dont il fut le héros est 



• Aij.l. 



et la nomenclature en est : 
• la donner. 



I>!e auteur du premier C(7</e/7?oussc//e, en fit d'abord unt 

^t""'" ' :r t III 1, (\, if( R,.usseUeau café des C/ot>vovn>i'«.dans la- 

lyell' I tr.iiiédie intitulée £ri 7'emur. Ce 'fut i l'époque 

011 1''^ '' I I nversés par le 9 thermidor. Lorsque Brunct passii 

"" Un II II IM l'i -elle Montansler nu Palais-Hoyal, Aude lui fil suc 

cessivenieiil ; t'iidrl Itousseltf barbier à la fontaine des Innocents; — 
Cndel Uous.<elle professeur de déclamation; — Cadet Koussrile misan- 
thrope . c'était la parodie de Misanthropie el Kepentir. — Il lit encore 
Cadet Rontselle axii Champs-Klysées; — puis Cadel Itausselle anJard.n 
Turc. — On vit ensuite : Cadet lioussetle chr: le sultan Ackmet ; — Cadri 
Kovs.telle moitié d'rcote à Chaittol; — Cadet Rousselle panier ffrcé; — 
Cadet Housselle esturgeon ; — Cadel Rotsselte intrigant ; — Cadet Rov.< 
telle Hector; — Cadet Rousselle beau-père; — Cadet RoittttUe à Meaui 
en Brie; — Cadet Rousselle dans l'ile dit Avuuones. » 



recii'JI que nous n'avons jamais vu compris dans aucun cata- 
logue , qui ne figurait [>as , malgré le développement de son titre, 
dans la biblio'h'que dramatique de M. de Solienne, et que n'a 
jamais p >sséilé la liibliothèque na>ionale. 

Dans un prochain article, nous feions connaître par quelques 
détails ce curieux recueil et son auteur, EsTIE^.^E BrtLO.se, 'foi- 

IIKNCKMJ. UN COMeATRIOTE HE BELLONE. 

La belle collection de gravures pour V Histoire du Consu'al 
et de t Empire, ptr M. Thiers, est arrivée à la neuvième li- 
vraison, l.e portrait du général Lasalle, destiné par M. S;in- 
doz d'apics le tableau de (iros, et gravé par Tavcrnier, oumk 
cette nouvelle série. L'insurrection de .Madrid est une com- 
position pleine de mouvement ut d'éner;;ie, due au crin 
habile de Karl Girardet et au burin de son Irere Paul Git 
det. Nous retrouvons encore les mêmes artistes avec 
mêmes qualités dans le tableau du combat de Somo-Sieriu 
Puis M. Sandoz, dans un éjiisoJe de la bataille d'E-slin^. 
nous montre, comme (igure principale, le brave maréchal 
Lannes; M. Sandoz a eu ici pour interprète M. Outhwaite. 
El enfin la livraison se termine par un beau portrait histo- 
riqi^p de Marie-Louise, dessiné avec la pureté et la grâce qui 
distinguent M. Massard, gravé avec le talent et la finesse tiui 
font de .M. Goulièro' un de nos graveurs les plus distingu - 
-~- — lj( 

En attendant qu'on rende le travail attrayant, on a rendu 
la bienfaisance attrayante, el c'est déjà quelque chose. S)ni> 
peu de fêtes philanthropiques ont réuni autant d'attraits qm; 
celle que le Théâtre-Italien prépare pour dimanche prochain. 
3 février, au bénéfice des crèches de Paris et de la banlieue. 

Le premier acte de Mathitde de Sa^tran, chanté par 
MM. Ronconi, Luchesi , Morelli, .Mayeski, et me<dami-.s 
Persiani, Vera , Grimaldi, le premier' acte du Barbier Jf 
Sévilk, avec les mêmes artistes, plus Lablache, qui a Sun 
poids dans la balance; Vu Monsieur qu'on n'attendait pa^, 
scène comique en vers composée pour cette circonstance 
par notre collaborateur M. Alexandre Dufa'i, cl où ma le- 
moiselle Saint-Hilairejouera le rôle du Monsieur; le Caprir'. 
avec Brindcau, mesdames Allan et Judith; et enfin un p 1- 
dansé par les premiers artistes de l'Opéra, et plusieurs nmi 
veaux morceaux exécutés par le célèbre violoniste M. Api il - 
linaire de Konski , tels seront les éléments de cette brillante 
soirée. 

Le prix des places n'est pas augmenté, et il est difficile de 
faire à meilleu; compte une bonne action qui soit plus agréable. 

BIbllograpIiie. 

Essai sur l'histoire gi'ni'rale du droit, par M. Pochxeb, ancien 

avocat général â la cour de Rennes, avocat 1 la même cour. — 

Paris, chfzHiogray Un vol. in-S». 

11 y a une modification k faire à ce titre imprimé au mois de 
septembre ou d'octobre 18i9 M. Potihaér avait donné sa démis- 
sion peu de temps après la révolution de février ; il a été réin- 
tégré au commencement du mois de novembre dernier. Parler 
ainsi de l'hamrae avant de parler du livre, c'est indiquer les 
conditions dans lesquelles celui-ci a été composé ; mais ce n'i si 
pas, au moins dans le cas qui nous occupe, fa'ice pressentir l'es- 
prit qui a présidé à la rédaction. 

1° De la destiuée huraatne et du développetnent historique du 
genre humain; 2° du droit naturel; 3» du droit (lositir ou des 
législations humaines; 4» du gouvernement; i' du droit crimi- 
nel; G° de la famille; '' des classes sociales; 8" delà propriété. 
Tels sont les titres des huit ( hapitres ou divisions principales 
de l'ouvrage. !1 y aviit assurément là ample ma'ière à épigrani- 
mes anti-révotul: iinaires , k maximes anti-anaichisles; et 
certes, si quelqu'un était excusable de porter un jugim -nt sévère 
sur certains hjmmcs et sur certaines choses, c'était bien le ma- 
gistrat intègre qui avait cru devoir se retirer devant des prin- 
cipes qui n'étaient pas les siens, devant un gouvernement qui 
n'avait pis ses sympathies. >Iais M. Pouhaer avait projeté une 
œuvre de conscience et d'érudition et non pas une cpuvie île parti ; 
sa position personnelle ne l'a pas détourné du but qu'il se pro- 
posait. .Aussi, sans partager tous ses principes, ne peut-on que 
rendre justice sa parfaite modération. 

Son passé comme ses croyances l'attachaient i> la forme mon.ir- 
chiquc ; il ne dissimule pas ses .sentiments à cesujet.» Qu'on ne s'e- 
lonnc pas, dit-il, de nous voir donner le nom de République aii\ 
monarchies cmstilulionu Ih s. Le mot de républ-que s'i niend dans 
deux sens, dans un sens général et dans un sens restreint. Dans 
le sens général, gouVcrntineut républicain est synonyme de gou 
vernement libre el se dit par opposition à gouvem'ment at>.sulu 
Tout gouvernement où la nation se gouverne eile-n éme, tout 
gouveinement ayant pour princi|>e la souveraineté nationale est 
un gouvernement républicain, quelle que soit d'ailleurs la forme 
de sa constitution, quel que soit le nom qu'on lui donne, et 1 n- 
core bien qu'il ait pour chef un roi béréditaiie el irresponsable, 
si ce roi n'est en réalité qu'un président liéréditaire, s'il ne pi iil 
gouverner que par l'intermédiaire de ministres re.sponsables, s'il 
ne peut agir qu'en conformité de la volonté nationale — Dans 
le sens restreint, dans le sens usuel, gouveraemeat républicain 
se dit au contraire exclusivement du g'itivernoinent sans roi, du 
gouvernement où le pouvoir exécutif appartient à dos magistrats 
électifs, temporaires et responsables. — C'est en donnant au 
mot de république le premier sens, le sens le plus large, le sens 
lié gouvernement libre, que nous considérons la monarchie con- 
stitutionnelle comme une des formes, et suivant nous comme la 
forme lu pins pai faite, la plus moderno dn gouvernoment répu- 
blicain. C'ist aussi dans ce sms général q;ie nous appelons ré- 
publicain le troisième âge historique, l'âg'' où le genre humain, 
dans l'Orcidenl s'est émancipé inlellectuellem nt ot politique- 
ment. >• (Chap. Il, secl. 11, des principales formes de gouvrnn 
ment, page i4o ) 

Parti-an de la doctrine du progrès, M. Pouliner s'attache a 
démontrer qu'elle est désormais un fait acquis Ji l'histoire. ■ Le 
progrès sous toutes ses formes, progrès scientifique, prtigri» 
industriel, progrès moral, progrès artistique, progrès social, 
telle est, dans le passé, la loi du dévelop]iemenl de rhiimanité ; 
tel est, dans l'avinir, le devoir que ta Providence lui imiiose. » 
Mais il repousse l'idée que la perfectibilité de l'espèce humaine 
n'ait pas de limites ; il semble même croire que tl^t ou lard ce» 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



79 



limilesseront atteintes, sp séparant complètement en cela de l'école 
du dix- hiiiliènie siècle et même de l'illustre Leibnilz qui écrivait: 
VtdelKi- liomo ad perftcll;nem venire passe .. Quelle que soit 
l'opinion qu'on se lasse sur ce sujet délicat, on ne pourra qu'ap- 
plaudir aux généreuses paroles de l'auteur : « Ne regr ttons pas, 
au reste, ces vaines illusions, et ne travaillons pas avec moins 
d'ardeur au perlecliunnenient de Ihunianité; ce désenchante- 
ment est lui-nièine un progrès, et la vie sociale ressemble en- 
core fous ce rapport, à la vie individuelle. Dans la jeunesse, 
tous nos elTorts n'ont qu'un but, toutes nos pensées qu'un objet, 
le bonheur; jouir dans lepiésentou nous préparer des jouissances 
dans l'avenir, voilà le grand mobile de notre activité. Mais le 
désenihantenient ne tarde pas, l'illusion se dissipe; un peu plus 
tôt un peu plus tard, la vie nous apparaît sous son véritable 
aspect ; au lieu de jouissances, ce sont des épreuves à subir, des 
fatigues à supporter, des devoirs à remplir. ... Agissons donc 
dans la vie sociale comme l'honnête homme agit dans la vie in- 
dividuelle; gardons-norrs d'un lâche abattement, non moins que 
de folles espérances; poursuivons par devoir, avec calme, avec 
persévérance, le but que nous poursuivions par enthousiasme, 
par passion ou par intérêt. » (Cliap. i |iage 21.) 

Ces citations qui caractérisent nettement la pensée libérale et 
sage qui a présidé à la composition du livre, inspireront sans 
doute le désii; de le connaitie. Malgré la sévérité du suj't, on 
trouvera dans celte lecture un véritable agrément. Des exemples 
historiques bien ( hoisis, de nombreuses citations viennent à cha- 
que in-tant reposer' l'esprit et donner un corps à la pensée de 
l'auteur. On p-'ut ne pas admettre toutes ses vues; on ne saurait 
refuser à son œuvre une estime et une sympathie qu'elle mérite 
1 tous égards. 

le Manuel du capilnlistc , — le Guide pratique des comptes 

courants; par L. Passot, administrateur de la société générale 

V Unité. — A Paris, chei Garnier frères. 

Etant données de ces questions qui se présent'nt journellement 

dans la vie de l'horaine de BndQce , du négociant , du comptable , 

comme par exemple : 

Quel est l'intérêt de 9,i00 fr. à 4 3/4 p. % pendant 164 
jours? 

Quelle perte ou quel gain ij aurait-il à opérer sur Tannée 
de .i<.b jours plutôt que sur celle de 360? 

Combien vaudront 1,500//'. après 20 ans, capital et intérêts 
compris à h p. "/« 7 

Si l'on dépose chaque année iMfr. à la caisse d'épargne, 
quelle somme aura-t-on à recevoir après 18 ans? 

Quelle somme faut-il verser annuellement pour amortir en 
dix années une dette de 25,000/r., les intérêts étant calculés 
àbp. "IJ 

Le toux de l'intérêt étnnt de à p. %, quel âge faut-il avoir 
pour obtenir 10 p. '!„ du capital que l'on veut placer en 
viager ? ttc, etc. ' 

lilant, dis-je, données de ces questions ardues, de ces énigmes 

numéiales , laites-moi le plai>rr d'y répondre. Si tous êtes assez 

fort en mathéinat'ques , en compulsant laborieusement voire 

table des logarithmes , en échafaudant foi ce équations algébri- 

1 ques , vous pourrez , avec beaucoup de temps ; résoudre le pro- 

I blèiuc. — Mais le t mps i st de l'argent, vous le savez fort bien, 

vous le savez mieux que personne. Time is moneys... k Le temps 

^ est, dit M. L. Pas.sol, un capital que, plus que tout autre, il farlt 

( savoir escoaip'er. •» 

Avec les tables du Manuel comparé du capitaliste et le 

i Guide pratique des comptes courants dii même auteur, qui en 

I est l'annexe et le comiilémenl nécessaires , vous obtiendrez ini- 

1 médiatement la réponse aux questions posées. Au moyen d'une 

simple addiiion, veusci'nnailrezl'inléiêt simple à 4, 5 et 6 p. «A, 

et pour tous les jours de l'année, de 1 à 366. — A l'aide d'une 

multiplication , l'intérêt le plus composé n'aura plus pour vous 

de n.ysièrc. 

Ce peu de mots fera aisément comprendre l'utilité pratique et 
de tous les instants dont seront ces d-'ux manuels pour tout câ- 
pilaliste, et noianimint pour ceux qui ont à s'occuper de calculs 
d'intérô*, à établir ou à vérifier des bordereaux d'escompte et des 
comptes courants Ces deux ouvrages s'adressent donc, à égal 
titre, aux banquiers, négncian's, fabricants, directeurs ei agents 
d'assurances , notaires , avoués , huissieis , caissiers , clercs , te- 
neurs de livres, receveurs communaux, comptables tlu trésor ou 
simples rentiers. 

Celte classe si nombreuse a trop l'intelligence de ses in'érêts 
pour qu'il so't besoin de lui recommander, autrement que par 
ce très-simple énoiicé, le travail de bénédictin acrompli par 
II. Passot en vue de cet « infà ne capital » qui , malgré les ana- 
tbèines et les horoscopes sinistres dont on l'accable, s'ob...tine 
i ne point périr, et pour longteaips encore mcLace de gouverner 
ce pauvre monde. 



Calendrier aslrononsltiat^ IlEaatri^. 

rilÉNO.MBNES DE FÉVRIER 1 SIjO. 
Heures du lever et du coucher des Astres. 

Nous n'avons pas à revenir sur la signification rie notre 
première figure, renvoyant, pour cela, aux explications que 
nous avons données à plusieurs reprises, nctammenl dans 
le numéro du 7 avril 18i9 et dans celui du 29 décembre 
dernier. 

Du 31 janvier au 28 février inclusivement, c'est-à-dire 
pendant la durée du mois de février, les jours augmentent 
de 48'" le matin et de 16'" le soir, en tout d'une heure 
34 minutes. 

Le midi moyen continue à précéder le midi vrai pendant 
toute la durée 'du mois. L'écart, qui est de 13"' .'U» le 
4", atteint le maximum de 4 4"" 32' le 11, et redescend 
à ii" 48» le 28. 

Le soleil s'élève chaque jour davantage sur l'horizon. Sa 
hauteur, qui était de 24" 3' le 31 janvier, sera de 2»° 8' le 
45 février et de 33» 11' le 28. 

Une éclipse annulaire de soleil aura lieu le 12 février; 
mais elle sera complètement invisible à Paris, et ne pourra 
guère être vue que des navigateurs qui se trouveront dans 
la mer des Indes, à l'Est de la côte orientale d'Afrique. 

11 y a dernier quartier le 4 , nouvelle lune le 12, jjieraier 
quartier le 19 et pleine lune le 26. 



La lune sera près de Merrure et rie Vénus le M ; de Sa- 
turne 1" IS; d'Uranusle16; de Mars le 21 ;de Jupiter le 27. 
Au commencement et à la fin du mois elle est sur l'ho- 



rizon, aux heures du malin, alors que le soleil n'est pas en- 
core levé. A partir du milieu et jusqu'à la fin du mois elle 
est encore visible, le soleil étant d?jà couché. 



DUnEE DU JOUR, DUREE DE LA LUMIÈRE DE LA LUNE, HEURES DU LEVER ET DU COUCHER DES PLANÈTES. 



.XHS. 


ro„as. 


1 


vendr. 


2 


samedi 




DlM. 


■1 


lundi 


5 


mardi 


7 


jeudi 


8 


vendr. 




samedi 


10 


DlM. 


11 


lundi 


12 


mardi 


13 


merci. 


11 


jeu.di 


15 


vendr. 


1*; 


samedi 


17 


DlM. 


18 


lundi 


19 


mardi 


20 


m«^rcr. 


21 


jeudi 


22 


vendr. 


23 


samedi 


24 


Dm. 


25 


lun.ii 


26 


mardi 


27 


mercr. 


23 


JL-udi 




&oate« apparentée de* Vlanètes. 

Mercure, étoile du soir dans les premiers jours, se trouve 
étoile du matin pr^ndant presque tout le mois. Il est assez 
favorablement placé pour les observations pendant les trois 
premiers jours, après le coucher, et du 18 au 26 avant le 
lever du soleil, qu'il précède alors d'un peu plus d'une heure 
sur l'horizon. Son mouvement est rétrograde jusque vers le 
20 février; du 20 au 23 il est presque stationnaire; le 23 
le mouvement devient direct. Voir, pour la succession de ces 
mouvements, la figure de la page 287 dans le N" du 29 dé- 
cembre. 

Vénus se lève et se couche sensiblement avec le soleil 
pendant tout le cours du mois. Elle est donc fort mal placée 
pour les observations. Son mouvement est direct. 

Mars est visible presque toute la nuit, pendant la durée 
de ce mois. Son mouvement est direct, après avoir été ré- 
trograde pendant la plus grande partie du mois de janvier, 
et stationnaire à la fin du même mois. La figure ci-après re- 
présente la trace apparente de ce mouvement sur la voûte 
céleste, du 1" janvier au 30 avril. Cette trace est rapportée 
non pas à l'horizon, mais à l'équateur céleste qui s élève de 
41" 10' au-dessus de l'horizon, en son point culminant à 
Paris. Mars passe au méridien le l^' février vers 8'' 25'" du 
soir, et à !i^ 4"" le 30 avril; c'est à l'heure de ce passage 
qu'il faudra lever les yeux vers le midi pour apercevoir la 
planète. 

Orbite apparente de Mars du V' janvier au 30 avril. 




Jupiter se lève chaque jour plus tôt, et reste visible pen- 
dant toute la nuit. Son mouvement est rétrograde et demeu- 
rera tel jusque vers la fin du mois d'avril. 

Saturne est étoile du soir, continuant chaque jour à se cou- 
cher plus tôt que le jour précédent. Son mouvement est direct. 

Uranus, étoile du soir comme Saturne, se couche con- 
stamment après lui; seulement l'intervalle entre les deux cou- 
chers, qui est presque de deux heures au commencement du 
mois, est diminué d'une douzaine de minutes à la fin de ce mois. 

Neptune se couche moins de deux heures après le soleil 
au commencement du mois; il rejoint le soleil et se couche 
avant lui à la fin. Les observations de celte planète sont 
donc devenues impossibles. 

Éclipses des satellites de Jupiter. 

Il y en aura vingt qui seront visibles à Paris pendant la 
cours de ce mois. Ce sont les suivantes. 



1 


" SATELLITE 


É 

Q 


< SATELLITE. 

Heures. 


a 


3- SATELLiTI. 

Heures. 


a 


Heures. 


rMMEBsroN.. 




IMMERSIONS. 




rMiasnsroNS. 


4 


41' IG" 32- mat. 


3 


91. 54" 64- soir. 


15 


Ub 3" 4- soir. 


5 
11 


IQii 44" S3' soir. 
S' 9" 65' mat. 


11 
18 


G'' 30" 27- mat. 
3i> 6" 14' mat. 


23 


3' 1" 6- mat. 






13 


0'' 38- 19' mat. 


25 


5b 42" 14- mat. 






20 


21' 31» 49' mat. 






S 


10h20"66'Boir. 






21 


91. 0- 11- soir. 




" SATELLITE. 


la 

23 


2b 18"49'mar. 
6b 16" 12- mat. 


27 
28 


41' 2r," 24- mat. 
10'' 53" 49' soir. 


3 


rMMERSIO-J. 

10b 20» 5. soir. 












ÉUERSIONS. 










4 


2'i 4" 59» mat. 










20 


7i'57"61'soir. 







Occultations d'étoiles. 

Elles se réduisent à quatre , pendant le cours du mois de 
février , savoir : 



i 

26 
26 
27 


DËSICMATION DE L'ÉTOILE. 


IMMEESIC. 


iUEttSlON. 


29 i' (t ,' Vierge. 
4.'', LioD. 
63 1 Lion. 
10 . Vierge. 


4b 30" matin. 
4b 41" matin. 
6b 22- soir. 
11b iG. Boir. 


6b 35" matin. 
5b 31" malin. 
7b 7" soir. 
C 2- matin. 



80 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



Nous avons enfin retrouvé le Paris dansant : bals parés, 
bals de bienfaisance, bals d'artistes costumés et masqués 
font depuis un mois de la capitale de la France une vaste 
salle (le danse. Pour accompagner cette joie cadencée et 



Hodoa. 



Costomea de atolrée. 



sautillante, la mode a du se faire splendide, et les plus 
somptueuses étoffes se sont enrichies de garnitures soit d'or 
et de diamants, soit de fleurs exotiques et rares presque auSsi 
coûteuses que les pierreries. Cependant, malgré la brillante 



réunion de délicieuses toilettes qu'ont présentée les bals de 
l'Elysée, de l'Hotel-de-Ville et de la Présidence de l'Assem- 
blée nationale, on parle déjà de fantaisies bien autrement 
magnifiques et surprenantes que verraient éclore les fêtes 




nombreuses préparées en ce moment par les sommités de la 
diplomatie éti'angère , et notamment par l'ambassadeur de 
la Porte (Ktomaiie, dont le bal surpassera, dit-on, les pro- 
diges des Mille et une Nuits. 

En attendant ces brillantes surprises , nous essaierons de 
faire comprendre quelques-unes des toilettes les plus remar- 
quables des soirées et des bals auxquels nous avons assisté, 
et nous en emprunterons, pour plus de clarté, la description 
technique à notre confrère, le Moniteur de la Mode, journal 
ii/ftciel du monde élégant. 

D'abord une robe de satin rose, garnie d'un magnifique 
volant d'Angleterre, était recouverte d'une tunique de même 
dentelle , s'arrétimt au genou , et ne laissant entre elle et le 
volant qu'une distance de quelques centimètres ; une barbe 
de dentelles était retenue sur la tète par une couronne de 
Heurs diamanlées. 

— Une jupe de taffetas rose de Chine, garnie de bouil- 
lonnes en tulle étages par petits volants découpés à l'em- 
porte-pièce et rassemblés par trois, corsage juste à la berthe ; 
pour coififure, une guirlande de fuchsias mêlés de diamants, 
bouquet semblable au corsage. 



— Une robe de moire blanche garnie de douze volants 
d'Angleterre, au-dessus desquels deux montants de roses 
sans Teuillage mélangés de dentelle ; le corsage, entr'ouverl 
en V, laissait passer des flots de dentelle du milieu des- 
quels sortait un bouquet de roses ; la coiffure en bandeaux 
ondes était accompagnée d'une touffe de roses posée de 
chaque côté. 

— Des robes en soie brochée d'or ou d'argent étaient 
ornées de dentelles d'or ou de rubans lamés descendant de 
la ceinture et relevant gracieusement le bas de la robe sur 
un jupon de satin blanc garni d'un volant de dentelle. 

— Une robe à deux jupes en tulle semé d'or dont les 
bords étaient garnis d'une broderie grecque en lacet d'or, 
coiffure et bouquet de corsage en feuillage de chêne à 
glands d'or. 

— Une autre en crêpe rose à trois jupes dont la premiôie 
est ornée de cinq rouleaux de satin rose de grosseur gra- 
duée ; la seconde ne portant que trois, et la troisième que 
deux de ces rouleaux, assez flexibles pour ne point trop 
faire cercler les jupes, relevées chacune par une agrafe de 
fleurs. 



• — linlin une robe en tulle bouton d'or sur salin pareil . 
à deux jupes, l'une garnie d'un haut bouillonné séparé par 
un petit lacet d'argent , l'autre en tunique brodée d'argent 
par le bas , sur les côtés une écheUe de nœuds de rubans 
scintillante de diamants. 

Quant aux coiffures en blondes et fleurs, aux petits bords, 
petits chapeaux et turbans, elles sortaient à profusion de? 
ateliers de nos modistes les plus renommées, parmi les- 
quelles nous signaL-rons un jeune astre naissant, satellita 
échappé de la planète d'Alexandrine, à laquelle elle a dé- 
robé une partie de sa grâce et de sa coquetterie ; de sem- 
blables qualités et un grand goût d'invention pour les mode.-- 
de ville ne peuvent manquer de valoir de nombreuses 
visites aux ateliers de la rue d'Enghien, n» 7, où madanu- 
Virot compose et expose ses créations nouvelles. 

Rien de nouveau dans le costume des hommes qu'un le 
tour, pour les habits de bal . à la couleur bleue , plus eu 
harmonie avec les nuances tendres et gaies de la toilettf 
féminine; l'habit noir demeure réservé pour les visites de 
ville ou d'affaires et pour les notaires dressant des contrats 
de mariages. 



Ve grand sceau de la l'alifornif 

Nous empruntons à Vlllustrated Lundun Neirs le dessin 
ci-joint du grand sceau de l'Etat de la (Californie tel qu'il a 
été adopté "par une convention réunie à San Francisco le 
5 octobre dernier. 




Le sceau do la Californie a été dessiné par le major R.-S. 
(jarnett, do l'armée des Etats-Unis, qui a eu (piehiue peine 
à satisfaire à toutes les exigences des provinces dont se 
•ompose l'Etat. Chacune d'elles voulant y être représentée ; 
.San Francisco demandait son port, le Sacramento une mine 
d'or, Sonoma son ancien drapeau (l'ours), et Angeles ses 
léréales, San Diego ses vins et ses olives. — L'artiste a con- 
cilié autant que possible toutes ces prétentions. 

Notre gravure est de la grandeur même du sceau. 



Les éditeurs de M. Thicrs viennent de publier en un vo- 
lume in-8» de 160 pages, le Rapport général présenté im 
nom de la commission de l'assistance et de la prévoyance pu- 
bliques. Ce document sera recueilli pour l'instruction des 
lecteurs de toutes les opinions et de tous les partis ; il le 
sera également pour servir à l'histoire des idées qui ont 
agité lé monde dans cette période dont nul ne peut prévoir 
le terme. Avec l'ouvrage de M. Thiers sur la /'roprie(e, avec 
les trois discours également recueillis dans le même format 
sur le Droit au travail, — le Papier-monnaie, — le Rempla- 
cement militaire, discours prononcés en 1848 dans la dis- 
cussion de la Constitution , le volume actuel complète un 
cours d'économie sociale digne d'être étudié comme l'ex- 
pression la plus libérale de l'ordre ancien , comme le point de 
départ de tous les progrès que l'ordre nouveau pourra réa- 
liser, quand cet ordre nouveau ne sera plus le de.-iordre. 



Un accidcut très-'jrave arrivé à la presse de 
V Illustration ayant forcé de relever les formes et 
(le reconimciicer la mise en train sur des presses 
ordinaires, le lira;{e a été relardé à cause de la lon- 
gueur de celle opération, quand il s'ayit d'impres- 
sion de gravures. 

Nos abonnés des départements et de rélrai)<jer 
éprouveront donc un retard de 2-1 heures dans la 
réception de ce numéro. 




C\1>LIC4TI0II DD DEKMEK RIÉBUS. 

Adieu ii.mii'r , Nond.ingc est fdilc. 



On s'abonne directement aux bureaux , rue de Rickelie s , 
n" 60, |>ar l'envoi franco d'un mandat sur la |iosle ordre L<'<-h»- 
valicr ot C" , ou près des directeurs de poste et de messageries, 
des principaux libraires de la France et de l'élrangor, H àt» 
correspiindanies de l'agence d'alionnemenl. 



PAUUN. 



Tiré à la presse mécanique de Plos frères , 
3ti , rue de Vaiigirard. 



L'ILLUSTRATION, 

JOiriHAL irNI¥llSEL. 




4b. pour I'all^. -i 
Prii de chaque N' 



N" 3(i:5 VuL. XV. — SAMEDI 'J FKVRIER 1850. 
Sareaux t rue Richelieu, «•. 



&b. pour le> dép. — 3 mois, 9 fr. — 6 mo 
Ab. pourlélraoger, — 10 fr. — 



, n fr. — Un an, 32 fr, 
20 fr. _ 40 fr. 



lOMBKAXILK. 

Histoire de la semaine. — Voyage à travers les journaux. — Courrier de 
Paris. — Les noces ûe Luigi ll'"^ partie) — De Bruxelles à Anvers. — 
Revue littéraire. — Les siuges et le radeau, fable. — Exposition de 
l'industrie française à Londres. — Bibliographie. — Chronique musi- 
cale. — Le musée de Versailles. — Le i>ropliéte Miller. 

Gravures : Dfstruction des arbres de la liberté. — Expériences de som- 
nambulisme-magnéliiiue au bazar Bonne-Nouvelle. — Bal à l'ambas- 
sade ottomane le l'' février ISôtJ ; Madtmoiselle Vandermersh faisant 
txêcuter k des oiseaux divers tours d'adresse ; Bizar des pauvres au 
Palais-National.— Embarcadère du chemin de fer du Nord à Bruxelles; 
Maison de Eubens à Steen; Château de Laehen. — Exposition des pro- 
duits français à Londres. — Aventures de M.Verdreau, par Stop (fin). 
— Médaillé du musée de Veriaillcs. — Portrait de Miller. — Rébus. 



niMlotre de lu «cmulne. 

I.'inlérét pitlorcsque nous est venu cette semaine des 
actes de !\1. le préfet de police. Le zèle de ce magistrat, 
ce zèle qui témoigne d'une èneri^ie que l'esprit ne conduit 
p''S , qui annonce une audace sans prévoyance , une ardeur 
sans scrupule, M. Carlier vient de le mettre au service d'une 
entreprise aussi puérile, mais moins innocente que la plan- 
tation, au mois de mars et d'avril 1848, des arbres de la 
liberté. Quand on se rappelle les circonstances dans les- 
quelles ces bouquets de la révolution furent plantés sur nos 
places publiques avec accompagnement des bénédictions 
de l'Eglise , on peut éprouver quelque pitié pour ces farces 



populaires; mais sans doute, à ce moment, M. Carlier, qui 
occupait déjà un poste éminent dans la police du gouver- 
nement provisoire , ne songeait guère , non plus que la 
population paisible de Paris , à empêcher ces ovations gro- 
tesques d'une multitude qui pouvait employer son temps 
beaucoup plus mal. Depuis, la réflexion a fait des héros; 
quelques-uns de ces arbres de la liberté ont été sciés la 
nuit et sont morts de leurs blessures; d'autres sont morts de 
la mort naturelle faute d'avoir rencontré dans le sol les con- 
ditions de la vie. Le plus grand nombre a prospéré ; mais 
ces arbres effeuillés en cette saison ont d'abord été déclarés 
morts, puis condamnés à mourir sous des préte.\tes plus ou 
moins justifiables. Les premières sentences ne paraissent 




L'ILLUSTRATION, JOUKISAL UNIVERSEL. 



pas avoir causé grande émotion et cela se conçoit, puisque 
fopération improvisée était achevée avant d'être connue , 
sinon des personnes qui passaient en ce moment sur le 
théâtre de l'exécution. Si donc M. le préfet de police avait 
l'usé à propos de faire enlever i la fois, en une heure, avec 
un nombre suffisant de bûcherons, tous les arbres de la 
liberté condamnés, on aurait pu, le lendemain, trouver la 
chose parfaitement ridicule , commenter l'intention , gloser 
sur la fin proposée; mais il n'y avait ni émotion publique, 
ni rassemblement populaire , ni répression violente , ni me- 
nace pour la ])aix do la cité. Au lieu de cela, on juge à 
propos d'attaquer, dans les derniersjoursdela semaine der- 
nière, quelques-uns de ces arbres-létiches; l'opinion aura 
le temps de s'exercer sur cette première démonstration ; on 
en cause le dimanche au cabaret, on s'excite le lundi, et 
c'est alors que M. le préfet de police juge le moment favo- 
rable pour faire acte de son autorité. Nous renvoyons aux 
récits de cette journée ceux qui voudront connaître les faits 
avec les détails , et les diverses interprétations qui ont eu 
cours parmi toutes les opinions. 

— Nous passons à l'histoire parlementaire. 

Après une discussion qui a occupé toute la séance de 
jeudi, l'Assemblée a voté, à une Ires-grande majorité, la loi 
relative au traité de commerce et de navigation avec la Bel- 
gique. Il est résulté des documents et des chiffres produits 
dans cette discussion, que le commeice de la France avec la 
Belgique , déjà considérable, s'est accru dans une très-nota- 
ble "proportion depuis les dernières années. 

Au début de la séance, U. Dupin a donné communication 
à l'Assemblée d'une lettre du ministre de la justice qui de- 
mande la déchéance des représentants récemment condam- 
nés par la haute cour. 

— L'Assemblée a employé sa séance de vendredi a dis- 
cuter une proposition de M. Cordier ayant pour but d'assi- 
gner une limite à ce déluge de propositions émanées de 
l'initiative parlementaire qui menace, si elle n'y prend garde, 
de l'engloutir. Nous n'assurerions pas que le remède con- 
seillé par M. Cordier fût précisément le meilleur, mais per- 
sonne ne peut nier qu'il y ait là en effet un abus à corriger, 
dans l'intérêt do la dignité de la Chambre. Cette proposition 
a néanmoins été vivement combattue par M. Valette et par 
un jeune Monlagnard , M. Bancel. Elle a été appuyée et dé- 
fendue par M. Baze, et rejetée en fin de compte par 342 voix 
contre ihO. 

M. Piscatory a demandée interpeller le gouvernement sur 
les affaires de Grèce. Les interpellations ont été remises à 
huit jours. 

L'Assemblée a commencé ensuite la deuxième délibération 
sur le projet de translation du chef-lieu du département de 
la Loire. Le ministre de l'intérieur a exposé les raisons dé- 
terminantes qui militent en faveur du projet. D'autres ora- 
teurs l'ont également défendu le lendemain, mais ils n'ont 
pu conjurer un vote qui a donné 33.5 voix contre 260 à la 
cause de Montbrison. 

— Le vote du projet de loi relatif à la liquidation de l'an- 
cienne liste civile a eu lieu dans la séance de lundi avant les 
interpellations relatives aux événements de la journée. Ce 
vote n'a été précédé d'aucune discussion. Ce n'est pas la 
faute de M. de La Rochejaquelein, qui a cherché par des al- 
lusions trop transparentes à réveiller les souvenirs de la 
mort mystérieuse du prince de Condé, et qui n'a pu réussir 
qu'à faire éclater une parole sévère dans la bouche de 
M. Piscatory. — Le séquestre des biens du domaine privé 
a été prorogé de six mois, dans l'intérêt commun et bien 
entendu des créanciers et du débiteur. Celui qui grevait , 
sans motifs appréciables, les biens que M. le duc d'Aumale 
possède à titre privé a été levé ainsi que celui des biens de 
M. le prince de Joinville. Le décret du 2o octobre 1848 a été 
rapporté dans celles de ses dispositions qui sont contraires à 
la loi de ce jour. Au 1"aoùt<8a0, le séquestre cessera égale- 
ment pour les biens du domaine privé du roi Louis-Philippe. 

Après ce vote , l'Assemblée a commencé la seconde dis- 
cussion du projet de loi relatif à la liberté d'enseignement. 
La discussion a continué mardi et les jours suivants, dis- 
cussion générale qu'on croyait épuisée par la première déli- 
bération' et qui a renouvelé, sans les ra,eunir, les thèses dé- 
veloppées avec plus d'éclat et de talent, il y a quinze jours. 

— Les nouvelles étrangères ont eu , cette semaine , plus 
d'importance; il semble que l'approche de la saison où doi- 
vent, suivant les prévisions, se dénouer en Europe les ques- 
tions de droit international , pousse les parties a engager le 
jeu. C'est comme premier mouvement sur l'échiquier politi- 
que qu'il faut considérer la résolution annoncée par l'Autri- 
che et la Prusse, d'accord, dit-on, avec le Piémont et la 
France, d'intervenir en Suisse pour obliger la Confédéialion 
à repousser de son territoire les réfugiés politiques. — Doit- 
on donner la même signification à une hostilité imprévue de 
la flotte anglaise contre le gouvernement de la Grèce sous 
des prétextes que l'opinion en Angleterre n'a pu prendre au 
sérieux, que la presse de Londres raille impitoyablement, et 
que le ministère lui-même n ose pas soutenir? 

— Les dernières nouvelles des Etats-Unis apportent l'as- 
surance de voir les disi-ussidns élmées à propos du canal de 
Nicaragua, se terminer d'une manière amicale. Le canal se- 
rait sous la protection de tous les peuples , sa neutralité se- 
rait déclarée en cas de guerre et les droits seraient égaux 
pour tous les pavillons. 

— Des correspondances d'Haïti annoncent que le 3 jan- 
vier un engagement a eu lieu entre les flottes domini- 
caine et ha'itienno. Cette dernière a été battue , et , pour 
n'élre pas immédiatement détruite par l'ennemi , elle s'est 
volontairement échouée à la côte. 



Prix (le I0,04>0 rrancN fondé 
pur VMil*»»tralion. 

Le délai fixé au 31 janvier ISiiO pour la remise des pro- 
grammes est prorogé a la fin de février, d'après la demande 
de plusieurs personnes qui nous annoncent le projet de 
concourir, et qui étabiissent par de bonnes raisons que le 
plan même de l'ouvrage est une partie considérable du 
travail , et qui exige plus de temps et de recherches pour 
être dressé que nous ne l'avions supposé. Nous nous ren- 
dons à ces excellentes raisons d'autant plus volontiers que 
nous visons à obtenir le meilleur livre qu'il soit possible 
d'écrire sur la France, et que nous regretterions d'avoir 
lai.ssé échapper, pour l'oblenir plus tôt , les projets qui pa- 
raissent les plus sérieux. Nous rappelons à ceux qui en ont 
besoin que les termes de ce concours sont exprimés dans 
notre numéro 357 (29 décembre 1 849). 



Nous avons oubli(< , dans notre dernier numéro , do nommer 
l'auteur des cuvieux dessins qui accomiagnent l'iulicle sur les 
annoticcs ii Londres. Cet habile artiste est M. Georges Tlioinas 
dont nous publierons incessamment d'autres dessins sur les 
curiosités de l'Angleterre. 



Voyage A travertt iea aoarnanx. 

Un de nos plus remarquables critiques , publiant en 1833 
un article resté célèbre , débutait par ces mots : L'art est à 
un bon point. En effet , l'époque était bonne pour tout le 
monde, écrivains, éditeurs et public surtout, si on la com- 
pare à la déplorable période dans laquelle nous agonisons. 

En littérature, nous comptions Lamartine, Victor Hugo, 
Alfred de Vigny, Auguste Barbier, Alfred de Musset, de 
Balzac, Sainte-Beuve et tant d'autres; l étoile de Georges 
Sand se levait resplendi.ssante à l'horizon , Alphonse Karr 
venait de se révéler par la publication intitulée : Sous /es 
tilleuls, et Théophile Gautier, que n'avaient point énervé 
quinze années de feuillelon, préparait laborieusement cette 
étrange histoire de Mademoiselle de Maupin , qui annonçait 
la venue d'un écrivain. Ce n'était pas la gloire douteuse de 
Rétif de la Bretonne qu'ambitionnait alors l'auteur d'Anto/ty. 
Janin, Soulié, Gozlan écrivaient, celui-ci les Intimes, celui- 
là les Deux cadavres , cet autre l'Ane mort et Barnave. La 
société des gens de lettres, qui compte cinq cents membres, 
n'existait pas, il est vrai, mais la France pouvait citer 
quelques écrivains. La jeunesse de cette époque donnait 
encore signe de vie, elle n'était pas bornée à tous les horizons 
par l'intérêt et le poncif; elle pouvait se tromper, elle se 
trompait souvent dans ses tentatives, mais elle marchait 
noblement à la conquêle de la toison idéale, la vie circulait 
dans ses veines, et le sang fouettait ses tempes aux heures 
de l'enthousiasme. Depuis ce temps, on a tellement répété 
aux jeunes gens qu'il ne fallait se préoccuper que des affaires 
sérieuses , on leur a si victorieusement démontré qu'une 
seule chose en ce monde est préférable à l'argent, c'est l'or, 
qu'on a tari en eux toute sève généreuse , éteint toute pensée 
désintéressée. Aussi, depuis quinze ans le niveau littéraire 
a-t-il considérablement baissé. Rien de fort, rien de durable 
ne peut croître sur un terrain aride , envahi désormais par 
l'iyraie du feuilleton. 

V Illustration , ses lecteurs lui rendront cette justice, est 
peut-être le recueil qui s'est le plus préoccupé de cette déca- 
dence des lettres dans notre pays Elle n'a cessé de signaler 
le mal et d'indiquer le remède. Elle a répété à satiété, dieu 
merci! que la littérature finirait par être exclusivement 
soumise aux plumes inférieures. Ses prévisions ne se sont 
que trop réalisées. On dirait que de nos jours l'art a choisi 
pour sanctuaire une antichambre ou une boutique, où le 
premier venu peut impunément faire parade de banalités 
qui ne seraient point tolérées dans le salon d'une modiste. 
Ce que l'on n'oserait pas dire, on l'écrit. Voilà où nous en 
sommes. Je fournirai , comme preuves à l'appui , les quelques 
échantillons tout nouveaux que je vais mettre sous les yeux 
du lecteur, et qui devraient rester comme de curieux mo- 
dèles de style au dix-neuvième siècle. A tout seigneur tout 
honneur : commençons par le Constitutionnel. 

Ce journal compte au nombre de ses plus illustres colla- 
borateurs M. H. de Saint Georges, auteur d'un assez grand 
nombre de ballets, de quelques opéras comiques, et cheva- 
lier de la Légion d'honneur, comme tout le monde. M. H. 
de Saint-Georges a bien voulu écrire spécialement pour le 
Constitutionnel un roman intitulé l'Espion du grand monde, 
roman que le journal de M. Véron a annoncé comme devant 
être une œuvre magistrale. Sur la foi des réclames indus- 
trielles, j'ai eu la fantaisie de lire au moins -un feuilleton de 
cette publication vraiment originale , et voici ce que j'ai 
trouvé dans ce feuilleton (numéro du 31 janvier). 

<( — Que je TOUS aime, Gaëtano , pour ce que vous me dites! 
M murmurait Aminta. 

» — Et moi , reprit Gaëtano , que je suis heureux de Totre 
" bonheur! 

Il — Ainsi tout est convenu? disait Aminta. 

11 — Tout, murmurait Gaëlano. 

Il — Nous nous sommes bien entendus , et vous ne me cachez 
11 rien? 

11 — Ri™. 

„ — Votre lettre, continuait la jeune fille, votre lettre m'a 
» rendue folle de joie. 

11 — Chère Aminta I 

11 — Pourvu que ma mère ne surprenne jamais notre seeret ! 

11 — Ne craignez rien, reprenait Gai'tano; fiez-vous à moi...., 
» le secret sera bien gardé et relie nuit.... (Oh! oh!) 

1, — Oui oui. ..., répondit Aminta; cette nuit sans 

» faute. (Oh : oh ! oh !) 

» — Comptez donc sur moi , répondit Gaëtano , et un baiser 
» retentit. 

» Ce baiser vint fiapper Maulëar au cœur (diable de baiser), 
» et lui fil éprouver une (elle souffrance qu'un soupir douloureux 
» s'échappa de son sein. 

11 — Quelqu'un nous écoulait, s'écria Gaëtano; fuyez, Aminta, 
11 fuyez. 

11 Légère comme la biche dos bois , Aiuinla s'enluit hors du 
u taillis et disparut. 

11 Infortuné Mauléar ! « 



Il m'a fallu regarder la signature à deux fois pour que je 
fusse convaincu que cela n'était pas quelque vieille page 
trouvée dans la succession d'un épicier contemporain 
de Ducray Duminil. Je vous fais grâce d'une apparition de 
fantôme qui suit presque immédiatement la citation ci-dessus, 
et qui est d'un effet tres-pittore-ique. Le malheureux Mau- 
léar, dont le cœur a été frappé par le baiser de Gaëtano, 
découvre qu'Aminta n'est pas coupable. Aminta somnambu- 
lisée lui raconte que Gaëtano a sauvé son frère à elle, 
son frère Taddéo. Ravissement de Mauléar qui devient /. 
plus fortuné des mortels. C''pendant la jeune fille se réveille, 
et, se trouvant seule au milieu de la nuit avec Mauléar, 
elle éprouve quelques scrupules. Je continue la citation 
textuelle : 

« — Que trai(;npz-vousî lui dit Mauléar, vous êtes sous la 
M protection de ma foi , de ma loyauté et de mon amour. 

11 — Je suis perdue, monsieur, perdue si l'on me surprend 

» ici Pitié! par pitié, sauvez-moi, laissez-moi fuir, s'écria- 

11 t-elle en faisant un pas vers la porte. 

» Mais en ce moment un cri, un cri liorrible fut poussé an 
11 dehors. Ce cri, tout à la fois vrai rugissement de / "■ . ' 
» hurlement de loup, vrai cri de chacal ( quel buinin 
» cricur!), riitentit dans la villa et fut répète par tou» i i 
11 des coteaux de Sorrente. 

» Ce cri partait de la terrasse. 

11 Aminta et Mauléar y jetèrent les yeux , et leur» yeux aper- 
■1 curent un liideux spectacle. 

11 La figure de Scorpione, p41e et décomposée par la fureur 
» plus encore que par la maladie, était collée contre les vitres de 
11 la fenêtre fermée. 



11 Aminta, cédant à l'épouvante que lui cause la vue iln 
11 monstre, sans rien calculer, sans riin redouter que la rage ■! 
11 Scorpione, se jeta dans les bras de Mauléar pour y cliertii. i 
11 protection et secours. 

11 — Ah I vous avez bien fait , ilit Mauléar ( exclamation < he- 
11 valeresque), quel danger pourrait vous atteindre là? Puis l'en- 
11 traînant vers la porte du corridor : 

» — Veupz, venez, dit-il, de ce cOté nous pourrons fuir ce 
M misérable et regagner votre appartement. 

11 Mais Scorpioni', s'apercevant du mouvement de Mauléar, et 
11 le voyant se diriger vers la porte, poussa un second cri plus 
11 effroyable encore que le premier (comment devait-il être?), et, 
11 ehfonrant ses mains dans les vitres qu'il brisa, il chercha de 
11 ses doigts ensanglantés à se saisir de l'espagnolette et à ouvrir 
» la fenêtre. » (La suite au prochain numéro.) 

J'avoue que je n'ai pas été tenté de lire la suite de cette 
œuvre magistrale, malgré les rugissements de L'on, les hur- 
lements de loup et les cris de chacal de M. Scorpione, qui 
me paraît être le chenapan de cette histoire ténébreuse. U 
m'est donc impossible de vous dire ce que deviennent la 
pâle Aminta et l'infortuné Mauléar, au sort desquels le lec- 
teur sans doute commençait à ne pas s'intéresser. 

Je le demande à M. Véron lui-même, croit-il qu'une chose 
écrite et pensée de celte façon puisse satisfaire, je ne dirai 
pas un seul de ses abonnés , mais la moins exigeante des 
plieuses de sou journal'? Ne dirait-on pas du slyled'un Céla- 
don sexagénaire qui a passé par la chapelle S'ixtine "? Dang 
quel atelier de coiffure M. de Saint-Georges a-t-il été cher- 
cher les noms et les caractères de ses personnages? Gaëlano, 
Aminta, Mauléar, Scorpione, Taddéo, Mariella, el le reste? 
M. de Saint-Georges, qu'il me permette de le lui dire, ne 
connaît seulement pas les plus vieilles ficelles de la charpente 
et les trucs les plus élémentaires du style moderne : qu'il se 
dépèche d'aller à l'école de M. Paul Féval. £saii le Lé- 
preux de M. Gonzales est un chef-d'œuvre, comparé à 
l'Espion du Constitutionnel et du grand monde ! Quel 
monde que ce grand monde ! Un écrivain de septième or- 
dre ne voudrait pas signer de pareilles banalités. M. de 
Saint-Georges fera bien de retourner au plus vite à ses mou- 
tons de l'académie de danse. Décidément il écrit mieux avec 
les jambes de la Cerrito ou de la Carlotta qu'avec la plume 
du romancier. 

Une réflexion me vient au moment où je relis les cit;itions 
extraites du roman de M. de Saint-Georges. Comment se 
fait-il que le même journal, qui admet elqui vante de telles 
pauvretés, donne accès à des articles de critique aussi ■: 
nents que ceux de M. Sainte-Beuve? Évidemment le Ce. 
tutionnel se trompe. Si son public aime la htléralun 
l'Espion et des Mille et un Fantômes, il doit tenir en piu- 
fond mépris les travaux si remarquables du critique acadé- 
micien. Le Constitutionnel de lundi dernier contenait un 
article à propos de l'Histoire de la ftcro/u/ion d'Angteter 
08 beau livre de M. Guizot, et cet article est, sans contri 
l'un des plus brillants, des plus savants et des plus ii _ 
nieux qui soient sortis de la plume si brillante, siingéni. 
et si savante do l'auteur des l'ortraits. Comment le n^ 
langage de celui-ci peut-il aller de pair et compagnie a\r 
patois de celui-là? Comment les gens qui admettent des : 
rionnettes comme Taddéo. Mauléar, Scorpione, peuvei: 
comprendre toutes les finesses, loules les res,<ources il. 
style si élégant et si châtié, loules les ob.servalions délie. i 
toutes les charmantes saillies de cet esprit , dont la pren 
de toutes les qualités est la plus rare des qualités litléra 
la diî-tinclion. Cet .Vthénien des grands jours d'Athènes 
se trouver, pour ce qui le regarde, bien dépaysé au ni 
de ces Sarmates de linlelligence. SI. Saiiile-Beuve s'est l 
voyé, sans y penser, dans un mauvais lieu littéraire. .I. 
oari'ftM ante porcos, des perles devant dt>s lecteurs de I 
letons. Je fais des vœux pour qu'il retourne au plus têt dai ■ 
patrie, et qu'il aille parler son beau langage avec ses . 
patriotes intellectuels. 

Le Courrier français vient de passer dans les mains d 
administration nouvelle : ce journal a voulu signaler s.! 
naissance par la pubhcalion d'un ouvrage entraînant 
.Monde moderne ou les Dieu.r et les Diables, tel est le i 
ullccliant de ce roman en quatre volumes dont je m'ciupn - 



L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. 



83 



de signaler le début, comme l'un des ragoùls les mieux réus- 
sis de la cuisine littéraire contemporaine. 

■I Un soir du mois d'octobre de l'année mil huit cent quarante- 
nsepl, époque sinistre où la têie de la civilisalion française 
«tournoyait dans un nuage, pendant que les multitudes mar- 
i> chaicnt à srands pas du côté du vertige (quel galimatias!), un 
» bon médecin, un juste , un simple , aussi doux de cœur que 
.i ferme de caractère, un de ces êtres calmes et forts qui suivent 
11 à la fois le bien pour le connaître et le mal pour le dompter. ., 
■1 ouvrait toute son Ame au calme des champs et à la splendeur 
» d'un admirable crépuscule. » 

Ouf 1 voilà ce qui s'appelle se servir d'un cabestan pour 
soulever un caillou. Mais poursuivons : 

Cl II était debout sur le penchant d'une colline, la main appuyée 
11 snr un cep de vigne chargé de raisins mûrs. » 

Charmants détails; rien ne manquerait à cette pose et à 
ce paysage, si l'auteur avait pris la peine de nous dire quelle 
était la couleur des raisins. 

« Devant lui s'étendait une vallée immense sillonnée par le 
» Cher, une des ceintures d'argent de la France intérieure. » 

Pourrait-on demander à l'auteur, sans être trop curieux, 
quelles sont les ceintures d'argent, ou, pour parler plus pro- 
saïi|uement, les rivières de la France extérieure? 

(I .\ ses pieds jouait dans les herbes un enfant de dix ans à 
'< peine, rose comme un linot de printemps et babillard comme 
•1 une linotte en avril » 

Ainsi , c'est bien entendu ; autant le linot est rose au 
printemps, autant sa femelle, la linotte, est babillarde en 
avril. Cela se nomme du style descriptif. 

Si vous voulez savoir maintenant comment s'expriment 
les héros du romancier, et quelle opinion ils ont de leur per- 
sonne, écoutez : 

" Vous me connaissez, lils de pauvres ouvriers morts de mi- 
» sère , je suis entré dans la vie avec l'orgueil d'un empereur 
11 romain, le génie astucieux de vingt diplomates et la pauvreté 
11 d'un chiffonnier ( quelles antii hèses triomphantes ! ) . En dix ans 
11 j'ai appris tout ce que peut savoir vu homme , et je me suis 
11 trouvé là où vous savez, c'est-à-dire à vingt coudées au-dessus 
11 de mon siècle , qui est bien un des plus ignares et des plus 
» pédants, u 

Pédant, oui, quand ses écrivains écrivent de telles cho- 
ses ; ignare, oui , quand il se rencontre un public pour les 
lire. 

11 Je sais que si je publiais mes ouvrages ils ne seraient lus de 
11 personne (à la bonne heure), parce que ce sont des livres de 
" grandeur ( des in-folios sans doute ) et de raison. J'écris des 
» notices, des préfaces pour des crétins de libraires qui ne sont 
11 pas dignes de brosser le plus affreux de mes haillons. » 

Pas si crétins , dirai-je à l'auteur ; car je ne connais pas 
un seul libraire qui consentît à payer quarante sous pièce 
les quatre volumes de ce roman , dont le premier feuilleton 
semble un défi porté au bon goût, au style et au sens 
commun. 
I Et cependant l'auteur de cette énormité, M. Arthur Pon- 
roy, est un écrivain qui a donné à son début quelques espé- 
rances. 

Le Vieux Consul, tragédie en cinq actes née de la réac- 
tion ponsardienne, n'était pas une œuvre dramatique sans 
I reproche, mais elle ne manquait pas de qualités. J'ai lu, il 
' y a quelques années, de M. Ponroy, une nouvelle romaine 
; mtitulée .Enia Nœvia, et qui valait mieux que tous les ro- 
mans qu'il a publiés depuis C'était une étude remarquable 
i par l'observation et spirituellement écrite. Qui le croirait, 
i après les citations qui précèdent, si l'on ne savait que le 
roman-feuilleton est le vampire de l'esprit, du style et de 
''observation ? 

Le Siècle ne veut pas non plus rester en arrière ; aussi 
donne-t-il en ce moment à ses lecteurs la Femme sauvage. 
Cette histoire du cœur est de M. Élie Berthet, le seul grand 
homme qu'ait produit le roman-feuilleton. Pendant deux ou 
trois ans M. Berthet a failli détrôner M. Paul de Kock. Il 
est vrai que, depuis cette époque, M. Berthet a été détrôné 
lui-même par M. Paul Féval , lequel est fortement menacé, 
assure-tK)n, par M. Paul Duplessis. Tels sont les grands 
noms comtemporains. 

J'attends M. de Lamartine à son premier roman , dont 
tous les journaux annoncent la prochaine apparition. Il sera 
curieux de mettre en regard l'auteur de Geneviève et l'au- 
teur des Méditations. 

JUNIUS REDrvivus. 



Courrier de Parla. 

Il faut en prendre son parti , le bœuf-gras ne sera pas 
visible cette année. Dans sa sagesse, l'autorité compétente a 
jugé que ce spectacle lui coûterait trop cher. On n'est pas 
riche, et le peu d'argent qui nous reste, on le réserve pour 
d'autres mascarades. Cependant il avait été question d'inau- 
gurer cette intronisation du royal animal par une pièce à 
grand spectacle, applaudie d'avance par les restaurateurs et 
leurs amis. Le carnaval déchu reprenait son empire, et le 
majestueux quadrupède, décoré du nom de Mahomet II , eût 
été d'abord conduit au Louvre des rois , entouré de mama- 
moiichis porteurs de grands sabres, ainsi que cela se prati- 
quait au temps de la Restauration. De là , en suivant un iti- 
néraire connu, la glorieuse bête s'en allait, de son pied léger, 
recevoir l'investiture et la bénédiction à la grand'chambre, 
au palais et à l'Hôtel-de-Ville. C'est un spectacle manqué et 
une reprise perdue faute d'argent. Le désappointement est 
vif parmi ceux qui s'apprêtaient à figurer dans la mascarade 
sous un faux nom , je veux dire sous un faux nez; les por- 
teurs d'aigrettes et de turbans, tous les grands dignitaires de 
la cérémonie ont dû renoncer à leur friperie d'emprunt; ainsi 
les Vénus en falbalas, les Dianes en jupes roses et les 
4mours aux ailes de papier doré qui se sont envolés du 
même coup. 



Reste à savoir si la présence du bœuf-gras est indispen- 
sable en carnaval. Dans leurs fêtes travesties de la rue du 
Fouarre et de la place Royale (lisez des Vosges), nos pères 
se passaient fort bien de ce supplément. Leur imagination 
n'allait pas au delà des accessoires mythologiques. Il serait 
temps peut-être de supprimer définitivement cet intermède 
grotesque et de revenir à la poétique simplicité du carnaval 
primitif. 

Passons à nos nouvelles du jour, qui méritaient d'être 
illustrées, comme vous allez voir en tournant la page. C'est 
d'abord la scène ou séance de magnétisme qui s est donnée 
vendredi à la salle Bonne-Nouvelle en l'honneur des journa- 
listes et des hommes de lettres, pour parler comme la lettre 
de convocation. J'aime cette hardiesse qui prend le scepti- 
cisme corps à corps et le contraint à s'expliquer sur un fait 
surnaturel. Hàtons-nous de proclamer tout de suite que M. le 
docteur Lassaigne et son sujet, mademoiselle Prudence, ont 
surpris l'arlmiration générale et enlevé les suffrages des plus 
clairvoyants. Sous le rapport du sortilège et de la divination, 
il n'y a guère que le fameux Cagliostro ou le non moins cé- 
lèbre Robert Houdin dont les prestiges valent ceux de ma- 
demoiselle Prudence et de son habile partenaire. Gaspard 
Hauser, Jeanne Vermont et leurs autres imitateurs sont ef- 
facés par cette virtuose du somnambulisme. Elle est un 
résumé vivant des plus merveilleux phénomènes de l'art ; 
c'est-à-dire qu'elle possède Vaudition sans le secours des 
oreilles, la vision sans l'aide des yeux, la communication des 
pensées, la divination et {'oubli, au réveil de cette léthargie 
lumineuse. Mademoiselle Prudence joue aux cartes avec la 
prestesse d'un aveugle-né, elle devine votre pensée par l'in- 
termédiaire de son magnétiseur , elle déchilfre vos secrets 
jusque dans votre poche. Vous criez à l'escamotage; du tout, 
c'est un prodige. Le célèbre professeur Orioli se plaisait à 
raconter pendant son séjour a Paris l'anecdote de la cata- 
leptique de Bologne; cette fille étonnante lut couramment 
deux vers latins que le savant avait écrits sur un papier qu'il 
portait dans son agenda. La lucidité de mademoiselle Pru- 
dence est plus surprenante encore, puisqu'elle accomplit le 
même tour de force les yeux bandés. 

Un de nos amis, écrivain et savant des plus distingués, 
explique ainsi quelque part l'effet miraculeux du bandeau ma- 
gnétique. Au mois de décembre 1841, dit-il, je fus invité par 
M. le docteur Frappart à vérifier par moi-même un cas de som- 
nambulisme sur une jeune personne dont le nom a beaucoup 
d'éclat dans le monde magnétique. Le fait dont j'allais être 
le témoin et, ajoutait-on, le témoin convaincu, était accom- 
pli chaque soir en présence d'une foule de spectateurs qu'on 
laissait libresde régler ou de modifier l'expérience à leur gré. 
La jeune fille étant déclarée endormie par son magnétiseur, 
on mit sur ses yeux un appareil composé 1° de bandes de 
taffetas gommé, couvrant tout le globe de l'œil; 2" une 
couche de terre glaise , formant une espèce de masque qui 
couvrait les yeux , le front , le nez et les joues ; 3° sur cette 
couche de terre un bandeau noir noué derrière la tête. L'ap- 
pareil placé, je l'examinai avec attention, et j'avoue qu'il 
me fut impossible d'y découvrir ni même d'y soupçonner 
aucun défaut. On apporta des cartes , des livres et des 
lettres , la somnambule lut couramment , elle joua aux cartes, 
et agit absolument comme si elle voyait. Même résultat 
les jours suivants , M. Frappart me demanda si j'étais con- 
vaincu. Avant de répondre, je voulus expérimenter l'ap- 
pareil sur moi-même , et il résulta de l'épreuve que l'ap- 
pareil n'interceptait nullement le rayon visuel; nos expé- 
riences furent publiées, et M. Frappart s'exécuta de bonne 
grâce. 

Maiemoiselle Prudence (car c'était elle) pouvait donc voir 
avec son bandeau, le fait démontrait que rien n'était plus 
possible , et même plus certain , puisqu'elle lisait parfaite- 
ment. Telle est l'objection que les incrédules ne manque- 
ront pas de soulever, à quoi les croyants ont déjà répondu 
qu'une expérience qui date de huit ans ne saurait être con- 
cluante , et que depuis cette époque les procédés du magné- 
tisme ont été améliorés. D'ailleurs les exercices de made- 
moiselle Prudence ont enchanté trop de monde pour qu'il 
soit possible de contester le véritable succès de plaisir, de 
surprise et même d'admiration qu'elle a obtenu. 

Arrivons à notre seconde nouvelle illustrée, le bal de 
M. l'ambassadeur de Turquie. C'est un autre prestige in- 
croyable, et comment décrire des éblouissements'? Le lan- 
gage abréviatif des points d'admiration est le seul qui puisse 
exprimer la nôtre. Lambris étincelants, grappes lumineuses, 
pyramides de Heurs , orchestre enivrant , souper qui l'est 
devenu , et que de comparaisons on risquerait à propos de 
la beauté des houris et des souvenirs du harem, si le paradis 
de Mahomet n'était pas un peu usé. Au milieu de ces char- 
mants échantillons de toutes les grâces européennes, la 
splendide beauté de madame la princesse Callimarki se 
détachait comme un diamant parmi des perles. En songeant 
au berceau de la princesse (grecque de Corfou), un mytho- 
logue la comparait à Calypso conduisant le chœur de ses 
nymphes, mais pour un "félémaque combien de Mentors ou 
de Nestors parmi les spectateurs mâles ! Dans ces fêtes mu- 
sulmanes, les hommes chauves du parlement et de l'armée 
regardent d'un œil d'envie les jeunes Osmanlis fièrement 
coiffés du fez. Une autre particularité donne aux soirées de 
M. Callimarki beaucoup d'attraits aux yeux du beau monde. 
C'est là seulement qu'un peut voir les fions de la diplomatie 
étrangère ; ailleurs lord Xormanby devient presque invisible, 
et M. de Kisselef l'est toujours. On sait aussi que l'ambas- 
sadeur ottoman est le seul de ses collègues qui daigne faire 
danser notre France officielle dans ses salons. 

Des brillants hôtes de M. Callimarki aux oiseaux savants 
de mademoiselle Vandermersh la transition est brusque, nos 
dessins n'en font jamais d'autres. Les volatiles dressés par 
cette habile institutrice vont gazouiller dans les bonnes 
maisons, où leur savoir faire n'est pas moins admiré que 
les phénomènes du somnambulisme. Le personnel de la 
troupe emplumée n'est pas considérable, cela se borne à 



quatre sujets, mais ce sont tous des premiers rôles. Le pin- 
sou attrape les lettres au vol et vous construit un alphabet, 
le verdier désigne les fleurs par leur nom , le malgache est 
poète et fait le bouquet à Chloris, le chardonneret peint le 
portrait. Il va sans dire qu'ils sont tous musiciens-nés. Ce 
sont des oiseaux admirablement doués d'intelligence. — Où 
l'esprit ne va-t-il pas se nicher aujourd'hui? — Leur érudi- 
tion est ingénieuse et leur éloquence n'ennuie personne; ils 
ont la clef des gaies sciences, et ils auront bientôt celle de 
tous les cœurs, reste à savoir s'ils ne regrettent pas la clef 
des champs. 

Nous voici dans une autre volière, en Vertu de notre qua- 
trième dessin , destiné à consacrer le souvi ;ur d'une bonne 
œuvre. Il s'agit du bazar de charité tenu an Palais-National 
dans la journée du 30 janvier. « Nous allâmes hier au Palaif- 
Cardinal faire médianoche, écrit madame de Montbazon, et 
chacune de nous y échangea sa part de friandises contre de 
beaux louis d'or, qui seront pour les pauvres. » — « La reine, 
écrit à son tour madame de Genlis, vient d'envoyer de 
Trianon à la duchesse de Chartres une provision de fruits 
merveilleusement beaux; et, comme nous étions costumées 
en bergères pour le divertissement du soir, cela m'a donné 
l'idée de proposer à Son Altesse de les vendre à l'heure du 
goûter en faveur des indigents. J'ai fait un millier d'écus 
avec mon panier de pommes. » On voit avec plaisir les 
dames les plus distinguées de Paris continuer cette tradition 
charitable du Palais-National; seulement, elles ont agrandi 
ce cercle de bienfaisance ; c'est de l'aumône très-bien enten- 
due et encore mieux organisée. Pour une boutique de frian- 
dises, vingt autres oiîraient aux amateurs des acquisitions 
plus durables. « Allons, Messieurs, faites-vous servir, je 
vous demande la préférence; voyez, tout est à vendre! » 
Bien d'autres paroles tentantes s'échappaient de ces jolies 
bouches ; aussi les bienheureux que leur bonne étoile 
avait conduits dans ce bazar ont-ils enlevé la marchandise 
au poids de l'or ; ils en auraient fait autant des marchandes 
par esprit de charité. La comtesse de L"** a vendu cinq 
cents francs un porte-cigare ; telle paire de jarretières, payée 
le double à madame de V., fait le bonheur de son acqué- 
reur. Il va sans dire que toutes ces boutiques étaient fort 
bien tenues ; toutes les marchandes n'étaient pas des du- 
chesses, mais elles méritent de le devenir. 

Tenez, s'il fallait distribuer des couronnes et des titres à 
toutes les dames de Paris que dévore en ce moment l'amour 
du prochain et qui patronnent n'importe qui et n'importe 
quoi, tous les nobiliaires du monde n'y suffiraient pas. Jadis 
la manne de l'aumône tombait dans la besace du pauvre 
indistinctement, maintenant on classe les infortunes; le 
malheur a son numéro d'ordre et sa catégorie ; la bienfai- 
sance mondaine se dispute les infirmités. Les noirs, les 
Grecs et les réfugiés ont eu leur temps , maintenant tes phi- 
lanthropes trouvent d'autres misères à traiter comme des nè- 
gres. On connaît nos sympathies, et ici la malveillance pour- 
rait seule se méprendre sur nos véritables sentiments. On 
ne saurait entourer de trop d estime et de vénération les té- 
moignages de pitié dont la population riche de la capitale 
comble les nécessiteux; peu importe les classifications et 
les préférences , pourvu que l'aumône arrive à sa véritable 
adresse. 

Ce^te semaine n'aura perdu aucune de ses journées : comp- 
tez, s'il est possible, depuis lundi, les trésors de charité pro- 
digués par la voie séduisante du bal, des tombolas et des 
concerts. Jamais la misère publique n'avait motivé plus de 
réjouissances. Passons à la iiàte sur les violons officiels don- 
nés aux indigents des mairies et aux orphelins du choléra , 
pour annoncer la fête qui aura lieu samedi à la salle Favart 
au bénéfice de l'association des artistes peintres. L'aumône 
est le plus saint des devoirs en présence des misères du 
travail et du talent. 

Le carême approche, le plaisir vide son grand sac, le 
bal masqué a déchaîné son monde, chacune de nos nuits 
offre l'image d'un printemps radieux éclairé au gaz. Paris 
cependant n'est pas seulement une salle de danse , ettoute son 
activité n'est pas tombée dans ses jambes. Ne vous repré- 
sente-t-il pas une Babel incessamment ouverte à la confusion 
des langues et des styles? 

Deux nouvelles sérieuses, entre plusieurs autres qui sont 
futiles, font trembler la foule des privilégiés sur la chaise en- 
rôle du cumul et de la sinécure. Il s'agit d'enfermer dans les 
limites d'une seule fonction ceux qui mangent du budget à 
deux ou trois sauces; il s'agit encore, non de couper et d'a- 
battre les peupliers de la liberté, mais l'arbre des abus, 
qui , dans notre belle France , a poussé des racines bien 
plus profondes. On ne saurait croire, si l'Almanach national 
n'était pas là pour l'attester, combien Paris renferme de ces 
fonctionnaires de luxe qui vivent, comme le rat de la fable, 
dans le fromage du budget. Inspecteurs qui n'inspectez 
rien, conservateurs fantastiques de collections imaginaires , 
professeurs qui ne professez guère que l'art d'émarger, 
prenez garde, il se dit que vos prébçndes sont menacées; 
on veut contraindre les sédentaires à l'activité et les voya- 
geurs à la résidence. Parmi les plus intrépides, on cite un 
savant ou prétendu tel , qui perçoit le traitement de cinq 
emplois et n'en remplit aucun. C'est une histoire qui nous 
répugne par son scandale et que d'autres se chargeront de 
raconter ailleurs. 

Le ministre actuel de l'instruction publique , M. de Parieu, 
que l'on dit animé des meilleures intentions, ne manquera 
pas d'en faire son profit. Il vient de rendre un véritable 
service aux lettres en décidant qu'à l'avenir les missions 
scientifiques ne seraient plus accordées à la faveur, et que 
l'Institut lui désignerait les candidats à ces fonctions. Pour 
deux ou trois de ces pérégrinations véritablement fructueuses 
pour l'histoire, combien d'argent gaspillé et d'encourage- 
ments prodigués à l'importunité et a l'intrigue ! 

Le fait-Paris devient endormeur , au lieu de joueur qu'il 
était naguère. La presse quotidienne ne dénonce plus les mai- 
sons de jeu clandestines : elle signale à l'indignation des bon- 



84 



LlLLUSTKATlOiN, JUUKlNAL UNlVEHSliL. 



nêtes gens et a la vengeance des 
lois ces Macliiavels du vol qui , 
pour dépouiller leurs victimes, 
ont recours à la séduction du 
petit verre ou de la prise de ta- 
bac. Pour peu que votre bourse 
soit garnie ou que votre montre 
affiche une valeur ostensible, à 
la Bourse ou au spectacle, en 
omnibus ou en chemin de fer, 
gardez - vous d'accepter l'offre 
trop empressée de votre voisin ; 
sa tabatière doit vous i^tre sus- 
pecte ainsi que son grog ou son 
cigare, c'est un endormeur. 
Voilà l'homme digne de toute 
votre défiance, bien plus que 
s'il vous lisait un article du Con- 
stitutionnel ou quelque fragment 
d'une tragédie inédite ou non. 
Non-seulement ces cndormeurs 
ne se contentent pas d'être d'af- 
freux scélérats, ce sont encore 
de vils plagiaires ; demandez 
plutôt aux Lazarilles de la cour 
d'assises. Ce garçon de caisse 
endormi par un olVicieux qui le 
débarrasse de sa sacoche, cette 
femme bien mise et d'une tour- 
nure distinguée (nous copions 
son signalement) qui se laisse 
griser dans un café par un in- 
connu , ce commissionnaire en 
butte aux mêmes maléfices, et 
qui s'en revient de Pontoise 
comme on n'en revint jamais , 
c'est-à-dire sans pouvoir expli- 
quer comment il y est allé; eh 
bien ! ces mauvais tours, qui ne 
sont peut-é'.re que d'assez bons 
tours joués à la grande presse 
par- ses fournisseurs, figurent 
dans une chronique à la main 
de 1786. Chacun de ces atten- 
tats d'hier s'y trouve consigné 
dans tous ses détails, il n'y a 
que le dénoùment de changé. 
En 1850, le malfaiteur s'enfuit 
et court encore; la police de 




Expériences de 



Bazar Bonne-Nouvelle. 



l'ancien régime,quin y vapasde 
mainmorte, prend les vauriens 
en flagrant délit et les livre au 
Châtelet, qui les fait rouer vifs. 
Comment faire? nous sommes 
loin d'avoir dit tout ce que nous 
.savons sur cette joyeuse se- 
maine, et pourtant il faut finir... 
par le théâtre. L'autre soir en- 
core ne se disait-on pas dans 
plus d'un salon: « Écoutez; on se 
liât dans Paris; j'ai entendu la 
fusillade dans la direction du 
boulevard du Temple, n C'est 
qu'en effet , tous les soirs , de- 
puis la Chandeleur, le Cirque 
livre une grande bataille qui 
gronde jusqu'au lendemain ma- 
lin. Bonaparte ou les Premières 
Pages d'une grande Ilisluire, 
ainsi s'intitule cette épopée en 
vingt et un chants ou tableaux 
militaires ; autant d'actions ra- 
pides , où le héros parle par la 
voix de ses canons et agit par la 
main de son armée. Le voici à 
Toulon, oii il brille la flotte an- 
glaise ; au 13 vendémiaire, oii 
il sauve la Convention. Puis il 
s'élance au delà des Alpes pour 
cette campagne de quinze mois 
et de soixante batailles. C'est en 
vain que l'armée aguerrie du 
Cirque précipite ses manœuvres 
suf cette scène de vingt pieds 
carrés , les victoires de Bona- 
parte ont l'aile plus forte. On en 
passe, et des meilleures, pour 
arriver à Lodi , où le pont est 
enlevé sous vos yeux ; ainsi du 
plateau de Rivolii de la citadelle 
de Mantoue, et de l'avie dont la 
conquête est la dernière des pre- 
mières pages de cette grande 
histoire. C'est un spectacle plein 
d'émotion, où l'on songe bien 
moins à comprendre qu à regar- 
der ce qui se passe. Les auteurs 
(puisqu'il en est jusqu'à trois 




U,,l,l l'.\.l.lj....,ikUIIOIl > Ir !■■ Imix IS,,0 



L iLLUSTlUTlON , JOURNAL UNIVERSEL. 



80 



[ qui se sont fait nommer) ont 
découpél'histoire de leur mieux ; 
mais le vrai poëte ici, ce sera 
toujours le public , qui écoute 
avec des frémissements et des 
palpitations les coups de ton- 
nerre de son dieu ; le poète , 
c'est encore le metteur en scène 
et le décorateur, poetœ mino- 
res ; l'un qui remue ces masses 
de combattants et règle leurs 
évolutions comme un habile chef 
d'état-major; l'autre qui bâtit 
des villes à coups de pinceau et 
asseoit les Alpes sur sa toile. 11 
faut rendre aussi justice aux ac- 
teurs, qui se jettent dans cette 
mêlée enflammée avec toute la 
furie française et l'énergique 
aplomb des conquérants de l'I- 
talie. Un débutant, M. Taillade, 
a produit beaucoup d'illusion 
dans son rôle de Bonaparte. Ce 
sont les traits du héros, moins 
la finesse et l'expression ; ce 
n'est point son visage, mais c'en 
est le masque. Tous les costu- 
mes , à commencer par le sien , 
sont d'une exactitude irrépro- 
chable. 

Mademoiselle deLiron, ou une 
(?uere(/ed'/lWemanrf,celanepeut 
s'entendre que d' une querelle d'a- 
moureux , puisque l'explication 
se passe au Gymnase. M. Olivier 
aime , il est aimé de la demoi- 
selle, et pourtant il s'en croit 
dédaigné. En sa qualité de no- 
vice, \l a recours à son ami Bar- 
jane , mousquetaire plus émous- 
tiUé, qui lui conseille de cesser 
ses roucoulements plaintifs, et 
de mener cette passion trop lan- 
goureuse tambour battant, .aus- 
sitôt l'ingénu change de style, 
et la demoiselle , fort surprise , 
retire à moitié sa main qu'elle 
allait donner tout à fait. Au bout 
d'un quart d'heure de mauvais 
sang, tout s'arrange , et le pu- 
blic de sourire. Succès de tra- 
dition. 

L'Ami malheureux du Vau- 
deville affiche une prétention 
plus grande ; c'est à la gaieté et 
à la comédie qu'ikvise, et il y 

f)arvient quelquefois. L'ami mal- 
leureux s'entend d'un certain 




elle Vandermei'sh faisant exécuter à des oiseaux dressés par elle divers tours d'aJresse et d'intelligence. 



Bussac, mangeur de tous biens, 
en proie au.\ huissiers et aux 
lionnes de Belgique, si bien que, 
pour conjurer tous ces périls, le 
voilà tombé chez un intime , 
faible de caractère et peintre de 
profession , qui se laisse mysti- 
fier avec bonheur. On lui prend 
sa bourse, son fit, sa maîtresse, 
ses pantoufles et sa fiancée; que 
voulez-vous ! c'est pour un Ami 
malheureux. Un beau- père q^a 
pose en Jocondo ridicule, un 
mari battu et content, une jofiu 
grisette fort bonne a voir, si- 
non à entendre, l'ami malheu- 
reux qui rit comme un bienheu- 
reux, et enfin le public qui 
se montre accommodant, vous 
voyez que les auteurs , MM. 
lîoyer et Vaez, peuvent se flatter 
d'avoir obtenu un succès de 
plus. 

Un poëte illustre vient de 
mourir à Copenhague : c'est 
mîhlenschlœger. Un jour ou 
l'autre, l'Illustration lui don- 
nera place dans son musée. Ami 
de Gœthe, de Scfielling et de 
madame de Staël , il n'a man- 
qué à ce grand écrivain, pour 
jouir d'une réputation euro- 
péenne, qu'un dialecte plus ré- 
pandu. Sauf trois ou quatre dra- 
mes écrits en allemand , les 
œuvres d'œhlenschlœger sont 
du plus pur danois. C'est la 
grandeur et l'originalité de la 
cosmogonie Scandinave qu'il a 
reproduites dans ses poèmes. Il 
a fait subir à VEdda, la bible 
d'Odin, la même transformation 
que l'auteur d'EsIlur et ù'Alha- 
lie imprime à la Bible de Moïse. 
C'était un génie chrétien par 
l'élévation et la tendresse , grec 
et antique par la pureté de l'ex- 
pression. Notre institut oublia 
pendant un demi-siècle de s'as- 
socier Ûiihlenschlu;ger ; on a 
fait la même observation au su- 
jet de Schiller, de fiœthe, de 
VValter Scott et de Byron ; au- 
jourd'hui encore, Manzoni, Fe- 
nimore Cooper et Southey ne 
figurent pas parmi les associés 
étrangers de l'Institut, 

Pli B. 



■V.: . ' . . 




Bazar des Pauvres. — Venle^faite par des Dames charitab'es dans les Salons du Palais-Nationa! au profit des indigouLs. — Les rrrarcbandes de gâU-iiu 



^* 36a 



86 



L'ILLUSTRATION, JOURISAL UNIVERSEL. 



K.C8 nocrs <Bo I^nïg;!, 

I. 

L'an passé, élant à Lausanne, je me promenais un soir 
dans les environs île celle ville, quand sur le point d'y ren- 
trer je fus accosté par un jeune lioinme de bonne mine et 
d'une figure intéressante, quoique son air égaré et son ac- 
coutrement en désordre ne laissassent pas douter que son 
esprit ne fût un peu dérani^é. Il me salua néanmoins de fort 
bonne grâce, et me demanda d'un ton qui n'avait rien d'ou- 
tré, mais dans lequel je crus recoimailre un accent italien 
assez prononcé, si je n'avais i)as vu passer sur mon chemin 
deux jeunes dames d'une taille et d'une tournure à peu pi es 
semt>lables et se donnant le bras. Je répondis poliment que 
je n'avais vu passer personne, comme il était vrai, ayant 
suivi dans ma promenade la route un peu solitaire qui mène 
à Vévay. Le jeune homme, entendant cola, poussa un pro- 
fond soupir, et, sans me dire un seul mot, il me tourna 
brusquement le dos et s'éloigna à grands pas. Je trouvai ses 
façons ass<'Z bizarres, et comme je suis un curieux, je n'eus 
rien de plus pressé en arrivant à mon hùtel que de deman- 
der si l'on savait qui était un jeune étranger pauvrement 
vêtu que j'avais rencontré à l'entrée de la ville, et dont les 
manières distinguées m'avaient frappé, quoiqu'elles décelas- 
sent un grain de folie. L'héte, olliiieux et bavard de son 
métier, n eut pas plulôt deviné de qui je pailais, qu'il me 
demanda en souria t si ce jeune homme ne m'avait pas fait 
une question, dont il me rapporta les termes, et qui était en 
etfrt exactement la même que celle que j'avais entendue de 
la bouche de l'étranger un quart d'heure auparavant Sur 
mon alTirmalion , il ajouta qu'on ne connaissait que lui à 
'Lausanne, vu que c'était, di^ail-il, un peintre italien établi 
depuis qui'lques mois dans le canton, où il se faisait remar- 
quer par son talent autant que par ses singularités. J'appris 
en outre qu'il se nommait Luigi, et que, bien qu'on n'en 
silt pa-i davanlage sur son nom et le lieu de sa naissance, il 
parai.-ifait appartenir à quel(|ue famille considérable de l'Ita- 
lie. C'était d'ailleurs, de l'aveu de tous ceux qui le connais- 
saient, un jeune homme de bonnes mœurs, doux, modeste, 
rangé, et d'un commerce agréable tant qu'il ne se trouvait 
pas dans ses humeurs noires. Il ne passait pas précisément 
pour fou , quoiqu'il fût sujet à quelques manies qui lui en 
donnaient souvent l'appartnre, entre autres celle de se pro- 
mener tous les soirs à la nuit tombante et quelque temps 
qu'il fil sur la route de Vévay pour y accrocher les passants 
et leur dcmandf r des nouvelles de deux jeunes dames qu'on 
n'avait jamais vues et qui n'existaient sans doute que dans 
son imagination. Comme il était d'ordinaire assez mal vêtu, 
il ne se passait pas de jour que les étrangers ne le prissent 
pour un mendiant cl ne lui oITrissenl laumône. — Cette cir- 
constance servit à m'expliqiier l'espèce de brusquerie avec 
laquelle il m'avait quitté avant que j'eusse achevé de lui re- 
fondre. — A cela près, on ne disait que du bien de sa ma- 
nière de vivre. Mon hôte m'assura que c'était un grand 
peintre, car il avait tiré au ui/' plusieurs estimables citoyens 
de Lausanne qu'il s'empressa de me nommer quoique je 
ne m'en souciasse guère. Jlais je ne vis pas sans plaisir dans 
ce dernier renseignrmenl un moyen commode de satisfaire 
ma curiosité. Ce que je venais d'apprendre l'excitait au plus 
haut point, et je me sentais déjà saisi d'un vif intérêt pour 
ce pauvre jeune homme dont je connaissais à peine le nom 
et une habitude étrange, — bien faite à la vérité pour émou- 
voir un esprit comme le mien, qui voit à tout du mysière. — 
D'ailleurs le sentiment de pilié dont je n'avais pu me défen- 
dre à son abord, joint au désir involontaire d approfondir le 
secret de celte manie singulière ipii touchait de si près à la 
folie, ne me laissèrent pas rénéch r sur le choix de ma dé- 
marche. — Toute fantaisie me paraît assez raisonnable dès 
qu'elle a pour excuse la sympathie que nous causent les 
maux d'autrui. Quelque indiscrète qu'elle soit, elle étonne 
les malheureux p us qu'elle ne les otfense; car si elle ne té- 
moigne pas toujours du désir de soulager leurs peines, elle 
montre du moins qu'on est capable d'y compatir.— J'élais, 
en un mot, alliié vers cet élranger par un de ces mouve- 
ments instinctifs qui ont bien plus de puissance sur le cœur 
humain que les motifs les mieux fondés; car il est dans sa 
nature de marcher à l'aveugle et sans se rendre compte de 
rien — au lisque de se fourvojer — où sa bonté un peu in- 
conséquente le pousse. 

J'attendis donc le lendemain avec impatience, et m'étanf 
fait indiquer le logement du jeune peintre, je m'y rendis de 
grand malin. La vieille servante, à laipielle je me pré.-eiilai 
en qualité d'étranger, me fit entier dans une espèce de .salle 
d'allente assez mal en ordre aliénant à l'atelier. Cïmme la 
porte de communicalion entre ces deux pièces était enlr'ou- 
verte, je reconnus dans la dernière mon hounne de la veille 
assis devant un grand rhevalrt Quant it lui, il ne me vil 
point entrer, soit qu'il donnât toute son attention à sa lâche 
matinale, soit qu'une autre préorcupatii n l'absoibàt en ce 
moment; car je m'api nus liienlét avec Mirprise qu'il ne 
travaillait point : il clinl .i>-.i> lipul iiciimT ile\aiU je ne .sais 
quelle ébauche qu'il (nul (in iilml lii^li ment. I,a lidniicli inme 
qui le servait ne l'eùl p.is .,ilil a\ei li de ma pnseiice, qu'il 
se leva avec précipitation, reloui na sa toile à l'envers sur le 
chevalet, et vint au-devant de moi de l'air embarrassé d'un 
homme qu'on dérange dans une de ses plus secrètes occu- 
pations. Jo ne sais s'il me leconmil ou si son émotion venait 
de toute autre cause, mais je fus troublé moi-même de la 
sévérité de son regard (|uand il U va les yeux sur moi. Il y 
avait une ti lie expression do tristesse il de méfiance, que 
je me sentis assez mal â l'aise en m'annonçaut à lui , toute- 
fois par le di.-cours d'u-age, savoir: qu'ayantenlendu parler 
de ses ouviages, Je désirais avoir un portrait de moi tait de 
sa main , et que je le priais de m'cxcusi r si je venais inter- 
rompre son travail de si bonne heure; mais qu'étant élran- 
ger cl de passage dans celle ville, j'osais espérer qu'il ne 
trouverait pas mauvais que j'eusse liâle de metirc un pareil 
projeta exécution; sur quoi je lui demandai quelqucsséan- 



ces dont il voudrait bien me fixer l'heure lui-môme, afin 
qu'une occupation si frivole ne lui fil pas perdre le temps 
qu'il destinait à des œuvres plus sérieuses. 

Le jeune peintre m'avait écouté les yeux baissés. Il me 
répondit froidement, mais avec politesse, qu'il se mettait 
volontiers sur-le-cliamp à ma disposition, me fit entrer dans 
son atelier dont il ferma la porte , et m'ayanl invité à m'as- 
seoir, il se mit en devoir de choisir parmi ses toiles un cadre 
de dimension convenable pour le portrait. Pendant qu'il fai- 
sait celle recherche, j'eus le loisir de l'exantiner avec plus 
d'attention que je n'avais fait la veil'e. Il était de la pre- 
mière jeunesse , paraissant avoir vingt-cinq ans à peine, et 
quoique grand et bien proportionné, il conservait encore les 
foi mes souples et gracieuses de l'adolescence. Son teint brun 
et ses cheveux noirs étaient d'ailleurs, avec son accent ita- 
lien, les seuls indices de son origine méridionale; rien dans 
le reste de sa personne n'en décelait l'ardeur et la mobilité. 
Son visage sérieux mais plein de douceur, la timidité in- 
(|uièle de ses grands yeux d'un bleu sombre, ne me laissaient 
pas d<>uter que le malheur ou quelque accident hineste n'eût 
déjà émoussé en lui la vivacité de la jeunesse, et que sa tète 
ne se fût courbée sous le fardeau précoce de la résignation. 
Toutefois, je me plus à penser, en voyant sur le front de ce 
pauvre jeune homme briller un divin reflet de la candeur et 
de la bonté du premier âge, que son âme était de celles que 
l'infortune abat sans les dénaturer. Il devait avoir beaucoup 
souffert sans doute : son pâle visage portait des traces visi- 
bles de ces grandes épreuves que l'ordre naturel des acci- 
dents et des passions de la vie humaine semble réserver à 
un âge où l'on a plus de force pour les supporter ; et cepen- 
dant, l'espérance — une espérance folle, ri.-ible peut-être, — 
peut-être aussi cette confiance naïve de la jeunesse dans lis 
promesses d'une réparation dont elle ne cherche pas à arra- 
cher à Dieu le secret, — dons précieux qu'on perd si vile et 
auxquels on ne rend justice que quand on ne les possède 
plus, — tout cela l'avait préservé de suc>-omlier à la ruine 
de ses aiTections bien mieux que n'eussent pu le faire le cou- 
rage, le stoi'cisme, ces froides vertus de la maturité, qui ne 
servent souvent qu'à nous faire regretter notre faiblesse. Il 
y avait, jusque dans la manie bizarre dont j'avais été le té- 
moin la veille, une preuve de celle innocence qui survit au 
fond des cœurs bien nés aux plus grandes douleurs. Quelle 
touchante puérilité que celle qui s'obstine à ne pas soulever 
le bandeau qui aveugle notre raison dans les premiers mo- 
ments du dé.-espoir! Quelle foi absurde et sublime dans la 
Providence que celle qui ne veut pas croire au mallieur ! V 
a-l-il rien de plus ridicule et de plus flatteur pour l'intelli- 
gence que l'idée qu'on se fait de la réalité à l'âge où l'on 
aime"/ L'amour ne dissipe-t-il pas tous les nuages qui sépa- 
rent nos désirs des limites de l'impossible? Est- il un seul 
accident qui les puisse assombrir au point de nous plonger 
prématurément dans le découragement et le doute, ces tristes 
refuges de l'expérience'? Non, la mort même de ceux que 
nous aimons ne peut nous arracher nos illusions; elle nous 
frappe en les frappant eux-mênles d'un coup douloureux sans 
doute , mais que la froide raison ne rend point incurable. 
Ceux qui nous sont ainsi enlevés par une absence imprévue 
et fatale sonl trop nécessaires à nos affections pour que nous 
croyions les perdre en les quittant; la force de nos souvenirs 
suflirait seule pour leur refaire mille vies. Ils étaient en nous 
plus qu'en eux-mêmes; aussi se trouvent-ils toujours pré- 
sents dans les démonstrations de notre volonté; et l'on con- 
çoit qu'une imagination vive et tendre ne cesse point de re- 
vêtir ces fantômes adorés des apparences qui plaisent à notre 
faiblesse, si toutefois l'on peut donner ce nom à l'attache- 
ment surhumain pour lequel la réalité n'a d'autres limites 
que celles qu'il consent a y fixer lui-même. 

Telles étaient les réflexions que je faisais en admirant la 
noble figure du jeune peintre, animée malgré sa pâleur de 
celte sensibilité ardente, mais tranquille, que la foi entre- 
tient dans un jeune cœur comme une pure lampe au fond 
d'un sanctuaire. 

— Ah! laissons divaguer, me disais-jo avec attendrisse- 
ment, laissons errer et se perdre dans les srnliers les moins 
pratiqués de la vie ceux qui n'ont trouvé sur les voies com- 
munes que les embûches de l'adversité. S'ils n'y ont pas suc- 
combé, ils le doivent sans doute à ces ressources touchantes 
de la fantaisie qui égare à propos l'imagination douloureu- 
sement blessée hors de l'enceinte du monde réel Qu'im- 
porte qu'on donne le nom de folie à ces aberrations du sen- 
timent! En sontrelles moins respectables? Et n'y faut-il point 
admirer au contraire la bonté sévère de la Providence, qui, 
sans nous faire grâce d'un seul rie ses arrêts , sait trouver 
dans la douleur même le moyen de nous les faire supporter? 

Luigi — car je ne lui donnerai plus d'autre nom — ayant 
achevé ses préparatifs, c'est-à-dire placé sa toile sur un che- 
valet au jour qu'il fallait cl a la hauteur convenable, me dé- 
signa un siège éle\é au milieu de l'atilier, sur leipiel il me 
pria de prendre la posture c,ui m'agréerait le mieux et qui 
me serait le moins inceniniode Je souris de cette recom- 
mandation en vdjunt sus|iindus à la muraille, où on les avait 
mis sécher. i|U('l(|ucs portraits qui représentaient sans doute 
d'honorables nu iiibrcs du conseil dans des altitudes plus ou 
moins piétenlieuses ou bizarres La plupart s'étaient fait 
peindre la main droite dans le gousset et tenant de l'autre 
un rouleau mi-dép'oyé des séaines du grand conseil. Cela 
me donna lieu de faire une remarque plaisante sur la pré- 
voyance des gens ipii prétendent qu'un tableau de famille 
soit une enseigne ou le peintre n'oublie aucun des attributs 
qui peuvent les recommander à la considération publique. 
Luigi tomba d'accord avec moi que c'était une vanité très- 
ridicule, et dit à ce sujet plusieurs choses qui ne me firent 
pas mal augurer de son esprit. Il m'assura que ce n'était pas 
sans répugnance qu'il se prêtait à ces sottes fantaisies, mais 
i]u'un pauvre diable comme lui eût été bien vile taxé de 
morgue ou d'impertinence, s'il s'était avisé de le prendre sur 
un ton Uop haut; qu'en ce pays, «ù l'on se vantail ûe mœurs 
libérales, tout homme qui osait' penser autremêiil (pie les 



autres était bientôt décrié comme un fou ou tout au moins un 
oriyinal; tache indélébile pour des gens qui n estiment chez 
leur prochain que les qualités qu ils ont en commun avec lui. 

— Ce n'est pas, ajoutait-il, que je méprise ce conlrùle ja- 
loux et continuel de l'opinion : c'est la meilleure sauvegarde 
des mœurs; mais il faut avffuer aussi que, lorsqu'il e»t mal 
entendu, rien ne tyrannise plus les idées. Il n'y a point d'in- 
stitution dans les Etals les plus despotiques qui atteigne 
mieux ce but que la défiance mesquine du bourgeois pour 
tout homme qui veut se tracer une route a part et sortir de 
l'ornière commune. S'il a le malheur de montrer quelque 
génie dans son art ou dans les fonctions qu'il exerce en pu- 
blic, mieux vaudrait pour lui ne pas être né. En tout autre 
pays, il exciterait l'envie et peul-èlre une généreuse émula- 
tion. Il devient ici l'objet de l'animadversion générale. Pann 
les peuples les plus corrompus on ne se ven^e du ment 
d'autrui ([ue par des médisances; dans ces petites société 
aux mœurs si douces et si patriarcales, on l'arcable ■, 
vexations; et tout «la, monsieur, se fait sans songer a rn.i 
C'est une conséquence naturelle de cette égalité mal cor; 
prise dont le vulg.iire est si fier, ipi'il voudrait en éleinJ 
le niveau sur tout ce qui distingue un homme de ses sci 
blables. 

Je fus frappé de la clarté sobre et précise avec laquelle : 
jeune peintre dévdoppait des idées assez communes. 
lavoue, mais qui ne doivent se présenter qu'à un jugemu 
déjà mûr et éprouvé. Je m aperçus, non sans plaisir, qu 
avait autant de modestie (pie de bon sens, et, loin que ( 
qualités parussent choquantes par une atTictatum qui h 
trop souvent de son âge, elles empruntaient a la siinphr i 
de ses paroles, au timbre pur et pénétrant de sa von. i 
charme indéfinissable Je ne pus m'emp^cher de lui en m. . 
quer mon élonnement en des termes qui le firent rougir, 
pour un autre motif qui m'était inconnu lui causèrent quel- 
que embarras. 

— Permette z-moi , monsieur, lui dis-je, de me montrer 
un peu surpris de l'aisance avec laquelle vous'vous exprimez 
en notre langue. E le parait vous être lellcinent lamilière 
que je ne doute pas (|iie vous n'ayez quitté votre pays en- 
core jeune pour habiter la l-Vance, ou tout au moins la Suisse 
française, quoique la langue qu'on parle à Genève et dans 
le pays de 'V'aud soit corrompue par bien des locutions pro- 
vinciales. Pardonnez à mon indiscrétion, mais vous êtes 
Italien , si je dois en croire voire accent... 

— Oui, monsieur, répondit Luigi: je suis né dans la mar- 
che d'Ancône, mais j'ai habité... je suis venu... j'avais des 
parents français qui... 

— A Dieu ne plaisn, monsieur, ajoulai-je avec précipita- 
tion , ému malgré moi île la candeur de celte âme na'ive, 
pour qui le mensonge n était pas moins («iiible qu'un aveu 
(|U il ne voulait ou n osait pas me faire; à Dieu ne plaise 
que je sois assiz indiscnt pour chercher à savoir ce qu'il 
ne vous convient pas de m'appivndre Je vous supplie d'ex- 
cuser mon irréfl'Xion; parlons plutôt de votre art C'est bien 
en Italie que vous vous y êtes formé , ajoulai-je en désignant 
l'ébauche dont il avait retourné le cadre4 mon arrivée — et 
qui, par suite de ma nouvelle position au milieu de l'atelier, 
se trouvait p'acée à contre-chevalet , juste devant mes yeux, 
— c'est bi( n en Italie, continuai-je, que vous aviz appris 
les plus beaux secrets de la peinture, s'il m'est permis d'en 
juger par la hardiesse et l'élégance de ces deux ligures de 
femmes que plus d'un maiii\; envierait; cela est aussi beau 
que l'antique, quoique le costume et les accessoires ne me 
laissent pas douter, à ma grande surpiise, que le sujet n'en 
soit tout moderne Mais Je ne puis croire que la fantaisie 
n'en ail pas fait tous les frais, tant il me semble impossible 
que la nature ait produit deux modèles si exactement sem- 
blables e